amoureuse. Il ne faut pas croire que Thaddée vécût sans plaisir au
milieu de sa douleur. Les sublimes tromperies de cette journée furent
des sources de joie intérieure. Depuis le retour de Clémentine et
d'Adam, il éprouvait de jour en jour des satisfactions ineffables en se
voyant nécessaire à ce ménage qui, sans son dévouement, eût marché
certainement à sa ruine. Quelle fortune résisterait aux prodigalités de
la vie parisienne? Élevée chez un père dissipateur, Clémentine ne savait
rien de la tenue d'une maison, qu'aujourd'hui les femmes les plus
riches, les plus nobles sont obligées de surveiller par elles-mêmes. Qui
maintenant peut avoir un intendant? Adam, de son côté, fils d'un de ces
grands seigneurs polonais qui se laissent dévorer par les juifs,
incapable d'administrer les débris d'une des plus immenses fortunes de
Pologne, où il y en a d'immenses, n'était pas d'un caractère à brider ni
ses fantaisies ni celles de sa femme. Seul il se fût ruiné peut-être
avant son mariage. Paz l'avait empêché de jouer à la Bourse, n'est-ce
pas déjà tout dire? Ainsi, en se sentant aimer malgré lui Clémentine,
Paz n'eut pas la ressource de quitter la maison et d'aller voyager pour
oublier sa passion. La reconnaissance, ce mot de l'énigme que présentait
sa vie, le clouait dans cet hôtel où lui seul pouvait être l'homme
d'affaires de cette famille insouciante. Le voyage d'Adam et de
Clémentine lui fit espérer du calme; mais la comtesse, revenue plus
belle, jouissant de cette liberté d'esprit que le mariage offre aux
Parisiennes, déployait toutes les grâces d'une jeune femme, et ce je ne
sais quoi d'attrayant qui vient du bonheur ou de l'indépendance que lui
donnait un jeune homme aussi confiant, aussi vraiment chevaleresque,
aussi amoureux qu'Adam. Avoir la certitude d'être la cheville ouvrière
de la splendeur de cette maison, voir Clémentine descendant de voiture
au retour d'une fête ou partant le matin pour le bois, la rencontrer sur
les boulevards dans sa jolie voiture, comme une fleur dans sa coque de
feuilles, inspirait au pauvre Thaddée des voluptés mystérieuses et
pleines qui s'épanouissaient au fond de son coeur, sans que jamais la
moindre trace en parût sur son visage. Comment, depuis cinq mois, la
comtesse eût-elle aperçu le capitaine? il se cachait d'elle en dérobant
le soin qu'il mettait à l'éviter. Rien ne ressemble plus à l'amour divin
que l'amour sans espoir. Un homme ne doit-il pas avoir une certaine
profondeur dans le coeur pour se dévouer dans le silence et dans
l'obscurité? Cette profondeur, où se tapit un orgueil de père et de
Dieu, contient le culte de l'amour pour l'amour, comme le pouvoir pour
le pouvoir fut le mot de la vie des jésuites, avarice sublime en ce
qu'elle est constamment généreuse et modelée enfin sur la mystérieuse
existence des principes du monde. L'_Effet_, n'est-ce pas la Nature? et
la Nature est enchanteresse, elle appartient à l'homme, au poëte, au
peintre, à l'amant; mais la _Cause_ n'est-elle pas, aux yeux de
quelques âmes privilégiées et pour certains penseurs gigantesques,
supérieure à la Nature? La Cause, c'est Dieu. Dans cette sphère des
causes vivent les Newton, les Laplace, les Kepler, les Descartes, les
Malebranche, les Spinosa, les Buffon, les vrais poètes et les solitaires
du second âge chrétien, les sainte Thérèse de l'Espagne et les sublimes
extatiques. Chaque sentiment humain comporte des analogies avec cette
situation où l'esprit abandonne l'Effet pour la Cause, et Thaddée avait
atteint à cette hauteur où tout change d'aspect. En proie à des joies de
créateur indicibles, Thaddée était en amour ce que nous connaissons de
plus grand dans les fastes du génie.
--Non, elle n'est pas entièrement trompée, se disait-il en suivant la
fumée de sa pipe. Elle pourrait me brouiller sans retour avec Adam si
elle me prenait en grippe; et si elle coquettait pour me tourmenter, que
deviendrais-je?
La fatuité de cette dernière supposition était si contraire au caractère
modeste et à l'espèce de timidité germanique du capitaine, qu'il se
gourmanda de l'avoir eue et se coucha résolu d'attendre les événements
avant de prendre un parti.
Le lendemain, Clémentine déjeuna très-bien sans Thaddée, et sans
s'apercevoir de son manque d'obéissance. Ce lendemain se trouva son jour
de réception, qui, chez elle, comportait une splendeur royale. Elle ne
fit pas attention à l'absence du capitaine sur qui roulaient les détails
de ces journées d'apparat.
--Bon! se dit-il en entendant les équipages s'en aller sur les deux
heures du matin, la comtesse n'a eu qu'une fantaisie ou une curiosité de
Parisienne.
Le capitaine reprit donc ses allures ordinaires pour un moment dérangées
par cet incident. Détournée par les préoccupations de la vie parisienne,
Clémentine parut avoir oublié Paz. Pense-t-on, en effet, que ce soit peu
de chose que de régner sur cet inconstant Paris? Croirait-on, par
hasard, qu'à ce jeu suprême on risque seulement sa fortune? Les hivers
sont pour les femmes à la mode ce que fut jadis une campagne pour les
militaires de l'empire. Quelle oeuvre d'art et de génie qu'une toilette
ou une coiffure destinées à faire sensation! Une femme frêle et délicate
garde son dur et brillant harnais de fleurs et de diamants, de soie et
d'acier, de neuf heures du soir à deux et souvent trois heures du matin.
Elle mange peu pour attirer le regard sur une taille fine; à la faim qui
la saisit pendant la soirée, elle oppose des tasses de thé
débilitantes, des gâteaux sucrés, des glaces échauffantes ou de lourdes
tranches de pâtisseries. L'estomac doit se plier aux ordres de la
coquetterie. Le réveil a lieu très-tard. Tout est alors en contradiction
avec les lois de la nature, et la nature est impitoyable. A peine levée,
une femme à la mode recommence une toilette du matin, pense à sa
toilette de l'après-midi. N'a-t-elle pas à recevoir, à faire des
visites, à aller au bois à cheval ou en voiture? Ne faut-il pas toujours
s'exercer au manège des sourires, se tendre l'esprit à forger des
compliments qui ne paraissent ni communs ni recherchés? Et toutes les
femmes n'y réussissent pas. Étonnez-vous donc, en voyant une jeune femme
que le monde a reçue fraîche, de la retrouver trois ans après flétrie et
passée. A peine six mois passés à la campagne guérissent-ils les plaies
faites par l'hiver? On n'entend aujourd'hui parler que de gastrites, de
maux étranges, inconnus d'ailleurs aux femmes occupées de leurs ménages.
Autrefois la femme se montrait quelquefois; aujourd'hui, elle est
toujours en scène. Clémentine avait à lutter: on commençait à la citer,
et dans les soins exigés par cette bataille entre elle et ses rivales, à
peine y avait-il place pour l'amour de son mari. Thaddée pouvait bien
être oublié.
Cependant un mois après, au mois de mai, quelques jours avant de partir
pour la terre de Ronquerolles, en Bourgogne, au retour du bois, elle
aperçut, dans la contre-allée des Champs-Élysées, Thaddée mis avec
recherche, s'extasiant à voir sa comtesse belle dans sa calèche, les
chevaux fringants, les livrées étincelantes, enfin son cher ménage
admiré.
--Voilà le capitaine, dit-elle à son mari.
--Comme il est heureux! répondit Adam. Voilà ses fêtes! Il n'y a pas
d'équipage mieux tenu que le nôtre, et il jouit de voir tout le monde
enviant notre bonheur. Ah! tu le remarques pour la première fois, mais
il est là presque tous les jours.
--A quoi peut-il penser? dit Clémentine.
--Il pense en ce moment que l'hiver a coûté bien cher et que nous allons
faire des économies chez ton vieil oncle Ronquerolles, répondit Adam.
La comtesse ordonna d'arrêter devant Paz et le fit asseoir à côté d'elle
dans la calèche. Thaddée devint rouge comme une cerise.
--Je vais vous empester, dit-il, je viens de fumer des cigares.
--Adam ne m'empeste-t-il pas! répondit-elle vivement.
--Oui, mais c'est Adam, répliqua le capitaine.
--Et pourquoi Thaddée n'aurait-il pas les mêmes priviléges? dit la
comtesse en souriant.
Ce divin sourire eut une force qui triompha des héroïques résolutions de
Paz; il regarda Clémentine avec tout le feu de son âme dans ses yeux,
mais tempéré par le témoignage angélique de sa reconnaissance, à lui,
homme qui ne vivait que par ce sentiment. La comtesse se croisa les bras
dans son châle, s'appuya pensive sur les coussins en y froissant les
plumes de son joli chapeau, et arrêta ses yeux sur les passants. Cet
éclair d'une âme grande et jusque-là résignée attaqua sa sensibilité.
Quel était après tout à ses yeux le mérite d'Adam? N'est-il pas naturel
d'avoir du courage et de la générosité? Mais le capitaine!..... Thaddée
possédait de plus qu'Adam ou paraissait posséder une immense
supériorité. Quelles funestes pensées saisirent la comtesse en observant
de nouveau le contraste de la belle nature si complète qui distinguait
Thaddée et de cette grêle nature qui, chez Adam, indiquait la
dégénérescence forcée des familles aristocratiques assez insensées pour
toujours s'allier entre elles? Ces pensées, le diable seul les connut;
car la jeune femme demeura les yeux penseurs mais vagues, sans rien dire
jusqu'à l'hôtel.
--Vous dînez avec nous, autrement je me fâcherais de ce que vous m'avez
désobéi, dit-elle en entrant. Vous êtes Thaddée pour moi comme pour
Adam. Je sais les obligations que vous lui avez, mais je sais aussi
toutes celles que nous vous avons. Pour deux mouvements de générosité,
qui sont si naturels, vous êtes généreux à toute heure et tous les
jours. Mon père vient dîner avec nous, ainsi que mon oncle Ronquerolles
et ma tante de Sérizy, habillez-vous, dit-elle en prenant la main qu'il
lui tendait pour l'aider à descendre de voiture.
Thaddée monta chez lui pour s'habiller, le coeur à la fois heureux et
comprimé par un tremblement horrible. Il descendit au dernier moment et
rejoua pendant le dîner son rôle de militaire, bon seulement à remplir
les fonctions d'un intendant. Mais cette fois Clémentine ne fut pas la
dupe de Paz, dont le regard l'avait éclairée. Ronquerolles,
l'ambassadeur le plus habile après le prince de Talleyrand et qui servit
si bien de Marsay pendant son court ministère, fut instruit par sa nièce
de la haute valeur du comte Paz, qui se faisait si modestement
l'intendant de son ami Mitgislas.
--Et comment est-ce la première fois que je vois le comte Paz? dit le
marquis de Ronquerolles.
--Eh! il est sournois et cachottier, répondit Clémentine en lançant un
regard à Paz pour lui dire de changer sa manière d'être.
Hélas! il faut l'avouer, au risque de rendre le capitaine moins
intéressant, Paz, quoique supérieur à son ami Adam, n'était pas un homme
fort. Sa supériorité apparente, il la devait au malheur. Dans ses jours
de misère et d'isolement, à Varsovie, il lisait, il s'instruisait, il
comparait et méditait; mais le don de création qui fait le grand homme,
il ne le possédait point, et peut-il jamais s'acquérir? Paz, uniquement
grand par le coeur, allait alors au sublime; mais dans la sphère des
sentiments, plus homme d'action que de pensées, il gardait sa pensée
pour lui. Sa pensée ne servait alors qu'à lui ronger le coeur. Et
qu'est-ce d'ailleurs qu'une pensée inexprimée!
Sur le mot de Clémentine, le marquis de Ronquerolles et sa soeur
échangèrent un singulier regard en se montrant leur nièce, le comte Adam
et Paz. Ce fut une de ces scènes rapides qui n'ont lieu qu'en Italie et
à Paris. Dans ces deux endroits du monde, toutes les cours exceptées,
les yeux savent dire autant de choses. Pour communiquer à l'oeil toute
la puissance de l'âme, lui donner la valeur d'un discours, y mettre un
poème ou un drame d'un seul coup, il faut ou l'excessive servitude ou
l'excessive liberté. Adam, le marquis de Rouvre et la comtesse
n'aperçurent point cette lumineuse observation d'une vieille coquette et
d'un vieux diplomate: mais Paz, ce chien fidèle, en comprit les
prophéties. Ce fut, remarquez-le, l'affaire de deux secondes. Vouloir
peindre l'ouragan qui ravagea l'âme du capitaine, ce serait être trop
diffus par le temps qui court.
--Quoi! déjà la tante et l'oncle croient que je puis être aimé.
Maintenant mon bonheur ne dépend plus que de mon audace? Et Adam!...
L'Amour idéal et le Désir, tous deux aussi puissants que la
Reconnaissance et l'Amitié, s'entre-choquèrent, et l'Amour l'emporta
pour un moment. Ce pauvre admirable amant voulut avoir sa journée! Paz
devint spirituel, il voulut plaire, et raconta l'insurrection polonaise
à grands traits sur une explication demandée par le diplomate. Paz vit
alors, au dessert, Clémentine suspendue à ses lèvres, le prenant pour un
héros, et oubliant qu'Adam, après avoir sacrifié le tiers de son
immense fortune, avait encouru les chances de l'exil. A neuf heures, le
café pris, madame de Sérizy baisa sa nièce au front en lui serrant la
main, et emmena d'autorité le comte Adam en laissant les marquis du
Rouvre et de Ronquerolles, qui, dix minutes après, s'en allèrent. Paz et
Clémentine restèrent seuls.
--Je vais vous laisser, madame, dit Thaddée, car vous les rejoindrez à
l'Opéra.
--Non, répondit-elle, la danse ne me plaît pas; et l'on donne ce soir un
ballet détestable, la _Révolte au Sérail_.
Un moment de silence.
--Il y a deux ans, Adam n'y serait pas allé sans moi! reprit-elle sans
regarder Paz.
--Il vous aime à la folie... répondit Thaddée.
--Eh! c'est parce qu'il m'aime à la folie qu'il ne m'aimera peut-être
plus demain, s'écria la comtesse.
--Les Parisiennes sont inexplicables, dit Thaddée. Quand elles sont
aimées _à la folie_, elles veulent être aimées _raisonnablement_; et
quand on les aime _raisonnablement_, elles vous reprochent de ne pas
savoir aimer.
--Et elles ont toujours raison, Thaddée, reprit-elle en souriant. Je
connais bien Adam, je ne lui en veux point: il est léger et surtout
grand seigneur, il sera toujours content de m'avoir pour sa femme et ne
me contrariera jamais dans aucun de mes goûts; mais...
--Quel est le mariage où il n'y a pas de _mais_? dit tout doucement
Thaddée en tâchant de donner un autre cours aux pensées de la comtesse.
L'homme le moins avantageux aurait eu peut-être la pensée qui faillit
rendre cet amoureux fou et que voici:--Si je ne lui dis pas que je
l'aime, je suis un imbécile! se dit le capitaine.
Il régnait entre eux un de ces terribles silences qui crèvent de
pensées. La comtesse examinait Paz en dessous, de même que Paz la
contemplait dans la glace. En s'enfonçant dans sa bergère en homme repu
qui digère, un vrai geste de mari ou de vieillard indifférent, Paz
croisa ses mains sur son ventre, fit passer rapidement et machinalement
ses pouces l'un sur l'autre, et regarda le feu bêtement.
--Mais dites-moi donc du bien d'Adam!... s'écria Clémentine. Dites-moi
que ce n'est pas un homme léger, vous qui le connaissez!
Ce cri fut sublime.
--Voici donc le moment venu d'élever entre nous des barrières
insurmontables, pensa le pauvre Paz en concevant un héroïque mensonge.
--Du bien?... reprit-il, je l'aime trop, vous ne me croiriez point. Je
suis incapable de vous en dire du mal. Ainsi... mon rôle, madame, est
bien difficile entre vous deux.
Clémentine baissa la tête et regarda le bout des souliers vernis de Paz.
--Vous autres gens du Nord, vous n'avez que le courage physique, vous
manquez de constance dans vos décisions, dit-elle en murmurant.
--Qu'allez-vous faire seule, madame? répondit Paz en prenant un air
d'ingénuité parfait.
--Vous ne me tenez donc pas compagnie?
--Pardonnez-moi de vous quitter...
--Comment! où allez-vous?
--Je vais au Cirque, il ouvre aux Champs-Élysées ce soir, et je ne puis
y manquer...
--Et pourquoi? dit Clémentine en l'interrogeant par un regard à demi
colère.
--Faut-il vous ouvrir mon coeur, reprit-il en rougissant, vous confier
ce que je cache à mon cher Adam, qui croit que je n'aime que la Pologne.
--Ah! un secret chez notre noble capitaine?
--Une infamie que vous comprendrez et de laquelle vous me consolerez.
--Vous, infâme?...
--Oui, moi, comte Paz, je suis amoureux fou d'une fille qui courait la
France avec la famille Bouthor, des gens qui ont un cirque à l'instar de
celui de Franconi, mais qui n'exploitent que les foires! Je l'ai fait
engager par le directeur du Cirque-Olympique.
--Elle est belle? dit la comtesse.
--Pour moi, reprit-il mélancoliquement. Malaga, tel est son nom de
guerre, est forte, agile et souple. Pourquoi je la préfère _à toutes les
femmes du monde_?... en vérité! je ne saurais le dire. Quand je la vois,
ses cheveux noirs retenus par un bandeau de satin bleu flottant sur ses
épaules olivâtres et nues, vêtue d'une tunique blanche à bordure dorée
et d'un maillot en tricot de soie qui en fait une statue grecque
vivante, les pieds dans des chaussons de satin éraillé, passant des
drapeaux à la main, aux sons d'une musique militaire, à travers un
immense cerceau dont le papier se déchire en l'air, quand le cheval fuit
au grand galop, et qu'elle retombe avec grâce sur lui, applaudie, sans
claqueurs, par tout un peuple... eh bien! ça m'émeut?
--Plus qu'une belle femme au bal?... dit Clémentine avec une surprise
provoquante.
--Oui, répondit Paz d'une voix étranglée. Cette admirable agilité, cette
grâce constante dans un constant péril me paraissent le plus beau
triomphe d'une femme... Oui, madame, Rachel et la Dorval, la Cinti et la
Malibran, la Grisi et la Taglioni, la Pasta et l'Essler, tout ce qui
règne ou régna sur les planches ne me semble pas digne de délier les
cothurnes de Malaga qui sait descendre et remonter sur un cheval au
grandissime galop, qui se glisse dessous à gauche pour remonter à
droite, qui voltige comme un feu follet blanc autour de l'animal le plus
fougueux, qui peut se tenir sur la pointe d'un seul pied et tomber
assise les pieds pendants sur le dos de ce cheval toujours au galop, et
qui, enfin, debout sur le coursier sans bride, tricote des bas, casse
des oeufs ou fricasse une omelette à la profonde admiration du peuple,
du vrai peuple, les paysans et les soldats! A la parade, jadis cette
délicieuse Colombine portait des chaises sur le bout de son nez, le plus
joli nez grec que j'aie vu. Malaga, madame, est l'adresse en personne.
D'une force herculéenne, elle n'a besoin que de son poing mignon ou de
son petit pied pour se débarrasser de trois ou quatre hommes. C'est
enfin la déesse de la gymnastique.
--Elle doit être stupide....
--Oh! reprit Paz, amusante comme l'héroïne de _Péveril du Pic_!
Insouciante comme un Bohême, elle dit tout ce qui lui passe par la tête,
elle se soucie de l'avenir comme vous pouvez vous soucier des sous que
vous jetez à un pauvre, et il lui échappe des choses sublimes. Jamais on
ne lui prouvera qu'un vieux diplomate soit un beau jeune homme, et un
million ne la ferait pas changer d'avis. Son amour est pour un homme une
flatterie perpétuelle. D'une santé vraiment insolente, ses dents sont
trente-deux perles d'un orient délicieux et enchâssées dans un corail.
Son mufle, elle appelle ainsi le bas de sa figure, a, selon
l'expression de Shakspeare, la verdeur, la saveur d'un museau de
génisse. Et ça donne de cruels chagrins! Elle estime de beaux hommes,
des hommes forts, des Adolphe, des Auguste, des Alexandre, des bateleurs
et des paillasses. Son instructeur, un affreux Cassandre, la rouait de
coups, et il en a fallu des milliers pour lui donner sa souplesse, sa
grâce, son intrépidité.
--Vous êtes ivre de Malaga! dit la comtesse.
--Elle ne se nomme Malaga que sur l'affiche, dit Paz d'un air piqué.
Elle demeure rue Saint-Lazare, dans un petit appartement au troisième,
dans le velours et la soie, et vit là comme une princesse. Elle a deux
existences, sa vie foraine et sa vie de jolie femme.
--Et vous aime-t-elle?
--Elle m'aime... vous allez rire... uniquement parce que je suis
Polonais! Elle voit toujours les Polonais d'après la gravure de
Poniatowski sautant dans l'Elster, car pour toute la France l'Elster, où
il est impossible de se noyer, est un fleuve impétueux qui a englouti
Poniatowski... Au milieu de tout cela, je suis bien malheureux,
madame...
Une larme de rage qui coula dans les yeux de Thaddée émut Clémentine.
--Vous aimez l'extraordinaire, vous autres hommes!
--Et vous donc? fit Thaddée.
--Je connais si bien Adam que je suis sûre qu'il m'oublierait pour
quelque faiseuse de tours comme votre Malaga. Mais où l'avez-vous vue?
--A Saint-Cloud, au mois de septembre dernier, le jour de la fête. Elle
était dans le coin de l'échafaud couvert de toiles où se font les
parades. Ses camarades, tous en costumes polonais, donnaient un
effroyable charivari. Je l'ai aperçue muette, silencieuse, et j'ai cru
deviner des pensées de mélancolie chez elle. N'y avait-il pas de quoi
pour une fille de vingt ans? Voilà ce qui m'a touché.
La comtesse était dans une pose délicieuse, pensive, quasi triste.
--Pauvre, pauvre Thaddée! s'écria-t-elle. Et avec la bonhomie de la
véritable grande dame, elle ajouta non sans un sourire fin:--Allez,
allez au Cirque!
Thaddée lui prit la main, la lui baisa en y laissant une larme chaude,
et sortit. Après avoir inventé sa passion pour une écuyère, il devait
lui donner quelque réalité. Dans son récit, il n'y avait de vrai que le
moment d'attention obtenu par l'illustre Malaga, l'écuyère de la famille
Bouthor, à Saint-Cloud, et dont le nom venait de frapper ses yeux le
matin dans l'affiche du Cirque. Le paillasse, gagné par une seule pièce
de cent sous, avait dit à Paz que l'écuyère était un enfant trouvé, volé
peut-être. Thaddée alla donc au Cirque et revit la belle écuyère.
Moyennant dix francs, un palefrenier, qui là remplace les habilleuses du
théâtre, lui apprit que Malaga se nommait Marguerite Turquet, et
demeurait rue des Fossés-du-Temple, à un cinquième étage.
Le lendemain, la mort dans l'âme, Paz se rendit au faubourg du Temple et
demanda mademoiselle Turquet, pendant l'été la doublure de la plus
illustre écuyère du Cirque, et comparse au théâtre pendant l'hiver.
--Malaga! cria la portière en se précipitant dans la mansarde, un beau
monsieur pour vous! il prend des renseignements auprès de Chapuzot qui
le fait droguer pour me donner le temps de t'avertir.
--Merci, mame Chapuzot; mais que pensera-t-il en me voyant repasser ma
robe?
--Ah bah! quand on aime, on aime tout de son objet.
--Est-ce un Anglais? ils aiment les chevaux!
--Non, il me fait l'effet d'être un Espagnol.
--Tant pis! on dit les Espagnols dans la débine... Restez donc avec moi,
mame Chapuzot, je n'aurai pas l'air d'une abandonnée...
--Que demandez-vous, monsieur? dit à Thaddée la portière en ouvrant la
porte.
--Mademoiselle Turquet.
--Ma fille, répondit la portière en se drapant, voici quelqu'un qui vous
réclame.
Une corde sur laquelle séchait du linge décoiffa le capitaine.
--Que désirez-vous, monsieur? dit Malaga en ramassant le chapeau de
Paz...
--Je vous ai vue au Cirque, vous m'avez rappelé une fille que j'ai
perdue, mademoiselle; et par attachement pour mon Héloïse à qui vous
ressemblez d'une manière frappante, je veux vous faire du bien, si
toutefois vous le permettez.
--Comment donc! mais asseyez-vous donc, général, dit madame Chapuzot. On
n'est pas plus honnête... ni plus galant.
--Je ne suis pas un galant, ma chère dame, fit Paz, je suis un père au
désespoir qui veut se tromper par une ressemblance.
--Ainsi je passerai pour votre fille? dit Malaga très-finement et sans
soupçonner la profonde véracité de cette proposition.
--Oui, dit Paz, je viendrai vous voir quelquefois, et pour que
l'illusion soit complète, je vous logerai dans un bel appartement,
richement meublé...
--J'aurai des meubles? dit Malaga en regardant la Chapuzot.
--Et des domestiques, reprit Paz, et toutes vos aises.
Malaga regarda l'étranger en dessous.
--De quel pays est monsieur?
--Je suis Polonais.
--J'accepte alors, dit-elle.
Paz sortit en promettant de revenir.
--En voilà une sévère! dit Marguerite Turquet en regardant madame
Chapuzot. Mais j'ai peur que cet homme ne veuille m'amadouer pour
réaliser quelque fantaisie. Bah! je me risque.
Un mois après cette bizarre entrevue, la belle écuyère habitait un
appartement délicieusement meublé par le tapissier du comte Adam, car
Paz voulut faire causer de sa folie à l'hôtel Laginski. Malaga, pour qui
cette aventure fut un rêve des Mille et une Nuits, était servie par le
ménage Chapuzot, à la fois ses confidents et ses domestiques. Les
Chapuzot et Marguerite Turquet attendaient un dénouement quelconque;
mais après un trimestre, ni Malaga ni la Chapuzot ne surent comment
expliquer le caprice du comte polonais. Paz venait passer une heure à
peu près par semaine, pendant laquelle il restait dans le salon sans
vouloir jamais aller ni dans le boudoir de Malaga, ni dans sa chambre,
où jamais il n'entra, malgré les plus habiles manoeuvres de l'écuyère et
des Chapuzot. Le comte s'informait des petits événements qui nuançaient
la vie de la baladine, et chaque fois il laissait deux pièces de
quarante francs sur la cheminée.
--Il a l'air bien ennuyé, disait madame Chapuzot.
--Oui, répondait Malaga, cet homme est froid comme verglas...
--Mais il est bon enfant tout de même, s'écriait Chapuzot heureux de se
voir habillé tout en drap bleu d'Elbeuf, et semblable à quelque garçon
de bureau d'un ministère.
Par son offrande périodique, Paz constituait à Marguerite Turquet une
rente de trois cent vingt francs par mois. Cette somme, jointe à ses
maigres appointements du Cirque, lui fit une existence splendide en
comparaison de sa misère passée. Il se répéta d'étranges récits au
Cirque entre les artistes sur le bonheur de Malaga. La vanité de
l'écuyère laissa porter à soixante mille francs les six mille francs que
son appartement coûtait au prudent capitaine. Au dire des clowns et des
comparses, Malaga mangeait dans l'argent. Elle venait d'ailleurs au
Cirque avec de charmants burnous, des cachemires, de délicieuses
écharpes. Enfin, le Polonais était la meilleure pâte d'homme qu'une
écuyère pût rencontrer: point tracassier, point jaloux, laissant à
Malaga toute sa liberté.
--Il y a des femmes qui sont bien heureuses! disait la rivale de Malaga.
Ce n'est pas à moi, qui sais faire _le grand écart_, à qui pareille
chose arriverait.
Malaga portait de jolis bibis, _faisait parfois sa tête_ (admirable
expression populaire) en voiture, au bois de Boulogne, où la jeunesse
élégante commençait à la remarquer. Enfin, on commençait à parler de
Malaga dans le monde interlope des femmes équivoques, et l'on y
attaquait son bonheur par des calomnies. On la disait somnambule, et le
Polonais passait pour un magnétiseur qui cherchait la pierre
philosophale. Quelques propos beaucoup plus envenimés que celui-là
rendirent Malaga plus curieuse que Psyché; elle les rapporta tout en
pleurant à Paz.
--Quand j'en veux à une femme, dit-elle en terminant, je ne la calomnie
pas, je ne prétends pas qu'on _la magnétise_ pour y trouver des pierres;
je dis qu'elle est bossue, et je le prouve. Pourquoi me
compromettez-vous?