Clémentine Laginska resta muette en examinant Adam. Les pieds presque

tendus sur un coussin, la tête dans la position de celle d'un oiseau qui

écoute au bord de son nid les bruits du bocage, elle eût paru ravissante

à un homme blasé. Blonde et mince, les cheveux à l'anglaise, elle

ressemblait alors à ces figures quasi-fabuleuses des keepsakes, surtout

vêtue de son peignoir en soie façon de Perse, dont les plis touffus ne

déguisaient pas si bien les trésors de son corps et la finesse de la

taille qu'on ne pût les admirer à travers ces voiles épais de fleurs et

de broderies. En se croisant sur la poitrine, l'étoffe aux brillantes

couleurs laissait voir le bas du cou, dont les tons blancs contrastaient

avec ceux d'une riche guipure appliquée sur les épaules. Les yeux,

bordés de cils noirs, ajoutaient à l'expression de curiosité qui

fronçait une jolie bouche. Sur le front bien modelé, l'on remarquait les

rondeurs caractéristiques de la Parisienne volontaire, rieuse,

instruite, mais inaccessible à des séductions vulgaires. Ses mains

pendaient au bout de chaque bras de son fauteuil, presque transparentes.

Ses doigts en fuseaux et retroussés du bout montraient des ongles,

espèces d'amandes roses, où s'arrêtait la lumière. Adam souriait de

l'impatience de sa femme, et la regardait d'un oeil que la satiété

conjugale ne tiédissait pas encore. Déjà cette petite comtesse fluette

avait su se rendre maîtresse chez elle, car elle répondit à peine aux

admirations d'Adam. Dans ses regards jetés à la dérobée sur lui,

peut-être y avait-il déjà la conscience de la supériorité d'une

Parisienne sur ce Polonais mièvre, maigre et rouge.

--Voilà Paz, dit le comte en entendant un pas qui retentissait dans la

galerie.

La comtesse vit entrer un grand bel homme, bien fait, qui portait sur sa

figure les traces de cette douceur, fruit de la force et du courage. Paz

avait mis à la hâte une de ces redingotes serrées, à brandebourgs

attachés par des olives, qui jadis s'appelaient des polonaises.

D'abondants cheveux noirs assez mal peignés entouraient sa tête carrée,

et Clémentine put voir, brillant comme un bloc de marbre, un front

large, car Paz tenait à la main une casquette à visière. Cette main

ressemblait à celle de l'Hercule à l'Enfant. La santé la plus robuste

fleurissait sur ce visage également partagé par un grand nez romain qui

rappela les beaux Trasteverins à Clémentine. Une cravate en taffetas

noir achevait de donner une tournure martiale à ce mystère de cinq pieds

sept pouces aux yeux de jais et d'un éclat italien. L'ampleur d'un

pantalon à plis qui ne laissait voir que le bout des bottes, trahissait

le culte de Paz pour les modes de la Pologne. Vraiment, pour une femme

romanesque, il y aurait eu du burlesque dans le contraste si heurté qui

se remarquait entre le capitaine et le comte, entre ce petit Polonais à

figure étroite et ce beau militaire, entre ce paladin et ce palatin.

--Bonjour, Adam, dit-il familièrement au comte.

Puis il s'inclina gracieusement en demandant à Clémentine en quoi il

pouvait la servir.

--Vous êtes donc l'ami de Laginski? dit la jeune femme.

--A la vie, à la mort, répondit Paz, à qui le jeune comte jeta le plus

affectueux sourire en lançant sa dernière bouffée de fumée odorante.

--Eh bien! pourquoi ne mangez-vous pas avec nous? pourquoi ne nous

avez-vous pas accompagnés en Italie et en Suisse? pourquoi vous

cachez-vous ici de manière à vous dérober aux remerciements que je vous

dois pour les services constants que vous nous rendez? dit la jeune

comtesse avec une sorte de vivacité, mais sans la moindre émotion.

En effet, elle démêlait en Paz une sorte de servitude volontaire. Cette

idée n'allait pas alors sans une sorte de mésestime pour un amphibie

social, un être à la fois secrétaire et intendant, ni tout à fait

intendant ni tout à fait secrétaire, quelque parent pauvre; un ami

gênant.

--C'est, comtesse, répondit-il assez librement, qu'il n'y a pas de

remerciements à me faire: je suis l'ami d'Adam, et je mets mon plaisir à

prendre soin de ses intérêts.

--Tu restes debout pour ton plaisir aussi, dit le comte Adam.

Paz s'assit sur un fauteuil auprès de la portière.

--Je me souviens de vous avoir vu lors de mon mariage, et quelquefois

dans la cour, dit la jeune femme. Mais pourquoi vous placer dans une

condition d'infériorité, vous, l'ami d'Adam?

--L'opinion des Parisiens m'est tout à fait indifférente, dit-il. Je vis

pour moi, ou, si vous voulez, pour vous deux.

--Mais l'opinion du monde sur l'ami de mon mari ne peut pas m'être

indifférente...

--Oh! madame, le monde est bientôt satisfait avec ce mot: c'est un

original! Dites-le.

Un moment de silence.

--Comptez-vous sortir, demanda-t-il.

--Voulez-vous venir au bois? répondit la comtesse.

--Volontiers.

Sur ce mot, Paz sortit en saluant.

--Quel bon être! il a la simplicité d'un enfant, dit Adam.

--Racontez-moi maintenant vos relations avec lui, demanda Clémentine.

--Paz, ma chère âme, dit Laginski, est d'une noblesse aussi vieille et

aussi illustre que la nôtre. Lors de leurs désastres, un des Pazzi se

sauva de Florence en Pologne, où il s'établit avec quelque fortune, et y

fonda la famille Paz, à laquelle on a donné le titre de comte. Cette

famille, qui s'est distinguée dans les beaux jours de notre république

royale, est devenue riche. La bouture de l'arbre abattu en Italie a

poussé si vigoureusement, qu'il y a plusieurs branches de la maison

comtale des Paz. Ce n'est donc pas t'apprendre quelque chose

d'extraordinaire que de te dire qu'il existe des Paz riches et des Paz

pauvres. Notre Paz est le rejeton d'une branche pauvre. Orphelin, sans

autre fortune que son épée, il servait dans le régiment du grand-duc

Constantin lors de notre révolution. Entraîné dans le parti polonais,

il s'est battu comme un Polonais, comme un patriote, comme un homme qui

n'a rien: trois raisons pour se bien battre. A la dernière affaire, il

se crut suivi par ses soldats et courut sur une batterie russe, il fut

pris. J'étais là. Ce trait de courage m'anime:--Allons le chercher!

dis-je à mes cavaliers. Nous chargeons sur la batterie en fourrageurs,

et je délivre Paz, moi septième. Nous étions partis vingt, nous revînmes

huit, y compris Paz. Varsovie une fois vendue, il a fallu songer à

échapper aux Russes. Par un singulier hasard, Paz et moi nous nous

sommes trouvés ensemble, à la même heure, au même endroit, de l'autre

côté de la Vistule. Je vis arrêter ce pauvre capitaine par des Prussiens

qui se sont faits alors les chiens de chasse des Russes. Quand on a

repêché un homme dans le Styx, on y tient. Ce nouveau danger de Paz me

fit tant de peine, que je me laissai prendre avec lui dans l'intention

de le servir. Deux hommes peuvent se sauver là où un seul périt. Grâce à

mon nom et à quelques liaisons de parenté avec ceux de qui notre sort

dépendait, car nous étions alors entre les mains des Prussiens, on ferma

les yeux sur mon évasion. Je fis passer mon cher capitaine pour un

soldat sans importance, pour un homme de ma maison, et nous avons pu

gagner Dantzick. Nous nous y fourrâmes dans un navire hollandais partant

pour Londres, où deux mois après nous abordâmes. Ma mère était tombée

malade en Angleterre, et m'y attendait; Paz et moi, nous l'avons soignée

jusqu'à sa mort, que les catastrophes de notre entreprise avancèrent.

Nous avons quitté Londres, et j'emmenai Paz en France. En de pareilles

adversités, deux hommes deviennent frères. Quand je me suis vu dans

Paris, à vingt-deux ans, riche de soixante et quelques mille francs de

rentes, sans compter les restes d'une somme provenant des diamants et

des tableaux de famille vendus par ma mère, je voulus assurer le sort de

Paz avant de me livrer aux dissipations de la vie à Paris. J'avais

surpris un peu de tristesse dans les yeux du capitaine, quelquefois il y

roulait des larmes contenues. J'avais eu l'occasion d'apprécier son âme,

qui est foncièrement noble, grande, généreuse. Peut-être regrettait-il

de se voir lié par des bienfaits à un jeune homme de six ans moins âgé

que lui, sans avoir pu s'acquitter envers lui. Insouciant et léger comme

l'est un garçon, je devais me ruiner au jeu, me laisser entortiller par

quelque Parisienne, Paz et moi nous pouvions être un jour désunis. Tout

en me promettant de pourvoir à tous ses besoins, j'apercevais bien des

chances d'oublier ou d'être hors d'état de payer la pension de Paz.

Enfin, mon ange, je voulus lui épargner la peine, la pudeur, la honte de

me demander de l'argent ou de chercher vainement son compagnon dans un

jour de détresse. _Dunquè_, un matin, après déjeuner, les pieds sur les

chenets, fumant chacun notre pipe, après avoir bien rougi, pris bien des

précautions, le voyant me regarder avec inquiétude, je lui tendis une

inscription de rentes au porteur de deux mille quatre cents francs.

Clémentine quitta sa place, alla s'asseoir sur les genoux d'Adam, lui

passa son bras autour du cou, le baisa au front en lui disant:--Cher

trésor, combien je te trouve beau!--Et qu'a fait Paz?

--Thaddée, reprit le comte, a pâli sans rien dire...

--Ah! il se nomme Thaddée?

--Oui, Thaddée a replié le papier, me l'a rendu en me disant:--J'ai cru,

Adam, que c'était entre nous à la vie, à la mort, et que nous ne nous

quitterions jamais, tu ne veux donc pas de moi?--Ah! fis-je, tu

l'entends ainsi, Thaddée, eh! bien, n'en parlons plus. Si je me ruine,

tu seras ruiné.--Tu n'as pas, me dit-il, assez de fortune pour vivre en

Laginski, ne te faut-il pas alors un ami qui s'occupe de tes affaires,

qui soit un père et un frère, un confident sûr? Ma chère enfant, en me

disant ces paroles, Paz a eu dans le regard et dans la voix un calme qui

couvrait une émotion maternelle, mais qui révélait une reconnaissance

d'Arabe, un dévouement de caniche, une amitié de sauvage, sans faste et

toujours prête. Ma foi, je l'ai pris comme nous nous prenons, nous

autres Polonais, la main sur l'épaule, et je l'embrassai sur les

lèvres:--A la vie et à la mort, donc! Tout ce que j'ai t'appartient, et

fais comme tu voudras! C'est lui qui m'a trouvé cet hôtel pour presque

rien. Il a vendu mes rentes en hausse, les a rachetées en baisse, et

nous avons payé cette baraque avec les bénéfices. Connaisseur en

chevaux, il en trafique si bien que mon écurie coûte fort peu de chose,

et j'ai les plus beaux chevaux, les plus charmants équipages de Paris.

Nos gens, braves soldats polonais choisis par lui, passeraient dans le

feu pour nous. J'ai eu l'air de me ruiner, et Paz tient ma maison avec

un ordre et une économie si parfaits qu'il a réparé par là quelques

pertes inconsidérées au jeu, des sottises de jeune homme. Mon Thaddée

est rusé comme deux Génois, ardent au gain comme un juif polonais,

prévoyant comme une bonne ménagère. Jamais je n'ai pu le décider à vivre

comme moi quand j'étais garçon. Parfois, il a fallu les douces

violences de l'amitié pour l'emmener au spectacle quand j'y allais seul,

ou dans les dîners que je donnais au cabaret à de joyeuses compagnies.

Il n'aime pas la vie des salons.

--Qu'aime-t-il donc? demanda Clémentine.

--Il aime la Pologne, il la pleure. Ses seules dissipations ont été les

secours envoyés plus en mon nom qu'au sien à quelques-uns de nos pauvres

exilés.

--Tiens, mais je vais l'aimer, ce brave garçon, dit la comtesse, il me

paraît simple comme ce qui est vraiment grand.

--Toutes les belles choses que tu as trouvées ici, reprit Adam qui

trahissait la plus noble des sécurités en vantant son ami, Paz les a

dénichées, il les a eues aux ventes ou dans les occasions. Oh! il est

plus marchand que les marchands. Quand tu le verras se frottant les

mains dans la cour, dis-toi qu'il a troqué un bon cheval contre un

meilleur. Il vit par moi, son bonheur est de me voir élégant, dans un

équipage resplendissant. Les devoirs qu'il s'impose à lui-même, il les

accomplit sans bruit, sans emphase. Un soir, j'ai perdu vingt mille

francs au whist. Que dira Paz? me suis-je écrié en revenant. Paz me les

a remis, non sans lâcher un soupir; mais il ne m'a pas seulement blâmé

par un regard. Ce soupir m'a plus retenu que les remontrances des

oncles, des femmes ou des mères en pareil cas.--Tu les regrettes? lui

ai-je dit.--Oh! ni pour toi ni pour moi; non, j'ai seulement pensé que

vingt pauvres Paz vivraient de cela pendant une année. Tu comprends que

les Pazzi valent les Laginski. Aussi n'ai-je jamais voulu voir un

inférieur dans mon cher Paz. J'ai tâché d'être aussi grand dans mon

genre qu'il l'est dans le sien. Je ne suis jamais sorti de chez moi, ni

rentré, sans aller chez Paz comme j'irais chez mon père. Ma fortune est

la sienne. Enfin Thaddée est certain que je me précipiterais aujourd'hui

dans un danger pour l'en tirer, comme je l'ai fait deux fois.

--Ce n'est pas peu dire, mon ami, dit la comtesse. Le dévouement est un

éclair. On se dévoue à la guerre et l'on ne se dévoue plus à Paris.

--Eh bien! reprit Adam, pour Paz, je suis toujours à la guerre. Nos deux

caractères ont conservé leurs aspérités et leurs défauts, mais la

mutuelle connaissance de nos âmes a resserré les liens déjà si étroits

de notre amitié. On peut sauver la vie à un homme et le tuer après, si

nous trouvons en lui un mauvais compagnon; mais ce qui rend les amitiés

indissolubles, nous l'avons éprouvé. Chez nous, il y a cet échange

constant d'impressions heureuses de part et d'autre, qui peut-être fait

sous ce rapport l'amitié plus riche que l'amour.

Une jolie main ferma la bouche au comte si promptement que le geste

ressemblait à un soufflet.

--Mais oui, dit-il. L'amitié, mon ange, ignore les banqueroutes du

sentiment et les faillites du plaisir. Après avoir donné plus qu'il n'a,

l'amour finit par donner moins qu'il ne reçoit.

--D'un côté, comme de l'autre, dit en souriant Clémentine.

--Oui, reprit Adam; tandis que l'amitié ne peut que s'augmenter. Tu n'as

pas à faire la moue: nous sommes, mon ange, aussi amis qu'amants. Nous

avons, du moins, je l'espère, réuni les deux sentiments dans notre

heureux mariage.

--Je vais t'expliquer ce qui vous a rendus si bons amis, dit Clémentine.

La différence de vos deux existences vient de vos goûts et non d'un

choix obligé, de votre fantaisie et non de vos positions. Autant qu'on

peut juger un homme en l'entrevoyant, et d'après ce que tu me dis, ici

le subalterne peut devenir dans certains moments le supérieur.

--Oh! Paz m'est vraiment supérieur, répliqua naïvement Adam. Je n'ai

d'autre avantage sur lui que le hasard.

Sa femme l'embrassa pour la noblesse de cet aveu.

--L'excessive adresse avec laquelle il cache la grandeur de ses

sentiments est une immense supériorité, reprit le comte. Je lui ai

dit:--Tu es un sournois, tu as dans le coeur de vastes domaines où tu te

retires. Il a droit au titre de comte Paz, il ne se fait appeler à Paris

que le capitaine.

--Enfin, le Florentin du moyen âge a reparu à trois cents ans de

distance, dit la comtesse. Il y a du Dante et du Michel-Ange chez lui.

--Tiens, tu as raison, il est poëte par l'âme, répondit Adam.

--Me voilà donc mariée à deux Polonais, dit la jeune comtesse avec un

geste digne de Marie Dorval.

--Chère enfant! dit Adam en pressant Clémentine sur lui, tu m'aurais

fait bien du chagrin si mon ami ne t'avait pas plu: nous en avions peur

l'un et l'autre, quoiqu'il ait été ravi de mon mariage. Tu le rendras

très-heureux en lui disant que tu l'aimes... ah! comme un vieil ami.

--Je vais donc m'habiller, il fait beau, nous sortirons tous trois, dit

Clémentine en sonnant sa femme de chambre.

Paz menait une vie si souterraine que tout le Paris élégant se demanda

qui accompagnait Clémentine Laginska lorsqu'on la vit allant au bois de

Boulogne et en revenant entre Thaddée et son mari. Clémentine avait

exigé, pendant la promenade, que Thaddée dînât avec elle. Ce caprice de

souveraine absolue força le capitaine à faire une toilette insolite. Au

retour du bois, Clémentine se mit avec une certaine coquetterie, et de

manière à produire de l'impression sur Adam lui-même en entrant dans le

salon où les deux amis l'attendaient.

--Comte Paz, dit-elle, nous irons ensemble à l'Opéra.

Ce fut dit de ce ton qui, chez les femmes, signifie: Si vous me refusez,

nous nous brouillons.

--Volontiers, madame, répondit le capitaine. Mais comme je n'ai pas la

fortune d'un comte, appelez-moi simplement capitaine.

--Eh bien, capitaine, donnez-moi le bras, dit-elle en le lui prenant et

l'emmenant dans la salle à manger par un mouvement plein de cette

onctueuse familiarité qui ravit les amoureux.

La comtesse plaça près d'elle le capitaine, dont l'attitude fut celle

d'un sous-lieutenant pauvre dînant chez un riche général. Paz laissa

parler Clémentine, l'écouta tout en lui témoignant la déférence qu'on a

pour un supérieur, ne la contredit en rien et attendit une interrogation

formelle avant de répondre. Enfin il parut presque stupide à la

comtesse, dont les coquetteries échouèrent devant ce sérieux glacial et

ce respect diplomatique. En vain Adam lui disait:--Egaie-toi donc,

Thaddée! On penserait que tu n'es pas chez toi! Tu as sans doute fait la

gageure de déconcerter Clémentine? Thaddée resta lourd et endormi. Quand

les maîtres furent seuls à la fin du dessert, le capitaine expliqua

comment sa vie était arrangée au rebours de celle des gens du monde: il

se couchait à huit heures et se levait de grand matin; il mit ainsi sa

contenance sur une grande envie de dormir.

--Mon intention, en vous emmenant à l'Opéra, capitaine, était de vous

amuser; mais faites comme vous voudrez, dit Clémentine un peu piquée.

--J'irai, répondit Paz.

--Duprez chante Guillaume Tell, reprit Adam, mais peut-être aimerais-tu

mieux venir aux Variétés?

Le capitaine sourit et sonna; le valet de chambre vint:--Constantin, lui

dit-il, attellera la voiture au lieu d'atteler le coupé. Nous ne

tiendrions pas sans être gênés, ajouta-t-il en regardant le comte.

--Un Français aurait oublié cela, dit Clémentine en souriant.

--Ah! mais nous sommes des Florentins transplantés dans le Nord,

répondit Thaddée avec une finesse d'accent et avec un regard qui firent

voir dans sa conduite à table l'effet d'un parti pris.

Par une imprudence assez concevable, il y eut trop de contraste entre la

mise en scène involontaire de cette phrase et l'attitude de Paz pendant

le dîner. Clémentine examina le capitaine par une de ces oeillades

sournoises qui annoncent à la fois de l'étonnement et de l'observation

chez les femmes. Aussi, pendant le temps où tous trois ils prirent le

café au salon, régna-t-il un silence assez gênant pour Adam, incapable

d'en deviner le pourquoi. Clémentine n'agaçait plus Thaddée. De son côté

le capitaine reprit sa raideur militaire et ne la quitta plus, ni

pendant la route ni dans la loge où il feignit de dormir.

--Vous voyez, madame, que je suis un bien ennuyeux personnage, dit-il au

dernier acte de _Guillaume Tell_, pendant la danse. N'avais-je pas bien

raison de rester, comme on dit, dans ma spécialité?

--Ma foi, mon cher capitaine, vous n'êtes ni charlatan ni causeur, vous

êtes très-peu Polonais.

--Laissez-moi donc, reprit-il, veiller à vos plaisirs, à votre fortune

et à votre maison, je ne suis bon qu'à cela.

--Tartufe, va! dit en souriant le comte Adam. Ma chère, il est plein de

coeur, il est instruit; il pourrait, s'il voulait, tenir sa place dans

un salon. Clémentine, ne prends pas sa modestie au mot.

--Adieu, comtesse, j'ai fait preuve de complaisance, je me sers de votre

voiture pour aller dormir au plus tôt, et vais vous la renvoyer.

Clémentine fit une inclination de tête et le laissa partir sans rien

répondre.

--Quel ours! dit-elle au comte. Tu es bien plus gentil, toi!

Adam serra la main de sa femme sans qu'on pût le voir.

--Pauvre cher Thaddée, il s'est efforcé de se faire _repoussoir_ là où

bien des hommes auraient tâché de paraître plus aimables que moi.

--Oh! dit-elle, je ne sais pas s'il n'y a point de _calcul_ dans sa

conduite: il aurait intrigué une femme ordinaire.

Une demi-heure après, pendant que Boleslas le chasseur criait: La porte!

que le cocher, sa voiture tournée pour entrer, attendait que les deux

battants fussent ouverts, Clémentine dit au comte:--Où perche donc le

capitaine?

--Tiens, là! répondit Adam en montrant un petit étage en attique

élégamment élevé de chaque côté de la porte cochère et dont une fenêtre

donnait sur la rue. Son appartement s'étend au-dessus des remises.

--Et qui donc occupe l'autre côté?

--Personne encore, répondit Adam. L'autre petit appartement situé

au-dessus des écuries sera pour nos enfants et pour leur précepteur.

--Il n'est pas couché, dit la comtesse en apercevant de la lumière chez

Thaddée quand la voiture fut sous le portique à colonnes copiées sur

celles des Tuileries et qui remplaçait la vulgaire marquise de zinc

peint en coutil.

Le capitaine en robe de chambre, une pipe à la main, regardait

Clémentine entrant dans le vestibule. La journée avait été rude pour

lui. Voici pourquoi. Thaddée eut dans le coeur un terrible mouvement le

jour où, conduit par Adam aux Italiens pour la juger, il avait vu

mademoiselle du Rouvre; puis, quand il la revit à la mairie et à

Saint-Thomas-d'Aquin, il reconnut en elle cette femme que tout homme

doit aimer exclusivement, car don Juan lui-même en préférait une dans

les _mille e tre_! Aussi Paz conseilla-t-il fortement le voyage

classique après le mariage. Quasi tranquille pendant tout le temps que

dura l'absence de Clémentine, ses souffrances recommençaient depuis le

retour de ce joli ménage. Or, voici ce qu'il pensait en fumant du lataki

dans sa pipe de merisier longue de six pieds, un présent d'Adam:--Moi

seul et Dieu qui me récompensera d'avoir souffert en silence, nous

devons seuls savoir à quel point je l'aime! Mais comment n'avoir ni son

amour ni sa haine?

La Comédie humaine - Volume 01 · 第 35 / 49 段