car il venait de se faire de vifs reproches à lui-même, en appréhendant
le retour de sa femme, sans doute instruite au bal d'une infidélité
qu'il espérait lui avoir cachée, et selon la coutume des amants qui se
sentent coupables, il essayait, en querellant la comtesse le premier,
d'éviter sa trop juste colère. Il regarda silencieusement sa femme, qui
dans sa brillante parure lui sembla plus belle que jamais. Heureuse de
voir son mari souriant, et de le trouver à cette heure dans une chambre
où, depuis quelque temps, il était venu moins fréquemment, la comtesse
le regarda si tendrement qu'elle rougit et baissa les yeux. Cette
clémence enivra d'autant plus Soulanges que cette scène succédait aux
tourments qu'il avait ressentis pendant le bal; il saisit la main de sa
femme et la baisa par reconnaissance: ne se rencontre-t-il pas souvent
de la reconnaissance dans l'amour?
--Hortense, qu'as-tu donc au doigt qui m'a fait tant de mal aux lèvres?
demanda-t-il en riant.
--C'est mon diamant, que tu disais perdu, et que j'ai retrouvé.
Le général Montcornet n'épousa point madame de Vaudremont, malgré la
bonne intelligence dans laquelle tous deux vécurent pendant quelques
instants, car elle fut une des victimes de l'épouvantable incendie qui
rendit à jamais célèbre le bal donné par l'ambassadeur d'Autriche, à
l'occasion du mariage de l'empereur Napoléon avec la fille de l'empereur
François II.
Juillet 1829.
LA FAUSSE MAITRESSE.
DÉDIÉ A LA COMTESSE CLARA MAFFEÏ.
Au mois de septembre 1835, une des plus riches héritières du faubourg
Saint-Germain, mademoiselle du Rouvre, fille unique du marquis du
Rouvre, épousa le comte Adam Mitgislas Laginski, jeune Polonais
proscrit.
Qu'il soit permis d'écrire les noms comme ils se prononcent, pour
épargner aux lecteurs l'aspect des fortifications de consonnes par
lesquelles la langue slave protége ses voyelles, sans doute afin de ne
pas les perdre, vu leur petit nombre.
Le marquis du Rouvre avait presque entièrement dissipé l'une des plus
belles fortunes de la noblesse, et à laquelle il dut autrefois son
alliance avec une demoiselle de Ronquerolles. Ainsi, du côté maternel,
Clémentine du Rouvre avait pour oncle le marquis de Ronquerolles, et
pour tante madame de Sérizy. Du côté paternel, elle jouissait d'un autre
oncle dans la bizarre personne du chevalier du Rouvre, cadet de la
maison, vieux garçon devenu riche en trafiquant sur les terres et sur
les maisons. Le marquis de Ronquerolles eut le malheur de perdre ses
deux enfants à l'invasion du choléra. Le fils unique de madame de
Sérizy, jeune militaire de la plus haute espérance, périt en Afrique à
l'affaire de la Macta. Aujourd'hui, les familles riches sont entre le
danger de ruiner leurs enfants si elles en ont trop, ou celui de
s'éteindre en s'en tenant à un ou deux, un singulier effet du Code civil
auquel Napoléon n'a pas songé. Par un effet du hasard, malgré les
dissipations insensées du marquis du Rouvre pour Florine, une des
plus charmantes actrices de Paris, Clémentine devint donc une héritière.
Le marquis de Ronquerolles, un des plus habiles diplomates de la
nouvelle dynastie; sa soeur, madame de Sérizy, et le chevalier du Rouvre
convinrent, pour sauver leurs fortunes des griffes du marquis, d'en
disposer en faveur de leur nièce, à laquelle ils promirent d'assurer, au
jour de son mariage, chacun dix mille francs de rente.
[Illustration:
MALAGA
(LA FAUSSE MAÎTRESSE.)]
Il est parfaitement inutile de dire que le Polonais, quoique réfugié, ne
coûtait absolument rien au gouvernement français. Le comte Adam
appartient à l'une des plus vieilles et des plus illustres familles de
la Pologne, alliée à la plupart des maisons princières de l'Allemagne,
aux Sapiéha, aux Radzivill, aux Rzewuski, aux Cartoriski, aux Leczinski,
aux Iablonoski, etc. Mais les connaissances héraldiques ne sont pas ce
qui distingue la France sous Louis-Philippe, et cette noblesse ne
pouvait être une recommandation auprès de la bourgeoisie qui trônait
alors. D'ailleurs, quand, en 1833, Adam se montra sur le boulevard des
Italiens, à Frascati, au Jockey-Club, il mena la vie d'un jeune homme
qui, perdant ses espérances politiques, retrouvait ses vices et son
amour pour le plaisir. On le prit pour un étudiant. La nationalité
polonaise, par l'effet d'une odieuse réaction gouvernementale, était
alors tombée aussi bas que les républicains la voulaient mettre haut. La
lutte étrange du Mouvement contre la Résistance, deux mots qui seront
inexplicables dans trente ans, fit un jouet de ce qui devait être si
respectable: le nom d'une nation vaincue à qui la France accordait
l'hospitalité, pour qui l'on inventait des fêtes, pour qui l'on chantait
et l'on dansait par souscription; enfin une nation qui, lors de la lutte
entre l'Europe et la France, lui avait offert six mille hommes en 1796,
et quels hommes! N'allez pas inférer de ceci que l'on veuille donner
tort à l'empereur Nicolas contre la Pologne, ou à la Pologne contre
l'empereur Nicolas. Ce serait d'abord une assez sotte chose que de
glisser des discussions politiques dans un récit qui doit ou amuser ou
intéresser. Puis, la Russie et la Pologne avaient également raison,
l'une de vouloir l'unité de son empire, l'autre de vouloir redevenir
libre. Disons en passant que la Pologne pouvait conquérir la Russie par
l'influence de ses moeurs, au lieu de la combattre par les armes, en
imitant les Chinois, qui ont fini par chinoiser les Tartares, et qui
chinoiseront les Anglais, il faut l'espérer. La Pologne devait poloniser
la Russie: Poniatowski l'avait essayé dans la région la moins tempérée
de l'empire; mais ce gentilhomme fut un roi d'autant plus incompris que
peut-être ne se comprenait-il pas bien lui-même. Comment n'aurait-on pas
haï de pauvres gens qui furent la cause de l'horrible mensonge commis
pendant la revue où tout Paris demandait à secourir la Pologne? On
feignit de regarder les Polonais comme les alliés du parti républicain,
sans songer que la Pologne était une république aristocratique. Dès lors
la bourgeoisie accabla de ses ignobles dédains le Polonais que l'on
déifiait quelques jours auparavant. Le vent d'une émeute a toujours fait
varier les Parisiens du Nord au Midi, sous tous les régimes. Il faut
bien rappeler ces revirements de l'opinion parisienne pour expliquer
comment le mot Polonais était, en 1835, un qualificatif dérisoire chez
le peuple qui se croit le plus spirituel et le plus poli du monde, au
centre des lumières, dans une ville qui tient aujourd'hui le sceptre des
arts et de la littérature. Il existe, hélas! deux sortes de Polonais
réfugiés, le Polonais républicain, fils de Lelewel, et le noble Polonais
du parti à la tête duquel se place le prince Cartoriski. Ces deux sortes
de Polonais sont l'eau et le feu; mais pourquoi leur en vouloir? Ces
divisions ne se sont-elles pas toujours remarquées chez les réfugiés, à
quelque nation qu'ils appartiennent, n'importe en quelles contrées ils
aillent? On porte son pays et ses haines avec soi. A Bruxelles, deux
prêtres français émigrés manifestaient une profonde horreur l'un contre
l'autre, et quand on demanda pourquoi à l'un d'eux, il répondit en
montrant son compagnon de misère: «C'est un janséniste.» Dante eût
volontiers poignardé dans son exil un adversaire des Blancs. Là gît la
raison des attaques dirigées contre le vénérable prince Adam Cartoriski
par les radicaux français, et celle de la défaveur répandue sur une
partie de l'émigration polonaise par les César de boutique et les
Alexandre de la patente. En 1834, Adam Mitgislas Laginski eut donc
contre lui les plaisanteries parisiennes.
--Il est gentil, quoique Polonais, disait de lui Rastignac.
--Tous ces Polonais se prétendent grands seigneurs, disait Maxime de
Trailles, mais celui-ci paie ses dettes de jeu; je commence à croire
qu'il a eu des terres.
Sans vouloir offenser des bannis, il est permis de faire observer que la
légèreté, l'insouciance, l'inconsistance du caractère sarmate
autorisèrent les médisances des Parisiens qui d'ailleurs ressembleraient
parfaitement aux Polonais en semblable occurrence. L'aristocratie
française, si admirablement secourue par l'aristocratie polonaise
pendant la révolution, n'a certes pas rendu la pareille à l'émigration
forcée de 1832. Ayons le triste courage de le dire, le faubourg
Saint-Germain est encore débiteur de la Pologne.
Le comte Adam était-il riche, était-il pauvre, était-ce un aventurier?
Ce problème resta pendant long-temps indécis. Les salons de la
diplomatie, fidèles à leurs instructions, imitèrent le silence de
l'empereur Nicolas, qui considérait alors comme mort tout émigré
polonais. Les Tuileries et la plupart de ceux qui y prennent leur mot
d'ordre donnèrent une horrible preuve de cette qualité politique décorée
du titre de sagesse. On y méconnut un prince russe avec qui l'on fumait
des cigares pendant l'émigration, parce qu'il paraissait avoir encouru
la disgrâce de l'empereur Nicolas. Placés entre la prudence de la cour
et celle de la diplomatie, les Polonais de distinction vivaient dans la
solitude biblique de _Super flumina Babylonis_, ou hantaient certains
salons qui servent de terrain neutre à toutes les opinions. Dans une
ville de plaisir comme Paris, où les distractions abondent à tous les
étages, l'étourderie polonaise trouva deux fois plus de motifs qu'il ne
lui en fallait pour mener la vie dissipée des garçons. Enfin, disons-le,
Adam eut d'abord contre lui sa tournure et ses manières. Il y a deux
Polonais comme il y a deux Anglaises. Quand une Anglaise n'est pas
très-belle, elle est horriblement laide, et le comte Adam appartient à
la seconde catégorie. Sa petite figure, assez aigre de ton, semble avoir
été pressée dans un étau. Son nez court, ses cheveux blonds, ses
moustaches et sa barbe rousses lui donnent d'autant plus l'air d'une
chèvre qu'il est petit, maigre, et que ses yeux d'un jaune sale vous
saisissent par ce regard oblique si célèbre par le vers de Virgile.
Comment, malgré tant de conditions défavorables, possède-t-il des
manières et un ton exquis? La solution de ce problème s'explique et par
une tenue de dandy et par l'éducation due à sa mère, une Radziwill. Si
son courage va jusqu'à la témérité, son esprit ne dépasse point les
plaisanteries courantes et éphémères de la conversation parisienne; mais
il ne rencontre pas souvent parmi les jeunes gens à la mode un garçon
qui lui soit supérieur. Les gens du monde causent aujourd'hui beaucoup
trop chevaux, revenus, impôts, députés pour que la conversation
française reste ce qu'elle fut. L'esprit veut du loisir et certaines
inégalités de position. On cause peut-être mieux à Pétersbourg et à
Vienne qu'à Paris. Des égaux n'ont plus besoin de finesses, ils se
disent alors tout _bêtement_ les choses comme elles sont. Les moqueurs
de Paris retrouvèrent donc difficilement un grand seigneur dans une
espèce d'étudiant léger qui, dans le discours, passait avec insouciance
d'un sujet à un autre, qui courait après les amusements avec d'autant
plus de fureur qu'il venait d'échapper à de grands périls, et que, sorti
de son pays où sa famille était connue, il se crut libre de mener une
vie décousue sans courir les risques de la déconsidération.
Un beau jour, en 1834, Adam acheta, rue de la Pépinière, un hôtel. Six
mois après cette acquisition, sa tenue égala celle des plus riches
maisons de Paris. Au moment où Laginski commençait à se faire prendre au
sérieux, il vit Clémentine aux Italiens et devint amoureux d'elle. Un an
après, le mariage eut lieu. Le salon de madame d'Espard donna le signal
des louanges. Les mères de famille apprirent trop tard que, dès l'an
neuf cent, les Laginski se comptaient parmi les familles illustres du
Nord. Par un trait de prudence anti-polonaise, la mère du jeune comte
avait, au moment de l'insurrection, hypothéqué ses biens d'une somme
immense prêtée par deux maisons juives et placée dans les fonds
français. Le comte Adam Laginski possédait quatre-vingt mille francs de
rente. On ne s'étonna plus de l'imprudence avec laquelle, selon beaucoup
de salons, madame de Sérizy, le vieux diplomate Ronquerolles et le
chevalier du Rouvre cédaient à la folle passion de leur nièce. On passa,
comme toujours, d'un extrême à l'autre. Pendant l'hiver de 1836 le comte
Adam fut à la mode, et Clémentine Laginska devint une des reines de
Paris. Madame de Laginska fait aujourd'hui partie de ce charmant groupe
de jeunes femmes où brillent mesdames de l'Estorade, de Portenduère,
Marie de Vandenesse, du Guénic et de Maufrigneuse, les fleurs du Paris
actuel, qui vivent à une grande distance des parvenus, des bourgeois et
des faiseurs de la nouvelle politique.
Ce préambule était nécessaire pour déterminer la sphère dans laquelle
s'est passée une de ces actions sublimes, moins rares que les
détracteurs du temps présent ne le croient, qui sont, comme les belles
perles, le fruit d'une souffrance ou d'une douleur, et qui, semblables
aux perles, sont cachées sous de rudes écailles, perdues enfin au fond
de ce gouffre, de cette mer, de cette onde incessamment remuée, nommée
le monde, le siècle, Paris, Londres ou Pétersbourg, comme vous voudrez!
Si jamais cette vérité, que l'architecture est l'expression des moeurs,
fut démontrée, n'est-ce pas depuis l'insurrection de 1830, sous le règne
de la maison d'Orléans? Toutes les fortunes se rétrécissant en France,
les majestueux hôtels de nos pères sont incessamment démolis et
remplacés par des espèces de phalanstères où le pair de France de
Juillet habite un troisième étage au-dessus d'un empirique enrichi. Les
styles sont confusément employés. Comme il n'existe plus de cour, ni de
noblesse pour donner le ton, on ne voit aucun ensemble dans les
productions de l'art. De son côté, jamais l'architecture n'a découvert
plus de moyens économiques pour singer le vrai, le solide, et n'a
déployé plus de ressources, plus de génie dans les distributions.
Proposez à un artiste la lisière du jardin d'un vieil hôtel abattu, il
vous y bâtit un petit Louvre écrasé d'ornements; il y trouve une cour,
des écuries, et si vous y tenez, un jardin; à l'intérieur, il accumule
tant de petites pièces et de dégagements, il sait si bien tromper
l'oeil, qu'on s'y croit à l'aise; enfin il y foisonne tant de logements,
qu'une famille ducale fait ses évolutions dans l'ancien fournil d'un
président à mortier.
L'hôtel de la comtesse Laginska, rue de la Pépinière, une de ces
créations modernes, est entre cour et jardin. A droite, dans la cour,
s'étendent les communs, auxquels répondent à gauche les remises et les
écuries. La loge du concierge s'élève entre deux charmantes portes
cochères. Le grand luxe de cette maison consiste en une charmante serre
agencée à la suite d'un boudoir au rez-de-chaussée, où se déploient
d'admirables appartements de réception. Un philanthrope chassé
d'Angleterre avait bâti cette bijouterie architecturale, construit la
serre, dessiné le jardin, verni les portes, briqueté les communs, verdi
les fenêtres, et réalisé l'un de ces rêves pareils, toute proportion
gardée, à celui de Georges IV à Brighton. Le fécond, l'industrieux, le
rapide ouvrier de Paris lui avait sculpté ses portes et ses fenêtres. On
lui avait imité les plafonds du moyen âge ou ceux des palais vénitiens,
et prodigué les placages de marbre en tableaux extérieurs. Elschoët et
Klagmann travaillèrent les dessus de portes et les cheminées. Boulanger
avait magistralement peint les plafonds. Les merveilles de l'escalier,
blanc comme le bras d'une femme, défiaient celles de l'hôtel
Rothschild. A cause des émeutes, le prix de cette folie ne monta pas à
plus de onze cent mille francs. Pour un Anglais ce fut donné. Tout ce
luxe, dit princier par des gens qui ne savent plus ce qu'est un vrai
prince, tenait dans l'ancien jardin de l'hôtel d'un fournisseur, un des
Crésus de la révolution, mort à Bruxelles en faillite après un sens
dessus-dessous de Bourse. L'Anglais mourut à Paris de Paris, car pour
bien des gens Paris est une maladie; il est quelquefois plusieurs
maladies. Sa veuve, une méthodiste, manifesta la plus grande horreur
pour la petite maison du nabab. Ce philanthrope était un marchand
d'opium. La pudique veuve ordonna de vendre le scandaleux immeuble au
moment où les émeutes mettaient en question la paix à tout prix. Le
comte Adam profita de cette occasion, vous saurez comment, car rien
n'était moins dans ses habitudes de grand seigneur.
Derrière cette maison, bâtie en pierre brodée comme melon, s'étale le
velours vert d'une pelouse anglaise, ombragée au fond par un élégant
massif d'arbres exotiques, d'où s'élance un pavillon chinois avec ses
clochettes muettes et ses oeufs dorés immobiles. La serre et ses
constructions fantastiques déguisent le mur de clôture au midi. L'autre
mur qui fait face à la serre est caché par des plantes grimpantes,
façonnées en portiques à l'aide de mâts peints en vert et réunis par des
traverses. Cette prairie, ce monde de fleurs, ces allées sablées, ce
simulacre de forêt, ces palissades aériennes se développent dans
vingt-cinq perches carrées, qui valent aujourd'hui quatre cent mille
francs, la valeur d'une vraie forêt. Au milieu de ce silence obtenu dans
Paris, les oiseaux chantent: il y a des merles, des rossignols, des
bouvreuils, des fauvettes, et beaucoup de moineaux. La serre est une
immense jardinière où l'air est chargé de parfums, où l'on se promène en
hiver comme si l'été brillait de tous ses feux. Les moyens par lesquels
on compose une atmosphère à sa guise, la Torride, la Chine ou l'Italie,
sont habilement dérobés aux regards. Les tubes où circulent l'eau
bouillante, la vapeur, un calorique quelconque, sont enveloppés de terre
et se produisent aux regards comme des guirlandes de fleurs vivantes.
Vaste est le boudoir. Sur un terrain restreint, le miracle de cette fée
parisienne, appelée l'Architecture, est de rendre tout grand. Le boudoir
de la jeune comtesse fut la coquetterie de l'artiste, à qui le comte
Adam livra l'hôtel à décorer de nouveau. Une faute y est impossible: il
y a trop de jolis riens. L'amour ne saurait où se poser parmi des
travailleuses sculptées en Chine, où l'oeil aperçoit des milliers de
figures bizarres fouillées dans l'ivoire et dont la génération a usé
deux familles chinoises; des coupes de topaze brûlée montées sur un pied
de filigrane; des mosaïques qui inspirent le vol; des tableaux
hollandais comme en refait Meissonnier; des anges conçus comme les
exécute Gérard-Séguin qui ne veut pas vendre les siens; des statuettes
sculptées par des génies poursuivis par leurs créanciers (véritable
explication des mythes arabes); les sublimes ébauches de nos premiers
artistes; des devants de bahut pour boiseries et dont les panneaux
alternent avec les fantaisies de la soierie indienne; des portières qui
s'échappent en flots dorés de dessous une traverse en chêne noir où
grouille une chasse entière; des meubles dignes de madame de Pompadour;
un tapis de Perse, etc. Enfin, dernière grâce, ces richesses éclairées
par un demi-jour qui filtre à travers deux rideaux de dentelle, en
paraissaient encore plus charmantes. Sur une console, parmi des
antiquités, une cravache dont le bout fut sculpté par mademoiselle de
Fauveau, disait que la comtesse aimait à monter à cheval.
Tel est un boudoir en 1837, un étalage de marchandises qui divertissent
les regards, comme si l'ennui menaçait la société la plus remueuse et la
plus remuée du monde. Pourquoi rien d'intime, rien qui porte à la
rêverie, au calme? Pourquoi? personne n'est sûr de son lendemain, et
chacun jouit de la vie en usufruitier prodigue.
Par une matinée, Clémentine se donnait l'air de réfléchir, étalée sur
une de ces méridiennes merveilleuses d'où l'on ne peut pas se lever,
tant le tapissier qui les inventa sut saisir les rondeurs de la paresse
et les aises du _far niente_. Les portes de la serre ouvertes laissaient
pénétrer les odeurs de la végétation et les parfums du tropique. La
jeune femme regardait Adam fumant devant elle un élégant narguilé, la
seule manière de fumer qu'elle eût permise dans cet appartement. Les
portières, pincées par d'élégantes embrasses, ouvraient au regard deux
magnifiques salons, l'un blanc et or, comparable à celui de l'hôtel
Forbin-Janson, l'autre en style de la renaissance. La salle à manger,
qui n'a de rivale à Paris que celle du marquis de Custine, se trouve au
bout d'une petite galerie plafonnée et décorée dans le genre moyen âge.
La galerie est précédée du côté de la cour, par une grande antichambre
d'où l'on aperçoit à travers les portes en glaces les merveilles de
l'escalier.
Le comte et la comtesse venaient de déjeuner, le ciel offrait une nappe
d'azur sans le moindre nuage, le mois d'avril finissait. Ce ménage
comptait deux ans de bonheur, et Clémentine avait depuis deux jours
seulement découvert dans sa maison quelque chose qui ressemblait à un
secret, à un mystère. Le Polonais, disons-le encore à sa gloire, est
généralement faible devant la femme; il est si plein de tendresse pour
elle, qu'il lui devient inférieur en Pologne; et quoique les Polonaises
soient d'admirables femmes, le Polonais est encore plus promptement mis
en déroute par une Parisienne. Aussi le comte Adam, pressé de questions,
n'eut-il pas l'innocente rouerie de vendre le secret à sa femme. Avec
une femme, il faut toujours tirer parti d'un secret; elle vous en sait
gré, comme un fripon accorde son respect à l'honnête homme qu'il n'a pas
pu jouer. Plus brave que parleur, le comte avait seulement stipulé de ne
répondre qu'après avoir fini son narguilé plein de Tombaki.
--En voyage, disait-elle, à toute difficulté tu me répondais par: «Paz
arrangera cela!» tu n'écrivais qu'à Paz! De retour ici, tout le monde me
dit: «_le capitaine!_» Je veux sortir?... _le capitaine!_ S'agit-il
d'acquitter un mémoire, _le capitaine!_ Mon cheval a-t-il le trot dur,
on en parle au _capitaine_ Paz. Enfin, ici, c'est pour moi comme au jeu
de domino: il y a Paz partout. Je n'entends parler que de Paz, et je ne
peux pas voir Paz. Qu'est-ce que c'est que Paz? Qu'on m'apporte notre
Paz.
--Tout ne va donc pas bien? dit le comte en quittant le _bocchettino_ de
son narguilé.
--Tout va si bien, qu'avec deux cent mille francs de rente on se
ruinerait à mener le train que nous avons avec cent dix mille francs,
dit-elle.
Elle tira le riche cordon de sonnette fait au petit point, une
merveille. Un valet de chambre habillé comme un ministre vint aussitôt.
--Dites à monsieur le capitaine Paz que je désire lui parler.
--Si vous croyez apprendre quelque chose ainsi!... dit en souriant le
comte Adam.
Il n'est pas inutile de faire observer qu'Adam et Clémentine, mariés au
mois de décembre 1835, étaient allés, après avoir passé l'hiver à Paris,
en Italie, en Suisse et en Allemagne pendant l'année 1836. Revenue au
mois de novembre, la comtesse reçut pour la première fois pendant
l'hiver qui venait de finir, et s'aperçut bien de l'existence
quasi-muette, effacée, mais salutaire d'un factotum dont la personne
paraissait invisible, ce capitaine Paz (Paç), dont le nom se prononce
comme il est écrit.
--Monsieur le capitaine Paz prie madame la comtesse de l'excuser, il est
aux écuries, et dans un costume qui ne lui permet pas de venir à
l'instant; mais une fois habillé, le comte Paz se présentera, dit le
valet de chambre.
--Que faisait-il donc?
--Il montrait comment doit se panser le cheval de madame, que Constantin
ne brossait pas à sa fantaisie, répondit le valet de chambre.
La comtesse regarda son domestique: il était sérieux et se gardait bien
de commenter sa phrase par le sourire que se permettent les inférieurs
en parlant d'un supérieur qui leur paraît descendu jusqu'à eux.
--Ah! il brossait Cora.
--Madame la comtesse ne monte-t-elle pas à cheval ce matin?
Le valet de chambre s'en alla sans réponse.
--Est-ce un Polonais? demanda Clémentine à son mari qui inclina la tête
en manière d'affirmation.