le bonheur. Vous voulez épouser Martial, qui n'est ni assez sot pour
faire un bon mari, ni assez passionné pour être un amant. Il a des
dettes, ma chère, il est homme à dévorer votre fortune; mais ce ne
serait rien s'il vous donnait le bonheur. Ne voyez-vous combien il est
vieux? Cet homme doit avoir été souvent malade, il jouit de son reste.
Dans trois ans, ce sera un homme fini. L'ambitieux commencera, peut-être
réussira-t-il. Je ne le crois pas. Qu'est-il? un intrigant qui peut
posséder à merveille l'esprit des affaires et babiller agréablement;
mais il est trop avantageux pour avoir un vrai mérite, il n'ira pas
loin. D'ailleurs, regardez-le! Ne lit-on pas sur son front que, dans ce
moment-ci, ce n'est pas une jeune et jolie femme qu'il voit en vous,
mais les deux millions que vous possédez? Il ne vous aime pas, ma chère,
il vous calcule comme s'il s'agissait d'une affaire. Si vous voulez vous
marier, prenez un homme plus âgé, qui ait de la considération, et qui
soit à la moitié de son chemin. Une veuve ne doit pas faire de son
mariage une affaire d'amourette. Une souris s'attrape-t-elle deux fois
au même piége? Maintenant, un nouveau contrat doit être une spéculation
pour vous, et il faut, en vous remariant, avoir au moins l'espoir de
vous entendre nommer un jour madame la maréchale.
En ce moment, les yeux des deux femmes se fixèrent naturellement sur la
belle figure du colonel Montcornet.
--Si vous voulez jouer le rôle difficile d'une coquette et ne pas vous
marier, reprit la duchesse avec bonhomie, ah! ma pauvre petite, vous
saurez mieux que toute autre amonceler les nuages d'une tempête et la
dissiper. Mais, je vous en conjure, ne vous faites jamais un plaisir de
troubler la paix des ménages, de détruire l'union des familles et le
bonheur des femmes qui sont heureuses. Je l'ai joué, ma chère, ce rôle
dangereux. Hé, mon Dieu, pour un triomphe d'amour-propre, on assassine
souvent de pauvres créatures vertueuses; car il existe vraiment, ma
chère, des femmes vertueuses, et l'on se crée des haines mortelles. Un
peu trop tard, j'ai appris que, suivant l'expression du duc d'Albe, un
saumon vaut mieux que mille grenouilles! Certes, un véritable amour
donne mille fois plus de jouissances que les passions éphémères qu'on
excite! Eh bien! je suis venue ici pour vous prêcher. Oui, vous êtes la
cause de mon apparition dans ce salon qui pue le peuple. Ne viens-je pas
d'y voir des acteurs? Autrefois, ma chère, on les recevait dans son
boudoir; mais au salon, fi donc! Pourquoi me regardez-vous d'un air si
étonné? Écoutez-moi! Si vous voulez vous jouer des hommes, reprit la
vieille dame, ne bouleversez le coeur que de ceux dont la vie n'est pas
arrêtée, de ceux qui n'ont pas de devoirs à remplir; les autres ne nous
pardonnent pas les désordres qui les ont rendus heureux. Profitez de
cette maxime due à ma vieille expérience. Ce pauvre Soulanges, par
exemple, auquel vous avez fait tourner la tête, et que, depuis quinze
mois, vous avez enivré, Dieu sait comme! eh bien! savez-vous sur quoi
portaient vos coups?... sur sa vie tout entière. Il est marié depuis six
mois, il est adoré d'une charmante créature qu'il aime et qu'il trompe;
elle vit dans les larmes et dans le silence le plus amer. Soulanges a eu
des moments de remords plus cruels que ses plaisirs n'étaient doux. Et
vous, petite rusée, vous l'avez trahi. Eh bien! venez contempler votre
ouvrage.
La vieille duchesse prit la main de madame de Vaudremont, et elles se
levèrent.
--Tenez, lui dit madame de Grandlieu en lui montrant des yeux l'inconnue
pâle et tremblante sous les feux du lustre, voilà ma petite nièce, la
comtesse de Soulanges, elle a enfin cédé aujourd'hui à mes instances,
elle a consenti à quitter la chambre de douleur où la vue de son enfant
ne lui apportait que de bien faibles consolations; la voyez-vous? elle
vous paraît charmante: eh bien! chère belle, jugez de ce qu'elle devait
être quand le bonheur et l'amour répandaient leur éclat sur cette figure
maintenant flétrie.
La comtesse détourna silencieusement la tête et parut en proie à de
graves réflexions. La duchesse l'amena jusqu'à la porte de la salle de
jeu; puis, après y avoir jeté les yeux, comme si elle eût voulu y
chercher quelqu'un:--Et voilà Soulanges, dit-elle à la jeune coquette
d'un son de voix profond.
La comtesse frissonna quand elle aperçut, dans le coin le moins éclairé
du salon, la figure pâle et contractée de Soulanges appuyé sur la
causeuse: l'affaissement de ses membres et l'immobilité de son front
accusaient toute sa douleur, les joueurs allaient et venaient devant
lui, sans y faire plus d'attention que s'il eût été mort. Le tableau que
présentaient la femme en larmes et le mari morne et sombre, séparés l'un
de l'autre au milieu de cette fête, comme les deux moitiés d'un arbre
frappé par la foudre, eut peut-être quelque chose de prophétique pour la
comtesse. Elle craignit d'y voir une image des vengeances que lui
gardait l'avenir. Son coeur n'était pas encore assez flétri pour que la
sensibilité et l'indulgence en fussent entièrement bannies, elle pressa
la main de la duchesse en la remerciant par un de ces sourires qui ont
une certaine grâce enfantine.
--Mon cher enfant, lui dit la vieille femme à l'oreille, songez
désormais que nous savons aussi bien repousser les hommages des hommes
que nous les attirer.
--Elle est à vous, si vous n'êtes pas un niais.
Ces dernières paroles furent soufflées par madame de Grandlieu à
l'oreille du colonel Montcornet pendant que la belle comtesse se livrait
à la compassion que lui inspirait l'aspect de Soulanges, car elle
l'aimait encore assez sincèrement pour vouloir le rendre au bonheur, et
se promettait intérieurement d'employer l'irrésistible pouvoir
qu'exerçaient encore ses séductions sur lui pour le renvoyer à sa femme.
--Oh! comme je vais le prêcher, dit-elle à madame de Grandlieu.
--N'en faites rien, ma chère! s'écria la duchesse en regagnant sa
bergère, choisissez-vous un bon mari et fermez votre porte à mon neveu.
Ne lui offrez même pas votre amitié. Croyez-moi, mon enfant, une femme
ne reçoit pas d'une autre femme le coeur de son mari, elle est cent fois
plus heureuse de croire qu'elle l'a reconquis elle-même. En amenant ici
ma nièce, je crois lui avoir donné un excellent moyen de regagner
l'affection de son mari. Je ne vous demande, pour toute coopération, que
d'agacer le général.
Et, quand elle lui montra l'ami du maître des requêtes, la comtesse
sourit.
--Eh bien, madame, savez-vous enfin le nom de cette inconnue? demanda le
baron d'un air piqué à la comtesse quand elle se trouva seule.
--Oui, dit madame de Vaudremont en regardant le maître des requêtes.
Sa figure exprimait autant de finesse que de gaieté. Le sourire qui
répandait la vie sur ses lèvres et sur ses joues, la lumière humide de
ses yeux étaient semblables à ces feux follets qui abusent le voyageur.
Martial, qui se crut toujours aimé, prit alors cette attitude coquette
dans laquelle un homme se balance si complaisamment auprès de celle
qu'il aime, et dit avec fatuité:--Et ne m'en voudrez-vous pas si je
parais attacher beaucoup de prix à savoir ce nom?
--Et ne m'en voudrez-vous pas, répliqua madame de Vaudremont, si, par un
reste d'amour, je ne vous le dis pas, et si je vous défends de faire la
moindre avance à cette jeune dame? Vous risqueriez votre vie, peut-être.
--Madame, perdre vos bonnes grâces, n'est-ce pas perdre plus que la vie.
--Martial, dit sévèrement la comtesse, c'est madame de Soulanges, son
mari vous brûlerait la cervelle, si vous en avez toutefois.
--Ah! ah! répliqua le fat en riant, le colonel laissera vivre en paix
celui qui lui a enlevé votre coeur et se battrait pour sa femme. Quel
renversement de principes! Je vous en prie, permettez-moi de danser avec
cette petite dame. Vous pourrez ainsi avoir la preuve du peu d'amour que
renfermait pour vous ce coeur de neige, car si le colonel trouve mauvais
que je fasse danser sa femme, après avoir souffert que je vous...
--Mais elle aime son mari.
--Obstacle de plus que j'aurai le plaisir de vaincre.
--Mais elle est mariée.
--Plaisante objection!
--Ah! dit la comtesse avec un sourire amer, vous nous punissez également
de nos fautes et de nos repentirs.
--Ne vous fâchez pas, dit vivement Martial. Oh! je vous en supplie,
pardonnez-moi. Tenez, je ne pense plus à madame de Soulanges.
--Vous mériteriez bien que je vous envoyasse auprès d'elle.
--J'y vais, dit le baron en riant, et je reviendrai plus épris de vous
que jamais. Vous verrez que la plus jolie femme du monde ne peut
s'emparer d'un coeur qui vous appartient.
--C'est-à-dire que vous voulez gagner le cheval du colonel.
--Ah! le traître, répondit-il en riant et menaçant du doigt son ami qui
souriait.
Le colonel arriva, le baron lui céda la place auprès de la comtesse à
laquelle il dit d'un air sardonique:--Madame, voici un homme qui s'est
vanté de pouvoir gagner vos bonnes grâces dans une soirée.
Il s'applaudit en s'éloignant d'avoir révolté l'amour-propre de la
comtesse et desservi Montcornet; mais, malgré sa finesse habituelle, il
n'avait pas deviné l'ironie dont étaient empreints les propos de madame
de Vaudremont, et ne s'aperçut point qu'elle avait fait autant de pas
vers son ami que son ami vers elle, quoiqu'à l'insu l'un de l'autre. Au
moment où le maître des requêtes s'approchait en papillonnant du
candélabre sous lequel la comtesse de Soulanges, pâle et craintive,
semblait ne vivre que des yeux, son mari arriva près de la porte du
salon en montrant des yeux étincelants de passion. La vieille duchesse,
attentive à tout, s'élança vers son neveu, lui demanda son bras et sa
voiture pour sortir, en prétextant un ennui mortel et se flattant de
prévenir ainsi un éclat fâcheux. Elle fit, avant de partir, un singulier
signe d'intelligence à sa nièce, en lui désignant l'entreprenant
cavalier qui se préparait à lui parler, et ce signe semblait lui
dire:--Le voici, venge-toi.
Madame de Vaudremont surprit le regard de la tante et de la nièce, une
lueur soudaine illumina son âme, elle craignit d'être la dupe de cette
vieille dame si savante et si rusée en intrigue.--Cette perfide
duchesse, se dit-elle, aura peut-être trouvé plaisant de me faire de la
morale en me jouant quelque méchant tour de sa façon.
A cette pensée, l'amour-propre de madame de Vaudremont fut peut-être
encore plus fortement intéressé que sa curiosité à démêler le fil de
cette intrigue. La préoccupation intérieure à laquelle elle fut en proie
ne la laissa pas maîtresse d'elle-même. Le colonel, interprétant à son
avantage la gêne répandue dans les discours et les manières de la
comtesse, n'en devint que plus ardent et plus pressant. Les vieux
diplomates blasés, qui s'amusaient à observer le jeu des physionomies,
n'avaient jamais rencontré tant d'intrigues à suivre ou à deviner. Les
passions qui agitaient le double couple se diversifiaient à chaque pas
dans ces salons animés en se représentant avec d'autres nuances sur
d'autres figures. Le spectacle de tant de passions vives, toutes ces
querelles d'amour, ces vengeances douces, ces faveurs cruelles, ces
regards enflammés, toute cette vie brûlante répandue autour d'eux ne
leur faisait sentir que plus vivement leur impuissance. Enfin, le baron
avait pu s'asseoir auprès de la comtesse de Soulanges. Ses yeux erraient
à la dérobée sur un cou frais comme la rosée, parfumé comme une fleur
des champs. Il admirait de près des beautés qui de loin l'avaient
étonné. Il pouvait voir un petit pied bien chaussé, mesurer de l'oeil
une taille souple et gracieuse. A cette époque, les femmes nouaient la
ceinture de leurs robes précisément au-dessous du sein, à l'imitation
des statues grecques, mode impitoyable pour les femmes dont le corsage
avait quelque défaut. En jetant des regards furtifs sur ce sein, Martial
resta ravi de la perfection des formes de la comtesse.
--Vous n'avez pas dansé une seule fois ce soir, madame, dit-il d'une
voix douce et flatteuse; ce n'est pas faute de cavalier, j'imagine?
--Je ne vais point dans le monde, j'y suis inconnue, répondit avec
froideur madame de Soulanges qui n'avait rien compris au regard par
lequel sa tante venait de l'inviter à plaire au baron.
Martial fit alors jouer par maintien le beau diamant qui ornait sa main
gauche, les feux jetés par la pierre semblèrent jeter une lueur subite
dans l'âme de la jeune comtesse qui rougit et regarda le baron avec une
expression indéfinissable.
--Aimez-vous la danse? demanda le Provençal, pour essayer de renouer la
conversation.
--Oh! beaucoup, monsieur.
A cette étrange réponse, leurs regards se rencontrèrent. Le jeune homme,
surpris de l'accent pénétrant qui réveilla dans son coeur une vague
espérance, avait subitement interrogé les yeux de la jeune femme.
--Eh bien, madame, n'est-ce pas une témérité de ma part que de me
proposer pour être votre partner à la première contredanse?
Une confusion naïve rougit les joues blanches de la comtesse.
--Mais, monsieur, j'ai déjà refusé un danseur, un militaire...
--Serait-ce ce grand colonel de cavalerie que vous voyez là-bas?
--Précisément.
--Eh! c'est mon ami, ne craignez rien. M'accordez-vous la faveur que
j'ose espérer?
--Oui, monsieur.
Cette voix accusait une émotion si neuve et si profonde, que l'âme
blasée du maître des requêtes en fut ébranlée. Il se sentit envahi par
une timidité de lycéen, perdit son assurance, sa tête méridionale
s'enflamma, il voulut parler, ses expressions lui parurent sans grâce,
comparées aux reparties spirituelles et fines de madame de Soulanges. Il
fut heureux pour lui que la contredanse commençât. Debout près de sa
belle danseuse, il se trouva plus à l'aise. Pour beaucoup d'hommes, la
danse est une manière d'être; ils pensent, en déployant les grâces de
leur corps, agir plus puissamment que par l'esprit sur le coeur des
femmes. Le Provençal voulait sans doute employer en ce moment tous ces
moyens de séduction, à en juger par la prétention de tous ses mouvements
et de ses gestes. Il avait amené sa conquête au quadrille où les femmes
les plus brillantes du salon mettaient une chimérique importance à
danser préférablement à tout autre. Pendant que l'orchestre exécutait le
prélude de la première figure, le baron éprouvait une incroyable
satisfaction d'orgueil, quand, passant en revue les danseuses placées
sur les lignes de ce carré redoutable, il s'aperçut que la toilette de
madame de Soulanges défiait même celle de madame de Vaudremont qui, par
un hasard cherché peut-être, faisait avec le colonel le vis-à-vis du
baron et de la dame bleue. Les regards se fixèrent un moment sur madame
de Soulanges: un murmure flatteur annonça qu'elle était le sujet de la
conversation de chaque partner avec sa danseuse. Les oeillades d'envie
et d'admiration se croisaient si vivement sur elle, que la jeune femme,
honteuse d'un triomphe auquel elle semblait se refuser, baissa
modestement les yeux, rougit, et n'en devint que plus charmante. Si elle
releva ses blanches paupières, ce fut pour regarder son danseur enivré,
comme si elle eût voulu lui reporter la gloire de ces hommages et lui
dire qu'elle préférait le sien à tous les autres; elle mit de
l'innocence dans sa coquetterie, ou plutôt elle parut se livrer à la
naïve admiration par laquelle commence l'amour avec cette bonne foi qui
ne se rencontre que dans de jeunes coeurs. Quand elle dansa, les
spectateurs purent facilement croire qu'elle ne déployait ces grâces que
pour Martial; et, quoique modeste et neuve au manége des salons, elle
sut, aussi bien que la plus savante coquette, lever à propos les yeux
sur lui, les baisser avec une feinte modestie. Quand les lois nouvelles
d'une contredanse inventée par le danseur Trénis, et à laquelle il donna
son nom, amenèrent Martial devant le colonel:--J'ai gagné ton cheval,
lui dit-il en riant.
--Oui, mais tu as perdu quatre-vingt mille livres de rente, lui répliqua
le colonel en lui montrant madame de Vaudremont.
--Et qu'est-ce que cela me fait! répondit Martial, madame de Soulanges
vaut des millions.
A la fin de cette contredanse, plus d'un chuchotement résonnait à plus
d'une oreille. Les femmes les moins jolies faisaient de la morale avec
leurs danseurs, à propos de la naissante liaison de Martial et de la
comtesse de Soulanges. Les plus belles s'étonnaient d'une telle
facilité. Les hommes ne concevaient pas le bonheur du petit maître des
requêtes auquel ils ne trouvaient rien de bien séduisant. Quelques
femmes indulgentes disaient qu'il ne fallait pas se presser de juger la
comtesse: les jeunes personnes seraient bien malheureuses si un regard
expressif ou quelques pas gracieusement exécutés suffisaient pour
compromettre une femme. Martial seul connaissait l'étendue de son
bonheur. A la dernière figure, quand les dames du quadrille eurent à
former le moulinet, ses doigts pressèrent alors ceux de la comtesse, et
il crut sentir, à travers la peau fine et parfumée des gants, que les
doigts de la jeune femme répondaient à son amoureux appel.
--Madame, lui dit-il au moment où la contredanse se termina, ne
retournez pas dans cet odieux coin où vous avez enseveli jusqu'ici votre
figure et votre toilette. L'admiration est-elle le seul revenu que vous
puissiez tirer des diamants qui parent votre cou si blanc et vos nattes
si bien tressées? Venez faire une promenade dans les salons pour y jouir
de la fête et de vous-même.
Madame de Soulanges suivit son séducteur, qui pensait qu'elle lui
appartiendrait plus sûrement s'il parvenait à l'afficher. Tous deux, ils
firent alors quelques tours à travers les groupes qui encombraient les
salons de l'hôtel. La comtesse de Soulanges, inquiète, s'arrêtait un
instant avant d'entrer dans chaque salon, et n'y pénétrait qu'après
avoir tendu le cou pour jeter un regard sur tous les hommes. Cette peur,
qui comblait de joie le petit maître des requêtes, ne semblait calmée
que quand il avait dit à sa tremblante compagne:--Rassurez-vous, _il_
n'y est pas. Ils parvinrent ainsi jusqu'à une immense galerie de
tableaux, située dans une aile de l'hôtel, et où l'on jouissait par
avance du magnifique aspect d'un ambigu préparé pour trois cents
personnes. Comme le repas allait commencer, Martial entraîna la comtesse
vers un boudoir ovale donnant sur les jardins, et où les fleurs les plus
rares et quelques arbustes formaient un bocage parfumé sous de
brillantes draperies bleues. Le murmure de la fête venait y mourir. La
comtesse tressaillit en y entrant, et refusa obstinément d'y suivre le
jeune homme; mais, après avoir jeté les yeux sur une glace, elle y vit
sans doute des témoins, car elle alla s'asseoir d'assez bonne grâce sur
une ottomane.
--Cette pièce est délicieuse, dit-elle en admirant une tenture
bleu-de-ciel relevée par des perles.
--Tout y est amour et volupté, dit le jeune homme fortement ému.
A la faveur de la mystérieuse clarté qui régnait, il regarda la comtesse
et surprit sur sa figure doucement agitée une expression de trouble, de
pudeur, de désir qui l'enchanta. La jeune femme sourit, et ce sourire
sembla mettre fin à la lutte des sentiments qui se heurtaient dans son
coeur, elle prit de la manière la plus séduisante la main gauche de son
adorateur, et lui ôta du doigt la bague sur laquelle ses yeux s'étaient
arrêtés.
--Le beau diamant! s'écria-t-elle avec la naïve expression d'une jeune
fille qui laisse voir les chatouillements d'une première tentation.
Martial, ému de la caresse involontaire mais enivrante que la comtesse
lui avait faite en dégageant le brillant, arrêta sur elle des yeux aussi
étincelants que la bague.
--Portez-la, lui dit-il, en souvenir de cette heure céleste et pour
l'amour de...
--Elle le contemplait avec tant d'extase qu'il n'acheva pas, il lui
baisa la main.
--Vous me la donnez? dit-elle avec un air d'étonnement.
--Je voudrais vous offrir le monde entier.
--Vous ne plaisantez pas, reprit-elle d'une voix altérée par une
satisfaction trop vive.
--N'acceptez-vous que mon diamant?
--Vous ne me le reprendrez jamais? demanda-t-elle.
--Jamais.
Elle mit la bague à son doigt. Martial, comptant sur un prochain
bonheur, fit un geste pour passer sa main sur la taille de la comtesse
qui se leva tout à coup, et dit d'une voix claire, sans aucune
émotion:--Monsieur, j'accepte ce diamant avec d'autant moins de scrupule
qu'il m'appartient.
Le maître des requêtes resta tout interdit.
--Monsieur de Soulanges le prit dernièrement sur ma toilette et me dit
l'avoir perdu.
--Vous êtes dans l'erreur, madame, dit Martial d'un air piqué, je le
tiens de madame de Vaudremont.
--Précisément, répliqua-t-elle en souriant. Mon mari m'a emprunté cette
bague, la lui a donnée, elle vous en a fait présent, ma bague a voyagé,
voilà tout. Cette bague me dira peut-être tout ce que j'ignore, et
m'apprendra le secret de toujours plaire. Monsieur, reprit-elle, si elle
n'eût pas été à moi, soyez sûr que je ne me serais pas hasardée à la
payer si cher, car une jeune femme est, dit-on, en péril près de vous.
Mais, tenez, ajouta-t-elle en faisant jouer un ressort caché sous la
pierre, les cheveux de monsieur de Soulanges y sont encore.
Elle s'élança dans les salons avec une telle prestesse qu'il paraissait
inutile d'essayer de la rejoindre; et, d'ailleurs, Martial confondu ne
se trouva pas d'humeur à tenter l'aventure. Le rire de madame de
Soulanges avait trouvé un écho dans le boudoir où le jeune fat aperçut
entre deux arbustes le colonel et madame de Vaudremont qui riaient de
tout coeur.
--Veux-tu mon cheval pour courir après ta conquête? lui dit le colonel.
La bonne grâce avec laquelle le baron supporta les plaisanteries dont
l'accablèrent madame de Vaudremont et Montcornet, lui valut leur
discrétion sur cette soirée, où son ami troqua son cheval de bataille
contre une jeune, riche et jolie femme.
Pendant que la comtesse de Soulanges franchissait l'intervalle qui
sépare la Chaussée-d'Antin du faubourg Saint-Germain où elle demeurait,
son âme fut en proie aux plus vives inquiétudes. Avant de quitter
l'hôtel de Gondreville, elle en avait parcouru les salons sans y
rencontrer ni sa tante ni son mari partis sans elle. D'affreux
pressentiments vinrent alors tourmenter son âme ingénue. Témoin discret
des souffrances éprouvées par son mari depuis le jour où madame de
Vaudremont l'avait attaché à son char, elle espérait avec confiance
qu'un prochain repentir lui ramènerait son époux. Aussi était-ce avec
une incroyable répugnance qu'elle avait consenti au plan formé par sa
tante, madame de Grandlieu, et en ce moment elle craignait d'avoir
commis une faute. Cette soirée avait attristé son âme candide. Effrayée
d'abord de l'air souffrant et sombre du comte de Soulanges, elle le fut
encore plus par la beauté de sa rivale, et la corruption du monde lui
avait serré le coeur. En passant sur le Pont-Royal, elle jeta les
cheveux profanés qui se trouvaient sous le diamant, jadis offert comme
le gage d'un amour pur. Elle pleura en se rappelant les vives
souffrances auxquelles elle était depuis si longtemps en proie, et
frémit plus d'une fois en pensant que le devoir des femmes qui veulent
obtenir la paix en ménage les obligeait à ensevelir au fond du coeur, et
sans se plaindre, des angoisses aussi cruelles que les siennes.
--Hélas! se dit-elle, comment peuvent faire les femmes qui n'aiment pas?
Où est la source de leur indulgence? Je ne saurais croire, comme le dit
ma tante, que la raison suffise pour les soutenir dans de tels
dévouements.
Elle soupirait encore quand son chasseur abaissa l'élégant marchepied
d'où elle s'élança sous le vestibule de son hôtel. Elle monta l'escalier
avec précipitation, et quand elle arriva dans sa chambre, elle
tressaillit de terreur en y voyant son mari assis auprès de la cheminée.
--Depuis quand, ma chère, allez-vous au bal sans moi, sans me prévenir?
demanda-t-il d'une voix altérée. Sachez qu'une femme est toujours
déplacée sans son mari. Vous étiez singulièrement compromise dans le
coin obscur où vous vous étiez nichée.
--Oh! mon bon Léon, dit-elle d'une voix caressante, je n'ai pu résister
au bonheur de te voir sans que tu me visses. Ma tante m'a menée à ce
bal, et j'y ai été bien heureuse!