alors le lien commun de l'inquiétude qui agitait à la fois et si
diversement le cuirassier, Soulanges, Martial et la comtesse de
Vaudremont. Quand les deux amis se séparèrent après s'être porté le défi
qui termina leur conversation, le maître des requêtes s'élança vers
madame de Vaudremont, et sut la placer au milieu du plus brillant
quadrille. A la faveur de cette espèce d'enivrement dans lequel une
femme est toujours plongée par la danse et par le mouvement d'un bal où
les hommes se montrent avec le charlatanisme de la toilette qui ne leur
donne pas moins d'attraits qu'elle en prête aux femmes, Martial crut
pouvoir s'abandonner impunément au charme qui l'attirait vers
l'inconnue. S'il réussit à dérober les premiers regards qu'il jeta sur
la dame bleue à l'inquiète activité des yeux de la comtesse, il fut
bientôt surpris en flagrant délit; et s'il fit excuser une première
préoccupation, il ne justifia pas l'impertinent silence par lequel il
répondit plus tard à la plus séduisante des interrogations qu'une femme
puisse adresser à un homme: m'aimez-vous ce soir? Plus il était rêveur,
plus la comtesse se montrait pressante et taquine. Pendant que Martial
dansait, le colonel alla de groupe en groupe y quêtant des
renseignements sur la jeune inconnue. Après avoir épuisé la complaisance
de toutes les personnes, et même celle des indifférents, il se
déterminait à profiter d'un moment où la comtesse de Gondreville
paraissait libre pour lui demander à elle-même le nom de cette dame
mystérieuse, quand il aperçut un léger vide entre la colonne brisée qui
supportait le candélabre et les deux divans qui venaient y aboutir. Le
colonel profita du moment où la danse laissait vacante une grande partie
des chaises qui formaient plusieurs rangs de fortifications défendues
par des mères ou par des femmes d'un certain âge, et entreprit de
traverser cette palissade couverte de châles et de mouchoirs. Il se mit
à complimenter les douairières; puis, de femme en femme, de politesse en
politesse, il finit par atteindre auprès de l'inconnue la place vide. Au
risque d'accrocher les griffons et les chimères de l'immense flambeau,
il se maintint là sous le feu et la cire des bougies, au grand
mécontentement de Martial. Trop adroit pour interpeller brusquement la
petite dame bleue qu'il avait à sa droite, le colonel commença par dire
à une grande dame assez laide qui se trouvait assise à sa
gauche:--Voilà, madame, un bien beau bal! Quel luxe! quel mouvement!
D'honneur, les femmes y sont toutes jolies! Si vous ne dansez pas, c'est
sans doute mauvaise volonté.
Cette insipide conversation engagée par le colonel avait pour but de
faire parler sa voisine de droite, qui, silencieuse et préoccupée, ne
lui accordait pas la plus légère attention. L'officier tenait en réserve
une foule de phrases qui devaient se terminer par un: Et vous, madame?
sur lequel il comptait beaucoup. Mais il fut étrangement surpris en
apercevant quelques larmes dans les yeux de l'inconnue, que madame de
Vaudremont paraissait captiver entièrement.
--Madame est sans doute mariée, demanda enfin le colonel Montcornet
d'une voix mal assurée.
--Oui, monsieur, répondit l'inconnue.
--Monsieur votre mari est sans doute ici?
--Oui, monsieur.
--Et pourquoi donc, madame, restez-vous à cette place? est-ce par
coquetterie?
L'affligée sourit tristement.
--Accordez-moi l'honneur, madame, d'être votre cavalier pour la
contredanse suivante, et je ne vous ramènerai certes pas ici! Je vois
près de la cheminée une gondole vide, venez-y. Quand tant de gens
s'apprêtent à trôner, et que la folie du jour est la royauté, je ne
conçois pas que vous refusiez d'accepter le titre de reine du bal qui
semble promis à votre beauté.
--Monsieur, je ne danserai pas.
L'intonation brève des réponses de cette femme était si désespérante,
que le colonel se vit forcé d'abandonner la place. Martial, qui devina
la dernière demande du colonel et le refus qu'il essuyait, se mit à
sourire et se caressa le menton en faisant briller la bague qu'il avait
au doigt.
--De quoi riez-vous? lui dit la comtesse de Vaudremont.
--De l'insuccès de ce pauvre colonel, qui vient de faire un pas de
clerc...
--Je vous avais prié d'ôter votre bague, reprit la comtesse en
l'interrompant.
--Je ne l'ai pas entendu.
--Si vous n'entendez rien ce soir, vous savez voir tout, monsieur le
baron, répondit madame de Vaudremont d'un air piqué.
--Voilà un jeune homme qui montre un bien beau brillant, dit alors
l'inconnue au colonel.
--Magnifique, répondit-il. Ce jeune homme est le baron Martial de la
Roche-Hugon, un de mes plus intimes amis.
--Je vous remercie de m'avoir dit son nom, reprit-elle, il paraît fort
aimable.
--Oui, mais il est un peu léger.
--On pourrait croire qu'il est bien avec la comtesse de Vaudremont,
demanda la jeune dame en interrogeant des yeux le colonel.
--Du dernier mieux!
L'inconnue pâlit.
--Allons, pensa le militaire, elle aime ce diable de Martial.
Je croyais madame de Vaudremont engagée depuis longtemps avec monsieur
de Soulanges, reprit la jeune femme un peu remise de la souffrance
intérieure qui venait d'altérer l'éclat de son visage.
--Depuis huit jours, la comtesse le trompe, répondit le colonel. Mais
vous devez avoir vu ce pauvre Soulanges à son entrée; il essaie encore
de ne pas croire à son malheur.
--Je l'ai vu, dit la dame bleue. Puis elle ajouta un:--Monsieur, je vous
remercie, dont l'intonation équivalait à un congé.
En ce moment, la contredanse étant près de finir, le colonel,
désappointé, n'eut que le temps de se retirer en se disant par manière
de consolation:--Elle est mariée.
--Eh bien! courageux cuirassier, s'écria le baron en entraînant le
colonel dans l'embrasure d'une croisée pour y respirer l'air pur des
jardins, où en êtes-vous?
--Elle est mariée, mon cher.
--Qu'est-ce que cela fait?
--Ah diantre! j'ai des moeurs, répondit le colonel, je ne veux plus
m'adresser qu'à des femmes que je puisse épouser. D'ailleurs, Martial,
elle m'a formellement manifesté la volonté de ne pas danser.
--Colonel, parions votre cheval gris pommelé contre cent napoléons
qu'elle dansera ce soir avec moi.
--Je veux bien! dit le colonel en frappant dans la main du fat. En
attendant, je vais voir Soulanges, il connaît peut-être cette dame qui
m'a semblé s'intéresser à lui.
--Mon brave, vous avez perdu, dit Martial en riant. Mes yeux se sont
rencontrés avec les siens, et je m'y connais. Cher colonel, vous ne m'en
voudrez pas de danser avec elle après le refus que vous avez essuyé?
--Non, non, rira bien qui rira le dernier. Au reste, Martial, je suis
beau joueur et bon ennemi, je te préviens qu'elle aime les diamants.
A ce propos, les deux amis se séparèrent. Le général Montcornet se
dirigea vers le salon de jeu, où il aperçut le comte de Soulanges assis
à une table de bouillotte. Quoiqu'il n'existât entre les deux colonels
que cette amitié banale établie par les périls de la guerre et les
devoirs du service, le colonel des cuirassiers fut douloureusement
affecté de voir le colonel d'artillerie, qu'il connaissait pour un homme
sage, engagé dans une partie où il pouvait se ruiner. Les monceaux d'or
et de billets étalés sur le fatal tapis attestaient la fureur du jeu. Un
cercle d'hommes silencieux entourait les joueurs attablés. Quelques mots
retentissaient bien parfois comme: _Passe_, _jeu_, _tiens_, _mille
louis_, _tenus_; mais il semblait, en regardant ces cinq personnages
immobiles, qu'ils ne se parlassent que des yeux. Quand le colonel,
effrayé de la pâleur de Soulanges, s'approcha de lui, le comte gagnait.
L'ambassadeur autrichien, un banquier célèbre se levaient complétement
décavés de sommes considérables. Soulanges devint encore plus sombre en
recueillant une masse d'or et de billets, il ne compta même pas; un amer
dédain crispa ses lèvres, il semblait menacer la fortune au lieu de la
remercier de ses faveurs.
--Courage, lui dit le colonel, courage, Soulanges! puis croyant lui
rendre un vrai service en l'arrachant au jeu: Venez, ajouta-t-il, j'ai
une bonne nouvelle à vous apprendre, mais à une condition.
--Laquelle? demanda Soulanges.
--Celle de me répondre à ce que je vous demanderai.
Le comte de Soulanges se leva brusquement, mit son gain d'un air fort
insouciant dans un mouchoir qu'il avait tourmenté d'une manière
convulsive, et son visage était si farouche, qu'aucun joueur ne s'avisa
de trouver mauvais qu'il fît _Charlemagne_. Les figures parurent même se
dilater quand cette tête maussade et chagrine ne fut plus dans le cercle
lumineux que décrit au-dessus d'une table un flambeau de bouillotte.
--Ces diables de militaires s'entendent comme des larrons en foire! dit
à voix basse un diplomate de la galerie en prenant la place du colonel.
Une seule figure blême et fatiguée se tourna vers le rentrant, et lui
dit en lui lançant un regard qui brilla, mais s'éteignit comme le feu
d'un diamant:--Qui dit militaire ne dit pas civil, monsieur le ministre.
--Mon cher, dit Montcornet à Soulanges en l'attirant dans un coin, ce
matin l'empereur a parlé de vous avec éloge, et votre promotion au
maréchalat n'est pas douteuse.
--Le patron n'aime pas l'artillerie.
--Oui, mais il adore la noblesse et vous êtes un ci-devant! Le patron,
reprit Montcornet, a dit que ceux qui s'étaient mariés à Paris pendant
la campagne ne devaient pas être considérés comme en disgrâce. Eh! bien?
Le comte de Soulanges semblait ne rien comprendre à ce discours.
--Ah çà! j'espère maintenant, reprit le colonel, que vous me direz si
vous connaissez une charmante petite femme assise au pied d'un
candélabre...
A ces mots, les yeux du comte s'animèrent, il saisit avec une violence
inouïe la main du colonel:--Mon cher général, lui dit-il d'une voix
sensiblement altérée, si un autre que vous me faisait cette question, je
lui fendrais le crâne avec cette masse d'or. Laissez-moi, je vous en
supplie. J'ai plus envie, ce soir, de me brûler la cervelle, que... Je
hais tout ce que je vois. Aussi, vais-je partir. Cette joie, cette
musique, ces visages stupides qui rient m'assassinent.
--Mon pauvre ami, reprit d'une voix douce Montcornet en frappant
amicalement dans la main de Soulanges, vous êtes passionné! Que
diriez-vous donc si je vous apprenais que Martial songe si peu à madame
de Vaudremont, qu'il s'est épris de cette petite dame!
--S'il lui parle, s'écria Soulanges en bégayant de fureur, je le rendrai
aussi plat que son portefeuille, quand même le fat serait dans le giron
de l'empereur.
Et le comte tomba comme anéanti sur la causeuse vers laquelle le colonel
l'avait mené. Ce dernier se retira lentement, il s'aperçut que Soulanges
était en proie à une colère trop violente pour que des plaisanteries ou
les soins d'une amitié superficielle pussent le calmer. Quand le colonel
Montcornet rentra dans le grand salon de danse, madame de Vaudremont fut
la première personne qui s'offrit à ses regards, et il remarqua sur sa
figure, ordinairement si calme, quelques traces d'une agitation mal
déguisée. Une chaise était vacante auprès d'elle, le colonel vint s'y
asseoir.
--Je gage que vous êtes tourmentée? dit-il.
--Bagatelle, général. Je voudrais être partie d'ici, j'ai promis d'être
au bal de la grande-duchesse de Berg, et il faut que j'aille auparavant
chez la princesse de Wagram. Monsieur de la Roche-Hugon, qui le sait,
s'amuse à conter fleurette à des douairières.
--Ce n'est pas là tout à fait le sujet de votre inquiétude, et je gage
cent louis que vous resterez ici ce soir.
--Impertinent!
--J'ai donc dit vrai?
--Eh bien! que pensé-je? reprit la comtesse en donnant un coup
d'éventail sur les doigts du colonel. Je suis capable de vous
récompenser si vous le devinez.
--Je n'accepterai pas le défi, j'ai trop d'avantages.
--Présomptueux!
--Vous craignez de voir Martial aux pieds...
--De qui? demanda la comtesse en affectant la surprise.
--De ce candélabre, répondit le colonel en montrant la belle inconnue,
et regardant la comtesse avec une attention gênante.
--Vous avez deviné, répondit la coquette en se cachant la figure sous
son éventail, avec lequel elle se mit à jouer. La vieille madame de
Grandlieu, qui, vous le savez, est maligne comme un vieux singe,
reprit-elle après un moment de silence, vient de me dire que monsieur de
la Roche-Hugon courait quelques dangers à courtiser cette inconnue qui
se trouve ce soir ici comme un trouble-fête. J'aimerais mieux voir la
mort que cette figure si cruellement belle et pâle autant qu'une vision.
C'est mon mauvais génie. Madame de Grandlieu, continua-t-elle après
avoir laissé échapper un signe de dépit, qui ne va au bal que pour tout
voir en faisant semblant de dormir, m'a cruellement inquiétée. Martial
me paiera cher le tour qu'il me joue. Cependant, engagez-le, général,
puisque c'est votre ami, à ne pas me faire de la peine.
--Je viens de voir un homme qui ne se propose rien moins que de lui
brûler la cervelle s'il s'adresse à cette petite dame. Cet homme-là,
madame, est de parole. Mais je connais Martial, ces périls sont autant
d'encouragements. Il y a plus; nous avons parié. Ici le colonel baissa
la voix.
--Serait-ce vrai? demanda la comtesse.
--Sur mon honneur.
--Merci, général, répondit madame de Vaudremont en lui lançant un regard
plein de coquetterie.
--Me ferez-vous l'honneur de danser avec moi?
--Oui, mais la seconde contredanse. Pendant celle-ci, je veux savoir ce
que peut devenir cette intrigue, et savoir qui est cette petite dame
bleue, elle a l'air spirituel.
Le colonel, voyant que madame de Vaudremont voulait être seule,
s'éloigna satisfait d'avoir si bien commencé son attaque.
Il se rencontre dans les fêtes quelques dames qui, semblables à madame
de Grandlieu, sont là comme de vieux marins occupés sur le bord de la
mer à contempler les jeunes matelots aux prises avec les tempêtes. En ce
moment, madame de Grandlieu, qui paraissait s'intéresser aux personnages
de cette scène, put facilement deviner la lutte à laquelle la comtesse
était en proie. La jeune coquette avait beau s'éventer gracieusement,
sourire à des jeunes gens qui la saluaient et mettre en usage les ruses
dont se sert une femme pour cacher son émotion, la douairière, l'une des
plus perspicaces et malicieuses duchesses que le dix-huitième siècle
avait léguées au dix-neuvième, savait lire dans son coeur et dans sa
pensée. La vieille dame semblait reconnaître les mouvements
imperceptibles qui décèlent les affections de l'âme. Le pli le plus
léger qui venait rider ce front si blanc et si pur, le tressaillement le
plus insensible des pommettes, le jeu des sourcils, l'inflexion la moins
visible des lèvres dont le corail mouvant ne pouvait lui rien cacher,
étaient pour la duchesse comme les caractères d'un livre. Du fond de sa
bergère, que sa robe remplissait entièrement, la coquette émérite, tout
en causant avec un diplomate qui la recherchait afin de recueillir les
anecdotes qu'elle contait si bien, s'admirait elle-même dans la jeune
coquette; elle la prit en goût en lui voyant si bien déguiser son
chagrin et les déchirements de son coeur. Madame de Vaudremont
ressentait en effet autant de douleur qu'elle feignait de gaieté: elle
avait cru rencontrer dans Martial un homme de talent sur l'appui duquel
elle comptait pour embellir sa vie de tous les enchantements du pouvoir;
en ce moment, elle reconnaissait une erreur aussi cruelle pour sa
réputation que pour son amour-propre. Chez elle, comme chez les autres
femmes de cette époque, la soudaineté des passions augmentait leur
vivacité. Les âmes qui vivent beaucoup et vite ne souffrent pas moins
que celles qui se consument dans une seule affection. La prédilection de
la comtesse pour Martial était née de la veille, il est vrai; mais le
plus inepte des chirurgiens sait que la souffrance causée par
l'amputation d'un membre vivant est plus douloureuse que ne l'est celle
d'un membre malade. Il y avait de l'avenir dans le goût de madame de
Vaudremont pour Martial, tandis que sa passion précédente était sans
espérance, et empoisonnée par les remords de Soulanges. La vieille
duchesse, qui épiait le moment opportun de parler à la comtesse,
s'empressa de congédier son ambassadeur; car, en présence de maîtresses
et d'amants brouillés, tout intérêt pâlit, même chez une vieille femme.
Pour engager la lutte, madame de Grandlieu lança sur madame de
Vaudremont un regard sardonique qui fit craindre à la jeune coquette de
voir son sort entre les mains de la douairière. Il est de ces regards de
femme à femme qui sont comme des flambeaux amenés dans les dénouements
de tragédie. Il faut avoir connu cette duchesse pour apprécier la
terreur que le jeu de sa physionomie inspirait à la comtesse. Madame de
Grandlieu était grande, ses traits faisaient dire d'elle:--Voilà une
femme qui a dû être jolie! Elle se couvrait les joues de tant de rouge
que ses rides ne paraissaient presque plus; mais loin de recevoir un
éclat factice de ce carmin foncé, ses yeux n'en étaient que plus ternes.
Elle portait une grande quantité de diamants, et s'habillait avec assez
de goût pour ne pas prêter au ridicule. Son nez pointu annonçait
l'épigramme. Un râtelier bien mis conservait à sa bouche une grimace
d'ironie qui rappelait celle de Voltaire. Cependant l'exquise politesse
de ses manières adoucissait si bien la tournure malicieuse de ses idées
qu'on ne pouvait l'accuser de méchanceté. Les yeux gris de la vieille
dame s'animèrent, un regard triomphal accompagné d'un sourire qui
disait:--Je vous l'avais bien promis! traversa le salon, et répandit
l'incarnat de l'espérance sur les joues pâles de la jeune femme qui
gémissait au pied du candélabre. Cette alliance entre madame de
Grandlieu et l'inconnue ne pouvait échapper à l'oeil exercé de la
comtesse de Vaudremont, qui entrevit un mystère et le voulut pénétrer.
En ce moment, le baron de la Roche-Hugon, après avoir achevé de
questionner toutes les douairières sans pouvoir apprendre le nom
de la dame bleue, s'adressait en désespoir de cause à la
comtesse de Gondreville, et n'en recevait que cette réponse peu
satisfaisante:--C'est une dame que l'_ancienne_ duchesse de Grandlieu
m'a présentée. En se retournant par hasard vers la bergère occupée par
la vieille dame, le maître des requêtes en surprit le regard
d'intelligence lancé sur l'inconnue, et quoiqu'il fût assez mal avec
elle depuis quelque temps, il résolut de l'aborder. En voyant le
sémillant baron rôdant autour de sa bergère, l'ancienne duchesse sourit
avec une malignité sardonique, et regarda madame de Vaudremont d'un air
qui fit rire le colonel Montcornet.
--Si la vieille bohémienne prend un air d'amitié, pensa le baron, elle
va sans doute me jouer quelque méchant tour.--Madame, lui dit-il, vous
vous êtes chargée, me dit-on, de veiller sur un bien précieux trésor!
--Me prenez-vous pour un dragon, demanda la vieille dame. Mais de qui
parlez-vous? ajouta-t-elle avec une douceur de voix qui rendit
l'espérance à Martial.
--De cette petite dame inconnue que la jalousie de toutes ces coquettes
a confinée là-bas. Vous connaissez sans doute sa famille?
--Oui, dit la duchesse; mais que voulez-vous faire d'une héritière de
province, mariée depuis quelque temps, une fille bien née que vous ne
connaissez pas, vous autres, elle ne va nulle part.
--Pourquoi ne danse-t-elle pas? Elle est si belle! Voulez-vous que nous
fassions un traité de paix? Si vous daignez m'instruire de tout ce que
j'ai intérêt à savoir, je vous jure que votre demande en restitution des
bois de Marigny par le domaine extraordinaire sera chaudement appuyée
auprès de l'empereur.
--Monsieur, répondit la vieille dame avec une gravité trompeuse,
amenez-moi la comtesse de Vaudremont. Je vous promets de lui révéler le
mystère qui rend notre inconnue si intéressante. Voyez, tous les hommes
du bal sont arrivés au même degré de curiosité que vous. Les yeux se
portent involontairement vers ce candélabre où ma protégée s'est
modestement placée, elle recueille tous les hommages qu'on a voulu lui
ravir. Bienheureux celui qu'elle prendra pour danseur! Là, elle
s'interrompit en fixant la comtesse de Vaudremont par un de ces regards
qui disent si bien:--Nous parlons de vous. Puis elle ajouta:--Je pense
que vous aimerez mieux apprendre le nom de l'inconnue de la bouche de
votre belle comtesse que de la mienne?
L'attitude de la duchesse était si provoquante que madame de Vaudremont
se leva, vint auprès d'elle, s'assit sur la chaise que lui offrit
Martial; et, sans faire attention à lui:--Je devine, madame, lui
dit-elle en riant, que vous parlez de moi; mais j'avoue mon infériorité,
je ne sais si c'est en bien ou en mal.
Madame de Grandlieu serra de sa vieille main sèche et ridée la jolie
main de la jeune femme, et, d'un ton de compassion, elle lui répondit à
voix basse:--Pauvre petite!
Les deux femmes se regardèrent. Madame de Vaudremont comprit que
Martial était de trop, et le congédia en lui disant d'un air
impérieux:--Laissez-nous!
Le maître des requêtes, peu satisfait de voir la comtesse sous le charme
de la dangereuse sibylle qui l'avait attirée près d'elle, lui lança un
de ces regards d'homme, puissants sur un coeur aveugle, mais qui
paraissent ridicules à une femme quand elle commence à juger celui de
qui elle s'est éprise.
--Auriez-vous la prétention de singer l'empereur? dit madame de
Vaudremont en mettant sa tête de trois quarts pour contempler le maître
des requêtes d'un air ironique.
Martial avait trop l'usage du monde, trop de finesse et de calcul pour
s'exposer à rompre avec une femme si bien en cour et que l'empereur
voulait marier; il compta d'ailleurs sur la jalousie qu'il se proposait
d'éveiller en elle comme sur le meilleur moyen de deviner le secret de
sa froideur, et s'éloigna d'autant plus volontiers qu'en cet instant une
nouvelle contredanse mettait tout le monde en mouvement. Le baron eut
l'air de céder la place aux quadrilles, il alla s'appuyer sur le marbre
d'une console, se croisa les bras sur la poitrine, et resta tout occupé
de l'entretien des deux dames. De temps en temps il suivait les regards
que toutes deux jetèrent à plusieurs reprises sur l'inconnue. Comparant
alors la comtesse à cette beauté nouvelle que le mystère rendait si
attrayante, le baron fut en proie aux odieux calculs habituels aux
hommes à bonnes fortunes: il flottait entre une fortune à prendre et son
caprice à contenter. Le reflet des lumières faisait si bien ressortir sa
figure soucieuse et sombre sur les draperies de moire blanche froissée
par ses cheveux noirs, qu'on aurait pu le comparer à quelque mauvais
génie. De loin, plus d'un observateur dut sans doute se dire:--Voilà
encore un pauvre diable qui paraît s'amuser beaucoup!
L'épaule droite légèrement appuyée sur la chambranle de la porte qui se
trouvait entre le salon de danse et la salle de jeu, le colonel pouvait
rire incognito sous ses amples moustaches, il jouissait du plaisir de
contempler le tumulte du bal; il voyait cent jolies têtes tournoyant au
gré des caprices de la danse; il lisait sur quelques figures, comme sur
celles de la comtesse et de son ami Martial, les secrets de leur
agitation; puis, en détournant la tête, il se demandait quel rapport
existait entre l'air sombre du comte de Soulanges toujours assis sur la
causeuse, et la physionomie plaintive de la dame inconnue sur le visage
de laquelle apparaissaient tour à tour les joies de l'espérance et les
angoisses d'une terreur involontaire. Montcornet était là comme le roi
de la fête, il trouvait dans ce tableau mouvant une vue complète du
monde, et il en riait en recueillant les sourires intéressés de cent
femmes brillantes et parées: un colonel de la garde impériale, poste qui
comportait le grade de général de brigade, était certes un des plus
beaux partis de l'armée. Il était minuit environ. Les conversations, le
jeu, la danse, la coquetterie, les intérêts, les malices et les projets,
tout arrivait à ce degré de chaleur qui arrache à un jeune homme cette
exclamation:--Le beau bal!
--Mon bon petit ange, disait madame de Grandlieu à la comtesse, vous
êtes à un âge où j'ai fait bien des fautes. En vous voyant souffrir
tout à l'heure mille morts, j'ai eu la pensée de vous donner quelques
avis charitables. Commettre des fautes à vingt-deux ans, n'est-ce pas
gâter son avenir, n'est-ce pas déchirer la robe qu'on doit mettre? Ma
chère, nous n'apprenons que bien tard à nous en servir sans la
chiffonner. Continuez, mon coeur, à vous procurer des ennemis adroits et
des amis sans esprit de conduite, vous verrez quelle jolie petite vie
vous mènerez un jour.
--Ah! madame, une femme a bien de la peine à être heureuse, n'est-ce
pas? s'écria naïvement la comtesse.