celles qui précédèrent et suivirent le mariage de ce souverain avec une
archiduchesse d'Autriche; jamais aux plus grands jours de l'ancienne
monarchie autant de têtes couronnées ne se pressèrent sur les rives de
la Seine, et jamais l'aristocratie française ne fut aussi riche ni aussi
brillante qu'alors. Les diamants répandus à profusion sur les parures,
les broderies d'or et d'argent des uniformes contrastaient si bien avec
l'indigence républicaine, qu'il semblait voir les richesses du globe
roulant dans les salons de Paris. Une ivresse générale avait comme saisi
cet empire d'un jour. Tous les militaires, sans en excepter leur chef,
jouissaient en parvenus des trésors conquis par un million d'hommes à
épaulettes de laine dont les exigences étaient satisfaites avec quelques
aunes de ruban rouge. A cette époque, la plupart des femmes
affichaient cette aisance de moeurs et ce relâchement de morale qui
signalèrent le règne de Louis XV. Soit pour imiter le ton de la
monarchie écroulée, soit que certains membres de la famille impériale
eussent donné l'exemple, ainsi que le prétendaient les frondeurs du
faubourg Saint-Germain, il est certain que, hommes et femmes, tous se
précipitaient dans le plaisir avec une intrépidité qui semblait présager
la fin du monde. Mais il existait alors une autre raison de cette
licence. L'engouement des femmes pour les militaires devint comme une
frénésie et concorda trop bien aux vues de l'empereur, pour qu'il y mît
un frein. Les fréquentes prises d'armes qui firent ressembler tous les
traités conclus entre l'Europe et Napoléon à des armistices, exposaient
les passions à des dénoûments aussi rapides que les décisions du chef
suprême de ces kolbacs, de ces dolmans et de ces aiguillettes qui
plurent tant au beau sexe. Les coeurs furent donc alors nomades comme
les régiments. D'un premier à un cinquième bulletin de la Grande-Armée,
une femme pouvait être successivement amante, épouse, mère et veuve.
Était-ce la perspective d'un prochain veuvage, celle d'une dotation, ou
l'espoir de porter un nom promis à l'Histoire, qui rendirent les
militaires si séduisants? Les femmes furent-elles entraînées vers eux
par la certitude que le secret de leurs passions serait enterré sur les
champs de bataille, ou doit-on chercher la cause de ce doux fanatisme
dans le noble attrait que le courage a pour elles? peut-être ces
raisons, que l'historien futur des moeurs impériales s'amusera sans
doute à peser, entraient-elles toutes pour quelque chose dans leur
facile promptitude à se livrer aux amours. Quoi qu'il en puisse être,
avouons-le-nous ici: les lauriers couvrirent alors bien des fautes, les
femmes recherchèrent avec ardeur ces hardis aventuriers qui leur
paraissaient de véritables sources d'honneurs, de richesses ou de
plaisirs, et aux yeux des jeunes filles une épaulette, cet hiéroglyphe
futur, signifia bonheur et liberté. Un trait de cette époque unique dans
nos annales et qui la caractérise, fut une passion effrénée pour tout ce
qui brillait: jamais on ne donna tant de feux d'artifice, jamais le
diamant n'atteignit à une si grande valeur. Les hommes aussi avides que
les femmes de ces cailloux blancs s'en paraient comme elles. Peut-être
l'obligation de mettre le butin sous la forme la plus facile à
transporter mit-elle les joyaux en honneur dans l'armée. Un homme
n'était pas aussi ridicule qu'il le serait aujourd'hui, quand le jabot
de sa chemise ou ses doigts offraient aux regards de gros diamants.
Murat, homme tout oriental, donna l'exemple d'un luxe absurde chez les
militaires modernes.
[Illustration:
LE COLONEL DE SOULANGES.
L'affaissement de ses membres et l'immobilité de son front accusaient
toute sa douleur.
(LA PAIX DU MÉNAGE.)]
Le comte de Gondreville, l'un des Lucullus de ce Sénat Conservateur qui
ne conserva rien, n'avait retardé sa fête en l'honneur de la paix que
pour mieux faire sa cour à Napoléon en s'efforçant d'éclipser les
flatteurs par lesquels il avait été prévenu. Les ambassadeurs de toutes
les puissances amies de la France sous bénéfice d'inventaire, les
personnages les plus importants de l'Empire, quelques princes même,
étaient en ce moment réunis dans les salons de l'opulent sénateur. La
danse languissait, chacun attendait l'empereur dont la présence était
promise par le comte. Napoléon aurait tenu parole sans la scène qui
éclata le soir même entre Joséphine et lui, scène qui révéla le prochain
divorce de ces augustes époux. La nouvelle de cette aventure, alors
tenue fort secrète, mais que l'histoire recueillait, ne parvint pas aux
oreilles des courtisans, et n'influa pas autrement que par l'absence de
Napoléon sur la gaieté de la fête du comte de Gondreville. Les plus
jolies femmes de Paris, empressées de se rendre chez lui sur la foi du
ouï-dire, y faisaient en ce moment assaut de luxe, de coquetterie, de
parure et de beauté. Orgueilleuse de ses richesses, la banque y défiait
ces éclatants généraux et ces grands-officiers de l'empire nouvellement
gorgés de croix, de titres et de décorations. Ces grands bals étaient
toujours des occasions saisies par de riches familles pour y produire
leurs héritières aux yeux des prétoriens de Napoléon, dans le fol espoir
d'échanger leurs magnifiques dots contre une faveur incertaine. Les
femmes qui se croyaient assez fortes de leur seule beauté venaient en
essayer le pouvoir. Là, comme ailleurs, le plaisir n'était qu'un masque.
Les visages sereins et riants, les fronts calmes y couvraient d'odieux
calculs; les témoignages d'amitié mentaient, et plus d'un personnage se
défiait moins de ses ennemis que de ses amis. Ces observations étaient
nécessaires pour expliquer les événements du petit imbroglio, sujet de
cette Scène, et la peinture, quelque adoucie qu'elle soit, du ton qui
régnait alors dans les salons de Paris.
--Tournez un peu les yeux vers cette colonne brisée qui supporte un
candélabre, apercevez-vous une jeune femme coiffée à la chinoise? là,
dans le coin, à gauche, elle a des clochettes bleues dans le bouquet de
cheveux châtains qui retombe en gerbes sur sa tête. Ne voyez-vous pas?
elle est si pâle qu'on la croirait souffrante, elle est mignonne et
toute petite; maintenant, elle tourne la tête vers nous; ses yeux bleus,
fendus en amande et doux à ravir, semblent faits exprès pour pleurer.
Mais, tenez donc! elle se baisse pour regarder madame de Vaudremont à
travers ce dédale de têtes toujours en mouvement dont les hautes
coiffures lui interceptent la vue.
--Ah! j'y suis, mon cher. Tu n'avais qu'à me la désigner comme la plus
blanche de toutes les femmes qui sont ici, je l'aurais reconnue, je l'ai
déjà bien remarquée; elle a le plus beau teint que j'aie jamais admiré.
D'ici, je te défie de distinguer sur son cou les perles qui séparent
chacun des saphirs de son collier. Mais elle doit avoir ou des moeurs ou
de la coquetterie, car à peine les ruches de son corsage
permettent-elles de soupçonner la beauté des contours. Quelles épaules!
quelle blancheur de lis!
--Qui est-ce? demanda celui qui avait parlé le premier.
--Ah! je ne sais pas.
--Aristocrate! Vous voulez donc, Montcornet, les garder toutes pour
vous.
--Cela te sied bien de me goguenarder! reprit Montcornet en souriant. Te
crois-tu le droit d'insulter un pauvre général comme moi, parce que,
rival heureux de Soulanges, tu ne fais pas une seule pirouette qui
n'alarme madame de Vaudremont? Ou bien est-ce parce que je ne suis
arrivé que depuis un mois dans la terre promise? Êtes-vous insolents,
vous autres administrateurs qui restez collés sur vos chaises pendant
que nous sommes au milieu des obus! Allons, monsieur le maître des
requêtes, laissez-nous glaner dans le champ dont la possession précaire
ne vous reste qu'au moment où nous le quittons. Hé! diantre, il faut que
tout le monde vive! Mon ami, si tu connaissais les Allemandes, tu me
servirais, je crois, auprès de la Parisienne qui t'est chère.
--Général, puisque vous avez honoré de votre attention cette femme que
j'aperçois ici pour la première fois, ayez donc la charité de me dire si
vous l'avez vue dansant.
--Eh! mon cher Martial, d'où viens-tu? Si l'on t'envoie en ambassade,
j'augure mal de tes succès. Ne vois-tu pas trois rangées des plus
intrépides coquettes de Paris entre elle et l'essaim de danseurs qui
bourdonne sous le lustre, et ne t'a-t-il pas fallu l'aide de ton
lorgnon pour la découvrir à l'angle de cette colonne où elle semble
enterrée dans l'obscurité malgré les bougies qui brillent au-dessus de
sa tête? Entre elle et nous, tant de diamants et tant de regards
scintillent, tant de plumes flottent, tant de dentelles, de fleurs et de
tresses ondoient, que ce serait un vrai miracle si quelque danseur
pouvait l'apercevoir au milieu de ces astres. Comment, Martial, tu n'as
pas deviné la femme de quelque sous-préfet de la Lippe ou de la Dyle qui
vient essayer de faire un préfet de son mari?
--Oh! il le sera, dit vivement le maître des requêtes.
--J'en doute, reprit le colonel de cuirassiers en riant, elle paraît
aussi neuve en intrigue que tu l'es en diplomatie. Je gage, Martial, que
tu ne sais pas comment elle se trouve là.
Le maître des requêtes regarda le colonel des cuirassiers de la garde
d'un air qui décelait autant de dédain que de curiosité.
--Eh bien! dit Montcornet en continuant, elle sera sans doute arrivée à
neuf heures précises, la première, peut-être, et probablement aura fort
embarrassé la comtesse de Gondreville, qui ne sait pas coudre deux
idées. Rebutée par la dame du logis, repoussée de chaise en chaise par
chaque nouvelle arrivée jusque dans les ténèbres de ce petit coin, elle
s'y sera laissé enfermer, victime de la jalousie de ces dames, qui
n'auront pas demandé mieux que d'ensevelir ainsi cette dangereuse
figure. Elle n'aura pas eu d'ami pour l'encourager à défendre la place
qu'elle a dû occuper d'abord sur le premier plan, chacune de ces
perfides danseuses aura intimé l'ordre aux hommes de sa coterie de ne
pas engager notre pauvre amie, sous peine des plus terribles punitions.
Voilà, mon cher, comment ces minois si tendres, si candides
en apparence, auront formé leur coalition contre l'inconnue; et
cela, sans qu'aucune de ces femmes-là se soit dit autre chose
que:--Connaissez-vous, ma chère, cette petite dame bleue? Tiens,
Martial, si tu veux être accablé en un quart d'heure de plus des regards
flatteurs et d'interrogations provocantes que tu n'en recevras peut-être
dans toute ta vie, essaie de vouloir percer le triple rempart qui défend
la reine de la Dyle, de la Lippe ou de la Charente. Tu verras si la plus
stupide de ces femmes ne saura pas inventer aussitôt une ruse capable
d'arrêter l'homme le plus déterminé à mettre en lumière notre plaintive
inconnue. Ne trouves-tu pas qu'elle a un peu l'air d'une élégie?
--Vous croyez, Montcornet? Ce serait donc une femme mariée?
--Pourquoi ne serait-elle pas veuve?
--Elle serait plus active, dit en riant le maître des requêtes.
--Peut-être est-ce une veuve dont le mari joue à la bouillotte, répliqua
le beau cuirassier.
--En effet, depuis la paix, il se fait tant de ces sortes de veuves?
répondit Martial. Mais, mon cher Montcornet, nous sommes deux niais.
Cette tête exprime encore trop d'ingénuité, il respire encore trop de
jeunesse et de verdeur sur le front et autour des tempes, pour que ce
soit une femme. Quels vigoureux tons de carnation! rien n'est flétri
dans les méplats du nez. Les lèvres, le menton, tout dans cette figure
est frais comme un bouton de rose blanche, quoique la physionomie en
soit comme voilée par les nuages de la tristesse. Qui peut faire pleurer
cette jeune personne?
--Les femmes pleurent pour si peu de chose, dit le colonel.
--Je ne sais, reprit Martial, mais elle ne pleure pas d'être là sans
danser, son chagrin ne date pas d'aujourd'hui; l'on voit qu'elle s'est
faite belle pour ce soir par préméditation. Elle aime déjà, je le
parierais.
--Bah? peut-être est-ce la fille de quelque princillon d'Allemagne,
personne ne lui parle, dit Montcornet.
--Ah! combien une pauvre fille est malheureuse, reprit Martial. A-t-on
plus de grâce et de finesse que notre petite inconnue? Eh! bien, pas une
des mégères qui l'entourent et qui se disent sensibles ne lui adressera
la parole. Si elle parlait, nous verrions si ses dents sont belles.
--Ah çà! tu t'emportes donc comme le lait à la moindre élévation de
température? s'écria le colonel un peu piqué de rencontrer si
promptement un rival dans son ami.
--Comment! dit le maître des requêtes sans s'apercevoir de
l'interrogation du général et en dirigeant son lorgnon sur tous les
personnages qui les entouraient, comment! personne ici ne pourra nous
nommer cette fleur exotique?
--Eh! c'est quelque demoiselle de compagnie, lui dit Montcornet.
--Bon! une demoiselle de compagnie parée de saphirs dignes d'une reine
et une robe de Malines? A d'autres, général! Vous ne serez pas non plus
très-fort en diplomatie si dans vos évaluations vous passez en un
moment de la princesse allemande à la demoiselle de compagnie.
Le général Montcornet arrêta par le bras un petit homme gras dont les
cheveux grisonnants et les yeux spirituels se voyaient à toutes les
encoignures de portes, et qui se mêlait sans cérémonie aux différents
groupes où il était respectueusement accueilli.
--Gondreville, mon cher ami, lui dit Montcornet, quelle est donc cette
charmante petite femme assise là-bas sous cet immense candélabre?
--Le candélabre? Ravrio, mon cher, Isabey en a donné le dessin.
--Oh! j'ai déjà reconnu ton goût et ton faste dans le meuble; mais la
femme?
--Ah! je ne la connais pas. C'est sans doute une amie de ma femme.
--Ou ta maîtresse, vieux sournois.
--Non, parole d'honneur! La comtesse de Gondreville est la seule femme
capable d'inviter des gens que personne ne connaît.
Malgré cette observation pleine d'aigreur, le gros petit homme conserva
sur ses lèvres le sourire de satisfaction intérieure que la supposition
du colonel des cuirassiers y avait fait naître. Celui-ci rejoignit, dans
un groupe voisin, le maître des requêtes occupé alors à y chercher, mais
en vain, des renseignements sur l'inconnue. Il le saisit par le bras et
lui dit à l'oreille:--Mon cher Martial, prends garde à toi! Madame de
Vaudremont te regarde depuis quelques minutes avec une attention
désespérante, elle est femme à deviner au mouvement seul de tes lèvres
ce que tu me dirais, nos yeux n'ont été déjà que trop significatifs,
elle en a très-bien aperçu et suivi la direction, et je la crois en ce
moment plus occupée que nous-mêmes de la petite dame bleue.
--Vieille ruse de guerre, mon cher Montcornet! que m'importe d'ailleurs?
Je suis comme l'empereur, quand je fais des conquêtes, je les garde.
--Martial, ta fatuité cherche des leçons. Comment! péquin, tu as le
bonheur d'être le mari désigné de madame de Vaudremont, d'une veuve de
vingt-deux ans, affligée de quatre mille napoléons de rente, d'une femme
qui te passe au doigt des diamants aussi beaux que celui-ci, ajouta-t-il
en prenant la main gauche du maître des requêtes qui la lui abandonna
complaisamment, et tu as encore la prétention de faire le Lovelace,
comme si tu étais colonel, et obligé de soutenir la réputation
militaire dans les garnisons! fi! Mais réfléchis donc à tout ce que tu
peux perdre.
--Je ne perdrai pas, du moins, ma liberté, répliqua Martial en riant
forcément.
Il jeta un regard passionné à madame de Vaudremont qui n'y répondit que
par un sourire plein d'inquiétude, car elle avait vu le colonel
examinant la bague du maître des requêtes.
--Écoute, Martial, reprit le colonel, si tu voltiges autour de ma jeune
inconnue, j'entreprendrai la conquête de madame de Vaudremont.
--Permis à vous, cher cuirassier, mais vous n'obtiendrez pas cela, dit
le jeune maître des requêtes en mettant l'ongle poli de son pouce sous
une de ses dents supérieures de laquelle il tira un petit bruit
goguenard.
--Songe que je suis garçon, reprit le colonel, que mon épée est toute ma
fortune, et que me défier ainsi, c'est asseoir Tantale devant un festin
qu'il dévorera.
--Prrr!
Cette railleuse accumulation de consonnes servit de réponse à la
provocation du général, que son ami toisa plaisamment avant de le
quitter. La mode de ce temps obligeait un homme à porter au bal une
culotte de casimir blanc et des bas de soie. Ce joli costume mettait en
relief la perfection des formes de Montcornet, alors âgé de trente-cinq
ans et qui attirait le regard par cette haute taille exigée pour les
cuirassiers de la garde impériale dont le bel uniforme rehaussait encore
sa prestance, encore jeune malgré l'embonpoint qu'il devait à
l'équitation. Ses moustaches noires ajoutaient à l'expression franche
d'un visage vraiment militaire dont le front était large et découvert,
le nez aquilin et la bouche vermeille. Les manières de Montcornet,
empreintes d'une certaine noblesse due à l'habitude du commandement,
pouvaient plaire à une femme qui aurait eu le bon esprit de ne pas
vouloir faire un esclave de son mari. Le colonel sourit en regardant le
maître des requêtes, l'un de ses meilleurs amis de collége, et dont la
petite taille svelte l'obligea, pour répondre à sa moquerie, de porter
un peu bas son coup d'oeil amical.
Le baron Martial de la Roche-Hugon était un jeune Provençal que Napoléon
protégeait et qui semblait promis à quelque fastueuse ambassade, il
avait séduit l'empereur par une complaisance italienne, par le génie de
l'intrigue, par cette éloquence de salon et cette science des manières
qui remplacent si facilement les éminentes qualités d'un homme solide.
Quoique vive et jeune, sa figure possédait déjà l'éclat immobile du
fer-blanc, l'une des qualités indispensables aux diplomates et qui leur
permet de cacher leurs émotions, de déguiser leurs sentiments, si
toutefois cette impassibilité n'annonce pas en eux l'absence de toute
émotion et la mort des sentiments. On peut regarder le coeur des
diplomates comme un problème insoluble, car les trois plus illustres
ambassadeurs de l'époque se sont signalés par la persistance de la
haine, et par des attachements romanesques. Néanmoins, Martial
appartenait à cette classe d'hommes capables de calculer leur avenir au
milieu de leurs plus ardentes jouissances, il avait déjà jugé le monde
et cachait son ambition sous la fatuité de l'homme à bonnes fortunes, en
déguisant son talent sous les livrées de la médiocrité, après avoir
remarqué la rapidité avec laquelle s'avançaient les gens qui donnaient
peu d'ombrage au maître.
Les deux amis furent obligés de se quitter en se donnant une cordiale
poignée de main. La ritournelle qui prévenait les dames de former les
quadrilles d'une nouvelle contredanse chassa les hommes du vaste espace
où ils causaient au milieu du salon. Cette conversation rapide, tenue
dans l'intervalle qui sépare toujours les contredanses, eut lieu devant
la cheminée du grand salon de l'hôtel Gondreville. Les demandes et les
réponses de ce bavardage assez commun au bal avaient été comme soufflées
par chacun des deux interlocuteurs à l'oreille de son voisin. Néanmoins
les girandoles et les flambeaux de la cheminée répandaient une si
abondante lumière sur les deux amis que leurs figures trop fortement
éclairées ne purent déguiser, malgré leur discrétion diplomatique,
l'imperceptible expression de leurs sentiments, ni à la fine comtesse,
ni à la candide inconnue. Cet espionnage de la pensée est peut-être chez
les oisifs un des plaisirs qu'ils trouvent dans le monde, tandis que
tant de niais dupés s'y ennuient sans oser en convenir.
Pour comprendre tout l'intérêt de cette conversation, il est nécessaire
de raconter un événement qui par d'invisibles liens allait réunir les
personnages de ce petit drame, alors épars dans les salons. A onze
heures du soir environ, au moment où les danseuses reprenaient leurs
places, la société de l'hôtel Gondreville avait vu apparaître la plus
belle femme de Paris, la reine de la mode, la seule qui manquât à cette
splendide assemblée. Elle se faisait une loi de ne jamais arriver qu'à
l'instant où les salons offraient ce mouvement animé qui ne permet pas
aux femmes de garder long-temps la fraîcheur de leurs figures ni celle
de leurs toilettes. Ce moment rapide est comme le printemps d'un bal.
Une heure après, quand le plaisir a passé, quand la fatigue arrive, tout
y est flétri. Madame de Vaudremont ne commettait jamais la faute de
rester à une fête pour s'y montrer avec des fleurs penchées, des boucles
défrisées, des garnitures froissées, avec une figure semblable à toutes
celles qui, sollicitées par le sommeil, ne le trompent pas toujours.
Elle se gardait bien de laisser voir, comme ses rivales, sa beauté
endormie; elle savait soutenir habilement sa réputation de coquetterie
en se retirant toujours d'un bal aussi brillante qu'elle y était entrée.
Les femmes se disaient à l'oreille, avec un sentiment d'envie, qu'elle
préparait et mettait autant de parures qu'elle avait de bals dans une
soirée. Cette fois, madame de Vaudremont ne devait pas être maîtresse de
quitter à son gré le salon où elle arrivait alors en triomphe. Un moment
arrêtée sur le seuil de la porte, elle jeta des regards observateurs,
quoique rapides, sur les femmes dont les toilettes furent aussitôt
étudiées afin de se convaincre que la sienne les éclipserait toutes. La
célèbre coquette s'offrit à l'admiration de l'assemblée, conduite par un
des plus braves colonels de l'artillerie de la Garde, un favori de
l'empereur, le comte de Soulanges. L'union momentanée et fortuite de ces
deux personnages eut sans doute quelque chose de mystérieux. En
entendant annoncer monsieur de Soulanges et la comtesse de Vaudremont,
quelques femmes placées en tapisserie se levèrent, et des hommes
accourus des salons voisins se pressèrent aux portes du salon principal.
Un de ces plaisants, qui ne manquent jamais à ces réunions nombreuses,
dit en voyant entrer la comtesse et son chevalier: «Que les dames
avaient tout autant de curiosité à contempler un homme fidèle à sa
passion, que les hommes à examiner une jolie femme difficile à fixer.»
Quoique le comte de Soulanges, jeune homme d'environ trente-deux ans,
fût doué de ce tempérament nerveux qui engendre chez l'homme les grandes
qualités, ses formes grêles et son teint pâle prévenaient peu en sa
faveur; ses yeux noirs annonçaient beaucoup de vivacité, mais dans le
monde il était taciturne, et rien en lui ne révélait l'un des talents
oratoires qui devaient briller à la Droite dans les assemblées
législatives de la Restauration. La comtesse de Vaudremont, grande femme
légèrement grasse, d'une peau éblouissante de blancheur, qui portait
bien sa petite tête et possédait l'immense avantage d'inspirer l'amour
par la gentillesse de ses manières, était de ces créatures qui tiennent
toutes les promesses que fait leur beauté. Ce couple, devenu pour
quelques instants l'objet de l'attention générale, ne laissa pas
long-temps la curiosité s'exercer sur son compte. Le colonel et la
comtesse semblèrent parfaitement comprendre que le hasard venait de les
placer dans une situation gênante. En les voyant s'avancer, Martial
s'élança dans le groupe d'hommes qui occupait le poste de la cheminée,
pour observer, à travers les têtes qui lui formaient comme un rempart,
madame de Vaudremont avec l'attention jalouse que donne le premier feu
de la passion: une voix secrète semblait lui dire que le succès dont il
s'enorgueillissait serait peut-être précaire; mais le sourire de
politesse froide par lequel la comtesse remercia monsieur de Soulanges,
et le geste qu'elle fit pour le congédier en s'asseyant auprès de madame
de Gondreville, détendirent tous les muscles que la jalousie avait
contractés sur sa figure. Cependant apercevant debout à deux pas du
canapé sur lequel était madame de Vaudremont, Soulanges, qui parut ne
plus comprendre le regard par lequel la jeune coquette lui avait dit
qu'ils jouaient l'un et l'autre un rôle ridicule, le Provençal à la tête
volcanique fronça de nouveau les noirs sourcils qui ombrageaient ses
yeux bleus, caressa par maintien les boucles de ses cheveux bruns, et,
sans trahir l'émotion qui lui faisait palpiter le coeur, il surveilla la
contenance de la comtesse et celle de monsieur de Soulanges, tout en
badinant avec ses voisins, il saisit alors la main du colonel qui venait
renouveler connaissance avec lui, mais il l'écouta sans l'entendre, tant
il était préoccupé. Soulanges jetait des regards tranquilles sur la
quadruple rangée de femmes qui encadrait l'immense salon du sénateur, en
admirant cette bordure de diamants, de rubis, de gerbes d'or et de têtes
parées dont l'éclat faisait presque pâlir le feu des bougies, le cristal
des lustres et les dorures. Le calme insouciant de son rival fit perdre
contenance au maître des requêtes. Incapable de maîtriser la secrète
impatience qui le transportait, Martial s'avança vers madame de
Vaudremont pour la saluer. Quand le Provençal apparut, Soulanges lui
lança un regard terne et détourna la tête avec impertinence. Un silence
grave régna dans le salon où la curiosité fut à son comble. Toutes les
têtes tendues offrirent les expressions les plus bizarres, chacun
craignit et attendit un de ces éclats que les gens bien élevés se
gardent toujours de faire. Tout à coup la pâle figure du comte devint
aussi rouge que l'écarlate de ses parements, et ses regards se
baissèrent aussitôt vers le parquet, pour ne pas laisser deviner le
sujet de son trouble. En voyant l'inconnue humblement placée au pied du
candélabre, il passa d'un air triste devant le maître des requêtes, et
se réfugia dans un des salons de jeu. Martial et l'assemblée crurent que
Soulanges lui cédait publiquement la place, par la crainte du ridicule
qui s'attache toujours aux amants détrônés. Le maître des requêtes
releva fièrement la tête, regarda l'inconnue; puis quand il s'assit avec
aisance auprès de madame de Vaudremont, il l'écouta d'un air si distrait
qu'il n'entendit pas ces paroles prononcées sous l'éventail par la
coquette:--Martial, vous me ferez plaisir de ne pas porter ce soir la
bague que vous m'avez arrachée. J'ai mes raisons, et vous les
expliquerai, dans un moment, quand nous nous retirerons. Vous me donnez
le bras pour aller chez la princesse de Wagram.
--Pourquoi donc avez-vous pris la main du colonel? demanda le baron.
--Je l'ai rencontré sous le péristyle, répondit-elle; mais, laissez-moi,
chacun nous observe.