--Qu'est-ce donc que l'amour, demanda involontairement la comtesse.

--L'amour, ma chère, répondit Granville avec une sorte de surprise

ironique, vous n'êtes pas en état de le comprendre. Le ciel froid de la

Normandie ne peut pas être celui de l'Espagne. Sans doute la question

des climats est le secret de notre malheur. Se plier à nos caprices, les

deviner, trouver des plaisirs dans une douleur, nous sacrifier l'opinion

du monde, l'amour-propre, la religion même, et ne regarder ces offrandes

que comme des grains d'encens brûlés en l'honneur de l'idole, voilà

l'amour...

--L'amour des filles de l'Opéra, dit la comtesse avec horreur. De tels

feux doivent être peu durables, et ne vous laisser bientôt que des

cendres ou des charbons, des regrets ou du désespoir. Une épouse,

monsieur, doit vous offrir, à mon sens, une amitié vraie, une chaleur

égale, et...

--Vous parlez de chaleur comme les nègres parlent de la glace, répondit

le comte avec un sourire sardonique. Songez que la plus humble de toutes

les pâquerettes est plus séduisante que la plus orgueilleuse et la plus

brillante des épines-roses qui nous attirent au printemps par leurs

pénétrants parfums et leurs vives couleurs. D'ailleurs, ajouta-t-il, je

vous rends justice. Vous vous êtes si bien tenue dans la ligne du devoir

apparent prescrit par la loi, que, pour vous démontrer en quoi vous avez

failli à mon égard, il faudrait entrer dans certains détails que votre

dignité ne saurait supporter, et vous instruire de choses qui vous

sembleraient le renversement de toute morale.

--Vous osez parler de morale en sortant de la maison où vous avez

dissipé la fortune de vos enfants, dans un lieu de débauche, s'écria la

comtesse que les réticences de son mari rendirent furieuse.

--Madame, je vous arrête là, dit le comte avec sang-froid en

interrompant sa femme. Si mademoiselle de Bellefeuille est riche, elle

ne l'est aux dépens de personne. Mon oncle était maître de sa fortune,

il avait plusieurs héritiers; de son vivant et par pure amitié pour

celle qu'il considérait comme une nièce, il lui a donné sa terre de

Bellefeuille. Quant au reste, je le tiens de ses libéralités...

--Cette conduite est digne d'un jacobin, s'écria la pieuse Angélique.

--Madame, vous oubliez que votre père fut un de ces jacobins que vous,

femme, condamnez avec si peu de charité, dit sévèrement le comte. Le

citoyen Bontems a signé des arrêts de mort dans le temps où mon oncle

n'a rendu que des services à la France.

Madame de Granville se tut. Mais après un moment de silence, le souvenir

de ce qu'elle venait de voir réveillant dans son âme une jalousie que

rien ne saurait éteindre dans le coeur d'une femme, elle dit à voix

basse et comme si elle se parlait à elle-même:--Peut-on perdre ainsi son

âme et celle des autres!

--Eh! madame, reprit le comte fatigué de cette conversation, peut-être

est-ce vous qui répondrez un jour de tout ceci. Cette parole fit

trembler la comtesse. Vous serez sans doute excusée aux yeux du juge

indulgent qui appréciera nos fautes, dit-il, par la bonne foi avec

laquelle vous avez accompli mon malheur. Je ne vous hais point, je hais

les gens qui ont faussé votre coeur et votre raison. Vous avez prié pour

moi, comme mademoiselle de Bellefeuille m'a donné son coeur et m'a

comblé d'amour. Vous deviez être tour à tour et ma maîtresse et la

sainte priant au pied des autels. Rendez-moi cette justice d'avouer que

je ne suis ni pervers ni débauché. Mes moeurs sont pures. Hélas! au bout

de sept années de douleur, le besoin d'être heureux m'a, par une pente

insensible, conduit à aimer une autre femme que vous, à me créer une

autre famille que la mienne. Ne croyez pas d'ailleurs que je sois le

seul: il existe dans cette ville des milliers de maris amenés tous par

des causes diverses à cette double existence.

--Grand Dieu! s'écria la comtesse, combien ma croix est devenue lourde à

porter. Si l'époux que tu m'as imposé dans ta colère ne peut trouver

ici-bas de félicité que par ma mort, rappelle-moi dans ton sein.

--Si vous aviez eu toujours de si admirables sentiments et ce

dévouement, nous serions encore heureux, dit froidement le comte.

--Eh bien! reprit Angélique en versant un torrent de larmes,

pardonnez-moi si j'ai pu commettre des fautes! Oui, monsieur, je suis

prête à vous obéir en tout, certaine que vous ne désirerez rien que de

juste et de naturel: je serai désormais tout ce que vous voudrez que

soit une épouse.

--Madame, si votre intention est de me faire dire que je ne vous aime

plus, j'aurai l'affreux courage de vous éclairer. Puis-je commander à

mon coeur, puis-je effacer en un instant les souvenirs de quinze années

de douleur? Je n'aime plus. Ces paroles enferment un mystère tout aussi

profond que celui contenu dans le mot j'aime. L'estime, la

considération, les égards s'obtiennent, disparaissent, reviennent; mais

quant à l'amour, je me prêcherais mille ans que je ne le ferais pas

renaître, surtout pour une femme qui s'est vieillie à plaisir.

--Ah! monsieur le comte, je désire bien sincèrement que ces paroles ne

vous soient pas prononcées un jour par celle que vous aimez, avec le ton

et l'accent que vous y mettez...

--Voulez-vous porter ce soir une robe à la grecque et venir à l'Opéra?

Le frisson que cette demande causa soudain à la comtesse fut une muette

réponse.

Dans les premiers jours du mois de décembre 1829, un homme dont les

cheveux entièrement blanchis et la physionomie semblaient annoncer qu'il

était plutôt vieilli par les chagrins que par les années, car il

paraissait avoir environ soixante ans, passait à minuit par la rue de

Gaillon. Arrivé devant une maison de peu d'apparence et haute de deux

étages, il s'arrêta pour y examiner une des fenêtres élevées en mansarde

à des distances égales au milieu de la toiture. Une faible lueur

colorait à peine cette humble croisée dont quelques-uns des carreaux

avaient été remplacés par du papier. Le passant regardait cette clarté

vacillante avec l'indéfinissable curiosité des flâneurs parisiens,

lorsqu'un jeune homme sortit tout à coup de la maison. Comme les pâles

rayons du réverbère frappaient la figure du curieux, il ne paraîtra pas

étonnant que, malgré la nuit, le jeune homme s'avançât vers le passant

avec ces précautions dont on use à Paris quand on craint de se tromper

en rencontrant une personne de connaissance.

--Hé quoi! s'écria-t-il, c'est vous, monsieur le président, seul, à

pied, à cette heure, et si loin de la rue Saint-Lazare! Permettez-moi

d'avoir l'honneur de vous offrir le bras. Le pavé, ce matin, est si

glissant que si nous ne nous soutenions pas l'un l'autre, dit-il afin de

ménager l'amour-propre du vieillard, il nous serait bien difficile

d'éviter une chute.

--Mais, mon cher monsieur, je n'ai encore que cinquante ans,

malheureusement pour moi, répondit le comte de Granville. Un médecin,

promis comme vous à une haute célébrité, doit savoir qu'à cet âge un

homme est dans toute sa force.

--Vous êtes donc alors en bonne fortune, reprit Horace Bianchon. Vous

n'avez pas, je pense, l'habitude d'aller à pied dans Paris. Quand on a

d'aussi beaux chevaux que les vôtres...

--Mais la plupart du temps, répondit le président Granville, quand je ne

vais pas dans le monde, je reviens du Palais-Royal ou de chez monsieur

de Livry à pied.

--Et en portant sans doute sur vous de fortes sommes, s'écria le jeune

docteur. N'est-ce pas appeler le poignard des assassins.

--Je ne crains pas ceux-là, répliqua le comte de Granville d'un air

triste et insouciant.

--Mais du moins l'on ne s'arrête pas, reprit le médecin en entraînant

le magistrat vers le boulevard. Encore un peu, je croirais que vous

voulez me voler votre dernière maladie et mourir d'une autre main que de

la mienne.

--Ah! vous m'avez surpris faisant de l'espionnage, répondit le comte.

Soit que je passe à pied ou en voiture et à telle heure que ce puisse

être de la nuit, j'aperçois depuis quelque temps à une fenêtre du

troisième étage de la maison d'où vous sortez l'ombre d'une personne qui

paraît travailler avec un courage héroïque. A ces mots le comte fit une

pause, comme s'il eût senti quelque douleur soudaine. J'ai pris pour ce

grenier, dit-il en continuant, autant d'intérêt qu'un bourgeois de Paris

peut en porter à l'achèvement du Palais-Royal.

--Hé bien! s'écria vivement Horace en interrompant le comte, je puis

vous...

--Ne me dites rien, répliqua Granville en coupant la parole à son

médecin. Je ne donnerais pas un centime pour apprendre si l'ombre qui

s'agite sur ces rideaux troués est celle d'un homme ou d'une femme, et

si l'habitant de ce grenier est heureux ou malheureux! Si j'ai été

surpris de ne plus voir personne travaillant ce soir, si je me suis

arrêté, c'était uniquement pour avoir le plaisir de former des

conjectures aussi nombreuses et aussi niaises que le sont celles que les

flâneurs forment à l'aspect d'une construction subitement abandonnée.

Depuis deux ans, mon jeune... Le comte parut hésiter à employer une

expression; mais il fit un geste et s'écria:--Non, je ne vous appellerai

pas mon ami, je déteste tout ce qui peut ressembler à un sentiment.

Depuis deux ans donc, je ne m'étonne plus que les vieillards se plaisent

tant à cultiver des fleurs, à planter des arbres; les événements de la

vie leur ont appris à ne plus croire aux affections humaines; et, en peu

de temps, je suis devenu vieillard. Je ne veux plus m'attacher qu'à des

animaux qui ne raisonnent pas, à des plantes, à tout ce qui est

extérieur. Je fais plus de cas des mouvements de la Taglioni que de tous

les sentiments humains. J'abhorre la vie et un monde où je suis seul.

Rien, rien, ajouta le comte avec une expression qui fit tressaillir le

jeune homme, non, rien ne m'émeut et rien ne m'intéresse.

--Vous avez des enfants?

--Mes enfants! reprit-il avec un singulier accent d'amertume. Eh bien!

l'aînée de mes deux filles n'est-elle pas comtesse de Vandenesse? Quant

à l'autre, le mariage de son aînée lui prépare une belle alliance. Quant

à mes deux fils, n'ont-ils pas très-bien réussi! le vicomte est

Avocat-Général à Limoges, et le cadet est substitut à Versailles. Mes

enfants ont leurs soins, leurs inquiétudes, leurs affaires. Si parmi ces

coeurs, un seul se fût entièrement consacré à moi, s'il eût essayé par

son affection de combler le vide que je sens là, dit-il en frappant sur

son sein, eh bien! celui-là aurait manqué sa vie, il me l'aurait

sacrifiée. Et pourquoi, après tout? pour embellir quelques années qui me

restent, y serait-il parvenu, n'aurai-je pas peut-être regardé ses soins

généreux comme une dette? Mais... Ici le vieillard se prit à sourire

avec une profonde ironie. Mais, docteur, ce n'est pas en vain que nous

leur apprenons l'arithmétique, et ils savent calculer. En ce moment, ils

attendent peut-être ma succession.

--Oh! monsieur le comte, comment cette idée peut-elle vous venir, à vous

si bon, si obligeant, si humain? En vérité, si je n'étais pas moi-même

une preuve vivante de cette bienfaisance que vous concevez si belle et

si large...

--Pour mon plaisir, reprit vivement le comte. Je paie une sensation

comme je paierais demain d'un monceau d'or la plus puérile des illusions

qui me remuait le coeur. Je secours mes semblables pour moi, par la même

raison que je vais au jeu; aussi ne compté-je sur la reconnaissance de

personne. Vous-même, je vous verrais mourir sans sourciller, et je vous

demande le même sentiment pour moi. Ah! jeune homme, les événements de

la vie ont passé sur mon coeur comme les laves du Vésuve sur Herculanum:

la ville existe, morte.

--Ceux qui ont amené à ce point d'insensibilité une âme aussi

chaleureuse et aussi vivante que l'était la vôtre, sont bien coupables.

--N'ajoutez pas un mot, reprit le comte avec un sentiment d'horreur.

--Vous avez une maladie que vous devriez me permettre de guérir, dit

Bianchon d'un son de voix plein d'émotion.

--Mais connaissez-vous donc un remède à la mort? s'écria le comte

impatienté.

--Hé bien, monsieur le comte, je gage ranimer ce coeur que vous croyez

si froid.

--Valez-vous Talma? demanda ironiquement le président.

--Non, monsieur le comte. Mais la nature est aussi supérieure à Talma,

que Talma pouvait m'être supérieur. Écoutez, le grenier qui vous

intéresse est habité par une femme d'une trentaine d'années, et, chez

elle, l'amour va jusqu'au fanatisme; l'objet de son culte est un jeune

homme d'une jolie figure, mais qu'une mauvaise fée a doué de tous les

vices possibles. Ce garçon est joueur, et je ne sais ce qu'il aime le

mieux des femmes ou du vin; il a fait, à ma connaissance, des bassesses

dignes de la police correctionnelle. Eh! bien, cette malheureuse femme

lui a sacrifié une très-belle existence, un homme par qui elle était

adorée, de qui elle avait des enfants. Mais qu'avez-vous, monsieur le

comte?

--Rien, continuez.

--Elle lui a laissé dévorer une fortune entière, elle lui donnerait, je

crois, le monde, si elle le tenait; elle travaille nuit et jour; et

souvent elle a vu, sans murmurer, ce monstre qu'elle adore lui ravir

jusqu'à l'argent destiné à payer les vêtements dont manquent ses

enfants, jusqu'à leur nourriture du lendemain. Il y a trois jours, elle

a vendu ses cheveux, les plus beaux que j'aie jamais vus: il est venu,

elle n'avait pas pu cacher assez promptement la pièce d'or, il l'a

demandée; pour un sourire, pour une caresse, elle a livré le prix de

quinze jours de vie et de tranquillité. N'est-ce pas à la fois horrible

et sublime? Mais le travail commence à lui creuser les joues. Les cris

de ses enfants lui ont déchiré l'âme, elle est tombée malade, elle gémit

en ce moment sur un grabat. Ce soir, elle n'avait rien à manger, et ses

enfants n'avaient plus la force de crier, ils se taisaient quand je suis

arrivé.

Horace Bianchon s'arrêta. En ce moment le comte de Granville avait,

comme malgré lui, plongé la main dans la poche de son gilet.

--Je devine, mon jeune ami, dit le vieillard, comment elle peut vivre

encore, si vous la soignez.

--Ah! la pauvre créature, s'écria le médecin, qui ne la secourrait pas?

Je voudrais être plus riche, car j'espère la guérir de son amour.

--Mais, reprit le comte en retirant de sa poche la main qu'il y avait

mise sans que le médecin la vît pleine des billets que son protecteur

semblait y avoir cherchés, comment voulez-vous que je m'apitoie sur une

misère dont les plaisirs ne me sembleraient pas payés trop cher par

toute ma fortune! Elle sent, elle vit cette femme. Louis XV n'aurait-il

pas donné tout son royaume pour pouvoir se relever de son cercueil et

avoir trois jours de jeunesse et de vie? N'est-ce pas là l'histoire d'un

milliard de morts, d'un milliard de malades, d'un milliard de

vieillards?

--Pauvre Caroline, s'écria le médecin.

En entendant ce nom, le comte de Granville tressaillit, et saisit le

bras du médecin qui crut se sentir serré par les deux lèvres en fer d'un

étau.

--Elle se nomme Caroline Crochard, demanda le président d'un son de voix

visiblement altérée.

--Vous la connaissez donc? répondit le docteur avec étonnement.

--Et le misérable se nomme Solvet... Ah! vous m'avez tenu parole,

s'écria l'ancien magistrat, vous avez agité mon coeur par la plus

terrible sensation qu'il éprouvera jusqu'à ce qu'il devienne poussière.

Cette émotion est encore un présent de l'enfer, et je sais toujours

comment m'acquitter avec lui.

En ce moment, le comte et le médecin étaient arrivés au coin de la rue

de la Chaussée-d'Antin. Un de ces enfants de la nuit, qui, le dos chargé

d'une hotte en osier et marchant un crochet à la main, ont été

plaisamment nommés, pendant la révolution, membres du comité des

recherches, se trouvait auprès de la borne devant laquelle le président

venait de s'arrêter. Ce chiffonnier avait une vieille figure digne de

celles que Charlet a immortalisées dans ses caricatures de l'école du

balayeur.

--Rencontres-tu souvent des billets de mille francs, lui demanda le

comte.

--Quelquefois, notre bourgeois.

--Et les rends-tu?

--C'est selon la récompense promise...

--Voilà mon homme, s'écria le comte en présentant au chiffonnier un

billet de mille francs. Prends ceci, lui dit-il, mais songe que je te le

donne à la condition de le dépenser au cabaret, de t'y enivrer, de t'y

disputer, de battre ta femme, de crever les yeux à tes amis. Cela fera

marcher la garde, les chirurgiens, les pharmaciens; peut-être les

gendarmes, les procureurs du roi, les juges et les geôliers. Ne change

rien à ce programme, ou le diable saurait tôt ou tard se venger de toi.

Il faudrait qu'un même homme possédât à la fois les crayons de Charlet

et ceux de Callot, les pinceaux de Téniers et de Rembrandt, pour donner

une idée vraie de cette scène nocturne.

--Voilà mon compte soldé avec l'enfer, et j'ai eu du plaisir pour mon

argent, dit le comte d'un son de voix profond en montrant au médecin

stupéfait la figure indescriptible du chiffonnier béant. Quant à

Caroline Crochard, reprit-il, elle peut mourir dans les horreurs de la

faim et de la soif, en entendant les cris déchirants de ses fils

mourants, en reconnaissant la bassesse de celui qu'elle aime: je ne

donnerais pas un denier pour l'empêcher de souffrir, et je ne veux plus

vous voir par cela seul que vous l'avez secourue...

Le comte laissa Bianchon plus immobile qu'une statue, et disparut en se

dirigeant avec la précipitation d'un jeune homme vers la rue

Saint-Lazare, où il atteignit promptement le petit hôtel qu'il habitait

et à la porte duquel il vit non sans surprise une voiture arrêtée.

--Monsieur le baron, dit le valet de chambre à son maître, est arrivé il

y a une heure pour parler à monsieur, et l'attend dans sa chambre à

coucher.

Granville fit signe à son domestique de se retirer.

--Quel motif assez important vous oblige d'enfreindre l'ordre que j'ai

donné à mes enfants de ne pas venir chez moi sans y être appelés? dit le

vieillard à son fils en entrant.

--Mon père, répondit le jeune homme d'un son de voix tremblant et d'un

air respectueux, j'ose espérer que vous me pardonnerez quand vous

m'aurez entendu.

--Votre réponse est celle d'un magistrat, dit le comte. Asseyez-vous. Il

montra un siége au jeune homme. Mais, reprit-il, que je marche ou que je

reste assis, ne vous occupez pas de moi.

--Mon père, reprit le baron, ce soir à quatre heures, un très-jeune

homme, arrêté chez un de mes amis au préjudice duquel il a commis un vol

assez considérable, s'est réclamé de vous, il se prétend votre fils.

--Il se nomme, demanda le comte en tremblant.

--Charles Crochard.

--Assez, dit le père en faisant un geste impératif. Granville se promena

dans la chambre, au milieu d'un profond silence que son fils se garda

bien d'interrompre.--Mon fils... Ces paroles furent prononcées d'un ton

si doux et si paternel que le jeune magistrat en tressaillit. Charles

Crochard vous a dit la vérité. Je suis content que tu sois venu ce soir,

mon bon Eugène, ajouta le vieillard. Voici une somme d'argent assez

forte, dit-il en lui présentant une masse de billets de banque, tu en

feras l'usage que tu jugeras convenable dans cette affaire. Je me fie à

toi, et j'approuve d'avance toutes tes dispositions, soit pour le

présent, soit pour l'avenir. Eugène, mon cher enfant, viens m'embrasser,

nous nous voyons peut-être pour la dernière fois. Demain je demande un

congé, je pars pour l'Italie. Si un père ne doit pas compte de sa vie à

ses enfants, il doit leur léguer l'expérience que lui a vendue le sort,

n'est-ce pas une partie de leur héritage? Quand tu te marieras, reprit

le comte en laissant échapper un frissonnement involontaire, n'accomplis

pas légèrement cet acte, le plus important de tous ceux auxquels nous

oblige la Société. Souviens-toi d'étudier long-temps le caractère de la

femme avec laquelle tu dois t'associer; mais consulte-moi, je veux la

juger moi-même. Le défaut d'union entre deux époux, par quelque cause

qu'il soit produit, amène d'effroyables malheurs: nous sommes, tôt ou

tard, punis de n'avoir pas obéi aux lois sociales. Je t'écrirai de

Florence à ce sujet: un père, surtout quand il est magistrat, ne doit

pas rougir devant son fils. Adieu.

Paris, février-mars 1830.

LA PAIX DU MÉNAGE.

DÉDIÉ A MA CHÈRE NIÈCE, VALENTINE SURVILLE.

L'aventure retracée par cette Scène se passa vers la fin du mois de

novembre 1809, moment où le fugitif empire de Napoléon atteignit à

l'apogée de sa splendeur. Les fanfares de la victoire de Wagram

retentissaient encore au coeur de la monarchie autrichienne. La paix se

signait entre la France et la Coalition. Les rois et les princes vinrent

alors, comme des astres, accomplir leurs évolutions autour de Napoléon

qui se donna le plaisir d'entraîner l'Europe à sa suite, magnifique

essai de la puissance qu'il déploya plus tard à Dresde.

La Comédie humaine - Volume 01 · 第 30 / 49 段