Ces deux passages de l'homélie du pape le firent accuser d'irréligion

par madame de Granville et par son confesseur. Mais avant que le bref

n'arrivât, le substitut s'aperçut de la stricte observance des lois

ecclésiastiques que sa femme lui imposait les jours maigres, et il

ordonna à ses gens de lui servir du gras pendant toute l'année. Quelque

déplaisir que cet ordre causât à sa femme, Granville, qui du gras et du

maigre se souciait fort peu, le maintint avec une fermeté virile. La

plus faible créature vivante et pensante n'est-elle pas blessée dans ce

qu'elle a de plus cher quand elle accomplit, par l'instigation d'une

autre volonté que la sienne, une chose qu'elle eût naturellement faite.

De toutes les tyrannies, la plus odieuse est celle qui ôte

perpétuellement à l'âme le mérite de ses actions et de ses pensées: on

abdique sans avoir régné. La parole la plus douce à prononcer, le

sentiment le plus doux à exprimer, expirent quand nous les croyons

commandés. Bientôt le jeune magistrat en arriva à renoncer à recevoir

ses amis, à donner une fête ou un dîner: sa maison semblait s'être

couverte d'un crêpe. Une maison dont la maîtresse est dévote prend un

aspect tout particulier. Les domestiques, toujours placés sous la

surveillance de la femme, ne sont choisis que parmi ces personnes

soi-disant pieuses qui ont des figures à elles. De même que le garçon le

plus jovial entré dans la gendarmerie aura le visage gendarme, de même

les gens qui s'adonnent aux pratiques de la dévotion contractent un

caractère de physionomie uniforme; l'habitude de baisser les yeux, de

garder une attitude de componction, les revêt d'une livrée hypocrite que

les fourbes savent prendre à merveille. Puis, les dévotes forment une

sorte de république, elles se connaissent toutes; les domestiques,

qu'elles se recommandent les unes aux autres, sont comme une race à part

conservée par elles à l'instar de ces amateurs de chevaux qui n'en

admettent pas un dans leurs écuries dont l'extrait de naissance ne soit

en règle. Plus les prétendus impies viennent à examiner une maison

dévote, plus ils reconnaissent alors que tout y est empreint de je ne

sais quelle disgrâce; ils y trouvent tout à la fois une apparence

d'avarice ou de mystère comme chez les usuriers, et cette humidité

parfumée d'encens qui refroidit l'atmosphère des chapelles. Cette

régularité mesquine, cette pauvreté d'idées que tout trahit, ne

s'exprime que par un seul mot, et ce mot est _bigoterie_. Dans ces

sinistres et implacables maisons, la bigoterie se peint dans les

meubles, dans les gravures, dans les tableaux: le parler y est bigot, le

silence est bigot et les figures sont bigotes. La transformation des

choses et des hommes en bigoterie est un mystère inexplicable, mais le

fait est là. Chacun peut avoir observé que les bigots ne marchent pas,

ne s'asseyent pas, ne parlent pas comme marchent, s'asseyent et parlent

les gens du monde; chez eux l'on est gêné, chez eux l'on ne rit pas,

chez eux la raideur, la symétrie règnent en tout, depuis le bonnet de la

maîtresse de la maison jusqu'à sa pelote aux épingles; les regards n'y

sont pas francs, les gens y semblent des ombres, et la dame du logis

paraît assise sur un trône de glace. Un matin, le pauvre Granville

remarqua avec douleur et tristesse tous les symptômes de la bigoterie

dans sa maison. Il se rencontre de par le monde certaines sociétés où

les mêmes effets existent sans être produits par les mêmes causes.

L'ennui trace autour de ces maisons malheureuses un cercle d'airain qui

renferme l'horreur du désert et l'infini du vide. Un ménage n'est pas

alors un tombeau, mais quelque chose de pire, un couvent. Au sein de

cette sphère glaciale, le magistrat considéra sa femme sans passion: il

remarqua, non sans une vive peine, l'étroitesse d'idées que trahissait

la manière dont les cheveux étaient implantés sur le front bas et

légèrement creusé; il aperçut dans la régularité si parfaite des traits

du visage je ne sais quoi d'arrêté, de rigide qui lui rendit bientôt

haïssable la feinte douceur par laquelle il fut séduit. Il devina qu'un

jour ces lèvres minces pourraient lui dire, un malheur arrivant: «C'est

pour ton bien, mon ami.» La figure de madame de Granville prit une

teinte blafarde, une expression sérieuse qui tuait la joie chez ceux qui

l'approchaient. Ce changement fut-il opéré par les habitudes ascétiques

d'une dévotion qui n'est pas plus la piété que l'avarice n'est

l'économie, était-il produit par la sécheresse naturelle aux âmes

bigotes? il serait difficile de prononcer: la beauté sans expression est

peut-être une imposture. L'imperturbable sourire que la jeune femme fit

contracter à son visage en regardant Granville, paraissait être chez

elle une formule jésuitique de bonheur par laquelle elle croyait

satisfaire à toutes les exigences du mariage; sa charité blessait, sa

beauté sans passion semblait une monstruosité à ceux qui la

connaissaient, et la plus douce de ses paroles impatientait; elle

n'obéissait pas à des sentiments, mais à des devoirs. Il est des défauts

qui, chez une femme, peuvent céder aux leçons fortes données par

l'expérience ou par un mari, mais rien ne peut combattre la tyrannie des

fausses idées religieuses. Une éternité bienheureuse à conquérir, mise

en balance avec un plaisir mondain, triomphe de tout et fait tout

supporter. N'est-ce pas l'égoïsme divinisé, le _moi_ par-delà le

tombeau? Aussi, le pape fut-il condamné au tribunal de l'infaillible

chanoine et de la jeune dévote. Ne pas avoir tort est un des sentiments

qui remplacent tous les autres chez ces âmes despotiques. Depuis quelque

temps, il s'était établi un secret combat entre les idées des deux

époux, et le jeune magistrat se fatigua bientôt d'une lutte qui ne

devait jamais cesser. Quel homme, quel caractère résiste à la vue d'un

visage amoureusement hypocrite, et à une remontrance catégorique opposée

aux moindres volontés? Quel parti prendre contre une femme qui se sert

de votre passion pour protéger son insensibilité, qui semble résolue à

rester doucement inexorable, se prépare à jouer le rôle de victime avec

délices, et regarde un mari comme un instrument de Dieu, comme un mal

dont les flagellations lui évitent celles du purgatoire? Quelles sont

les peintures par lesquelles on pourrait donner l'idée de ces femmes qui

font haïr la vertu en outrant les plus doux préceptes d'une religion que

saint Jean résumait par: Aimez-vous les uns les autres. Existait-il dans

un magasin de modes un seul chapeau condamné à rester en étalage ou à

partir pour les îles, Granville était sûr de voir sa femme s'en parer;

s'il se fabriquait une étoffe d'une couleur ou d'un dessin malheureux,

elle s'en affublait. Ces pauvres dévotes sont désespérantes dans leur

toilette. Le manque de goût est un des défauts qui sont inséparables de

la fausse dévotion. Ainsi, dans cette intime existence qui veut le plus

d'expansion, Granville fut sans compagne: il alla seul dans le monde,

dans les fêtes, au spectacle. Rien chez lui ne sympathisait avec lui. Un

grand crucifix placé entre le lit de sa femme et le sien était là comme

le symbole de sa destinée. Ne représente-t-il pas une divinité mise à

mort, un homme-dieu tué dans toute la beauté de la vie et de la

jeunesse? L'ivoire de cette croix avait moins de froideur qu'Angélique

crucifiant son mari au nom de la vertu. Ce fut entre leurs deux lits que

naquit le malheur: cette jeune femme ne voyait là que des devoirs dans

les plaisirs de l'hyménée. Là, par un mercredi des cendres se leva

l'observance des jeûnes, pâle et livide figure qui d'une voix brève

ordonna un carême complet, sans que Granville jugeât convenable d'écrire

cette fois au pape, afin d'avoir l'avis du consistoire sur la manière

d'observer le carême, les quatre-temps et les veilles de grandes fêtes.

Le malheur du jeune magistrat fut immense, il ne pouvait même pas se

plaindre, qu'avait-il à dire? il possédait une femme jeune, jolie,

attachée à ses devoirs, vertueuse, le modèle de toutes les vertus! elle

accouchait chaque année d'un enfant, les nourrissait tous elle-même et

les élevait dans les meilleurs principes. La charitable Angélique fut

promue ange. Les vieilles femmes qui composaient la société au sein de

laquelle elle vivait (car à cette époque les jeunes femmes ne s'étaient

pas encore avisées de se lancer par ton dans la haute dévotion),

admirèrent toutes le dévouement de madame de Granville, et la

regardèrent, sinon comme une vierge, au moins comme une martyre. Elles

accusaient, non pas les scrupules de la femme, mais la barbarie

procréatrice du mari. Insensiblement, Granville, accablé de travail,

sevré de plaisirs et fatigué du monde où il errait solitaire, tomba vers

trente-deux ans dans le plus affreux marasme. La vie lui fut odieuse.

Ayant une trop haute idée des obligations que lui imposait sa place pour

donner l'exemple d'une vie irrégulière, il essaya de s'étourdir par le

travail, et entreprit alors un grand ouvrage sur le droit. Mais il ne

jouit pas long-temps de cette tranquillité monastique sur laquelle il

comptait.

Lorsque la divine Angélique le vit désertant les fêtes du monde et

travaillant chez lui avec une sorte de régularité, elle essaya de le

convertir. Un véritable chagrin pour elle était de savoir à son mari des

opinions peu chrétiennes, elle pleurait quelquefois en pensant que si

son époux venait à périr, il mourrait dans l'impénitence finale, sans

que jamais elle pût espérer de l'arracher aux flammes éternelles de

l'enfer. Granville fut donc en butte aux petites idées, aux

raisonnements vides, aux étroites pensées par lesquels sa femme, qui

croyait avoir remporté une première victoire, voulut essayer d'en

obtenir une seconde en le ramenant dans le giron de l'Église. Ce fut là

le dernier coup. Quoi de plus affligeant que ces luttes sourdes où

l'entêtement des dévotes voulait l'emporter sur la dialectique d'un

magistrat? Quoi de plus effrayant à peindre que ces aigres pointilleries

auxquelles les gens passionnés préfèrent des coups de poignard?

Granville déserta sa maison, où tout lui devenait insupportable: ses

enfants, courbés sous le despotisme froid de leur mère, n'osaient suivre

leur père au spectacle, et Granville ne pouvait leur procurer aucun

plaisir sans leur attirer des punitions de leur terrible mère. Cet homme

si aimant fut amené à une indifférence, à un égoïsme pire que la mort.

Il sauva du moins ses fils de cet enfer en les mettant de bonne heure au

collége, et se réservant le droit de les diriger. Il intervenait

rarement entre la mère et les filles; mais il résolut de les marier

aussitôt qu'elles atteindraient l'âge de nubilité. S'il eût voulu

prendre un parti violent, rien ne l'aurait justifié; sa femme, appuyée

par un formidable cortége de douairières, l'aurait fait condamner par la

terre entière. Granville n'eut donc d'autre ressource que de vivre dans

un isolement complet; mais courbé sous la tyrannie du malheur, ses

traits flétris par le chagrin et par les travaux lui déplaisaient à

lui-même. Enfin, ses liaisons, son commerce avec les femmes du monde

auprès desquelles il désespéra de trouver des consolations, il les

redoutait.

L'histoire didactique de ce triste ménage n'offrit, pendant les treize

années qui s'écoulèrent de 1807 à 1821, aucune scène digne d'être

rapportée. Madame de Granville resta exactement la même du moment où

elle perdit le coeur de son mari que pendant les jours où elle se disait

heureuse. Elle fit des neuvaines pour prier Dieu et les saints de

l'éclairer sur les défauts qui déplaisaient à son époux et de lui

enseigner les moyens de ramener la brebis égarée; mais plus ses prières

avaient de ferveur, moins Granville paraissait au logis. Depuis cinq ans

environ, l'Avocat-Général, à qui la Restauration donna de hautes

fonctions dans la magistrature, s'était logé à l'entresol de son hôtel,

pour éviter de vivre avec la comtesse de Granville. Chaque matin il se

passait une scène qui, s'il faut en croire les médisances du monde, se

répète au sein de plus d'un ménage où elle est produite par certaines

incompatibilités d'humeur, par des maladies morales ou physiques, ou par

des travers qui conduisent bien des mariages aux malheurs retracés dans

cette histoire. Sur les huit heures du matin, une femme de chambre,

assez semblable à une religieuse, venait sonner à l'appartement du comte

de Granville. Introduite dans le salon qui précédait le cabinet du

magistrat, elle redisait au valet de chambre, et toujours du même ton,

le message de la veille.

--Madame fait demander à monsieur le comte s'il a bien passé la nuit, et

si elle aura le plaisir de déjeuner avec lui.

--Monsieur, répondait le valet de chambre après être allé parler à son

maître, présente ses hommages à madame la comtesse, et la prie d'agréer

ses excuses; une affaire importante l'oblige à se rendre au Palais.

Un instant après, la femme de chambre se présentait de nouveau, et

demandait de la part de madame si elle aurait le bonheur de voir

monsieur le comte avant son départ.--Il est parti, répondait le valet,

tandis que souvent le cabriolet était encore dans la cour.

Ce dialogue par ambassadeur devint un cérémonial quotidien. Le valet de

chambre de Granville, qui, favori de son maître, causa plus d'une

querelle dans le ménage par son irréligion et par le relâchement de ses

moeurs, se rendait même quelquefois par forme dans le cabinet où son

maître n'était pas, et revenait faire les réponses d'usage. L'épouse

affligée guettait toujours le retour de son mari, se mettait sur le

perron afin de se trouver sur son passage et arriver devant lui comme un

remords. La taquinerie vétilleuse qui anime les caractères monastiques

faisait le fond de celui de madame de Granville, qui, alors âgée de

trente-cinq ans, paraissait en avoir quarante. Quand, obligé par le

décorum, Granville adressait la parole à sa femme ou restait à dîner au

logis, heureuse de lui imposer sa présence, ses discours aigres-doux et

l'insupportable ennui de sa société bigote, elle essayait alors de le

mettre en faute devant ses gens et ses charitables amies. La présidence

d'une cour royale fut offerte au comte de Granville, alors très-bien en

cour, il pria le ministère de le laisser à Paris. Ce refus, dont les

raisons ne furent connues que du Garde-des-sceaux, suggéra les plus

bizarres conjectures aux intimes amies et au confesseur de la comtesse.

Granville, riche de cent mille livres de rente, appartenait à l'une des

meilleures maisons de la Normandie: sa nomination à une présidence était

un échelon pour arriver à la pairie; d'où venait ce peu d'ambition? d'où

venait l'abandon de son grand ouvrage sur le droit? d'où venait cette

dissipation qui, depuis près de six années, l'avait rendu étranger à sa

maison, à sa famille, à ses travaux, à tout ce qui devait lui être cher?

Le confesseur de la comtesse, qui pour parvenir à un évêché comptait

autant sur l'appui des maisons où il régnait que sur les services rendus

à une congrégation de laquelle il fut l'un des plus ardents

propagateurs, se trouva désappointé par le refus de Granville et tâcha

de le calomnier par des suppositions: si monsieur le comte avait tant de

répugnance pour la province, peut-être s'effrayait-il de la nécessité où

il serait d'y mener une conduite régulière? forcé de donner l'exemple

des bonnes moeurs, il vivrait avec la comtesse, de laquelle une passion

illicite pouvait seule l'éloigner? une femme aussi pure que madame de

Granville reconnaîtrait-elle jamais les dérangements survenus dans la

conduite de son mari?... Les bonnes amies transformèrent en vérités ces

paroles qui malheureusement n'étaient pas des hypothèses, et madame de

Granville fut frappée comme d'un coup de foudre. Sans idées sur les

moeurs du grand monde, ignorant l'amour et ses folies, Angélique était

si loin de penser que le mariage pût comporter des incidents différents

de ceux qui lui aliénèrent le coeur de Granville qu'elle le crut

incapable de fautes qui pour toutes les femmes sont des crimes. Quand le

comte ne réclama plus rien d'elle, elle avait imaginé que le calme dont

il paraissait jouir était dans la nature; enfin, comme elle lui avait

donné tout ce que son coeur pouvait renfermer d'affection pour un

homme, et que les conjectures de son confesseur ruinaient complétement

les illusions dont elle s'était nourrie jusqu'en ce moment, elle prit la

défense de son mari, mais sans pouvoir détruire un soupçon si habilement

glissé dans son âme. Ces appréhensions causèrent de tels ravages dans sa

faible tête qu'elle en tomba malade, et devint la proie d'une fièvre

lente. Ces événements se passaient pendant le carême de l'année 1822,

elle ne voulut pas consentir à cesser ses austérités, et arriva

lentement à un état de consomption qui fit trembler pour ses jours. Les

regards indifférents de Granville la tuaient. Les soins et les

attentions du magistrat ressemblaient à ceux qu'un neveu s'efforce de

prodiguer à un vieil oncle. Quoique la comtesse eût renoncé à son

système de taquinerie et de remontrances et qu'elle essayât d'accueillir

son mari par de douces paroles, l'aigreur de la dévote perçait et

détruisait souvent par un mot l'ouvrage d'une semaine.

Vers la fin du mois de mai, les chaudes haleines du printemps, un régime

plus nourrissant que celui du carême rendirent quelques forces à madame

de Granville. Un matin, au retour de la messe, elle vint s'asseoir dans

son petit jardin sur un banc de pierre où les caresses du soleil lui

rappelèrent les premiers jours de son mariage, elle embrassa sa vie d'un

coup d'oeil afin de voir en quoi elle avait pu manquer à ses devoirs de

mère et d'épouse. L'abbé Fontanon apparut alors dans une agitation

difficile à décrire.

--Vous serait-il arrivé quelque malheur, mon père, lui demanda-t-elle

avec une filiale sollicitude.

--Ah! je voudrais, répondit le prêtre normand, que toutes les infortunes

dont vous afflige la main de Dieu me fussent départies; mais, ma

respectable amie, c'est des épreuves auxquelles il faut savoir vous

soumettre.

--Eh! peut-il m'arriver des châtiments plus grands que ceux par lesquels

sa providence m'accable en se servant de mon mari comme d'un instrument

de colère?

--Préparez-vous, ma fille, à plus de mal encore que nous n'en supposions

jadis avec vos pieuses amies.

--Je dois alors remercier Dieu, répondit la comtesse, de ce qu'il daigne

se servir de vous pour me transmettre ses volontés, plaçant ainsi, comme

toujours, les trésors de sa miséricorde auprès des fléaux de sa colère,

comme jadis en bannissant Agar il lui découvrait une source dans le

désert.

--Il a mesuré vos peines à la force de votre résignation et au poids de

vos fautes.

--Parlez, je suis prête à tout entendre. A ces mots, la comtesse leva

les yeux au ciel, et ajouta: Parlez, monsieur Fontanon.

--Depuis sept ans, monsieur Granville commet le péché d'adultère avec

une concubine de laquelle il a deux enfants, et il a dissipé pour ce

ménage adultérin plus de cinq cent mille francs qui devraient appartenir

à sa famille légitime.

--Il faudrait que je le visse de mes propres yeux, dit la comtesse.

--Gardez-vous-en bien, s'écria l'abbé. Vous devez pardonner, ma fille,

et attendre, dans la prière, que Dieu éclaire votre époux, à moins

d'employer contre lui les moyens que vous offrent les lois humaines.

La longue conversation que l'abbé Fontanon eut alors avec sa pénitente

produisit un changement violent dans la comtesse; elle le congédia,

montra sa figure presque colorée à ses gens qui furent effrayés de son

activité de folle: elle commanda d'atteler ses chevaux, ordre qu'elle

donnait rarement; elle les décommanda, changea d'avis vingt fois dans la

même heure; mais enfin, comme si elle prenait une grande résolution,

elle partit sur les trois heures, laissant sa maison étonnée d'une si

subite révolution.

--Monsieur doit-il revenir dîner, avait-elle demandé au valet de chambre

à qui elle ne parlait jamais.

--Non, madame.

--L'avez-vous conduit au Palais ce matin?

--Oui, madame.

--N'est-ce pas aujourd'hui lundi?

--Oui, madame.

--On va donc maintenant au Palais le lundi.

--Que le diable t'emporte! s'écria le valet en voyant partir sa

maîtresse qui dit au cocher: rue Taitbout.

Mademoiselle de Bellefeuille était en deuil et pleurait. Auprès d'elle,

Roger tenait une des mains de son amie entre les siennes, gardait le

silence, et regardait tour à tour le petit Charles qui ne comprenant

rien au deuil de sa mère restait muet en la voyant pleurer, et le

berceau où dormait Eugénie, et le visage de Caroline sur lequel la

tristesse ressemblait à une pluie tombant à travers les rayons d'un

joyeux soleil.

--Eh bien! oui, mon ange, dit Roger après un long silence, voilà le

grand secret, je suis marié. Mais un jour, je l'espère, nous ne ferons

qu'une même famille. Ma femme est depuis le mois de mars dans un état

désespéré: je ne souhaite pas sa mort; mais, s'il plaît à Dieu de

l'appeler à lui, je crois qu'elle sera plus heureuse dans le paradis

qu'au milieu d'un monde dont ni les peines ni les plaisirs ne

l'affectent.

--Combien je hais cette femme! Comment a-t-elle pu te rendre malheureux?

Cependant c'est à ce malheur que je dois ma félicité.

Ses larmes se séchèrent tout à coup.

--Caroline, espérons, s'écria Roger en prenant un baiser. Ne t'effraie

pas de ce qu'a pu dire cet abbé. Quoique ce confesseur de ma femme soit

un homme redoutable par son influence dans la Congrégation, s'il

essayait de troubler notre bonheur, je saurais prendre un parti....

--Que ferais-tu?

--Nous irions en Italie, je fuirais...

Un cri, jeté dans le salon voisin, fit à la fois frissonner le comte de

Granville et trembler mademoiselle de Bellefeuille qui se précipitèrent

dans le salon et y trouvèrent la comtesse évanouie. Quand madame de

Granville reprit ses sens, elle soupira profondément en se voyant entre

le comte et sa rivale qu'elle repoussa par un geste involontaire plein

de mépris.

Mademoiselle de Bellefeuille se leva pour se retirer.

--Vous êtes chez vous, madame, restez, dit Granville en arrêtant

Caroline par le bras.

Le magistrat saisit sa femme mourante, la porta jusqu'à sa voiture, et y

monta près d'elle.

--Qui donc a pu vous amener à désirer ma mort, à me fuir, demanda la

comtesse d'une voix faible en contemplant son mari avec autant

d'indignation que de douleur. N'étais-je pas jeune, vous m'avez trouvée

belle, qu'avez-vous à me reprocher? Vous ai-je trompé, n'ai-je pas été

une épouse vertueuse et sage? Mon coeur n'a conservé que votre image,

mes oreilles n'ont entendu que votre voix. A quel devoir ai-je manqué,

que vous ai-je refusé?

--Le bonheur, répondit le comte d'une voix ferme. Vous le savez, madame,

il est deux manières de servir Dieu. Certains chrétiens s'imaginent

qu'en entrant à des heures fixes dans une église pour y dire des _Pater

noster_, en y entendant régulièrement la messe et s'abstenant de tout

péché, ils gagneront le ciel; ceux-là, madame, vont en enfer, ils n'ont

point aimé Dieu pour lui-même, ils ne l'ont point adoré comme il veut

l'être, ils ne lui ont fait aucun sacrifice. Quoique doux en apparence,

ils sont durs à leur prochain; ils voient la règle, la lettre, et non

l'esprit. Voilà comme vous en avez agi avec votre époux terrestre. Vous

avez sacrifié mon bonheur à votre salut, vous étiez en prières quand

j'arrivais à vous le coeur joyeux, vous pleuriez quand vous deviez

égayer mes travaux, vous n'avez su satisfaire à aucune exigence de mes

plaisirs.

--Et s'ils étaient criminels, s'écria la comtesse avec feu, fallait-il

donc perdre mon âme pour vous plaire?

--C'eût été un sacrifice qu'une autre plus aimante a eu le courage de me

faire, dit froidement Granville.

--O mon Dieu, s'écria-t-elle en pleurant, tu l'entends! Était-il digne

des prières et des austérités au milieu desquelles je me suis consumée

pour racheter ses fautes et les miennes? A quoi sert la vertu?

--A gagner le ciel, ma chère. On ne peut être à la fois l'épouse d'un

homme et celle de Jésus-Christ, il y aurait bigamie: il faut savoir

opter entre un mari et un couvent. Vous avez dépouillé votre âme au

profit de l'avenir, de tout l'amour, de tout le dévouement que Dieu vous

ordonnait d'avoir pour moi, et vous n'avez gardé au monde que des

sentiments de haine...

--Ne vous ai-je donc point aimé, demanda-t-elle.

--Non, madame.

La Comédie humaine - Volume 01 · 第 29 / 49 段