Ce vieillard encore vert, que les paysans de ses terres appelaient

toujours le seigneur de Granville, acheva ces paroles en entrant sous

les voûtes de la cathédrale. Nonobstant la sainteté des lieux, il

fredonna, tout en prenant de l'eau bénite, un air de l'opéra de _Rose et

Colas_, et guida son fils le long des galeries latérales de la nef, en

s'arrêtant à chaque pilier pour examiner dans l'église les rangées de

têtes qui s'y trouvaient alignées comme le sont des soldats à la parade.

L'office particulier du Sacré-Coeur allait commencer. Les dames

affiliées à cette congrégation étant placées près du choeur, le comte et

son fils se dirigèrent vers cette portion de la nef, et s'adossèrent à

l'un des piliers les plus obscurs, d'où ils purent apercevoir la masse

entière de ces têtes qui ressemblaient à une prairie émaillée de fleurs.

Tout à coup, à deux pas du jeune Granville, une voix plus douce qu'il

ne semblait possible à créature humaine de la posséder, détonna comme le

premier rossignol qui chante après l'hiver. Quoiqu'accompagnée de mille

voix de femmes et par les sons de l'orgue, cette voix remua ses nerfs

comme s'ils eussent été attaqués par les notes trop riches et trop vives

de l'harmonica. Le Parisien se retourna, vit une jeune personne dont la

figure était, par suite de l'inclination de sa tête, entièrement

ensevelie sous un large chapeau d'étoffe blanche, et pensa que d'elle

seule venait cette claire mélodie; il crut reconnaître Angélique, malgré

la pelisse de mérinos brun qui l'enveloppait, et poussa le bras de son

père.

--Oui, c'est elle, dit le comte après avoir regardé dans la direction

que lui indiquait son fils.

Le vieux seigneur montra par un geste le visage pâle d'une vieille femme

dont les yeux fortement bordés d'un cercle noir avaient déjà vu les

étrangers sans que son regard faux eût paru quitter le livre de prières

qu'elle tenait.

Angélique leva la tête vers l'autel, comme pour aspirer les parfums

pénétrants de l'encens dont les nuages arrivaient jusqu'aux deux femmes.

A la lueur mystérieuse répandue dans ce sombre vaisseau par les cierges,

la lampe de la nef et quelques bougies allumées aux piliers, le jeune

homme aperçut alors une figure qui ébranla ses résolutions. Un chapeau

de moire blanche encadrait exactement un visage d'une admirable

régularité, par l'ovale que décrivait le ruban de satin noué sous un

petit menton à fossette. Sur un front étroit, mais très-mignon, des

cheveux couleur d'or pâle se séparaient en deux bandeaux et retombaient

autour des joues comme l'ombre d'un feuillage sur une touffe de fleurs.

Les deux arcs des sourcils étaient dessinés avec cette correction que

l'on admire dans les belles figures chinoises. Le nez, presque aquilin,

possédait une fermeté rare dans ses contours, et les deux lèvres

ressemblaient à deux lignes roses tracées avec amour par un pinceau

délicat. Les yeux, d'un bleu pâle, exprimaient la candeur. Si Granville

remarqua dans ce visage une sorte de rigidité silencieuse, il put

l'attribuer aux sentiments de dévotion qui animaient alors Angélique.

Les saintes paroles de la prière passaient entre deux rangées de perles

d'où le froid permettait de voir sortir comme un nuage de parfums.

Involontairement le jeune homme essaya de se pencher pour respirer cette

haleine divine. Ce mouvement attira l'attention de la jeune fille, et

son regard fixe élevé vers l'autel se tourna sur Granville, que

l'obscurité ne lui laissa voir qu'indistinctement, mais en qui elle

reconnut le compagnon de son enfance: un souvenir plus puissant que la

prière vint donner un éclat surnaturel à son visage, elle rougit.

L'avocat tressaillit de joie en voyant les espérances de l'autre vie

vaincues par les espérances de l'amour, et la gloire du sanctuaire

éclipsée par des souvenirs terrestres; mais son triomphe dura peu:

Angélique abaissa son voile, prit une contenance calme, et se remit à

chanter sans que le timbre de sa voix accusât la plus légère émotion.

Granville se trouva sous la tyrannie d'un seul désir et toutes ses idées

de prudence s'évanouirent. Quand l'office fut terminé, son impatience

était déjà devenue si grande, que, sans laisser les deux dames retourner

seules chez elles, il vint aussitôt saluer sa petite femme. Une

reconnaissance timide de part et d'autre se fit sous le porche de la

cathédrale, en présence des fidèles. Madame Bontems trembla d'orgueil en

prenant le bras du comte de Granville, qui, forcé de le lui offrir

devant tant de monde, sut fort mauvais gré à son fils d'une impatience

si peu décente.

Pendant environ quinze jours qui s'écoulèrent entre la présentation

officielle du jeune vicomte de Granville comme prétendu de mademoiselle

Bontems, et le jour solennel de son mariage, il vint assidûment trouver

son amie dans le sombre parloir, auquel il s'accoutuma. Ses longues

visites eurent pour but d'épier le caractère d'Angélique, car sa

prudence s'était heureusement réveillée le lendemain de son entrevue. Il

surprit presque toujours sa future assise devant une petite table en

bois de Sainte-Lucie, et occupée à marquer elle-même le linge qui devait

composer son trousseau. Angélique ne parla jamais la première de

religion. Si le jeune avocat se plaisait à jouer avec le riche chapelet

contenu dans un petit sac en velours vert, s'il contemplait en riant la

relique qui accompagne toujours cet instrument de dévotion, Angélique

lui prenait doucement le chapelet des mains en lui jetant un regard

suppliant, et, sans mot dire, le remettait dans le sac qu'elle serrait

aussitôt. Si parfois Granville se hasardait malicieusement à déclamer

contre certaines pratiques de la religion, la jolie Normande l'écoutait

en lui opposant le sourire de la conviction.

--Il ne faut rien croire, ou croire tout ce que l'Église enseigne,

répondit-elle. Voudriez-vous pour la mère de vos enfants, d'une fille

sans religion? non. Quel homme oserait être juge entre les incrédules et

Dieu? Eh! bien, comment puis-je blâmer ce que l'Église admet?

Angélique semblait animée par une si onctueuse charité, le jeune avocat

lui voyait tourner sur lui des regards si pénétrés qu'il fut parfois

tenté d'embrasser la religion de sa prétendue; la conviction profonde où

elle était de marcher dans le vrai sentier réveilla dans le coeur du

futur magistrat des doutes qu'elle essayait d'exploiter. Granville

commit alors l'énorme faute de prendre les prestiges du désir pour ceux

de l'amour. Angélique fut si heureuse de concilier la voix de son coeur

et celle du devoir en s'abandonnant à une inclination conçue dès son

enfance, que l'avocat trompé ne put savoir laquelle de ces deux voix

était la plus forte. Les jeunes gens ne sont-ils pas tous disposés à se

fier aux promesses d'un joli visage, à conclure de la beauté de l'âme

par celle des traits? un sentiment indéfinissable les porte à croire que

la perfection morale concorde toujours à la perfection physique. Si la

religion n'eût pas permis à Angélique de se livrer à ses sentiments, ils

se seraient bientôt séchés dans son coeur comme une plante arrosée d'un

acide mortel. Un amoureux aimé pouvait-il reconnaître un fanatisme si

bien caché? Telle fut l'histoire des sentiments du jeune Granville

pendant cette quinzaine dévorée comme un livre dont le dénouement

intéresse. Angélique attentivement épiée lui parut être la plus douce de

toutes les femmes, et il se surprit même à rendre grâce à madame

Bontems, qui, en lui inculquant si fortement des principes religieux,

l'avait en quelque sorte façonnée aux peines de la vie.

Au jour choisi pour la signature du fatal contrat, madame Bontems fit

solennellement jurer à son gendre de respecter les pratiques religieuses

de sa fille, de lui donner une entière liberté de conscience, de la

laisser communier, aller à l'église, à confesse, autant qu'elle le

voudrait, et de ne jamais la contrarier dans le choix de ses directeurs.

En ce moment solennel, Angélique contempla son futur d'un air si pur et

si candide, que Granville n'hésita pas à prêter le serment demandé. Un

sourire effleura les lèvres de l'abbé Fontanon, homme pâle qui dirigeait

les consciences de la maison. Par un léger mouvement de tête,

mademoiselle Bontems promit à son ami de ne jamais abuser de cette

liberté de conscience. Quant au vieux comte, il siffla tout bas l'air

de: _Va-t'en voir s'ils viennent!_

Après quelques jours accordés aux _retours de noce_ si fameux en

province, Granville et sa femme revinrent à Paris où le jeune avocat fut

appelé par sa nomination aux fonctions d'Avocat-Général près la cour

impériale de la Seine. Quand les deux époux y cherchèrent un

appartement, Angélique employa l'influence que la lune de miel prête à

toutes les femmes pour déterminer Granville à prendre un grand

appartement situé au rez-de-chaussée d'un hôtel qui faisait le coin de

la Vieille-Rue-du-Temple et de la rue Neuve-Saint-François. La

principale raison de son choix fut que cette maison se trouvait à deux

pas de la rue d'Orléans où il y avait une église, et voisine d'une

petite chapelle, sise rue Saint-Louis.

--Il est d'une bonne ménagère de faire des provisions, lui répondit son

mari en riant.

Angélique lui fit observer avec justesse que le quartier du Marais

avoisine le Palais de Justice, et que les magistrats qu'ils venaient de

visiter y demeuraient. Un jardin assez vaste donnait, pour un jeune

ménage, du prix à l'appartement: les enfants, _si le Ciel leur en

envoyait_, pourraient y prendre l'air, la cour était spacieuse, les

écuries étaient belles. L'Avocat-Général désirait habiter un hôtel de la

Chaussée-d'Antin où tout est jeune et vivant, où les modes apparaissent

dans leur nouveauté, où la population des boulevards est élégante, d'où

il y a moins de chemin à faire pour gagner les spectacles et rencontrer

des distractions; mais il fut obligé de céder aux patelineries d'une

jeune femme qui réclamait une première grâce, et pour lui complaire il

s'enterra dans le Marais. Les fonctions de Granville nécessitèrent un

travail d'autant plus assidu qu'il fut nouveau pour lui, il s'occupa

donc avant tout de l'ameublement de son cabinet et de l'emménagement de

sa bibliothèque; il s'installa promptement dans une pièce bientôt

encombrée de dossiers, et laissa sa jeune femme diriger la décoration de

la maison. Il jeta d'autant plus volontiers Angélique dans l'embarras

des premières acquisitions de ménage, source de tant de plaisirs et de

souvenirs pour les jeunes femmes, qu'il fut honteux de la priver de sa

présence plus souvent que ne le voulaient les lois de la lune de miel.

Une fois au fait de son travail, l'Avocat-Général permit à sa femme de

le prendre par le bras, de le tirer hors de son cabinet, et de

l'emmener pour lui montrer l'effet des ameublements et des décorations

qu'il n'avait encore vus qu'en détail ou par parties. S'il est vrai,

d'après un adage, qu'on puisse juger une femme en voyant la porte de sa

maison, les appartements doivent traduire son esprit avec encore plus de

fidélité. Soit que madame de Granville eût accordé sa confiance à des

tapissiers sans goût, soit qu'elle eût inscrit son propre caractère dans

un monde de choses ordonné par elle, le jeune magistrat fut surpris de

la sécheresse et de la froide solennité qui régnaient dans ses

appartements: il n'y aperçut rien de gracieux, tout y était discord,

rien ne récréait les yeux. L'esprit de rectitude et de petitesse

empreint dans le parloir de Bayeux revivait dans son hôtel, sous de

larges lambris circulairement creusés et ornés de ces arabesques dont

les longs filets contournés sont de si mauvais goût. Dans le désir

d'excuser sa femme, le jeune homme revint sur ses pas, examina de

nouveau la longue antichambre haute d'étage par laquelle on entrait dans

l'appartement: la couleur des boiseries demandée au peintre par sa femme

était trop sombre, et le velours d'un vert très-foncé qui couvrait les

banquettes ajoutait au sérieux de cette pièce, peu importante il est

vrai, mais qui donne toujours l'idée d'une maison, de même qu'on juge

l'esprit d'un homme sur sa première phrase. Une antichambre est une

espèce de préface qui doit tout annoncer, mais ne rien promettre. Le

jeune substitut se demanda si sa femme avait pu choisir la lampe à

lanterne antique qui se trouvait au milieu de cette salle nue, pavée

d'un marbre blanc et noir, décorée d'un papier où étaient simulées des

assises de pierres sillonnées çà et là de mousse verte. Un riche mais

vieux baromètre était accroché au milieu d'une des parois, comme pour en

mieux faire sentir le vide. A cet aspect, le jeune homme regarda sa

femme, il la vit si contente des galons rouges qui bordaient les rideaux

de percale, si contente du baromètre et de la statue décente, ornement

d'un grand poêle gothique, qu'il n'eut pas le barbare courage de

détruire de si fortes illusions. Au lieu de condamner sa femme,

Granville se condamna lui-même, il s'accusa d'avoir manqué à son premier

devoir, qui lui commandait de guider à Paris les premiers pas d'une

jeune fille élevée à Bayeux.

Sur cet échantillon, qui ne devinerait pas la décoration des autres

pièces? Que pouvait-on attendre d'une jeune femme qui prenait l'alarme

en voyant les jambes nues d'une cariatide, qui repoussait avec vivacité

un candélabre, un flambeau, un meuble, dès qu'elle y apercevait la

nudité d'un torse égyptien? A cette époque l'école de David arrivait à

l'apogée de sa gloire, tout se ressentait en France de la correction de

son dessin et de son amour pour les formes antiques qui fit en quelque

sorte de sa peinture une sculpture coloriée. Aucune de toutes les

inventions du luxe impérial n'obtint droit de bourgeoisie chez madame de

Granville. L'immense salon carré de son hôtel conserva le blanc et l'or

fanés qui l'ornaient au temps de Louis XV, et où l'architecte avait

prodigué les grilles en losanges et ces insupportables festons dus à la

stérile fécondité des crayons de cette époque. Si l'harmonie eût régné

du moins, si les meubles eussent fait affecter à l'acajou moderne les

formes contournées mises à la mode par le goût corrompu de Boucher, la

maison d'Angélique n'aurait offert que le plaisant contraste de jeunes

gens vivant au dix-neuvième siècle comme s'ils eussent appartenu au

dix-huitième; mais une foule de choses y produisaient des antithèses

ridicules pour les yeux. Les consoles, les pendules, les flambeaux

représentaient ces attributs guerriers que les triomphes de l'Empire

rendirent si chers à Paris. Ces casques grecs, ces épées romaines

croisées, les boucliers dus à l'enthousiasme militaire et qui décoraient

les meubles les plus pacifiques, ne s'accordaient guère avec les

délicates et prolixes arabesques, délices de madame de Pompadour. La

dévotion porte à je ne sais quelle humilité fatigante qui n'exclut pas

l'orgueil. Soit modestie, soit penchant, madame de Granville semblait

avoir horreur des couleurs douces et claires. Peut-être aussi

pensa-t-elle que la pourpre et le brun convenaient à la dignité du

magistrat. Mais, comment une jeune fille accoutumée à une vie austère

aurait-elle pu concevoir ces voluptueux divans qui inspirent de

mauvaises pensées, ces boudoirs élégants et perfides où s'ébauchent les

péchés? Le pauvre magistrat fut désolé. Au ton d'approbation par lequel

il souscrivit aux éloges que sa femme se donnait elle-même, elle

s'aperçut que rien ne plaisait à son mari. Elle manifesta tant de

chagrin de n'avoir pas réussi, que l'amoureux Granville vit une preuve

d'amour dans cette peine profonde, au lieu d'y voir une blessure faite à

l'amour-propre. Une jeune fille subitement arrachée à la médiocrité des

idées de province, inhabile aux coquetteries, à l'élégance de la vie

parisienne, pouvait-elle donc mieux faire? Le magistrat préféra croire

que les choix de sa femme avaient été dominés par les fournisseurs,

plutôt que de s'avouer la vérité. Moins amoureux, il eût senti que les

marchands, prompts à deviner l'esprit de leurs chalands, avaient béni le

Ciel de leur avoir envoyé une jeune dévote sans goût, pour les aider à

se débarrasser des choses passées de mode. Il consola donc sa jolie

Normande.

--Le bonheur, ma chère Angélique, ne nous vient pas d'un meuble plus ou

moins élégant, il dépend de la douceur, de la complaisance et de l'amour

d'une femme.

--Mais c'est mon devoir de vous aimer, et jamais devoir ne me plaira

tant à accomplir, reprit doucement Angélique.

La nature a mis dans le coeur de la femme un tel désir de plaire, un tel

besoin d'amour, que, même chez une jeune dévote, les idées d'avenir et

de salut doivent succomber sous les premières joies de l'hyménée. Aussi,

depuis le mois d'avril, époque à laquelle ils s'étaient mariés, jusqu'au

commencement de l'hiver, les deux époux vécurent-ils dans une parfaite

union. L'amour et le travail ont la vertu de rendre un homme assez

indifférent aux choses extérieures. Obligé de passer au Palais la moitié

de la journée, appelé à débattre les graves intérêts de la vie ou de la

fortune des hommes, Granville put moins qu'un autre apercevoir certaines

choses dans l'intérieur de son ménage. Si, le vendredi, sa table se

trouva servie en maigre, si par hasard il demanda sans l'obtenir un plat

de viande, sa femme, à qui l'Évangile interdisait tout mensonge, sut

néanmoins par de petites ruses permises dans l'intérêt de la religion,

rejeter son dessein prémédité sur son étourderie ou sur le dénûment des

marchés; elle se justifia souvent aux dépens du cuisinier et alla

quelquefois jusqu'à le gronder. A cette époque les jeunes magistrats

n'observaient pas comme aujourd'hui les jeûnes, les quatre-temps et les

veilles de fêtes, ainsi Granville ne remarqua point d'abord la

périodicité de ces repas maigres que sa femme eut d'ailleurs le soin

perfide de rendre très-délicats au moyen de sarcelles, de poules d'eau,

de pâtés au poisson dont les chairs amphibies ou l'assaisonnement

trompaient le goût. Le magistrat vécut donc très-orthodoxement sans le

savoir et fit son salut incognito. Les jours ordinaires, il ignorait si

sa femme allait ou non à la messe; les dimanches, par une condescendance

assez naturelle il l'accompagnait à l'église, comme pour lui tenir

compte de ce qu'elle lui sacrifiait quelquefois les vêpres. Les

spectacles étant insupportables en été à cause des chaleurs, Granville

n'eut pas même l'occasion d'une pièce à succès pour proposer à sa femme

de la mener à la comédie. Ainsi la grave question du théâtre ne fut pas

agitée. Enfin, dans les premiers moments d'un mariage auquel un homme a

été déterminé par la beauté d'une jeune fille, il lui est difficile de

se montrer exigeant dans ses plaisirs. La jeunesse est plus gourmande

que friande, et d'ailleurs la possession seule est un charme. Comment

reconnaîtrait-on la froideur, la dignité ou la réserve d'une femme quand

on lui prête l'exaltation que l'on sent, quand elle se colore du feu

dont on est animé? Il faut arriver à une certaine tranquillité conjugale

pour voir qu'une dévote attend l'amour les bras croisés. Granville se

crut donc assez heureux jusqu'au moment où un événement funeste vint

influer sur les destinées de son mariage.

Au mois de novembre 1807, le chanoine de la cathédrale de Bayeux, qui

jadis dirigeait les consciences de madame Bontems et de sa fille, vint à

Paris, amené par l'ambition de parvenir à l'une des cures de la

capitale, poste qu'il envisageait peut-être comme le marche-pied d'un

évêché. En ressaisissant son ancien empire sur son ouaille, il frémit de

la trouver déjà si changée par l'air de Paris et voulut la ramener dans

son froid bercail. Effrayée par les remontrances de l'ex-chanoine, homme

de trente-huit ans environ, qui apportait au milieu du clergé de Paris,

si tolérant et si éclairé, cette âpreté du catholicisme provincial,

cette inflexible bigoterie dont les exigences multipliées sont autant de

liens pour les âmes timorées, madame de Granville fit pénitence et

revint à son jansénisme.

Il serait fatigant de peindre avec exactitude les incidents qui

amenèrent insensiblement le malheur au sein de ce ménage, il suffira

peut-être de raconter les principaux faits sans les ranger

scrupuleusement par époque et par ordre. Cependant, la première

mésintelligence de ces jeunes époux fut assez frappante. Quand Granville

conduisit sa femme dans le monde, elle ne fit aucune difficulté d'aller

aux réunions graves, aux dîners, aux concerts, aux assemblées des

magistrats placés au-dessus de son mari par la hiérarchie judiciaire;

mais elle sut, pendant quelque temps, prétexter des migraines toutes les

fois qu'il s'agissait d'un bal. Un jour, Granville, impatienté de ces

indispositions de commande, supprima la lettre qui annonçait un bal chez

un Conseiller d'État, il trompa sa femme par une invitation verbale, et

dans une soirée où sa santé n'avait rien d'équivoque, il la produisit

au milieu d'une fête magnifique.

--Ma chère, lui dit-il au retour en lui voyant un air triste qui

l'offensa, votre condition de femme, le rang que vous occupez dans le

monde et la fortune dont vous jouissez vous imposent des obligations

qu'aucune loi divine ne saurait abroger. N'êtes-vous pas la gloire de

votre mari? Vous devez donc venir au bal quand j'y vais, et y paraître

convenablement.

--Mais, mon ami, qu'avait donc ma toilette de si malheureux?

--Il s'agit de votre air, ma chère. Quand un jeune homme vous parle et

vous aborde, vous devenez si sérieuse, qu'un plaisant pourrait croire à

la fragilité de votre vertu. Vous semblez craindre qu'un sourire ne vous

compromette. Vous aviez vraiment l'air de demander à Dieu le pardon des

péchés qui pouvaient se commettre autour de vous. Le monde, mon cher

ange, n'est pas un couvent. Mais puisque tu parles de toilette, je

t'avouerai que c'est aussi un devoir pour toi de suivre les modes et les

usages du monde.

--Voudriez-vous que je montrasse mes formes comme ces femmes effrontées

qui se décollètent de manière à laisser plonger des regards impudiques

sur leurs épaules nues, sur...

--Il y a de la différence, ma chère, dit le substitut en l'interrompant,

entre découvrir tout le buste et donner de la grâce à son corsage. Vous

avez un triple rang de ruches de tulle qui vous enveloppent le cou

jusqu'au menton. Il semble que vous ayez sollicité votre couturière

d'ôter toute forme gracieuse à vos épaules et aux contours de votre

sein, avec autant de soin qu'une coquette en met à obtenir de la sienne

des robes qui dessinent les formes les plus secrètes. Votre buste est

enseveli sous des plis si nombreux, que tout le monde se moquait de

votre réserve affectée. Vous souffririez si je vous répétais les

discours saugrenus que l'on a tenus sur vous.

--Ceux à qui ces obscénités plaisent ne seront pas chargés du poids de

nos fautes, répondit sèchement la jeune femme.

--Vous n'avez pas dansé, demanda Granville.

--Je ne danserai jamais, répliqua-t-elle.

--Si je vous disais que vous devez danser, reprit vivement le magistrat.

Oui, vous devez suivre les modes, porter des fleurs dans vos cheveux,

mettre des diamants. Songez donc, ma belle, que les gens riches, et nous

le sommes, sont obligés d'entretenir le luxe dans un état! Ne vaut-il

pas mieux faire prospérer les manufactures que de répandre son argent

en aumônes par les mains du clergé?

--Vous parlez en homme d'état, dit Angélique.

--Et vous en homme d'église, répondit-il vivement.

La discussion devint très-aigre. Madame Granville mit dans ses réponses,

toujours douces et prononcées d'un son de voix aussi clair que celui

d'une sonnette d'église, un entêtement qui trahissait une influence

sacerdotale. Quand, en réclamant les droits que lui constituait la

promesse de Granville, elle dit que son confesseur lui défendait

spécialement d'aller au bal, le magistrat essaya de lui prouver que ce

prêtre outrepassait les règlements de l'Église. Cette dispute odieuse,

théologique, fut renouvelée avec beaucoup plus de violence et d'aigreur

de part et d'autre quand Granville voulut mener sa femme au spectacle.

Enfin, le magistrat, dans le seul but de battre en brèche la pernicieuse

influence exercée sur sa femme par l'ex-chanoine, engagea la querelle de

manière à ce que madame de Granville, mise au défi, écrivit en cour de

Rome sur la question de savoir si une femme pouvait, sans compromettre

son salut, se décolleter, aller au bal et au spectacle pour complaire à

son mari. La réponse du vénérable Pie VII ne tarda pas, elle condamnait

hautement la résistance de la femme, et blâmait le confesseur. Cette

lettre, véritable catéchisme conjugal, semblait avoir été dictée par la

voix tendre de Fénelon dont la grâce et la douceur y respiraient.

«Une femme est bien partout où la conduit son époux. Si elle commet

des péchés par son ordre, ce ne sera pas à elle à en répondre un

jour.»

La Comédie humaine - Volume 01 · 第 28 / 49 段