toujours le seigneur de Granville, acheva ces paroles en entrant sous
les voûtes de la cathédrale. Nonobstant la sainteté des lieux, il
fredonna, tout en prenant de l'eau bénite, un air de l'opéra de _Rose et
Colas_, et guida son fils le long des galeries latérales de la nef, en
s'arrêtant à chaque pilier pour examiner dans l'église les rangées de
têtes qui s'y trouvaient alignées comme le sont des soldats à la parade.
L'office particulier du Sacré-Coeur allait commencer. Les dames
affiliées à cette congrégation étant placées près du choeur, le comte et
son fils se dirigèrent vers cette portion de la nef, et s'adossèrent à
l'un des piliers les plus obscurs, d'où ils purent apercevoir la masse
entière de ces têtes qui ressemblaient à une prairie émaillée de fleurs.
Tout à coup, à deux pas du jeune Granville, une voix plus douce qu'il
ne semblait possible à créature humaine de la posséder, détonna comme le
premier rossignol qui chante après l'hiver. Quoiqu'accompagnée de mille
voix de femmes et par les sons de l'orgue, cette voix remua ses nerfs
comme s'ils eussent été attaqués par les notes trop riches et trop vives
de l'harmonica. Le Parisien se retourna, vit une jeune personne dont la
figure était, par suite de l'inclination de sa tête, entièrement
ensevelie sous un large chapeau d'étoffe blanche, et pensa que d'elle
seule venait cette claire mélodie; il crut reconnaître Angélique, malgré
la pelisse de mérinos brun qui l'enveloppait, et poussa le bras de son
père.
--Oui, c'est elle, dit le comte après avoir regardé dans la direction
que lui indiquait son fils.
Le vieux seigneur montra par un geste le visage pâle d'une vieille femme
dont les yeux fortement bordés d'un cercle noir avaient déjà vu les
étrangers sans que son regard faux eût paru quitter le livre de prières
qu'elle tenait.
Angélique leva la tête vers l'autel, comme pour aspirer les parfums
pénétrants de l'encens dont les nuages arrivaient jusqu'aux deux femmes.
A la lueur mystérieuse répandue dans ce sombre vaisseau par les cierges,
la lampe de la nef et quelques bougies allumées aux piliers, le jeune
homme aperçut alors une figure qui ébranla ses résolutions. Un chapeau
de moire blanche encadrait exactement un visage d'une admirable
régularité, par l'ovale que décrivait le ruban de satin noué sous un
petit menton à fossette. Sur un front étroit, mais très-mignon, des
cheveux couleur d'or pâle se séparaient en deux bandeaux et retombaient
autour des joues comme l'ombre d'un feuillage sur une touffe de fleurs.
Les deux arcs des sourcils étaient dessinés avec cette correction que
l'on admire dans les belles figures chinoises. Le nez, presque aquilin,
possédait une fermeté rare dans ses contours, et les deux lèvres
ressemblaient à deux lignes roses tracées avec amour par un pinceau
délicat. Les yeux, d'un bleu pâle, exprimaient la candeur. Si Granville
remarqua dans ce visage une sorte de rigidité silencieuse, il put
l'attribuer aux sentiments de dévotion qui animaient alors Angélique.
Les saintes paroles de la prière passaient entre deux rangées de perles
d'où le froid permettait de voir sortir comme un nuage de parfums.
Involontairement le jeune homme essaya de se pencher pour respirer cette
haleine divine. Ce mouvement attira l'attention de la jeune fille, et
son regard fixe élevé vers l'autel se tourna sur Granville, que
l'obscurité ne lui laissa voir qu'indistinctement, mais en qui elle
reconnut le compagnon de son enfance: un souvenir plus puissant que la
prière vint donner un éclat surnaturel à son visage, elle rougit.
L'avocat tressaillit de joie en voyant les espérances de l'autre vie
vaincues par les espérances de l'amour, et la gloire du sanctuaire
éclipsée par des souvenirs terrestres; mais son triomphe dura peu:
Angélique abaissa son voile, prit une contenance calme, et se remit à
chanter sans que le timbre de sa voix accusât la plus légère émotion.
Granville se trouva sous la tyrannie d'un seul désir et toutes ses idées
de prudence s'évanouirent. Quand l'office fut terminé, son impatience
était déjà devenue si grande, que, sans laisser les deux dames retourner
seules chez elles, il vint aussitôt saluer sa petite femme. Une
reconnaissance timide de part et d'autre se fit sous le porche de la
cathédrale, en présence des fidèles. Madame Bontems trembla d'orgueil en
prenant le bras du comte de Granville, qui, forcé de le lui offrir
devant tant de monde, sut fort mauvais gré à son fils d'une impatience
si peu décente.
Pendant environ quinze jours qui s'écoulèrent entre la présentation
officielle du jeune vicomte de Granville comme prétendu de mademoiselle
Bontems, et le jour solennel de son mariage, il vint assidûment trouver
son amie dans le sombre parloir, auquel il s'accoutuma. Ses longues
visites eurent pour but d'épier le caractère d'Angélique, car sa
prudence s'était heureusement réveillée le lendemain de son entrevue. Il
surprit presque toujours sa future assise devant une petite table en
bois de Sainte-Lucie, et occupée à marquer elle-même le linge qui devait
composer son trousseau. Angélique ne parla jamais la première de
religion. Si le jeune avocat se plaisait à jouer avec le riche chapelet
contenu dans un petit sac en velours vert, s'il contemplait en riant la
relique qui accompagne toujours cet instrument de dévotion, Angélique
lui prenait doucement le chapelet des mains en lui jetant un regard
suppliant, et, sans mot dire, le remettait dans le sac qu'elle serrait
aussitôt. Si parfois Granville se hasardait malicieusement à déclamer
contre certaines pratiques de la religion, la jolie Normande l'écoutait
en lui opposant le sourire de la conviction.
--Il ne faut rien croire, ou croire tout ce que l'Église enseigne,
répondit-elle. Voudriez-vous pour la mère de vos enfants, d'une fille
sans religion? non. Quel homme oserait être juge entre les incrédules et
Dieu? Eh! bien, comment puis-je blâmer ce que l'Église admet?
Angélique semblait animée par une si onctueuse charité, le jeune avocat
lui voyait tourner sur lui des regards si pénétrés qu'il fut parfois
tenté d'embrasser la religion de sa prétendue; la conviction profonde où
elle était de marcher dans le vrai sentier réveilla dans le coeur du
futur magistrat des doutes qu'elle essayait d'exploiter. Granville
commit alors l'énorme faute de prendre les prestiges du désir pour ceux
de l'amour. Angélique fut si heureuse de concilier la voix de son coeur
et celle du devoir en s'abandonnant à une inclination conçue dès son
enfance, que l'avocat trompé ne put savoir laquelle de ces deux voix
était la plus forte. Les jeunes gens ne sont-ils pas tous disposés à se
fier aux promesses d'un joli visage, à conclure de la beauté de l'âme
par celle des traits? un sentiment indéfinissable les porte à croire que
la perfection morale concorde toujours à la perfection physique. Si la
religion n'eût pas permis à Angélique de se livrer à ses sentiments, ils
se seraient bientôt séchés dans son coeur comme une plante arrosée d'un
acide mortel. Un amoureux aimé pouvait-il reconnaître un fanatisme si
bien caché? Telle fut l'histoire des sentiments du jeune Granville
pendant cette quinzaine dévorée comme un livre dont le dénouement
intéresse. Angélique attentivement épiée lui parut être la plus douce de
toutes les femmes, et il se surprit même à rendre grâce à madame
Bontems, qui, en lui inculquant si fortement des principes religieux,
l'avait en quelque sorte façonnée aux peines de la vie.
Au jour choisi pour la signature du fatal contrat, madame Bontems fit
solennellement jurer à son gendre de respecter les pratiques religieuses
de sa fille, de lui donner une entière liberté de conscience, de la
laisser communier, aller à l'église, à confesse, autant qu'elle le
voudrait, et de ne jamais la contrarier dans le choix de ses directeurs.
En ce moment solennel, Angélique contempla son futur d'un air si pur et
si candide, que Granville n'hésita pas à prêter le serment demandé. Un
sourire effleura les lèvres de l'abbé Fontanon, homme pâle qui dirigeait
les consciences de la maison. Par un léger mouvement de tête,
mademoiselle Bontems promit à son ami de ne jamais abuser de cette
liberté de conscience. Quant au vieux comte, il siffla tout bas l'air
de: _Va-t'en voir s'ils viennent!_
Après quelques jours accordés aux _retours de noce_ si fameux en
province, Granville et sa femme revinrent à Paris où le jeune avocat fut
appelé par sa nomination aux fonctions d'Avocat-Général près la cour
impériale de la Seine. Quand les deux époux y cherchèrent un
appartement, Angélique employa l'influence que la lune de miel prête à
toutes les femmes pour déterminer Granville à prendre un grand
appartement situé au rez-de-chaussée d'un hôtel qui faisait le coin de
la Vieille-Rue-du-Temple et de la rue Neuve-Saint-François. La
principale raison de son choix fut que cette maison se trouvait à deux
pas de la rue d'Orléans où il y avait une église, et voisine d'une
petite chapelle, sise rue Saint-Louis.
--Il est d'une bonne ménagère de faire des provisions, lui répondit son
mari en riant.
Angélique lui fit observer avec justesse que le quartier du Marais
avoisine le Palais de Justice, et que les magistrats qu'ils venaient de
visiter y demeuraient. Un jardin assez vaste donnait, pour un jeune
ménage, du prix à l'appartement: les enfants, _si le Ciel leur en
envoyait_, pourraient y prendre l'air, la cour était spacieuse, les
écuries étaient belles. L'Avocat-Général désirait habiter un hôtel de la
Chaussée-d'Antin où tout est jeune et vivant, où les modes apparaissent
dans leur nouveauté, où la population des boulevards est élégante, d'où
il y a moins de chemin à faire pour gagner les spectacles et rencontrer
des distractions; mais il fut obligé de céder aux patelineries d'une
jeune femme qui réclamait une première grâce, et pour lui complaire il
s'enterra dans le Marais. Les fonctions de Granville nécessitèrent un
travail d'autant plus assidu qu'il fut nouveau pour lui, il s'occupa
donc avant tout de l'ameublement de son cabinet et de l'emménagement de
sa bibliothèque; il s'installa promptement dans une pièce bientôt
encombrée de dossiers, et laissa sa jeune femme diriger la décoration de
la maison. Il jeta d'autant plus volontiers Angélique dans l'embarras
des premières acquisitions de ménage, source de tant de plaisirs et de
souvenirs pour les jeunes femmes, qu'il fut honteux de la priver de sa
présence plus souvent que ne le voulaient les lois de la lune de miel.
Une fois au fait de son travail, l'Avocat-Général permit à sa femme de
le prendre par le bras, de le tirer hors de son cabinet, et de
l'emmener pour lui montrer l'effet des ameublements et des décorations
qu'il n'avait encore vus qu'en détail ou par parties. S'il est vrai,
d'après un adage, qu'on puisse juger une femme en voyant la porte de sa
maison, les appartements doivent traduire son esprit avec encore plus de
fidélité. Soit que madame de Granville eût accordé sa confiance à des
tapissiers sans goût, soit qu'elle eût inscrit son propre caractère dans
un monde de choses ordonné par elle, le jeune magistrat fut surpris de
la sécheresse et de la froide solennité qui régnaient dans ses
appartements: il n'y aperçut rien de gracieux, tout y était discord,
rien ne récréait les yeux. L'esprit de rectitude et de petitesse
empreint dans le parloir de Bayeux revivait dans son hôtel, sous de
larges lambris circulairement creusés et ornés de ces arabesques dont
les longs filets contournés sont de si mauvais goût. Dans le désir
d'excuser sa femme, le jeune homme revint sur ses pas, examina de
nouveau la longue antichambre haute d'étage par laquelle on entrait dans
l'appartement: la couleur des boiseries demandée au peintre par sa femme
était trop sombre, et le velours d'un vert très-foncé qui couvrait les
banquettes ajoutait au sérieux de cette pièce, peu importante il est
vrai, mais qui donne toujours l'idée d'une maison, de même qu'on juge
l'esprit d'un homme sur sa première phrase. Une antichambre est une
espèce de préface qui doit tout annoncer, mais ne rien promettre. Le
jeune substitut se demanda si sa femme avait pu choisir la lampe à
lanterne antique qui se trouvait au milieu de cette salle nue, pavée
d'un marbre blanc et noir, décorée d'un papier où étaient simulées des
assises de pierres sillonnées çà et là de mousse verte. Un riche mais
vieux baromètre était accroché au milieu d'une des parois, comme pour en
mieux faire sentir le vide. A cet aspect, le jeune homme regarda sa
femme, il la vit si contente des galons rouges qui bordaient les rideaux
de percale, si contente du baromètre et de la statue décente, ornement
d'un grand poêle gothique, qu'il n'eut pas le barbare courage de
détruire de si fortes illusions. Au lieu de condamner sa femme,
Granville se condamna lui-même, il s'accusa d'avoir manqué à son premier
devoir, qui lui commandait de guider à Paris les premiers pas d'une
jeune fille élevée à Bayeux.
Sur cet échantillon, qui ne devinerait pas la décoration des autres
pièces? Que pouvait-on attendre d'une jeune femme qui prenait l'alarme
en voyant les jambes nues d'une cariatide, qui repoussait avec vivacité
un candélabre, un flambeau, un meuble, dès qu'elle y apercevait la
nudité d'un torse égyptien? A cette époque l'école de David arrivait à
l'apogée de sa gloire, tout se ressentait en France de la correction de
son dessin et de son amour pour les formes antiques qui fit en quelque
sorte de sa peinture une sculpture coloriée. Aucune de toutes les
inventions du luxe impérial n'obtint droit de bourgeoisie chez madame de
Granville. L'immense salon carré de son hôtel conserva le blanc et l'or
fanés qui l'ornaient au temps de Louis XV, et où l'architecte avait
prodigué les grilles en losanges et ces insupportables festons dus à la
stérile fécondité des crayons de cette époque. Si l'harmonie eût régné
du moins, si les meubles eussent fait affecter à l'acajou moderne les
formes contournées mises à la mode par le goût corrompu de Boucher, la
maison d'Angélique n'aurait offert que le plaisant contraste de jeunes
gens vivant au dix-neuvième siècle comme s'ils eussent appartenu au
dix-huitième; mais une foule de choses y produisaient des antithèses
ridicules pour les yeux. Les consoles, les pendules, les flambeaux
représentaient ces attributs guerriers que les triomphes de l'Empire
rendirent si chers à Paris. Ces casques grecs, ces épées romaines
croisées, les boucliers dus à l'enthousiasme militaire et qui décoraient
les meubles les plus pacifiques, ne s'accordaient guère avec les
délicates et prolixes arabesques, délices de madame de Pompadour. La
dévotion porte à je ne sais quelle humilité fatigante qui n'exclut pas
l'orgueil. Soit modestie, soit penchant, madame de Granville semblait
avoir horreur des couleurs douces et claires. Peut-être aussi
pensa-t-elle que la pourpre et le brun convenaient à la dignité du
magistrat. Mais, comment une jeune fille accoutumée à une vie austère
aurait-elle pu concevoir ces voluptueux divans qui inspirent de
mauvaises pensées, ces boudoirs élégants et perfides où s'ébauchent les
péchés? Le pauvre magistrat fut désolé. Au ton d'approbation par lequel
il souscrivit aux éloges que sa femme se donnait elle-même, elle
s'aperçut que rien ne plaisait à son mari. Elle manifesta tant de
chagrin de n'avoir pas réussi, que l'amoureux Granville vit une preuve
d'amour dans cette peine profonde, au lieu d'y voir une blessure faite à
l'amour-propre. Une jeune fille subitement arrachée à la médiocrité des
idées de province, inhabile aux coquetteries, à l'élégance de la vie
parisienne, pouvait-elle donc mieux faire? Le magistrat préféra croire
que les choix de sa femme avaient été dominés par les fournisseurs,
plutôt que de s'avouer la vérité. Moins amoureux, il eût senti que les
marchands, prompts à deviner l'esprit de leurs chalands, avaient béni le
Ciel de leur avoir envoyé une jeune dévote sans goût, pour les aider à
se débarrasser des choses passées de mode. Il consola donc sa jolie
Normande.
--Le bonheur, ma chère Angélique, ne nous vient pas d'un meuble plus ou
moins élégant, il dépend de la douceur, de la complaisance et de l'amour
d'une femme.
--Mais c'est mon devoir de vous aimer, et jamais devoir ne me plaira
tant à accomplir, reprit doucement Angélique.
La nature a mis dans le coeur de la femme un tel désir de plaire, un tel
besoin d'amour, que, même chez une jeune dévote, les idées d'avenir et
de salut doivent succomber sous les premières joies de l'hyménée. Aussi,
depuis le mois d'avril, époque à laquelle ils s'étaient mariés, jusqu'au
commencement de l'hiver, les deux époux vécurent-ils dans une parfaite
union. L'amour et le travail ont la vertu de rendre un homme assez
indifférent aux choses extérieures. Obligé de passer au Palais la moitié
de la journée, appelé à débattre les graves intérêts de la vie ou de la
fortune des hommes, Granville put moins qu'un autre apercevoir certaines
choses dans l'intérieur de son ménage. Si, le vendredi, sa table se
trouva servie en maigre, si par hasard il demanda sans l'obtenir un plat
de viande, sa femme, à qui l'Évangile interdisait tout mensonge, sut
néanmoins par de petites ruses permises dans l'intérêt de la religion,
rejeter son dessein prémédité sur son étourderie ou sur le dénûment des
marchés; elle se justifia souvent aux dépens du cuisinier et alla
quelquefois jusqu'à le gronder. A cette époque les jeunes magistrats
n'observaient pas comme aujourd'hui les jeûnes, les quatre-temps et les
veilles de fêtes, ainsi Granville ne remarqua point d'abord la
périodicité de ces repas maigres que sa femme eut d'ailleurs le soin
perfide de rendre très-délicats au moyen de sarcelles, de poules d'eau,
de pâtés au poisson dont les chairs amphibies ou l'assaisonnement
trompaient le goût. Le magistrat vécut donc très-orthodoxement sans le
savoir et fit son salut incognito. Les jours ordinaires, il ignorait si
sa femme allait ou non à la messe; les dimanches, par une condescendance
assez naturelle il l'accompagnait à l'église, comme pour lui tenir
compte de ce qu'elle lui sacrifiait quelquefois les vêpres. Les
spectacles étant insupportables en été à cause des chaleurs, Granville
n'eut pas même l'occasion d'une pièce à succès pour proposer à sa femme
de la mener à la comédie. Ainsi la grave question du théâtre ne fut pas
agitée. Enfin, dans les premiers moments d'un mariage auquel un homme a
été déterminé par la beauté d'une jeune fille, il lui est difficile de
se montrer exigeant dans ses plaisirs. La jeunesse est plus gourmande
que friande, et d'ailleurs la possession seule est un charme. Comment
reconnaîtrait-on la froideur, la dignité ou la réserve d'une femme quand
on lui prête l'exaltation que l'on sent, quand elle se colore du feu
dont on est animé? Il faut arriver à une certaine tranquillité conjugale
pour voir qu'une dévote attend l'amour les bras croisés. Granville se
crut donc assez heureux jusqu'au moment où un événement funeste vint
influer sur les destinées de son mariage.
Au mois de novembre 1807, le chanoine de la cathédrale de Bayeux, qui
jadis dirigeait les consciences de madame Bontems et de sa fille, vint à
Paris, amené par l'ambition de parvenir à l'une des cures de la
capitale, poste qu'il envisageait peut-être comme le marche-pied d'un
évêché. En ressaisissant son ancien empire sur son ouaille, il frémit de
la trouver déjà si changée par l'air de Paris et voulut la ramener dans
son froid bercail. Effrayée par les remontrances de l'ex-chanoine, homme
de trente-huit ans environ, qui apportait au milieu du clergé de Paris,
si tolérant et si éclairé, cette âpreté du catholicisme provincial,
cette inflexible bigoterie dont les exigences multipliées sont autant de
liens pour les âmes timorées, madame de Granville fit pénitence et
revint à son jansénisme.
Il serait fatigant de peindre avec exactitude les incidents qui
amenèrent insensiblement le malheur au sein de ce ménage, il suffira
peut-être de raconter les principaux faits sans les ranger
scrupuleusement par époque et par ordre. Cependant, la première
mésintelligence de ces jeunes époux fut assez frappante. Quand Granville
conduisit sa femme dans le monde, elle ne fit aucune difficulté d'aller
aux réunions graves, aux dîners, aux concerts, aux assemblées des
magistrats placés au-dessus de son mari par la hiérarchie judiciaire;
mais elle sut, pendant quelque temps, prétexter des migraines toutes les
fois qu'il s'agissait d'un bal. Un jour, Granville, impatienté de ces
indispositions de commande, supprima la lettre qui annonçait un bal chez
un Conseiller d'État, il trompa sa femme par une invitation verbale, et
dans une soirée où sa santé n'avait rien d'équivoque, il la produisit
au milieu d'une fête magnifique.
--Ma chère, lui dit-il au retour en lui voyant un air triste qui
l'offensa, votre condition de femme, le rang que vous occupez dans le
monde et la fortune dont vous jouissez vous imposent des obligations
qu'aucune loi divine ne saurait abroger. N'êtes-vous pas la gloire de
votre mari? Vous devez donc venir au bal quand j'y vais, et y paraître
convenablement.
--Mais, mon ami, qu'avait donc ma toilette de si malheureux?
--Il s'agit de votre air, ma chère. Quand un jeune homme vous parle et
vous aborde, vous devenez si sérieuse, qu'un plaisant pourrait croire à
la fragilité de votre vertu. Vous semblez craindre qu'un sourire ne vous
compromette. Vous aviez vraiment l'air de demander à Dieu le pardon des
péchés qui pouvaient se commettre autour de vous. Le monde, mon cher
ange, n'est pas un couvent. Mais puisque tu parles de toilette, je
t'avouerai que c'est aussi un devoir pour toi de suivre les modes et les
usages du monde.
--Voudriez-vous que je montrasse mes formes comme ces femmes effrontées
qui se décollètent de manière à laisser plonger des regards impudiques
sur leurs épaules nues, sur...
--Il y a de la différence, ma chère, dit le substitut en l'interrompant,
entre découvrir tout le buste et donner de la grâce à son corsage. Vous
avez un triple rang de ruches de tulle qui vous enveloppent le cou
jusqu'au menton. Il semble que vous ayez sollicité votre couturière
d'ôter toute forme gracieuse à vos épaules et aux contours de votre
sein, avec autant de soin qu'une coquette en met à obtenir de la sienne
des robes qui dessinent les formes les plus secrètes. Votre buste est
enseveli sous des plis si nombreux, que tout le monde se moquait de
votre réserve affectée. Vous souffririez si je vous répétais les
discours saugrenus que l'on a tenus sur vous.
--Ceux à qui ces obscénités plaisent ne seront pas chargés du poids de
nos fautes, répondit sèchement la jeune femme.
--Vous n'avez pas dansé, demanda Granville.
--Je ne danserai jamais, répliqua-t-elle.
--Si je vous disais que vous devez danser, reprit vivement le magistrat.
Oui, vous devez suivre les modes, porter des fleurs dans vos cheveux,
mettre des diamants. Songez donc, ma belle, que les gens riches, et nous
le sommes, sont obligés d'entretenir le luxe dans un état! Ne vaut-il
pas mieux faire prospérer les manufactures que de répandre son argent
en aumônes par les mains du clergé?
--Vous parlez en homme d'état, dit Angélique.
--Et vous en homme d'église, répondit-il vivement.
La discussion devint très-aigre. Madame Granville mit dans ses réponses,
toujours douces et prononcées d'un son de voix aussi clair que celui
d'une sonnette d'église, un entêtement qui trahissait une influence
sacerdotale. Quand, en réclamant les droits que lui constituait la
promesse de Granville, elle dit que son confesseur lui défendait
spécialement d'aller au bal, le magistrat essaya de lui prouver que ce
prêtre outrepassait les règlements de l'Église. Cette dispute odieuse,
théologique, fut renouvelée avec beaucoup plus de violence et d'aigreur
de part et d'autre quand Granville voulut mener sa femme au spectacle.
Enfin, le magistrat, dans le seul but de battre en brèche la pernicieuse
influence exercée sur sa femme par l'ex-chanoine, engagea la querelle de
manière à ce que madame de Granville, mise au défi, écrivit en cour de
Rome sur la question de savoir si une femme pouvait, sans compromettre
son salut, se décolleter, aller au bal et au spectacle pour complaire à
son mari. La réponse du vénérable Pie VII ne tarda pas, elle condamnait
hautement la résistance de la femme, et blâmait le confesseur. Cette
lettre, véritable catéchisme conjugal, semblait avoir été dictée par la
voix tendre de Fénelon dont la grâce et la douceur y respiraient.
«Une femme est bien partout où la conduit son époux. Si elle commet
des péchés par son ordre, ce ne sera pas à elle à en répondre un
jour.»