Quelques jours après l'anniversaire de ce 6 mai, mademoiselle de

Bellefeuille accourut un matin dans la rue Saint-Louis, au Marais, en

souhaitant ne pas arriver trop tard dans une maison où elle se rendait

ordinairement tous les huit jours. Un exprès venait de lui apprendre que

sa mère, madame Crochard, succombait à une complication de douleurs

produites chez elle par ses catarrhes et par ses rhumatismes. Pendant

que le cocher de fiacre fouettait ses chevaux d'après une invitation

pressante que Caroline fortifia par la promesse d'un ample pour-boire,

les vieilles femmes timorées desquelles la veuve Crochard s'était fait

une société pendant ses derniers jours, introduisaient un prêtre dans

l'appartement commode et propre occupé par la vieille comparse au second

étage de la maison. La servante de madame Crochard ignorait que la jolie

demoiselle chez laquelle sa maîtresse allait souvent dîner fût sa propre

fille; et, l'une des premières, elle sollicita l'intervention d'un

confesseur, en espérant que cet ecclésiastique lui serait au moins aussi

utile qu'à la malade. Entre deux bostons, ou en se promenant au jardin

Turc, les vieilles femmes avec lesquelles la veuve Crochard caquetait

tous les jours, avaient réussi à réveiller dans le coeur glacé de leur

amie quelques scrupules sur sa vie passée, quelques idées d'avenir,

quelques craintes relatives à l'enfer, et certaines espérances de pardon

fondées sur un sincère retour à la religion. Dans cette solennelle

matinée, trois vieilles femmes de la rue Saint-François et de la

Vieille-Rue-du-Temple étaient donc venues s'établir dans le salon où

madame Crochard les recevait tous les mardis. A tour de rôle, l'une

d'elles quittait son fauteuil pour aller au chevet du lit tenir

compagnie à la pauvre vieille, et lui donner de ces faux espoirs avec

lesquels on berce les mourants. Cependant, quand la crise leur parut

prochaine, lorsque le médecin appelé la veille ne répondit plus de la

veuve, les trois dames se consultèrent pour décider s'il fallait avertir

mademoiselle de Bellefeuille. Françoise préalablement entendue, il fut

arrêté qu'un commissionnaire partirait pour la rue Taitbout prévenir la

jeune parente dont l'influence paraissait si redoutable aux quatre

femmes; mais elles espérèrent que l'Auvergnat ramènerait trop tard cette

personne dotée d'une si grande part dans l'affection de madame Crochard.

Cette veuve, évidemment riche d'un millier d'écus de rente, ne fut si

bien choyée par le trio femelle que parce qu'aucune de ces bonnes amies,

ni même Françoise, ne lui connaissaient d'héritier. L'opulence dont

jouissait mademoiselle de Bellefeuille, à qui madame Crochard

s'interdisait de donner le doux nom de fille par suite des _us_ de

l'ancien Opéra, légitimait presque le plan formé par ces quatre femmes

de se partager la succession de la mourante.

Bientôt celle des trois sibylles qui tenait la malade en arrêt vint

montrer une tête branlante au couple inquiet, et dit:--Il est temps

d'envoyer chercher monsieur l'abbé Fontanon. Encore deux heures, elle

n'aura ni sa tête, ni la force d'écrire un mot.

La vieille servante édentée partit donc, et revint avec un homme vêtu

d'une redingote noire. Un front étroit annonçait un petit esprit chez ce

prêtre, déjà doué d'une figure commune; ses joues larges et pendantes,

son menton doublé témoignaient d'un bien-être égoïste; ses cheveux

poudrés lui donnaient un air doucereux tant qu'il ne levait pas des yeux

bruns, petits, à fleur de tête, et qui n'eussent pas été mal placés sous

les sourcils d'un Tartare.

--Monsieur l'abbé, lui disait Françoise, je vous remercie bien de vos

avis; mais aussi, comptez que j'ai eu un fier soin de cette chère

femme-là.

La domestique au pas traînant et à la figure en deuil se tut en voyant

que la porte de l'appartement était ouverte, et que la plus insinuante

des trois douairières stationnait sur le palier pour être la première à

parler au confesseur. Quand l'ecclésiastique eut complaisamment essuyé

la triple bordée des discours mielleux et dévots des amies de la veuve,

il alla s'asseoir au chevet du lit de madame Crochard. La décence et une

certaine retenue forcèrent les trois dames et la vieille Françoise de

demeurer toutes quatre dans le salon à se faire des mines de douleur

qu'il n'appartenait qu'à ces faces ridées de jouer avec autant de

perfection.

--Ah! c'est-y malheureux! s'écria Françoise en poussant un soupir. Voilà

pourtant la quatrième maîtresse que j'aurai le chagrin d'enterrer. La

première m'a laissé cent francs de viager, la seconde cinquante écus, et

la troisième mille écus de comptant. Après trente ans de service, voilà

tout ce que je possède!

La servante usa de son droit d'aller et venir pour se rendre dans un

petit cabinet d'où elle pouvait entendre le prêtre.

--Je vois avec plaisir, disait Fontanon, que vous avez, ma fille, des

sentiments de piété; vous portez sur vous une sainte relique...

Madame Crochard fit un mouvement vague qui n'annonçait pas qu'elle eût

tout son bon sens, car elle montra la croix impériale de la

Légion-d'Honneur. L'ecclésiastique recula d'un pas en voyant la figure

de l'empereur; puis il se rapprocha bientôt de sa pénitente, qui

s'entretint avec lui d'un ton si bas que pendant quelque temps Françoise

n'entendit rien.

--Malédiction sur moi! s'écria tout à coup la vieille, ne m'abandonnez

pas. Comment, monsieur l'abbé, vous croyez que j'aurai à répondre de

l'âme de ma fille?

L'ecclésiastique parlait trop bas et la cloison était trop épaisse pour

que Françoise pût tout entendre.

--Hélas! s'écria la veuve en pleurant, le scélérat ne m'a rien laissé

dont je pusse disposer. En prenant ma pauvre Caroline, il m'a séparée

d'elle et ne m'a constitué que trois mille livres de rente dont le fonds

appartient à ma fille.

--Madame a une fille et n'a que du viager, cria Françoise en accourant

au salon.

Les trois vieilles se regardèrent avec un étonnement profond. Celle

d'entre elles dont le nez et le menton prêts à se joindre trahissaient

une sorte de supériorité d'hypocrisie et de finesse, cligna des yeux, et

dès que Françoise eut tourné le dos, elle fit à ses deux amies un signe

qui voulait dire:--Cette fille est une fine mouche, elle a déjà été

couchée sur trois testaments. Les trois vieilles femmes restèrent donc;

mais l'abbé reparut bientôt et quand il eut dit un mot, les sorcières

dégringolèrent de compagnie les escaliers après lui, laissant Françoise

seule avec sa maîtresse. Madame Crochard, dont les souffrances

redoublèrent cruellement, eut beau sonner en ce moment sa servante,

celle-ci se contentait de crier:--Eh! on y va! Tout à l'heure! Les

portes des armoires et des commodes allaient et venaient comme si

Françoise eût cherché quelque billet de loterie égaré. A l'instant où

cette crise atteignait à son dernier période, mademoiselle de

Bellefeuille arriva auprès du lit de sa mère pour lui prodiguer de

douces paroles.

--Oh! ma pauvre mère, combien je suis criminelle! Tu souffres, et je ne

le savais pas, mon coeur ne me le disait pas! Mais me voici...

--Caroline...

--Quoi?

--Elles m'ont amené un prêtre.

--Mais un médecin donc, reprit mademoiselle de Bellefeuille. Françoise,

un médecin! Comment ces dames n'ont-elles pas envoyé chercher le

docteur?

--Elles m'ont amené un prêtre, reprit la vieille en poussant un soupir.

--Comme elle souffre! et pas une potion calmante, rien sur sa table.

La mère fit un signe indistinct, mais que l'oeil pénétrant de Caroline

devina, car elle se tut pour la laisser parler.

--Elles m'ont amené un prêtre... soi-disant pour me confesser.--Prends

garde à toi, Caroline, lui cria péniblement la vieille comparse par un

dernier effort, le prêtre m'a arraché le nom de ton bienfaiteur.

--Et qui a pu te le dire, ma pauvre mère?

La vieille expira en essayant de prendre un air malicieux. Si

mademoiselle de Bellefeuille avait pu observer le visage de sa mère,

elle eût vu ce que personne ne verra, rire la Mort.

Pour comprendre l'intérêt que cache l'introduction de cette scène, il

faut en oublier un moment les personnages, pour se prêter au récit

d'événements antérieurs, mais dont le dernier se rattache à la mort de

madame Crochard. Ces deux parties formeront alors une même histoire qui,

par une loi particulière à la vie parisienne, avait produit deux actions

distinctes.

Vers la fin du mois de mars 1806, un jeune avocat, âgé d'environ

vingt-six ans, descendait vers trois heures du matin le grand escalier

de l'hôtel où demeurait l'Archi-Chancelier de l'Empire. Arrivé dans la

cour, en costume de bal, par une fine gelée, il ne put s'empêcher de

jeter une douloureuse exclamation où perçait néanmoins cette gaieté qui

abandonne rarement un Français, car il n'aperçut pas de fiacre à travers

les grilles de l'hôtel, et n'entendit dans le lointain aucun de ces

bruits produits par les sabots ou par la voix enrouée des cochers

parisiens. Quelques coups de pied frappés de temps en temps par les

chevaux du Grand-Juge que le jeune homme venait de laisser à la

bouillotte de Cambacérès retentissaient dans la cour de l'hôtel à peine

éclairée par les lanternes de la voiture. Tout à coup le jeune homme,

amicalement frappé sur l'épaule, se retourna, reconnut le Grand-Juge et

le salua. Au moment où le laquais dépliait le marche-pied du carrosse,

l'ancien législateur de la Convention devina l'embarras de l'avocat.

--La nuit tous les chats sont gris, lui dit-il gaiement. Le Grand-Juge

ne se compromettra pas en mettant un avocat dans son chemin! Surtout,

ajouta-t-il, si cet avocat est le neveu d'un ancien collègue, l'une des

lumières de ce grand Conseil-d'État qui a donné le Code Napoléon à la

France.

Le piéton monta dans la voiture sur un geste du chef suprême de la

justice impériale.

--Où demeurez-vous? demanda le ministre à l'avocat avant que la portière

ne fût refermée par le valet de pied qui attendait l'ordre.

--Quai des Augustins, monseigneur.

Les chevaux partirent, et le jeune homme se vit en tête-à-tête avec un

ministre auquel il avait tenté vainement d'adresser la parole avant et

après le somptueux dîner de Cambacérès, car le Grand-Juge l'avait

visiblement évité pendant toute la soirée.

--Eh! bien, monsieur _de_ Granville, vous êtes en assez beau chemin!

--Mais, tant que je serai à côté de Votre Excellence.....

--Je ne plaisante pas, dit le ministre. Votre stage est terminé depuis

deux ans, et vos défenses dans le procès Ximeuse et d'Hauteserre vous

ont placé bien haut.

--J'ai cru jusqu'aujourd'hui que mon dévouement à ces malheureux émigrés

me nuisait.

--Vous êtes bien jeune, dit le ministre d'un ton grave. Mais, reprit-il

après une pause, vous avez beaucoup plu ce soir à l'Archi-Chancelier.

Entrez dans la magistrature du parquet, nous manquons de sujets. Le

neveu d'un homme à qui Cambacérès et moi nous portons le plus vif

intérêt ne doit pas rester avocat faute de protection. Votre oncle nous

a aidés à traverser des temps bien orageux, et ces sortes de services ne

s'oublient pas.

Le ministre se tut pendant un moment.

--Avant peu, reprit-il, j'aurai trois places vacantes au tribunal de

première instance et à la cour impériale de Paris, venez alors me voir,

et choisissez celle qui vous conviendra. Jusque-là travaillez, mais ne

vous présentez point à mes audiences. D'abord, je suis accablé de

travail; puis vos concurrents devineraient vos intentions et pourraient

vous nuire auprès du patron. Cambacérès et moi en ne vous disant pas un

mot ce soir, nous vous avons garanti des dangers de la faveur.

Au moment où le ministre acheva ces derniers mots, la voiture s'arrêtait

sur le quai des Augustins, le jeune avocat remercia son généreux

protecteur avec une effusion de coeur assez vive des deux places qu'il

lui avait accordées, et se mit à frapper rudement à la porte, car la

bise sifflait avec rigueur sur ses mollets. Enfin un vieux portier tira

le cordon, et quand l'avocat passa devant la loge:--Monsieur Granville,

il y a une lettre pour vous, cria-t-il d'une voix enrouée.

Le jeune homme prit la lettre, et tâcha, malgré le froid, d'en lire

l'écriture à la lueur d'un pâle réverbère dont la mèche était sur le

point d'expirer.

--C'est de mon père! s'écria-t-il en prenant son bougeoir que le portier

finit par allumer. Et il monta rapidement dans son appartement pour y

lire la lettre suivante:

«Prends le courrier, et si tu peux arriver promptement ici, ta fortune

est faite. Mademoiselle Angélique Bontems a perdu sa soeur, la voilà

fille unique, et nous savons qu'elle ne te hait pas. Maintenant,

madame Bontems peut lui laisser à peu près quarante mille francs de

rentes, outre ce qu'elle lui donnera en dot. J'ai préparé les voies.

Nos amis s'étonneront de voir d'anciens nobles s'allier à la famille

Bontems. Le père Bontems a été un bonnet rouge foncé qui possédait

force biens nationaux achetés à vil prix. Mais d'abord il n'a eu que

des prés de moines qui ne reviendront jamais; puis, si tu as déjà

dérogé en te faisant avocat, je ne vois pas pourquoi nous reculerions

devant une autre concession aux idées actuelles. La petite aura trois

cent mille francs, je t'en donne cent, le bien de ta mère doit valoir

cinquante mille écus ou à peu près, je te vois donc en position, mon

cher fils, si tu veux te jeter dans la magistrature, de devenir

sénateur tout comme un autre. Mon beau-frère le Conseiller d'État ne

te donnera pas un coup de main pour cela, par exemple; mais, comme il

n'est pas marié, sa succession te reviendra un jour: si tu n'étais pas

sénateur de ton chef, tu aurais donc sa survivance. De là tu seras

juché assez haut pour voir venir les événements. Adieu, je t'embrasse.

«_F. comte de Granville._»

Le jeune de Granville se coucha donc en faisant mille projets plus beaux

les uns que les autres. Puissamment protégé par l'Archi-Chancelier, par

le Grand-Juge et par son oncle maternel, l'un des rédacteurs du Code, il

allait débuter dans un poste envié, devant la première Cour de l'Empire,

et se voyait membre de ce parquet où Napoléon choisissait les hauts

fonctionnaires de son Empire. Il se présentait de plus une fortune assez

brillante pour l'aider à soutenir son rang, auquel n'aurait pas suffi le

chétif revenu de cinq mille francs que lui donnait une terre recueillie

par lui dans la succession de sa mère.

Pour compléter ses rêves d'ambition par le bonheur, il évoqua la figure

naïve de mademoiselle Angélique Bontems, la compagne des jeux de son

enfance. Tant qu'il n'eut pas l'âge de raison, son père et sa mère ne

s'opposèrent point à son intimité avec la jolie fille de leur voisin de

campagne; mais quand, pendant les courtes apparitions que les vacances

lui laissaient faire à Bayeux, ses parents, entichés de noblesse,

s'aperçurent de son amitié pour la jeune fille, ils lui défendirent de

penser à elle. Depuis dix ans, Granville n'avait donc pu voir que par

moments celle qu'il nommait sa _petite femme_. Dans ces moments, dérobés

à l'active surveillance de leurs familles, à peine échangèrent-ils de

vagues paroles en passant l'un devant l'autre dans l'église ou dans la

rue. Leurs plus beaux jours furent ceux où, réunis par l'une de ces

fêtes champêtres nommées en Normandie des _assemblées_, ils

s'examinèrent furtivement et en perspective. Pendant ses dernières

vacances, Granville vit deux fois Angélique, et le regard baissé,

l'attitude triste de sa petite femme lui firent juger qu'elle était

courbée sous quelque despotisme inconnu.

Arrivé dès sept heures du matin au bureau des Messageries de la rue

Notre-Dame-des-Victoires, le jeune avocat trouva heureusement une place

dans la voiture qui partait à cette heure pour la ville de Caen.

L'avocat stagiaire ne revit pas sans une émotion profonde les clochers

de la cathédrale de Bayeux. Aucune espérance de sa vie n'ayant encore

été trompée, son coeur s'ouvrait aux beaux sentiments qui agitent de

jeunes âmes. Après le trop long banquet d'allégresse pour lequel il

était attendu par son père et par quelques amis, l'impatient jeune homme

fut conduit vers une certaine maison située rue Teinture, et bien connue

de lui. Le coeur lui battit avec force quand son père, que l'on

continuait d'appeler à Bayeux le comte de Granville, frappa rudement à

une porte cochère dont la peinture verte tombait par écailles. Il était

environ quatre heures du soir. Une jeune servante, coiffée d'un bonnet

de coton, salua les deux messieurs par une courte révérence, et répondit

que ces dames allaient bientôt revenir de vêpres.

Le comte et son fils entrèrent dans une salle basse servant de salon, et

semblable au parloir d'un couvent. Des lambris en noyer poli

assombrissaient cette pièce, autour de laquelle quelques chaises en

tapisserie et d'antiques fauteuils étaient symétriquement rangés. La

cheminée en pierre n'avait pour tout ornement qu'une glace verdâtre, de

chaque côté de laquelle sortaient les branches contournées de ces

anciens candélabres fabriqués à l'époque de la paix d'Utrecht. Sur la

boiserie en face de cette cheminée, le jeune Granville aperçut un énorme

crucifix d'ébène et d'ivoire entouré de buis bénit. Quoiqu'éclairée par

trois croisées qui tiraient leur jour d'un jardin de province dont les

carrés symétriques étaient dessinés par de longues raies de buis, la

pièce en recevait si peu de jour, qu'à peine voyait-on sur la muraille

parallèle à ces croisées trois tableaux d'église dus à quelque savant

pinceau, et achetés sans doute pendant la révolution par le vieux

Bontems, qui, en sa qualité de chef du district, n'oublia jamais ses

intérêts. Depuis le plancher, soigneusement ciré, jusqu'aux rideaux de

toile à carreaux verts, tout brillait d'une propreté monastique.

Involontairement le coeur du jeune homme se serra dans cette silencieuse

retraite où vivait Angélique. La continuelle habitation des brillants

salons de Paris et le tourbillon des fêtes avaient facilement effacé les

existences sombres et paisibles de la province dans le souvenir de

Granville, aussi le contraste fut-il pour lui si subit, qu'il éprouva

une sorte de frémissement intérieur. Sortir d'une assemblée chez

Cambacérès où la vie se montrait si ample, où les esprits avaient de

l'étendue, où la gloire impériale se reflétait vivement, et tomber tout

à coup dans un cercle d'idées mesquines, n'était-ce pas être transporté

de l'Italie au Groënland?

--Vivre ici, ce n'est pas vivre, se dit-il en examinant ce salon de

méthodiste.

Le vieux comte, qui s'aperçut de l'étonnement de son fils, alla le

prendre par la main, l'entraîna devant une croisée d'où venait encore un

peu de jour, et pendant que la servante allumait les vieilles bougies

des flambeaux, il essaya de dissiper les nuages que cet aspect amassait

sur son front.

--Écoute, mon enfant, lui dit-il, la veuve du père Bontems est

furieusement dévote. Quand le diable devint vieux... tu sais! Je vois

que l'air du bureau te fait faire la grimace. Eh bien, voici la vérité.

La vieille femme est assiégée par les prêtres, ils lui ont persuadé

qu'il était toujours temps de gagner le ciel, et pour être plus sûre

d'avoir saint Pierre et ses clefs, elle les achète. Elle va à la messe

tous les jours, entend tous les offices, communie tous les dimanches que

Dieu fait, et s'amuse à restaurer les chapelles. Elle a donné à la

cathédrale tant d'ornements, d'aubes, de chapes; elle a chamarré le dais

de tant de plumes, qu'à la procession de la dernière Fête-Dieu il y

avait une foule comme à une pendaison pour voir les prêtres

magnifiquement habillés et leurs ustensiles dorés à neuf. Aussi, cette

maison est-elle une vraie terre-sainte. C'est moi qui ai empêché la

vieille folle de donner ces trois tableaux à l'église, un Dominiquin, un

Corrége et un André del Sarto qui valent beaucoup d'argent.

--Mais Angélique, demanda vivement le jeune homme?

--Si tu ne l'épouses pas, Angélique est perdue, dit le comte. Nos bons

apôtres lui ont conseillé de vivre vierge et martyre. J'ai eu toutes les

peines du monde à réveiller son petit coeur en lui parlant de toi,

quand je l'ai vue fille unique; mais tu comprends aisément qu'une fois

mariée, tu l'emmèneras à Paris. Là, les fêtes, le mariage, la comédie et

l'entraînement de la vie parisienne lui feront facilement oublier les

confessionnaux, les jeûnes, les cilices et les messes dont se

nourrissent exclusivement ces créatures.

--Mais les cinquante mille livres de rentes provenues des biens

ecclésiastiques ne retourneront-elles pas...

--Nous y voilà, s'écria le comte d'un air fin. En considération du

mariage, car la vanité de madame Bontems n'a pas été peu chatouillée par

l'idée d'enter les Bontems sur l'arbre généalogique des Granville, la

susdite mère donne sa fortune en toute propriété à la petite, en ne s'en

réservant que l'usufruit. Aussi le sacerdoce s'oppose-t-il à ton

mariage; mais j'ai fait publier les bans, tout est prêt, et en huit

jours tu seras hors des griffes de la mère ou de ses abbés. Tu

posséderas la plus jolie fille de Bayeux, une petite commère qui ne te

donnera pas de chagrin, parce que ça aura des principes. Elle a été

mortifiée, comme ils disent dans leur jargon, par les jeûnes, par les

prières, et ajouta-t-il à voix basse, par sa mère.

Un coup frappé discrètement à la porte imposa silence au comte, qui crut

voir entrer les deux dames. Un petit domestique à l'air affairé se

montra; mais, intimidé par l'aspect des deux personnages, il fit un

signe à la bonne qui vint près de lui. Vêtu d'un gilet de drap bleu à

petites basques qui flottaient sur ses hanches, et d'un pantalon rayé

bleu et blanc, ce garçon avait les cheveux coupés en rond: sa figure

ressemblait à celle d'un enfant de choeur, tant elle peignait cette

componction forcée que contractent tous les habitants d'une maison

dévote.

--Mademoiselle Gatienne, savez-vous où sont les livres pour l'office de

la Vierge? Les dames de la congrégation du Sacré-Coeur font ce soir une

procession dans l'église.

Gatienne alla chercher les livres.

--Y en a-t-il encore pour long-temps, mon petit milicien, demanda le

comte.

--Oh! pour une demi-heure au plus.

--Allons voir ça, il y a de jolies femmes, dit le père à son fils.

D'ailleurs, une visite à la cathédrale ne peut pas nous nuire.

Le jeune avocat suivit son père d'un air irrésolu.

--Qu'as-tu donc? lui demanda le comte.

--J'ai, mon père, j'ai... que j'ai raison.

--Tu n'as encore rien dit.

--Oui, mais j'ai pensé que vous avez conservé dix mille livres de rente

de votre ancienne fortune, vous me les laisserez le plus tard possible,

je le désire; mais si vous me donnez cent mille francs pour faire un sot

mariage, vous me permettrez de ne vous en demander que cinquante mille

pour éviter un malheur et jouir, tout en restant garçon, d'une fortune

égale à celle que pourrait m'apporter votre demoiselle Bontems.

--Es-tu fou?

--Non, mon père. Voici le fait: le Grand-Juge m'a promis avant-hier une

place au parquet de Paris. Cinquante mille francs, joints à ce que je

possède et aux appointements de ma place, me feront un revenu de douze

mille francs. J'aurai, certes alors, des chances de fortune mille fois

préférables à celles d'une alliance aussi pauvre de bonheur qu'elle est

riche en biens.

--On voit bien, répondit le père en souriant, que tu n'as pas vécu dans

l'ancien régime. Est-ce que nous sommes jamais embarrassés d'une femme,

nous autres!...

--Mais, mon père, aujourd'hui le mariage est devenu...

--Ah çà! dit le comte en interrompant son fils, tout ce que mes vieux

camarades d'émigration me chantent est donc bien vrai? La révolution

nous a donc légué des moeurs sans gaieté, elle a donc empesté les jeunes

gens de principes équivoques? Tout comme mon beau-frère le jacobin, tu

vas me parler de nation, de morale publique, de désintéressement. O mon

Dieu! sans les soeurs de l'empereur, que deviendrions-nous?

La Comédie humaine - Volume 01 · 第 27 / 49 段