passé de mon âme sur mon visage, ou l'as-tu seulement devinée? et
pourquoi n'en serait-il pas ainsi? nous sommes si bien unis de coeur!
D'ailleurs, je ne sais pas mentir, et peut-être est-ce un malheur? Une
des conditions de la femme aimée est d'être toujours caressante et
gaie. Peut-être devrais-je te tromper; mais je ne le voudrais pas,
quand même il s'agirait d'augmenter ou de conserver le bonheur que tu
me donnes, que tu me prodigues, dont tu m'accables. Oh! cher, combien
de reconnaissance comporte mon amour! Aussi veux-je t'aimer toujours,
sans bornes. Oui, je veux toujours être fière de toi. Notre gloire, à
nous, est toute dans celui que nous aimons. Estime, considération,
honneur, tout n'est-il pas à celui qui a tout pris! Eh bien! mon ange
a failli. Oui, cher, ta dernière confidence a terni ma félicité
passée. Depuis ce moment, je me trouve humiliée en toi; en toi que je
regardais comme le plus pur des hommes, comme tu en es le plus aimant
et le plus tendre. Il faut avoir bien confiance en ton coeur, encore
enfant, pour te faire un aveu qui me coûte horriblement. Comment,
pauvre ange, ton père a dérobé sa fortune, tu le sais, et tu la
gardes! Et tu m'as conté ce haut fait de procureur dans une chambre
pleine de muets témoins de notre amour, et tu es gentilhomme, et tu te
crois noble, et tu me possèdes, et tu as vingt-deux ans! Combien de
monstruosités! Je t'ai cherché des excuses. J'ai attribué ton
insouciance à ta jeunesse étourdie. Je sais qu'il y a beaucoup de
l'enfant en toi. Peut-être n'as-tu pas encore pensé bien sérieusement
à ce qui est fortune et probité. Oh! combien ton rire m'a fait de mal!
Songe donc qu'il existe une famille ruinée, toujours en larmes, des
jeunes personnes qui peut-être te maudissent tous les jours, un
vieillard qui chaque soir se dit: Je ne serais pas sans pain si le
père de monsieur de Camps n'avait pas été un malhonnête homme!»
--Comment, s'écria monsieur de Bourbonne en interrompant, tu as eu la
niaiserie de raconter à cette femme l'affaire de ton père avec les
Bourgneuf?... Les femmes s'entendent bien plus à manger une fortune qu'à
la faire...
--Elles s'entendent en probité. Laissez-moi continuer, mon oncle.
«Octave, aucune puissance au monde n'a l'autorité de changer le
langage de l'honneur. Retire-toi dans ta conscience, et demande-lui
par quel mot nommer l'action à laquelle tu dois ton or.»
Et le neveu regarda l'oncle qui baissa la tête.
«Je ne te dirai pas toutes les pensées qui m'assiégent, elles peuvent
se réduire toutes à une seule, et la voici: je ne puis pas estimer un
homme qui se salit sciemment pour une somme d'argent quelle qu'elle
soit. Cent sous volés au jeu, ou six fois cent mille francs dus à une
tromperie légale, déshonorent également un homme. Je veux tout te
dire: je me regarde comme entachée par un amour qui naguère faisait
tout mon bonheur. Il s'élève au fond de mon âme une voix que ma
tendresse ne peut pas étouffer. Ah! j'ai pleuré d'avoir plus de
conscience que d'amour. Tu pourrais commettre un crime, je te
cacherais à la justice humaine dans mon sein, si je le pouvais; mais
mon dévouement n'irait que jusque-là. L'amour, mon ange, est, chez une
femme, la confiance la plus illimitée, unie à je ne sais quel besoin
de vénérer, d'adorer l'être auquel elle appartient. Je n'ai jamais
conçu l'amour que comme un feu auquel s'épuraient encore les plus
nobles sentiments, un feu qui les développait tous. Je n'ai plus
qu'une seule chose à te dire: viens à moi pauvre, mon amour redoublera
si cela se peut; sinon, renonce à moi. Si je ne te vois plus, je sais
ce qui me reste à faire. Maintenant, je ne veux pas, entends-moi bien,
que tu restitues parce que je te le conseille. Consulte bien ta
conscience. Il ne faut pas que cet acte de justice soit un sacrifice
fait à l'amour. Je suis ta femme, et non ta maîtresse; il s'agit moins
de me plaire que de m'inspirer pour toi la plus profonde estime. Si je
me trompe, si tu m'as mal expliqué l'action de ton père; enfin, pour
peu que tu croies ta fortune légitime (oh! je voudrais me persuader
que tu ne mérites aucun blâme!), décide en écoutant la voix de ta
conscience, agis bien par toi-même. Un homme qui aime sincèrement,
comme tu m'aimes, respecte trop tout ce que sa femme met en lui de
sainteté pour être improbe. Je me reproche maintenant tout ce que je
viens d'écrire. Un mot suffisait peut-être, et mon instinct de
prêcheuse m'a emportée. Aussi voudrais-je être grondée, pas trop fort,
mais un peu. Cher, entre nous deux, n'es-tu pas le pouvoir? tu dois
seul apercevoir tes fautes. Eh! bien, mon maître, diriez-vous que je
ne comprends rien aux discussions politiques?»
--Eh! bien, mon oncle, dit Octave dont les yeux étaient pleins de
larmes.
--Mais je vois encore de l'écriture, achève donc.
--Oh! maintenant, il n'y a plus que de ces choses qui ne doivent être
lues que par un amant.
--Bien, dit le vieillard, bien, mon enfant. J'ai eu beaucoup de bonnes
fortunes; mais je te prie de croire que j'ai aussi aimé, _et ego in
Arcadiâ_. Seulement, je ne conçois pas pourquoi tu donnes des leçons de
mathématiques.
--Mon cher oncle, je suis votre neveu; n'est-ce pas vous dire, en deux
mots, que j'avais bien un peu entamé le capital laissé par mon père?
Après avoir lu cette lettre, il s'est fait en moi toute une révolution,
et j'ai payé en un moment l'arriéré de mes remords. Je ne pourrai jamais
vous peindre l'état dans lequel j'étais. En conduisant mon cabriolet au
bois, une voix me criait: «Ce cheval est-il à toi?» En mangeant, je me
disais: «N'est-ce pas un dîner volé?» J'avais honte de moi-même. Plus
jeune était ma probité, plus elle était ardente. D'abord j'ai couru chez
madame Firmiani. O Dieu! mon oncle, ce jour-là j'ai eu des plaisirs de
coeur, des voluptés d'âme qui valaient des millions. J'ai fait avec elle
le compte de ce que je devais à la famille Bourgneuf, et je me suis
condamné moi-même à lui payer trois pour cent d'intérêt contre l'avis de
madame Firmiani; mais toute ma fortune ne pouvait suffire à solder la
somme. Nous étions alors l'un et l'autre assez amants, assez époux, elle
pour offrir, moi pour accepter ses économies...
--Comment, outre ses vertus, cette femme adorable fait des économies?
s'écria l'oncle.
--Ne vous moquez pas d'elle, mon oncle. Sa position l'oblige à bien des
ménagements. Son mari partit en 1820 pour la Grèce, où il est mort
depuis trois ans; jusqu'à ce jour, il a été impossible d'avoir la preuve
légale de sa mort, et de se procurer le testament qu'il a dû faire en
faveur de sa femme, pièce importante qui a été prise, perdue ou égarée
dans un pays où les actes de l'état civil ne sont pas tenus comme en
France, et où il n'y a pas de consul. Ignorant si un jour elle ne sera
pas forcée de compter avec des héritiers malveillants, elle est obligée
d'avoir un ordre extrême, car elle veut pouvoir laisser son opulence
comme Châteaubriand vient de quitter le ministère. Or, je veux acquérir
une fortune qui soit _mienne_, afin de rendre son opulence à ma femme,
si elle était ruinée.
--Et tu ne m'as pas dit cela, et n'es pas venu à moi?... Oh! mon neveu,
songe donc que je t'aime assez pour te payer de bonnes dettes, des
dettes de gentilhomme. Je suis un oncle à dénoûment, je me vengerai.
--Mon oncle, je connais vos vengeances, mais laissez-moi m'enrichir par
ma propre industrie. Si vous voulez m'obliger, faites-moi seulement
mille écus de pension jusqu'à ce que j'aie besoin de capitaux pour
quelque entreprise. Tenez, en ce moment je suis tellement heureux, que
ma seule affaire est de vivre. Je donne des leçons pour n'être à la
charge de personne. Ah! si vous saviez avec quel plaisir j'ai fait ma
restitution! Après quelques démarches, j'ai fini par trouver les
Bourgneuf malheureux et privés de tout. Cette famille était à
Saint-Germain dans une misérable maison. Le vieux père gérait un bureau
de loterie, ses deux filles faisaient le ménage et tenaient les
écritures. La mère était presque toujours malade. Les deux filles sont
ravissantes, mais elles ont durement appris le peu de valeur que le
monde accorde à la beauté sans fortune. Quel tableau ai-je été chercher
là! Si je suis entré le complice d'un crime, je suis sorti honnête
homme, et j'ai lavé la mémoire de mon père. Oh! mon oncle, je ne le juge
point, il y a dans les procès un entraînement, une passion qui peuvent
parfois abuser le plus honnête homme du monde. Les avocats savent
légitimer les prétentions les plus absurdes, et les lois ont des
syllogismes complaisants aux erreurs de la conscience. Mon aventure fut
un vrai drame. Avoir été la Providence, avoir réalisé un de ces souhaits
inutiles: «S'il nous tombait du ciel vingt mille livres de rente!» ce
voeu que nous formons tous en riant; faire succéder à un regard plein
d'imprécations un regard sublime de reconnaissance, d'étonnement,
d'admiration; jeter l'opulence au milieu d'une famille réunie le soir à
la lueur d'une mauvaise lampe, devant un feu de tourbe... Non, la parole
est au-dessous d'une telle scène. Mon extrême justice leur semblait
injuste. Enfin, s'il y a un paradis, mon père doit y être heureux
maintenant. Quant à moi, je suis aimé comme aucun homme ne l'a été.
Madame Firmiani m'a donné plus que le bonheur, elle m'a doué d'une
délicatesse qui me manquait peut-être. Aussi, la nommé-je _ma chère
conscience_, un de ces mots d'amour qui répondent à certaines harmonies
secrètes du coeur. La probité porte profit, j'ai l'espoir d'être bientôt
riche par moi-même, je cherche en ce moment à résoudre un problème
d'industrie, et si je réussis, je gagnerai des millions.
--O mon enfant, tu as l'âme de ta mère, dit le vieillard en retenant à
peine les larmes qui humectaient ses yeux en pensant à sa soeur.
En ce moment, malgré la distance qu'il y avait entre le sol et
l'appartement d'Octave de Camps, le jeune homme et son oncle entendirent
le bruit fait par l'arrivée d'une voiture.
--C'est elle, dit-il, je reconnais ses chevaux à la manière dont ils
arrêtent.
En effet, madame de Firmiani ne tarda pas à se montrer.
--Ah! dit-elle en faisant un mouvement de dépit à l'aspect de monsieur
de Bourbonne.--Mais notre oncle n'est pas de trop, reprit-elle en
laissant échapper un sourire. Je voulais m'agenouiller humblement devant
mon époux en le suppliant d'accepter ma fortune. L'ambassade d'Autriche
vient de m'envoyer un acte qui constate le décès de Firmiani. La pièce,
dressée par les soins de l'internonce d'Autriche à Constantinople, est
bien en règle, et le testament que gardait le valet de chambre pour me
le rendre y est joint. Octave, vous pouvez tout accepter.--Va, tu es
plus riche que moi, tu as là des trésors auxquels Dieu seul saurait
ajouter, reprit-elle en frappant sur le coeur de son mari. Puis, ne
pouvant soutenir son bonheur, elle se cacha la tête dans le sein
d'Octave.
--Ma nièce, autrefois nous faisions l'amour, aujourd'hui vous aimez, dit
l'oncle. Vous êtes tout ce qu'il y a de bon et de beau dans l'humanité;
car vous n'êtes jamais coupables de vos fautes, elles viennent toujours
de nous.
Paris, février 1831.
[Illustration: IMP. E. MARTINET.
A toute heure du jour les passants apercevaient cette jeune
ouvrière.....
Sa mère, madame CROCHARD.....
(UNE DOUBLE FAMILLE.)]
UNE DOUBLE FAMILLE.
A MADAME LA COMTESSE LOUISE DE TÜRHEIM,
_Comme une marque du souvenir et de l'affectueux respect de son
humble serviteur_,
DE BALZAC.
La rue du Tourniquet-Saint-Jean, naguère une des rues les plus
tortueuses et les plus obscures du vieux quartier qui entoure
l'Hôtel-de-Ville, serpentait le long des petits jardins de la Préfecture
de Paris et venait aboutir dans la rue du Martroi, précisément à l'angle
d'un vieux mur maintenant abattu. En cet endroit se voyait le tourniquet
auquel cette rue a dû son nom, et qui ne fut détruit qu'en 1823, lorsque
la ville de Paris fit construire, sur l'emplacement d'un jardinet
dépendant de l'Hôtel-de-Ville, une salle de bal pour la fête donnée au
duc d'Angoulême à son retour d'Espagne. La partie la plus large de la
rue du Tourniquet était à son débouché dans la rue de la Tixeranderie,
où elle n'avait que cinq pieds de largeur. Aussi, par les temps
pluvieux, des eaux noirâtres baignaient-elles promptement le pied des
vieilles maisons qui bordaient cette rue, en entraînant les ordures
déposées par chaque ménage au coin des bornes. Les tombereaux ne pouvant
point passer par là, les habitants comptaient sur les orages pour
nettoyer leur rue toujours boueuse; et comment aurait-elle été propre?
lorsqu'en été le soleil dardait en aplomb ses rayons sur Paris, une
nappe d'or, aussi tranchante que la lame d'un sabre, illuminait
momentanément les ténèbres de cette rue sans pouvoir sécher l'humidité
permanente qui régnait depuis le rez-de-chaussée jusqu'au premier étage
de ces maisons noires et silencieuses. Les habitants, qui au mois de
juin allumaient leurs lampes à cinq heures du soir, ne les éteignaient
jamais en hiver. Encore aujourd'hui, si quelque courageux piéton veut
aller du Marais sur les quais, en prenant, au bout de la rue du Chaume,
les rues de l'Homme-Armé, des Billettes et des Deux-Portes qui mènent à
celle du Tourniquet-Saint-Jean, il croira n'avoir marché que sous des
caves. Presque toutes les rues de l'ancien Paris, dont les chroniques
ont tant vanté la splendeur, ressemblaient à ce dédale humide et sombre
où les antiquaires peuvent encore admirer quelques singularités
historiques. Ainsi, quand la maison qui occupait le coin formé par les
rues du Tourniquet et de la Tixeranderie subsistait, les observateurs y
remarquaient les vestiges de deux gros anneaux de fer scellés dans le
mur, un reste de ces chaînes que le quartenier faisait jadis tendre tous
les soirs pour la sûreté publique. Cette maison, remarquable par son
antiquité, avait été bâtie avec des précautions qui attestaient
l'insalubrité de ces anciens logis, car pour assainir le
rez-de-chaussée, on avait élevé les berceaux de la cave à deux pieds
environ au-dessus du sol, ce qui obligeait à monter trois marches pour
entrer dans la maison. Le chambranle de la porte bâtarde décrivait un
cintre plein, dont la clef était ornée d'une tête de femme et
d'arabesques rongées par le temps. Trois fenêtres, dont les appuis se
trouvaient à hauteur d'homme, appartenaient à un petit appartement situé
dans la partie de ce rez-de-chaussée qui donnait sur la rue du
Tourniquet d'où il tirait son jour. Ces croisées dégradées étaient
défendues par de gros barreaux en fer très-espacés et finissant par une
saillie ronde semblable à celle qui termine les grilles des boulangers.
Si pendant la journée quelque passant curieux jetait les yeux sur les
deux chambres dont se composait cet appartement, il lui était impossible
d'y rien voir, car pour découvrir dans la seconde chambre deux lits en
serge verte réunis sous la boiserie d'une vieille alcôve, il fallait le
soleil du mois de juillet; mais le soir, vers les trois heures, une fois
la chandelle allumée, on pouvait apercevoir, à travers la fenêtre de la
première pièce, une vieille femme assise sur une escabelle au coin d'une
cheminée où elle attisait un réchaud sur lequel mijotait un de ces
ragoûts semblables à ceux que savent faire les portières. Quelques rares
ustensiles de cuisine ou de ménage accrochés au fond de cette salle se
dessinaient dans le clair-obscur. A cette heure, une vieille table,
posée sur une X, mais dénuée de linge, était garnie de quelques couverts
d'étain et du plat cuisiné par la vieille. Trois méchantes chaises
meublaient cette pièce, qui servait à la fois de cuisine et de salle à
manger. Au-dessus de la cheminée s'élevaient un fragment de miroir, un
briquet, trois verres, des allumettes et un grand pot blanc tout
ébréché. Le carreau de la chambre, les ustensiles, la cheminée, tout
plaisait néanmoins par l'esprit d'ordre et d'économie que respirait cet
asile sombre et froid. Le visage pâle et ridé de la vieille femme était
en harmonie avec l'obscurité de la rue et la rouille de la maison. A la
voir au repos, sur sa chaise, on eût dit qu'elle tenait à cette maison
comme un colimaçon tient à sa coquille brune; sa figure, où je ne sais
quelle vague expression de malice perçait à travers une bonhomie
affectée, était couronnée par un bonnet de tulle rond et plat qui
cachait assez mal des cheveux blancs; ses grands yeux gris étaient aussi
calmes que la rue, et les rides nombreuses de son visage pouvaient se
comparer aux crevasses des murs. Soit qu'elle fût née dans la misère,
soit qu'elle fût déchue d'une splendeur passée, elle paraissait résignée
depuis longtemps à sa triste existence. Depuis le lever du soleil
jusqu'au soir, excepté les moments où elle préparait les repas et ceux
où chargée d'un panier elle s'absentait pour aller chercher les
provisions, cette vieille femme demeurait dans l'autre chambre devant la
dernière croisée, en face d'une jeune fille. A toute heure du jour les
passants apercevaient cette jeune ouvrière, assise dans un vieux
fauteuil de velours rouge, le cou penché sur un métier à broder,
travaillant avec ardeur. Sa mère avait un tambour vert sur les genoux et
s'occupait à faire du tulle; mais ses doigts remuaient péniblement les
bobines; sa vue était affaiblie, car son nez sexagénaire portait une
paire de ces antiques lunettes qui tiennent sur le bout des narines par
la force avec laquelle elles les compriment. Quand venait le soir, ces
deux laborieuses créatures plaçaient entre elles une lampe dont la
lumière, passant à travers deux globes de verre remplis d'eau, jetait
sur leur ouvrage une forte lueur qui permettait à l'une de voir les fils
les plus déliés fournis par les bobines de son tambour, et à l'autre les
dessins les plus délicats tracés sur l'étoffe qu'elle brodait. La
courbure des barreaux avait permis à la jeune fille de mettre sur
l'appui de la fenêtre une longue caisse en bois pleine de terre où
végétaient des pois de senteur, des capucines, un petit chèvrefeuille
malingre et des volubilis dont les tiges débiles grimpaient autour des
barreaux. Ces plantes presque étiolées produisaient de pâles fleurs,
harmonie de plus qui mêlait je ne sais quoi de triste et de doux dans le
tableau présenté par cette croisée, dont la baie encadrait bien ces deux
figures. A l'aspect fortuit de cet intérieur, le passant le plus égoïste
emportait une image complète de la vie que mène à Paris la classe
ouvrière, car la brodeuse ne paraissait vivre que de son aiguille. Bien
des gens n'atteignaient pas le tourniquet sans s'être demandé comment
une jeune fille pouvait conserver des couleurs en vivant dans cette
cave. Un étudiant passait-il par là pour gagner le pays latin, sa vive
imagination lui faisait déplorer cette vie obscure et végétative,
semblable à celle du lierre qui tapisse de froides murailles, ou à celle
de ces paysans voués au travail, et qui naissent, labourent, meurent
ignorés du monde qu'ils ont nourri. Un rentier se disait après avoir
examiné la maison avec l'oeil d'un propriétaire:--Que deviendront ces
deux femmes si la broderie vient à n'être plus de mode? Parmi les gens
qu'une place à l'Hôtel-de-Ville ou au Palais forçait à passer par cette
rue à des heures fixes, soit pour se rendre à leurs affaires, soit pour
retourner dans leurs quartiers respectifs, peut-être se trouvait-il
quelque coeur charitable. Peut-être un homme veuf ou un Adonis de
quarante ans, à force de sonder les replis de cette vie malheureuse,
comptait-il sur la détresse de la mère et de la fille pour posséder à
bon marché l'innocente ouvrière dont les mains agiles et potelées, le
cou frais et la peau blanche, attrait dû sans doute à l'habitation de
cette rue sans soleil, excitaient son admiration. Peut-être aussi
quelque honnête employé à douze cents francs d'appointements, témoin
journalier de l'ardeur que cette jeune fille portait au travail,
estimateur de ses moeurs pures, attendait-il de l'avancement pour unir
une vie obscure à une vie obscure, un labeur obstiné à un autre,
apportant au moins et un bras d'homme pour soutenir cette existence, et
un paisible amour, décoloré comme les fleurs de sa croisée. De vagues
espérances animaient les yeux ternes et gris de la vieille mère. Le
matin, après le plus modeste de tous les déjeuners, elle revenait
prendre son tambour plutôt par maintien que par obligation, car elle
posait ses lunettes sur une petite travailleuse de bois rougi, aussi
vieille qu'elle, et passait en revue, de huit heures et demie à dix
heures environ, les gens habitués à traverser la rue; elle recueillait
leurs regards, faisait des observations sur leurs démarches, sur leurs
toilettes, sur leurs physionomies, et semblait leur marchander sa fille,
tant ses yeux babillards essayaient d'établir entre eux de sympathiques
affections, par un manége digne des coulisses. On devinait facilement
que cette revue était pour elle un spectacle, et peut-être son seul
plaisir. La fille levait rarement la tête, la pudeur, ou peut-être le
sentiment pénible de sa détresse, semblait retenir sa figure attachée
sur le métier; aussi, pour qu'elle montrât aux passants sa mine
chiffonnée, sa mère devait-elle avoir poussé quelque exclamation de
surprise. L'employé vêtu d'une redingote neuve, ou l'habitué qui se
produisait avec une femme à son bras, pouvaient alors voir le nez
légèrement retroussé de l'ouvrière, sa petite bouche rose, et ses yeux
gris toujours pétillants de vie, malgré ses accablantes fatigues; ses
laborieuses insomnies ne se trahissaient guère que par un cercle plus ou
moins blanc dessiné sous chacun de ses yeux, sur la peau fraîche de ses
pommettes. La pauvre enfant semblait être née pour l'amour et la gaieté,
pour l'amour qui avait peint au-dessus de ses paupières bridées deux
arcs parfaits, et qui lui avait donné une si ample forêt de cheveux
châtains qu'elle aurait pu se trouver sous sa chevelure comme sous un
pavillon impénétrable à l'oeil d'un amant; pour la gaieté qui agitait
ses deux narines mobiles, qui formait deux fossettes dans ses joues
fraîches et lui faisait si vite oublier ses peines; pour la gaieté,
cette fleur de l'espérance, qui lui prêtait la force d'apercevoir sans
frémir l'aride chemin de sa vie. La tête de la jeune fille était
toujours soigneusement peignée. Suivant l'habitude des ouvrières de
Paris, sa toilette lui semblait finie quand elle avait lissé ses cheveux
et retroussé en deux arcs le petit bouquet qui se jouait de chaque côté
des tempes et tranchait sur la blancheur de sa peau. La naissance de sa
chevelure avait tant de grâce, la ligne de bistre nettement dessinée sur
son cou donnait une si charmante idée de sa jeunesse et de ses attraits,
que l'observateur, en la voyant penchée sur son ouvrage, sans que le
bruit lui fît relever la tête, devait l'accuser de coquetterie. De si
séduisantes promesses excitaient la curiosité de plus d'un jeune homme
qui se retournait en vain dans l'espérance de voir ce modeste visage.
--Caroline, nous avons un habitué de plus, et aucun de nos anciens ne le
vaut.
Ces paroles, prononcées à voix basse par la mère, dans une matinée du
mois d'août 1815, avaient vaincu l'indifférence de la jeune ouvrière,
qui regarda vainement dans la rue: l'inconnu était déjà loin.
--Par où s'est-il envolé? demanda-t-elle.
--Il reviendra sans doute à quatre heures, je le verrai venir, et
t'avertirai en te poussant le pied. Je suis sûre qu'il repassera, voici
trois jours qu'il prend par notre rue; mais il est inexact dans ses
heures: le premier jour il est arrivé à six heures, avant-hier à quatre,
et hier à trois. Je me souviens de l'avoir vu autrefois de temps à
autre. C'est quelque employé de la Préfecture qui aura changé
d'appartement dans le Marais.--Tiens, ajouta-t-elle, après avoir jeté un
coup d'oeil dans la rue, notre monsieur à l'habit marron a pris
perruque; comme cela le change!