«Mon époux aimé, tu m'as demandé raison de ma tristesse; a-t-elle donc

passé de mon âme sur mon visage, ou l'as-tu seulement devinée? et

pourquoi n'en serait-il pas ainsi? nous sommes si bien unis de coeur!

D'ailleurs, je ne sais pas mentir, et peut-être est-ce un malheur? Une

des conditions de la femme aimée est d'être toujours caressante et

gaie. Peut-être devrais-je te tromper; mais je ne le voudrais pas,

quand même il s'agirait d'augmenter ou de conserver le bonheur que tu

me donnes, que tu me prodigues, dont tu m'accables. Oh! cher, combien

de reconnaissance comporte mon amour! Aussi veux-je t'aimer toujours,

sans bornes. Oui, je veux toujours être fière de toi. Notre gloire, à

nous, est toute dans celui que nous aimons. Estime, considération,

honneur, tout n'est-il pas à celui qui a tout pris! Eh bien! mon ange

a failli. Oui, cher, ta dernière confidence a terni ma félicité

passée. Depuis ce moment, je me trouve humiliée en toi; en toi que je

regardais comme le plus pur des hommes, comme tu en es le plus aimant

et le plus tendre. Il faut avoir bien confiance en ton coeur, encore

enfant, pour te faire un aveu qui me coûte horriblement. Comment,

pauvre ange, ton père a dérobé sa fortune, tu le sais, et tu la

gardes! Et tu m'as conté ce haut fait de procureur dans une chambre

pleine de muets témoins de notre amour, et tu es gentilhomme, et tu te

crois noble, et tu me possèdes, et tu as vingt-deux ans! Combien de

monstruosités! Je t'ai cherché des excuses. J'ai attribué ton

insouciance à ta jeunesse étourdie. Je sais qu'il y a beaucoup de

l'enfant en toi. Peut-être n'as-tu pas encore pensé bien sérieusement

à ce qui est fortune et probité. Oh! combien ton rire m'a fait de mal!

Songe donc qu'il existe une famille ruinée, toujours en larmes, des

jeunes personnes qui peut-être te maudissent tous les jours, un

vieillard qui chaque soir se dit: Je ne serais pas sans pain si le

père de monsieur de Camps n'avait pas été un malhonnête homme!»

--Comment, s'écria monsieur de Bourbonne en interrompant, tu as eu la

niaiserie de raconter à cette femme l'affaire de ton père avec les

Bourgneuf?... Les femmes s'entendent bien plus à manger une fortune qu'à

la faire...

--Elles s'entendent en probité. Laissez-moi continuer, mon oncle.

«Octave, aucune puissance au monde n'a l'autorité de changer le

langage de l'honneur. Retire-toi dans ta conscience, et demande-lui

par quel mot nommer l'action à laquelle tu dois ton or.»

Et le neveu regarda l'oncle qui baissa la tête.

«Je ne te dirai pas toutes les pensées qui m'assiégent, elles peuvent

se réduire toutes à une seule, et la voici: je ne puis pas estimer un

homme qui se salit sciemment pour une somme d'argent quelle qu'elle

soit. Cent sous volés au jeu, ou six fois cent mille francs dus à une

tromperie légale, déshonorent également un homme. Je veux tout te

dire: je me regarde comme entachée par un amour qui naguère faisait

tout mon bonheur. Il s'élève au fond de mon âme une voix que ma

tendresse ne peut pas étouffer. Ah! j'ai pleuré d'avoir plus de

conscience que d'amour. Tu pourrais commettre un crime, je te

cacherais à la justice humaine dans mon sein, si je le pouvais; mais

mon dévouement n'irait que jusque-là. L'amour, mon ange, est, chez une

femme, la confiance la plus illimitée, unie à je ne sais quel besoin

de vénérer, d'adorer l'être auquel elle appartient. Je n'ai jamais

conçu l'amour que comme un feu auquel s'épuraient encore les plus

nobles sentiments, un feu qui les développait tous. Je n'ai plus

qu'une seule chose à te dire: viens à moi pauvre, mon amour redoublera

si cela se peut; sinon, renonce à moi. Si je ne te vois plus, je sais

ce qui me reste à faire. Maintenant, je ne veux pas, entends-moi bien,

que tu restitues parce que je te le conseille. Consulte bien ta

conscience. Il ne faut pas que cet acte de justice soit un sacrifice

fait à l'amour. Je suis ta femme, et non ta maîtresse; il s'agit moins

de me plaire que de m'inspirer pour toi la plus profonde estime. Si je

me trompe, si tu m'as mal expliqué l'action de ton père; enfin, pour

peu que tu croies ta fortune légitime (oh! je voudrais me persuader

que tu ne mérites aucun blâme!), décide en écoutant la voix de ta

conscience, agis bien par toi-même. Un homme qui aime sincèrement,

comme tu m'aimes, respecte trop tout ce que sa femme met en lui de

sainteté pour être improbe. Je me reproche maintenant tout ce que je

viens d'écrire. Un mot suffisait peut-être, et mon instinct de

prêcheuse m'a emportée. Aussi voudrais-je être grondée, pas trop fort,

mais un peu. Cher, entre nous deux, n'es-tu pas le pouvoir? tu dois

seul apercevoir tes fautes. Eh! bien, mon maître, diriez-vous que je

ne comprends rien aux discussions politiques?»

--Eh! bien, mon oncle, dit Octave dont les yeux étaient pleins de

larmes.

--Mais je vois encore de l'écriture, achève donc.

--Oh! maintenant, il n'y a plus que de ces choses qui ne doivent être

lues que par un amant.

--Bien, dit le vieillard, bien, mon enfant. J'ai eu beaucoup de bonnes

fortunes; mais je te prie de croire que j'ai aussi aimé, _et ego in

Arcadiâ_. Seulement, je ne conçois pas pourquoi tu donnes des leçons de

mathématiques.

--Mon cher oncle, je suis votre neveu; n'est-ce pas vous dire, en deux

mots, que j'avais bien un peu entamé le capital laissé par mon père?

Après avoir lu cette lettre, il s'est fait en moi toute une révolution,

et j'ai payé en un moment l'arriéré de mes remords. Je ne pourrai jamais

vous peindre l'état dans lequel j'étais. En conduisant mon cabriolet au

bois, une voix me criait: «Ce cheval est-il à toi?» En mangeant, je me

disais: «N'est-ce pas un dîner volé?» J'avais honte de moi-même. Plus

jeune était ma probité, plus elle était ardente. D'abord j'ai couru chez

madame Firmiani. O Dieu! mon oncle, ce jour-là j'ai eu des plaisirs de

coeur, des voluptés d'âme qui valaient des millions. J'ai fait avec elle

le compte de ce que je devais à la famille Bourgneuf, et je me suis

condamné moi-même à lui payer trois pour cent d'intérêt contre l'avis de

madame Firmiani; mais toute ma fortune ne pouvait suffire à solder la

somme. Nous étions alors l'un et l'autre assez amants, assez époux, elle

pour offrir, moi pour accepter ses économies...

--Comment, outre ses vertus, cette femme adorable fait des économies?

s'écria l'oncle.

--Ne vous moquez pas d'elle, mon oncle. Sa position l'oblige à bien des

ménagements. Son mari partit en 1820 pour la Grèce, où il est mort

depuis trois ans; jusqu'à ce jour, il a été impossible d'avoir la preuve

légale de sa mort, et de se procurer le testament qu'il a dû faire en

faveur de sa femme, pièce importante qui a été prise, perdue ou égarée

dans un pays où les actes de l'état civil ne sont pas tenus comme en

France, et où il n'y a pas de consul. Ignorant si un jour elle ne sera

pas forcée de compter avec des héritiers malveillants, elle est obligée

d'avoir un ordre extrême, car elle veut pouvoir laisser son opulence

comme Châteaubriand vient de quitter le ministère. Or, je veux acquérir

une fortune qui soit _mienne_, afin de rendre son opulence à ma femme,

si elle était ruinée.

--Et tu ne m'as pas dit cela, et n'es pas venu à moi?... Oh! mon neveu,

songe donc que je t'aime assez pour te payer de bonnes dettes, des

dettes de gentilhomme. Je suis un oncle à dénoûment, je me vengerai.

--Mon oncle, je connais vos vengeances, mais laissez-moi m'enrichir par

ma propre industrie. Si vous voulez m'obliger, faites-moi seulement

mille écus de pension jusqu'à ce que j'aie besoin de capitaux pour

quelque entreprise. Tenez, en ce moment je suis tellement heureux, que

ma seule affaire est de vivre. Je donne des leçons pour n'être à la

charge de personne. Ah! si vous saviez avec quel plaisir j'ai fait ma

restitution! Après quelques démarches, j'ai fini par trouver les

Bourgneuf malheureux et privés de tout. Cette famille était à

Saint-Germain dans une misérable maison. Le vieux père gérait un bureau

de loterie, ses deux filles faisaient le ménage et tenaient les

écritures. La mère était presque toujours malade. Les deux filles sont

ravissantes, mais elles ont durement appris le peu de valeur que le

monde accorde à la beauté sans fortune. Quel tableau ai-je été chercher

là! Si je suis entré le complice d'un crime, je suis sorti honnête

homme, et j'ai lavé la mémoire de mon père. Oh! mon oncle, je ne le juge

point, il y a dans les procès un entraînement, une passion qui peuvent

parfois abuser le plus honnête homme du monde. Les avocats savent

légitimer les prétentions les plus absurdes, et les lois ont des

syllogismes complaisants aux erreurs de la conscience. Mon aventure fut

un vrai drame. Avoir été la Providence, avoir réalisé un de ces souhaits

inutiles: «S'il nous tombait du ciel vingt mille livres de rente!» ce

voeu que nous formons tous en riant; faire succéder à un regard plein

d'imprécations un regard sublime de reconnaissance, d'étonnement,

d'admiration; jeter l'opulence au milieu d'une famille réunie le soir à

la lueur d'une mauvaise lampe, devant un feu de tourbe... Non, la parole

est au-dessous d'une telle scène. Mon extrême justice leur semblait

injuste. Enfin, s'il y a un paradis, mon père doit y être heureux

maintenant. Quant à moi, je suis aimé comme aucun homme ne l'a été.

Madame Firmiani m'a donné plus que le bonheur, elle m'a doué d'une

délicatesse qui me manquait peut-être. Aussi, la nommé-je _ma chère

conscience_, un de ces mots d'amour qui répondent à certaines harmonies

secrètes du coeur. La probité porte profit, j'ai l'espoir d'être bientôt

riche par moi-même, je cherche en ce moment à résoudre un problème

d'industrie, et si je réussis, je gagnerai des millions.

--O mon enfant, tu as l'âme de ta mère, dit le vieillard en retenant à

peine les larmes qui humectaient ses yeux en pensant à sa soeur.

En ce moment, malgré la distance qu'il y avait entre le sol et

l'appartement d'Octave de Camps, le jeune homme et son oncle entendirent

le bruit fait par l'arrivée d'une voiture.

--C'est elle, dit-il, je reconnais ses chevaux à la manière dont ils

arrêtent.

En effet, madame de Firmiani ne tarda pas à se montrer.

--Ah! dit-elle en faisant un mouvement de dépit à l'aspect de monsieur

de Bourbonne.--Mais notre oncle n'est pas de trop, reprit-elle en

laissant échapper un sourire. Je voulais m'agenouiller humblement devant

mon époux en le suppliant d'accepter ma fortune. L'ambassade d'Autriche

vient de m'envoyer un acte qui constate le décès de Firmiani. La pièce,

dressée par les soins de l'internonce d'Autriche à Constantinople, est

bien en règle, et le testament que gardait le valet de chambre pour me

le rendre y est joint. Octave, vous pouvez tout accepter.--Va, tu es

plus riche que moi, tu as là des trésors auxquels Dieu seul saurait

ajouter, reprit-elle en frappant sur le coeur de son mari. Puis, ne

pouvant soutenir son bonheur, elle se cacha la tête dans le sein

d'Octave.

--Ma nièce, autrefois nous faisions l'amour, aujourd'hui vous aimez, dit

l'oncle. Vous êtes tout ce qu'il y a de bon et de beau dans l'humanité;

car vous n'êtes jamais coupables de vos fautes, elles viennent toujours

de nous.

Paris, février 1831.

[Illustration: IMP. E. MARTINET.

A toute heure du jour les passants apercevaient cette jeune

ouvrière.....

Sa mère, madame CROCHARD.....

(UNE DOUBLE FAMILLE.)]

UNE DOUBLE FAMILLE.

A MADAME LA COMTESSE LOUISE DE TÜRHEIM,

_Comme une marque du souvenir et de l'affectueux respect de son

humble serviteur_,

DE BALZAC.

La rue du Tourniquet-Saint-Jean, naguère une des rues les plus

tortueuses et les plus obscures du vieux quartier qui entoure

l'Hôtel-de-Ville, serpentait le long des petits jardins de la Préfecture

de Paris et venait aboutir dans la rue du Martroi, précisément à l'angle

d'un vieux mur maintenant abattu. En cet endroit se voyait le tourniquet

auquel cette rue a dû son nom, et qui ne fut détruit qu'en 1823, lorsque

la ville de Paris fit construire, sur l'emplacement d'un jardinet

dépendant de l'Hôtel-de-Ville, une salle de bal pour la fête donnée au

duc d'Angoulême à son retour d'Espagne. La partie la plus large de la

rue du Tourniquet était à son débouché dans la rue de la Tixeranderie,

où elle n'avait que cinq pieds de largeur. Aussi, par les temps

pluvieux, des eaux noirâtres baignaient-elles promptement le pied des

vieilles maisons qui bordaient cette rue, en entraînant les ordures

déposées par chaque ménage au coin des bornes. Les tombereaux ne pouvant

point passer par là, les habitants comptaient sur les orages pour

nettoyer leur rue toujours boueuse; et comment aurait-elle été propre?

lorsqu'en été le soleil dardait en aplomb ses rayons sur Paris, une

nappe d'or, aussi tranchante que la lame d'un sabre, illuminait

momentanément les ténèbres de cette rue sans pouvoir sécher l'humidité

permanente qui régnait depuis le rez-de-chaussée jusqu'au premier étage

de ces maisons noires et silencieuses. Les habitants, qui au mois de

juin allumaient leurs lampes à cinq heures du soir, ne les éteignaient

jamais en hiver. Encore aujourd'hui, si quelque courageux piéton veut

aller du Marais sur les quais, en prenant, au bout de la rue du Chaume,

les rues de l'Homme-Armé, des Billettes et des Deux-Portes qui mènent à

celle du Tourniquet-Saint-Jean, il croira n'avoir marché que sous des

caves. Presque toutes les rues de l'ancien Paris, dont les chroniques

ont tant vanté la splendeur, ressemblaient à ce dédale humide et sombre

où les antiquaires peuvent encore admirer quelques singularités

historiques. Ainsi, quand la maison qui occupait le coin formé par les

rues du Tourniquet et de la Tixeranderie subsistait, les observateurs y

remarquaient les vestiges de deux gros anneaux de fer scellés dans le

mur, un reste de ces chaînes que le quartenier faisait jadis tendre tous

les soirs pour la sûreté publique. Cette maison, remarquable par son

antiquité, avait été bâtie avec des précautions qui attestaient

l'insalubrité de ces anciens logis, car pour assainir le

rez-de-chaussée, on avait élevé les berceaux de la cave à deux pieds

environ au-dessus du sol, ce qui obligeait à monter trois marches pour

entrer dans la maison. Le chambranle de la porte bâtarde décrivait un

cintre plein, dont la clef était ornée d'une tête de femme et

d'arabesques rongées par le temps. Trois fenêtres, dont les appuis se

trouvaient à hauteur d'homme, appartenaient à un petit appartement situé

dans la partie de ce rez-de-chaussée qui donnait sur la rue du

Tourniquet d'où il tirait son jour. Ces croisées dégradées étaient

défendues par de gros barreaux en fer très-espacés et finissant par une

saillie ronde semblable à celle qui termine les grilles des boulangers.

Si pendant la journée quelque passant curieux jetait les yeux sur les

deux chambres dont se composait cet appartement, il lui était impossible

d'y rien voir, car pour découvrir dans la seconde chambre deux lits en

serge verte réunis sous la boiserie d'une vieille alcôve, il fallait le

soleil du mois de juillet; mais le soir, vers les trois heures, une fois

la chandelle allumée, on pouvait apercevoir, à travers la fenêtre de la

première pièce, une vieille femme assise sur une escabelle au coin d'une

cheminée où elle attisait un réchaud sur lequel mijotait un de ces

ragoûts semblables à ceux que savent faire les portières. Quelques rares

ustensiles de cuisine ou de ménage accrochés au fond de cette salle se

dessinaient dans le clair-obscur. A cette heure, une vieille table,

posée sur une X, mais dénuée de linge, était garnie de quelques couverts

d'étain et du plat cuisiné par la vieille. Trois méchantes chaises

meublaient cette pièce, qui servait à la fois de cuisine et de salle à

manger. Au-dessus de la cheminée s'élevaient un fragment de miroir, un

briquet, trois verres, des allumettes et un grand pot blanc tout

ébréché. Le carreau de la chambre, les ustensiles, la cheminée, tout

plaisait néanmoins par l'esprit d'ordre et d'économie que respirait cet

asile sombre et froid. Le visage pâle et ridé de la vieille femme était

en harmonie avec l'obscurité de la rue et la rouille de la maison. A la

voir au repos, sur sa chaise, on eût dit qu'elle tenait à cette maison

comme un colimaçon tient à sa coquille brune; sa figure, où je ne sais

quelle vague expression de malice perçait à travers une bonhomie

affectée, était couronnée par un bonnet de tulle rond et plat qui

cachait assez mal des cheveux blancs; ses grands yeux gris étaient aussi

calmes que la rue, et les rides nombreuses de son visage pouvaient se

comparer aux crevasses des murs. Soit qu'elle fût née dans la misère,

soit qu'elle fût déchue d'une splendeur passée, elle paraissait résignée

depuis longtemps à sa triste existence. Depuis le lever du soleil

jusqu'au soir, excepté les moments où elle préparait les repas et ceux

où chargée d'un panier elle s'absentait pour aller chercher les

provisions, cette vieille femme demeurait dans l'autre chambre devant la

dernière croisée, en face d'une jeune fille. A toute heure du jour les

passants apercevaient cette jeune ouvrière, assise dans un vieux

fauteuil de velours rouge, le cou penché sur un métier à broder,

travaillant avec ardeur. Sa mère avait un tambour vert sur les genoux et

s'occupait à faire du tulle; mais ses doigts remuaient péniblement les

bobines; sa vue était affaiblie, car son nez sexagénaire portait une

paire de ces antiques lunettes qui tiennent sur le bout des narines par

la force avec laquelle elles les compriment. Quand venait le soir, ces

deux laborieuses créatures plaçaient entre elles une lampe dont la

lumière, passant à travers deux globes de verre remplis d'eau, jetait

sur leur ouvrage une forte lueur qui permettait à l'une de voir les fils

les plus déliés fournis par les bobines de son tambour, et à l'autre les

dessins les plus délicats tracés sur l'étoffe qu'elle brodait. La

courbure des barreaux avait permis à la jeune fille de mettre sur

l'appui de la fenêtre une longue caisse en bois pleine de terre où

végétaient des pois de senteur, des capucines, un petit chèvrefeuille

malingre et des volubilis dont les tiges débiles grimpaient autour des

barreaux. Ces plantes presque étiolées produisaient de pâles fleurs,

harmonie de plus qui mêlait je ne sais quoi de triste et de doux dans le

tableau présenté par cette croisée, dont la baie encadrait bien ces deux

figures. A l'aspect fortuit de cet intérieur, le passant le plus égoïste

emportait une image complète de la vie que mène à Paris la classe

ouvrière, car la brodeuse ne paraissait vivre que de son aiguille. Bien

des gens n'atteignaient pas le tourniquet sans s'être demandé comment

une jeune fille pouvait conserver des couleurs en vivant dans cette

cave. Un étudiant passait-il par là pour gagner le pays latin, sa vive

imagination lui faisait déplorer cette vie obscure et végétative,

semblable à celle du lierre qui tapisse de froides murailles, ou à celle

de ces paysans voués au travail, et qui naissent, labourent, meurent

ignorés du monde qu'ils ont nourri. Un rentier se disait après avoir

examiné la maison avec l'oeil d'un propriétaire:--Que deviendront ces

deux femmes si la broderie vient à n'être plus de mode? Parmi les gens

qu'une place à l'Hôtel-de-Ville ou au Palais forçait à passer par cette

rue à des heures fixes, soit pour se rendre à leurs affaires, soit pour

retourner dans leurs quartiers respectifs, peut-être se trouvait-il

quelque coeur charitable. Peut-être un homme veuf ou un Adonis de

quarante ans, à force de sonder les replis de cette vie malheureuse,

comptait-il sur la détresse de la mère et de la fille pour posséder à

bon marché l'innocente ouvrière dont les mains agiles et potelées, le

cou frais et la peau blanche, attrait dû sans doute à l'habitation de

cette rue sans soleil, excitaient son admiration. Peut-être aussi

quelque honnête employé à douze cents francs d'appointements, témoin

journalier de l'ardeur que cette jeune fille portait au travail,

estimateur de ses moeurs pures, attendait-il de l'avancement pour unir

une vie obscure à une vie obscure, un labeur obstiné à un autre,

apportant au moins et un bras d'homme pour soutenir cette existence, et

un paisible amour, décoloré comme les fleurs de sa croisée. De vagues

espérances animaient les yeux ternes et gris de la vieille mère. Le

matin, après le plus modeste de tous les déjeuners, elle revenait

prendre son tambour plutôt par maintien que par obligation, car elle

posait ses lunettes sur une petite travailleuse de bois rougi, aussi

vieille qu'elle, et passait en revue, de huit heures et demie à dix

heures environ, les gens habitués à traverser la rue; elle recueillait

leurs regards, faisait des observations sur leurs démarches, sur leurs

toilettes, sur leurs physionomies, et semblait leur marchander sa fille,

tant ses yeux babillards essayaient d'établir entre eux de sympathiques

affections, par un manége digne des coulisses. On devinait facilement

que cette revue était pour elle un spectacle, et peut-être son seul

plaisir. La fille levait rarement la tête, la pudeur, ou peut-être le

sentiment pénible de sa détresse, semblait retenir sa figure attachée

sur le métier; aussi, pour qu'elle montrât aux passants sa mine

chiffonnée, sa mère devait-elle avoir poussé quelque exclamation de

surprise. L'employé vêtu d'une redingote neuve, ou l'habitué qui se

produisait avec une femme à son bras, pouvaient alors voir le nez

légèrement retroussé de l'ouvrière, sa petite bouche rose, et ses yeux

gris toujours pétillants de vie, malgré ses accablantes fatigues; ses

laborieuses insomnies ne se trahissaient guère que par un cercle plus ou

moins blanc dessiné sous chacun de ses yeux, sur la peau fraîche de ses

pommettes. La pauvre enfant semblait être née pour l'amour et la gaieté,

pour l'amour qui avait peint au-dessus de ses paupières bridées deux

arcs parfaits, et qui lui avait donné une si ample forêt de cheveux

châtains qu'elle aurait pu se trouver sous sa chevelure comme sous un

pavillon impénétrable à l'oeil d'un amant; pour la gaieté qui agitait

ses deux narines mobiles, qui formait deux fossettes dans ses joues

fraîches et lui faisait si vite oublier ses peines; pour la gaieté,

cette fleur de l'espérance, qui lui prêtait la force d'apercevoir sans

frémir l'aride chemin de sa vie. La tête de la jeune fille était

toujours soigneusement peignée. Suivant l'habitude des ouvrières de

Paris, sa toilette lui semblait finie quand elle avait lissé ses cheveux

et retroussé en deux arcs le petit bouquet qui se jouait de chaque côté

des tempes et tranchait sur la blancheur de sa peau. La naissance de sa

chevelure avait tant de grâce, la ligne de bistre nettement dessinée sur

son cou donnait une si charmante idée de sa jeunesse et de ses attraits,

que l'observateur, en la voyant penchée sur son ouvrage, sans que le

bruit lui fît relever la tête, devait l'accuser de coquetterie. De si

séduisantes promesses excitaient la curiosité de plus d'un jeune homme

qui se retournait en vain dans l'espérance de voir ce modeste visage.

--Caroline, nous avons un habitué de plus, et aucun de nos anciens ne le

vaut.

Ces paroles, prononcées à voix basse par la mère, dans une matinée du

mois d'août 1815, avaient vaincu l'indifférence de la jeune ouvrière,

qui regarda vainement dans la rue: l'inconnu était déjà loin.

--Par où s'est-il envolé? demanda-t-elle.

--Il reviendra sans doute à quatre heures, je le verrai venir, et

t'avertirai en te poussant le pied. Je suis sûre qu'il repassera, voici

trois jours qu'il prend par notre rue; mais il est inexact dans ses

heures: le premier jour il est arrivé à six heures, avant-hier à quatre,

et hier à trois. Je me souviens de l'avoir vu autrefois de temps à

autre. C'est quelque employé de la Préfecture qui aura changé

d'appartement dans le Marais.--Tiens, ajouta-t-elle, après avoir jeté un

coup d'oeil dans la rue, notre monsieur à l'habit marron a pris

perruque; comme cela le change!

La Comédie humaine - Volume 01 · 第 24 / 49 段