anecdotes, ses citations comme des vérités, sous peine de passer pour un
homme sans instruction, sans moyens. Il vous calomniera gaiement dans
vingt salons où il est essentiel comme une première pièce sur l'affiche,
ces pièces si souvent jouées pour les banquettes et qui ont eu du succès
autrefois. L'Observateur a quarante ans, ne dîne jamais chez lui, se dit
peu dangereux près des femmes; il est poudré, porte un habit marron, a
toujours une place dans plusieurs loges aux Bouffons; il est quelquefois
confondu parmi les Parasites, mais il a rempli de trop hautes fonctions
pour être soupçonné d'être un pique-assiette et possède d'ailleurs une
terre dans un département dont le nom ne lui est jamais échappé.
--Madame Firmiani? Mais, mon cher, c'est une ancienne maîtresse de
Murat! Celui-ci est dans la classe des Contradicteurs. Ces sortes de
gens font les _errata_ de tous les mémoires, rectifient tous les faits,
parient toujours cent contre un, sont sûrs de tout. Vous les surprenez
dans la même soirée en flagrant délit d'ubiquité: ils disent avoir été
arrêtés à Paris lors de la conspiration Mallet, en oubliant qu'ils
venaient, une demi-heure auparavant, de passer la Bérésina. Presque tous
les Contradicteurs sont chevaliers de la Légion-d'Honneur, parlent
très-haut, ont un front fuyant et jouent gros jeu.
--Madame Firmiani, cent mille livres de rente?... êtes-vous fou!
Vraiment, il y a des gens qui vous donnent des cent mille livres de
rente avec la libéralité des auteurs auxquels cela ne coûte rien quand
ils dotent leurs héroïnes. Mais madame Firmiani est une coquette qui
dernièrement a ruiné un jeune homme et l'a empêché de faire un très-beau
mariage. Si elle n'était pas belle, elle serait sans un sou.
Oh! celui-ci, vous le reconnaissez, il est du genre des Envieux, et nous
n'en dessinerons pas le moindre trait. L'espèce est aussi connue que
peut l'être celle des _felis_ domestiques. Comment expliquer la
perpétuité de l'Envie? un vice qui ne rapporte rien!
Les _gens_ du monde, les _gens_ de lettres, les honnêtes _gens_, et les
_gens_ de tout genre répandaient, au mois de janvier 1824, tant
d'opinions différentes sur madame Firmiani qu'il serait fastidieux de
les consigner toutes ici. Nous avons seulement voulu constater qu'un
homme intéressé à la connaître, sans vouloir ou pouvoir aller chez elle,
aurait eu raison de la croire également veuve ou mariée, sotte ou
spirituelle, vertueuse ou sans moeurs, riche ou pauvre, sensible ou
sans âme, belle ou laide; il y avait enfin autant de madames Firmiani
que de classes dans la société, que de sectes dans le catholicisme.
Effrayante pensée! nous sommes tous comme des planches lithographiques
dont une infinité de copies se tire par la médisance. Ces épreuves
ressemblent au modèle ou en diffèrent par des nuances tellement
imperceptibles que la réputation dépend, sauf les calomnies de nos amis
et les bons mots d'un journal, de la balance faite par chacun entre le
Vrai qui va boitant et le Mensonge à qui l'esprit parisien donne des
ailes.
Madame Firmiani, semblable à beaucoup de femmes pleines de noblesse et
de fierté qui se font de leur coeur un sanctuaire et dédaignent le
monde, aurait pu être très-mal jugée par monsieur de Bourbonne, vieux
propriétaire occupé d'elle pendant l'hiver de cette année. Par hasard ce
propriétaire appartenait à la classe des Planteurs de province, gens
habitués à se rendre compte de tout et à faire des marchés avec les
paysans. A ce métier, un homme devient perspicace malgré lui, comme un
soldat contracte à la longue un courage de routine. Ce curieux, venu de
Touraine, et que les idiomes parisiens ne satisfaisaient guère, était un
gentilhomme très-honorable qui jouissait, pour seul et unique héritier,
d'un neveu pour lequel il plantait ses peupliers. Cette amitié
ultra-naturelle motivait bien des médisances, que les sujets appartenant
aux diverses espèces du Tourangeau formulaient très-spirituellement;
mais il est inutile de les rapporter, elles pâliraient auprès des
médisances parisiennes. Quand un homme peut penser sans déplaisir à son
héritier en voyant tous les jours de belles rangées de peupliers
s'embellir, l'affection s'accroît de chaque coup de bêche qu'il donne au
pied de ses arbres. Quoique ce phénomène de sensibilité soit peu commun,
il se rencontre encore en Touraine.
Ce neveu chéri, qui se nommait Octave de Camps, descendait du fameux
abbé de Camps, si connu des bibliophiles ou des savants, ce qui n'est
pas la même chose. Les gens de province ont la mauvaise habitude de
frapper d'une espèce de réprobation décente les jeunes gens qui vendent
leurs héritages. Ce gothique préjugé nuit à l'agiotage que jusqu'à
présent le gouvernement encourage par nécessité. Sans consulter son
oncle, Octave avait à l'improviste disposé d'une terre en faveur de la
bande noire. Le château de Villaines eût été démoli sans les
propositions que le vieil oncle avait faites aux représentants de la
compagnie du Marteau. Pour augmenter la colère du testateur, un ami
d'Octave, parent éloigné, un de ces cousins à petite fortune et à grande
habileté qui font dire d'eux par les gens prudents de leur province:--Je
ne voudrais pas avoir de procès avec lui! était venu par hasard chez
monsieur de Bourbonne et lui avait appris la ruine de son neveu.
Monsieur Octave de Camps, après avoir dissipé sa fortune pour une
certaine madame Firmiani, était réduit à se faire répétiteur de
mathématiques, en attendant l'héritage de son oncle, auquel il n'osait
venir avouer ses fautes. Cet arrière-cousin, espèce de Charles Moor,
n'avait pas eu honte de donner ces fatales nouvelles au vieux campagnard
au moment où il digérait, devant son large foyer, un copieux dîner de
province. Mais les héritiers ne viennent pas à bout d'un oncle aussi
facilement qu'ils le voudraient. Grâce à son entêtement, celui-ci qui
refusait de croire en l'arrière-cousin, sortit vainqueur de
l'indigestion causée par la biographie de son neveu. Certains coups
portent sur le coeur, d'autres sur la tête: le coup porté par
l'arrière-cousin tomba sur les entrailles et produisit peu d'effet,
parce que le bonhomme avait un excellent estomac. En vrai disciple de
saint Thomas, monsieur de Bourbonne vint à Paris à l'insu d'Octave, et
voulut prendre des renseignements sur la déconfiture de son héritier. Le
vieux gentilhomme, qui avait des relations dans le faubourg
Saint-Germain par les Listomère, les Lenoncourt et les Vandenesse,
entendit tant de médisances, de vérités, de faussetés sur madame
Firmiani qu'il résolut de se faire présenter chez elle sous le nom de
monsieur de Rouxellay, nom de sa terre. Le prudent vieillard avait eu
soin de choisir, pour venir étudier la prétendue maîtresse d'Octave, une
soirée pendant laquelle il le savait occupé d'achever un travail
chèrement payé; car l'ami de madame Firmiani était toujours reçu chez
elle, circonstance que personne ne pouvait expliquer. Quant à la ruine
d'Octave, ce n'était malheureusement pas une fable.
Monsieur de Rouxellay ne ressemblait point à un oncle du Gymnase. Ancien
mousquetaire, homme de haute compagnie qui avait eu jadis des bonnes
fortunes, il savait se présenter courtoisement, se souvenait des
manières polies d'autrefois, disait des mots gracieux et comprenait
presque toute la Charte. Quoiqu'il aimât les Bourbons avec une noble
franchise, qu'il crût en Dieu comme y croient les gentilshommes et qu'il
ne lût que _la Quotidienne_, il n'était pas aussi ridicule que les
libéraux de son département le souhaitaient. Il pouvait tenir sa place
près des gens de cour, pourvu qu'on ne lui parlât point de _Mosè_, ni de
drame, ni de romantisme, ni de couleur locale, ni de chemins de fer. Il
en était resté à monsieur de Voltaire, à monsieur le comte de Buffon, à
Peyronnet et au chevalier Gluck, le musicien du coin de la reine.
--Madame, dit-il à la marquise de Listomère à laquelle il donnait le
bras en entrant chez madame Firmiani, si cette femme est la maîtresse de
mon neveu, je le plains. Comment peut-elle vivre au sein du luxe en le
sachant dans un grenier? Elle n'a donc pas d'âme? Octave est un fou
d'avoir placé le prix de la terre de Villaines dans le coeur d'une...
Monsieur de Bourbonne appartenait au genre Fossile, et ne connaissait
que le langage du vieux temps.
--Mais s'il l'avait perdue au jeu?
--Eh, madame, au moins il aurait eu le plaisir de jouer.
--Vous croyez donc qu'il n'a pas eu de plaisir? Tenez, voyez madame
Firmiani.
Les plus beaux souvenirs du vieil oncle pâlirent à l'aspect de la
prétendue maîtresse de son neveu. Sa colère expira dans une phrase
gracieuse qui lui fut arrachée à l'aspect de madame Firmiani. Par un de
ces hasards qui n'arrivent qu'aux jolies femmes, elle était dans un
moment où toutes ses beautés brillaient d'un éclat particulier, dû
peut-être à la lueur des bougies, à une toilette admirablement simple, à
je ne sais quel reflet de l'élégance au sein de laquelle elle vivait. Il
faut avoir étudié les petites révolutions d'une soirée dans un salon de
Paris pour apprécier les nuances imperceptibles qui peuvent colorer un
visage de femme et le changer. Il est un moment où, contente de sa
parure, où se trouvant spirituelle, heureuse d'être admirée en se voyant
la reine d'un salon plein d'hommes remarquables qui lui sourient, une
Parisienne a la conscience de sa beauté, de sa grâce; elle s'embellit
alors de tous les regards qu'elle recueille et qui l'animent, mais dont
les muets hommages sont reportés par de fins regards au bien-aimé. En ce
moment, une femme est comme investie d'un pouvoir surnaturel et devient
magicienne, coquette à son insu, elle inspire involontairement l'amour
qui l'enivre en secret, elle a des sourires et des regards qui
fascinent. Si cet état, venu de l'âme, donne de l'attrait même aux
laides, de quelle splendeur ne revêt-il pas une femme nativement
élégante, aux formes distinguées, blanche, fraîche, aux yeux vifs, et
surtout mise avec un goût avoué des artistes et de ses plus cruelles
rivales!
Avez-vous, pour votre bonheur, rencontré quelque personne dont la voix
harmonieuse imprime à la parole un charme également répandu dans ses
manières, qui sait et parler et se taire, qui s'occupe de vous avec
délicatesse, dont les mots sont heureusement choisis, ou dont le langage
est pur? Sa raillerie caresse et sa critique ne blesse point. Elle ne
disserte pas plus qu'elle ne dispute, mais elle se plaît à conduire une
discussion, et l'arrête à propos. Son air est affable et riant, sa
politesse n'a rien de forcé, son empressement n'est pas servile; elle
réduit le respect à n'être plus qu'une ombre douce; elle ne vous fatigue
jamais, et vous laisse satisfait d'elle et de vous. Sa bonne grâce, vous
la retrouvez empreinte dans les choses desquelles elle s'environne. Chez
elle, tout flatte la vue, et vous y respirez comme l'air d'une patrie.
Cette femme est naturelle. En elle, jamais d'effort, elle n'affiche
rien, ses sentiments sont simplement rendus, parce qu'ils sont vrais.
Franche, elle sait n'offenser aucun amour-propre; elle accepte les
hommes comme Dieu les a faits, plaignant les gens vicieux, pardonnant
aux défauts et aux ridicules, concevant tous les âges, et ne s'irritant
de rien, parce qu'elle a le tact de tout prévoir. A la fois tendre et
gaie, elle oblige avant de consoler. Vous l'aimez tant, que si cet ange
fait une faute, vous vous sentez prêt à la justifier. Telle était madame
Firmiani.
Lorsque le vieux Bourbonne eut causé pendant un quart d'heure avec cette
femme, assis près d'elle, son neveu fut absous. Il comprit que, fausses
ou vraies, les liaisons d'Octave et de madame Firmiani cachaient sans
doute quelque mystère. Revenant aux illusions qui dorent les premiers
jours de notre jeunesse, et jugeant du coeur de madame Firmiani par sa
beauté, le vieux gentilhomme pensa qu'une femme aussi pénétrée de sa
dignité qu'elle paraissait l'être était incapable d'une mauvaise action.
Ses yeux noirs annonçaient tant de calme intérieur, les lignes de son
visage étaient si nobles, les contours si purs, et la passion dont on
l'accusait semblait lui peser si peu sur le coeur, que le vieillard se
dit en admirant toutes les promesses faites à l'amour et à la vertu par
cette adorable physionomie:--Mon neveu aura commis quelque sottise.
Madame Firmiani avouait vingt-cinq ans. Mais les Positifs prouvaient
que, mariée en 1813, à l'âge de seize ans, elle devait avoir au moins
vingt-huit ans en 1825. Néanmoins, les mêmes gens assuraient aussi qu'à
aucune époque de sa vie elle n'avait été si désirable, ni si
complétement femme. Elle était sans enfants, et n'en avait point eu; le
problématique Firmiani, quadragénaire très-respectable en 1813, n'avait
pu, disait-on, lui offrir que son nom et sa fortune. Madame Firmiani
atteignait donc à l'âge où la Parisienne conçoit le mieux une passion,
et la désire peut-être innocemment à ses heures perdues; elle avait
acquis tout ce que le monde vend, tout ce qu'il prête, tout ce qu'il
donne; les Attachés d'ambassade prétendaient qu'elle n'ignorait rien,
les Contradicteurs prétendaient qu'elle pouvait encore apprendre
beaucoup de choses, les Observateurs lui trouvaient les mains bien
blanches, le pied bien mignon, les mouvements un peu trop onduleux; mais
les individus de tous les Genres enviaient ou contestaient le bonheur
d'Octave en convenant qu'elle était la femme le plus aristocratiquement
belle de tout Paris. Jeune encore, riche, musicienne parfaite,
spirituelle, délicate, reçue, en souvenir des Cadignan auxquels elle
appartenait par sa mère, chez madame la princesse de Blamont-Chauvry,
l'oracle du noble faubourg, aimée de ses rivales la duchesse de
Maufrigneuse sa cousine, la marquise d'Espard, et madame de Macumer,
elle flattait toutes les vanités qui alimentent ou qui excitent l'amour.
Aussi était-elle désirée par trop de gens pour n'être pas victime de
l'élégante médisance parisienne et des ravissantes calomnies qui se
débitent si spirituellement sous l'éventail ou dans les _à parte_. Les
observations par lesquelles cette histoire commence étaient donc
nécessaires pour faire connaître la Firmiani du monde. Si quelques
femmes lui pardonnaient son bonheur, d'autres ne lui faisaient pas grâce
de sa décence; or, rien n'est terrible, surtout à Paris, comme des
soupçons sans fondement: il est impossible de les détruire. Cette
esquisse d'une figure admirable de naturel n'en donnera jamais qu'une
faible idée: il faudrait le pinceau des Ingres pour rendre la fierté du
front, la profusion des cheveux, la majesté du regard, toutes les
pensées que faisaient supposer les couleurs particulières du teint. Il y
avait tout dans cette femme: les poëtes pouvaient en faire à la fois
Jeanne d'Arc ou Agnès Sorel; mais il s'y trouvait aussi la femme
inconnue, l'âme cachée sous cette enveloppe décevante, l'âme d'Ève, les
richesses du mal et les trésors du bien, la faute et la résignation, le
crime et le dévouement, Dona Julia et Haïdée du _Don Juan_ de lord
Byron.
L'ancien mousquetaire demeura fort impertinemment le dernier dans le
salon de madame Firmiani, qui le trouva tranquillement assis dans un
fauteuil, et restant devant elle avec l'importunité d'une mouche qu'il
faut tuer pour s'en débarrasser. La pendule marquait deux heures après
minuit.
--Madame, dit le vieux gentilhomme au moment où madame Firmiani se leva
en espérant faire comprendre à son hôte que son bon plaisir était qu'il
partît, madame, je suis l'oncle de monsieur Octave de Camps.
Madame Firmiani s'assit promptement et laissa voir son émotion. Malgré
sa perspicacité, le planteur de peupliers ne devina pas si elle
pâlissait et rougissait de honte ou de plaisir. Il est des plaisirs qui
ne vont pas sans un peu de pudeur effarouchée, délicieuses émotions que
le coeur le plus chaste voudrait toujours voiler. Plus une femme est
délicate, plus elle veut cacher les joies de son âme. Beaucoup de
femmes, inconcevables dans leurs divins caprices, souhaitent souvent
entendre prononcer par tout le monde un nom que parfois elles
désireraient ensevelir dans leur coeur. Le vieux Bourbonne n'interpréta
pas tout à fait ainsi le trouble de madame Firmiani; mais pardonnez-lui,
le campagnard était défiant.
--Eh bien, monsieur? lui dit madame Firmiani en lui jetant un de ces
regards lucides et clairs où nous autres hommes nous ne pouvons jamais
rien voir parce qu'ils nous interrogent un peu trop.
--Eh! bien, madame, reprit le gentilhomme, savez-vous ce qu'on est venu
me dire, à moi, au fond de ma province? Mon neveu se serait ruiné pour
vous, et le malheureux est dans un grenier tandis que vous vivez ici
dans l'or et la soie. Vous me pardonnerez ma rustique franchise, car il
est peut-être très-utile que vous soyez instruite des calomnies...
--Arrêtez, monsieur, dit madame Firmiani en interrompant le gentilhomme
par un geste impératif, je sais tout cela. Vous êtes trop poli pour
laisser la conversation sur ce sujet lorsque je vous aurai prié de
quitter. Vous êtes trop galant (dans l'ancienne acception du mot,
ajouta-t-elle en donnant un léger accent d'ironie à ses paroles) pour ne
pas reconnaître que vous n'avez aucun droit à me questionner. Enfin, il
est ridicule à moi de me justifier. J'espère que vous aurez une assez
bonne opinion de mon caractère pour croire au profond mépris que
l'argent m'inspire, quoique j'aie été mariée sans aucune espèce de
fortune à un homme qui avait une immense fortune. J'ignore si monsieur
votre neveu est riche ou pauvre; si je l'ai reçu, si je le reçois, je le
regarde comme digne d'être au milieu de mes amis. Tous mes amis,
monsieur, ont du respect les uns pour les autres: ils savent que je n'ai
pas la philosophie de voir les gens quand je ne les estime point;
peut-être est-ce manquer de charité; mais mon ange gardien m'a maintenue
jusqu'aujourd'hui dans une aversion profonde et des caquets et de
l'improbité.
Quoique le timbre de la voix fût légèrement altéré pendant les premières
phrases de cette réplique, les derniers mots en furent dits par madame
Firmiani avec l'aplomb de Célimène raillant le Misanthrope.
--Madame, reprit le comte d'une voix émue, je suis un vieillard, je suis
presque le père d'Octave, je vous demande donc, par avance, le plus
humble des pardons pour la seule question que je vais avoir la hardiesse
de vous adresser, et je vous donne ma parole de loyal gentilhomme que
votre réponse mourra là, dit-il en mettant la main sur son coeur avec un
mouvement véritablement religieux. La médisance a-t-elle raison,
aimez-vous Octave?
--Monsieur, dit-elle, à tout autre je ne répondrais que par un regard;
mais à vous, et parce que vous êtes presque le père de monsieur de
Camps, je vous demanderai ce que vous penseriez d'une femme si, à votre
question, elle disait: _oui_. Avouer son amour à celui que nous aimons,
quand il nous aime... là... bien; quand nous sommes certaines d'être
toujours aimées, croyez-moi, monsieur, c'est un effort, une récompense,
un bonheur; mais à un autre!...
Madame Firmiani n'acheva pas, elle se leva, salua le bonhomme et
disparut dans ses appartements, dont toutes les portes successivement
ouvertes et fermées eurent un langage pour les oreilles du planteur de
peupliers.
--Ah! peste, se dit le vieillard, quelle femme! c'est ou une rusée
commère ou un ange. Et il gagna sa voiture de remise, dont les chevaux
donnaient de temps en temps des coups de pied au pavé de la cour
silencieuse. Le cocher dormait, après avoir cent fois maudit sa
pratique.
Le lendemain matin, vers huit heures, le vieux gentilhomme montait
l'escalier d'une maison située rue de l'Observance où demeurait Octave
de Camps. S'il y eut au monde un homme étonné, ce fut certes le jeune
professeur en voyant son oncle: la clef était sur la porte, la lampe
d'Octave brûlait encore, il avait passé la nuit.
--Monsieur le drôle, dit monsieur de Bourbonne en s'asseyant sur un
fauteuil, depuis quand se rit-on (style chaste) des oncles qui ont
vingt-six mille livres de rente en bonnes terres de Touraine, lorsqu'on
est leur seul héritier? Savez-vous que jadis nous respections ces
parents-là? Voyons, as-tu quelques reproches à m'adresser? ai-je mal
fait mon métier d'oncle, t'ai-je demandé du respect, t'ai-je refusé de
l'argent, t'ai-je fermé la porte au nez en prétendant que tu venais voir
comment je me portais; n'as-tu pas l'oncle le plus commode, le moins
assujettissant qu'il y ait en France? je ne dis pas en Europe, ce serait
trop prétentieux. Tu m'écris ou tu ne m'écris pas, je vis sur
l'affection jurée, et t'arrange la plus jolie terre du pays, un bien qui
fait l'envie de tout le département; mais je ne veux te la laisser
néanmoins que le plus tard possible. Cette velléité n'est-elle pas
excessivement excusable? Et monsieur vend son bien, se loge comme un
laquais, et n'a plus ni gens ni train...
--Mon oncle...
--Il ne s'agit pas de l'oncle, mais du neveu. J'ai droit à ta confiance:
ainsi confesse-toi promptement, c'est plus facile, je sais cela par
expérience. As-tu joué, as-tu perdu à la Bourse? Allons, dis-moi: «Mon
oncle, je suis un misérable!» et je t'embrasse. Mais si tu me fais un
mensonge plus gros que ceux que j'ai faits à ton âge, je vends mon bien,
je le mets en viager, et reprendrai mes mauvaises habitudes de jeunesse,
si c'est encore possible.
--Mon oncle...
--J'ai vu hier ta madame Firmiani, dit l'oncle en baisant le bout de ses
doigts qu'il ramassa en faisceau. Elle est charmante, ajouta-t-il. Tu as
l'approbation et le privilége du roi, et l'agrément de ton oncle, si
cela peut te faire plaisir. Quant à la sanction de l'Église, elle est
inutile, je crois, les sacrements sont sans doute trop chers! Allons,
parle, est-ce pour elle que tu t'es ruiné?
--Oui, mon oncle.
--Ah! la coquine, je l'aurais parié. De mon temps, les femmes de la cour
étaient plus habiles à ruiner un homme que ne peuvent l'être vos
courtisanes d'aujourd'hui. J'ai reconnu, en elle, le siècle passé
rajeuni.
--Mon oncle, reprit Octave d'un air tout à la fois triste et doux, vous
vous méprenez: madame Firmiani mérite votre estime et toutes les
adorations de ses admirateurs.
--La pauvre jeunesse sera donc toujours la même, dit monsieur de
Bourbonne. Allons; va ton train, rabâche-moi de vieilles histoires.
Cependant tu dois savoir que je ne suis pas d'hier dans la galanterie.
--Mon bon oncle, voici une lettre qui vous dira tout, répondit Octave en
tirant un élégant portefeuille, donné sans doute par _elle_; quand vous
l'aurez lue, j'achèverai de vous instruire, et vous connaîtrez une
madame Firmiani inconnue au monde.
--Je n'ai pas mes lunettes, dit l'oncle, lis-la moi.
Octave commença ainsi: «Mon ami chéri...
--Tu es donc bien lié avec cette femme-là?
--Mais, oui, mon oncle.
--Et vous n'êtes pas brouillés?
--Brouillés!... répéta Octave tout étonné. Nous sommes mariés à
Greatna-Green.
--Hé bien, reprit monsieur de Bourbonne, pourquoi dînes-tu donc à
quarante sous?
--Laissez-moi continuer.
--C'est juste, j'écoute.
Octave reprit la lettre, et n'en lut pas certains passages sans de
profondes émotions.