Le monsieur à l'habit marron devait être celui des habitués qui fermait

la procession quotidienne, car la vieille mère remit ses lunettes,

reprit son ouvrage en poussant un soupir et jeta sur sa fille un si

singulier regard, qu'il eût été difficile à Lavater lui-même de

l'analyser. L'admiration, la reconnaissance, une sorte d'espérance pour

un meilleur avenir, se mêlaient à l'orgueil de posséder une fille si

jolie. Le soir, sur les quatre heures, la vieille poussa le pied de

Caroline, qui leva le nez assez à temps pour voir le nouvel acteur dont

le passage périodique allait animer la scène. Grand, mince, pâle et vêtu

de noir, cet homme paraissait avoir quarante ans environ, et sa démarche

avait quelque chose de solennel; quand son oeil fauve et perçant

rencontra le regard terni de la vieille, il la fit trembler; elle crut

s'apercevoir qu'il savait lire au fond des coeurs. L'inconnu se tenait

très-droit, et son abord devait être aussi glacial que l'était l'air de

cette rue; le teint terreux et verdâtre de son visage était-il le

résultat de travaux excessifs, ou produit par une santé frêle et

maladive? Ce problème fut résolu par la vieille mère de vingt manières

différentes matin et soir. Caroline seule devina tout d'abord sur ce

visage abattu les traces d'une longue souffrance d'âme: ce front facile

à se rider, ces joues légèrement creusées gardaient l'empreinte du sceau

avec lequel le malheur marque ses sujets, comme pour leur laisser la

consolation de se reconnaître d'un oeil fraternel et de s'unir pour lui

résister. Si le regard de la jeune fille s'anima d'abord d'une curiosité

tout innocente, il prit une douce expression de sympathie à mesure que

l'inconnu s'éloignait, semblable au dernier parent qui ferme un convoi.

La chaleur était en ce moment si forte, et la distraction du passant si

grande, qu'il n'avait pas remis son chapeau en traversant cette rue

malsaine, Caroline put alors remarquer, pendant le moment où elle

l'observa, l'apparence de sévérité que ses cheveux relevés en brosse

au-dessus de son front large répandaient sur sa figure. L'impression

vive, mais sans charme, ressentie par Caroline à l'aspect de cet homme,

ne ressemblait à aucune des sensations que les autres habitués lui

avaient fait éprouver; pour la première fois, sa compassion s'exerçait

sur un autre que sur elle-même et sur sa mère, elle ne répondit rien aux

conjectures bizarres qui fournirent un aliment à l'agaçante loquacité de

sa vieille mère, et tira silencieusement sa longue aiguille dessus et

dessous le tulle tendu; elle regrettait de ne pas avoir assez vu

l'étranger, et attendit au lendemain pour porter sur lui un jugement

définitif. Pour la première fois aussi, l'un des habitués de la rue lui

suggérait autant de réflexions. Ordinairement, elle n'opposait qu'un

sourire triste aux suppositions de sa mère qui voulait voir dans chaque

passant un protecteur pour sa fille. Si de semblables idées,

imprudemment présentées par cette mère à sa fille, n'éveillaient point

de mauvaises pensées, il fallait attribuer l'insouciance de Caroline à

ce travail obstiné, malheureusement nécessaire, qui consumait les forces

de sa précieuse jeunesse, et devait infailliblement altérer un jour la

limpidité de ses yeux, ou ravir à ses joues blanches les tendres

couleurs qui les nuançaient encore. Pendant deux grands mois environ, la

nouvelle connaissance eut une allure très-capricieuse. L'inconnu ne

passait pas toujours par la rue du Tourniquet, car la vieille le voyait

souvent le soir sans l'avoir aperçu le matin; il ne revenait pas à des

heures aussi fixes que les autres employés qui servaient de pendule à

madame Crochard; enfin, excepté la première rencontre où son regard

avait inspiré une sorte de crainte à la vieille mère, jamais ses yeux ne

parurent faire attention au tableau pittoresque que présentaient ces

deux gnômes femelles. A l'exception de deux grandes portes et de la

boutique obscure d'un ferrailleur, il n'existait à cette époque, dans la

rue du Tourniquet, que des fenêtres grillées qui éclairaient par des

jours de souffrance les escaliers de quelques maisons voisines; le peu

de curiosité du passant ne pouvait donc pas se justifier par de

dangereuses rivalités; aussi, madame Crochard était-elle piquée de voir

son _monsieur noir_, tel fut le nom qu'elle lui donna, toujours

gravement préoccupé, tenir les yeux baissés vers la terre ou levés en

avant, comme s'il eût voulu lire l'avenir dans le brouillard du

Tourniquet. Néanmoins, un matin, vers la fin du mois de septembre, la

tête lutine de Caroline Crochard se détachait si brillamment sur le fond

obscur de sa chambre, et se montrait si fraîche au milieu des fleurs

tardives et des feuillages flétris entrelacés autour des barreaux de la

fenêtre; enfin la scène journalière présentait alors des oppositions

d'ombre et de lumière, de blanc et de rose, si bien mariées à la

mousseline que festonnait la gentille ouvrière, avec les tons bruns et

rouges des fauteuils, que l'inconnu contempla fort attentivement les

effets de ce vivant tableau. Fatiguée de l'indifférence de son monsieur

noir, la vieille mère avait, à la vérité, pris le parti de faire un tel

cliquetis avec ses bobines, que le passant morne et soucieux fut

peut-être contraint par ce bruit insolite à regarder chez elle.

L'étranger échangea seulement avec Caroline un regard, rapide il est

vrai, mais par lequel leurs âmes eurent un léger contact, et ils

conçurent tous deux le pressentiment qu'ils penseraient l'un à l'autre.

Quand le soir, à quatre heures, l'inconnu revint, Caroline distingua le

bruit de ses pas sur le pavé criard, et quand ils s'examinèrent, il y

eut de part et d'autre une sorte de préméditation: les yeux du passant

furent animés d'un sentiment de bienveillance qui le fit sourire, et

Caroline rougit: la vieille mère les observa tous deux d'un air

satisfait. A compter de cette mémorable matinée, le monsieur noir

traversa deux fois par jour la rue du Tourniquet, à quelques exceptions

près, que les deux femmes surent remarquer; elles jugèrent, d'après

l'irrégularité de ses heures de retour, qu'il n'était ni aussi

promptement libre, ni aussi strictement exact qu'un employé subalterne.

Pendant les trois premiers mois de l'hiver, deux fois par jour, Caroline

et le passant se virent ainsi pendant le temps qu'il mettait à franchir

l'espace de chaussée occupé par la porte et par les trois fenêtres de la

maison. De jour en jour cette rapide entrevue eut un caractère

d'intimité bienveillante qui finit par contracter quelque chose de

fraternel. Caroline et l'inconnu parurent d'abord se comprendre; puis, à

force d'examiner l'un et l'autre leurs visages, ils en prirent une

connaissance approfondie. Ce fut bientôt comme une visite que le passant

faisait à Caroline; si, par hasard, son monsieur noir passait sans lui

apporter le sourire à demi formé par sa bouche éloquente ou le regard

ami de ses yeux bruns, il lui manquait quelque chose: sa journée était

incomplète. Elle ressemblait à ces vieillards pour lesquels la lecture

de leur journal est devenue un tel plaisir, que, le lendemain d'une fête

solennelle, ils s'en vont tout déroutés demandant, autant par mégarde

que par impatience, la feuille à l'aide de laquelle ils trompent un

moment le vide de leur existence. Mais ces fugitives apparitions

avaient, autant pour l'inconnu que pour Caroline, l'intérêt d'une

causerie familière entre deux amis. La jeune fille ne pouvait pas plus

dérober à l'oeil intelligent de son silencieux ami une tristesse, une

inquiétude, un malaise que celui-ci ne pouvait cacher à Caroline une

préoccupation.--«Il a eu du chagrin hier!» était une pensée qui naissait

souvent au coeur de l'ouvrière quand elle contemplait la figure altérée

du monsieur noir.--«Oh! il a beaucoup travaillé!» était une exclamation

due à d'autres nuances que Caroline savait distinguer. L'inconnu

devinait aussi que la jeune fille avait passé son dimanche à finir la

robe au dessin de laquelle il s'était intéressé; il voyait, aux

approches des termes de loyer, cette jolie figure assombrie par

l'inquiétude, et il devinait quand Caroline avait veillé; mais il avait

surtout remarqué comment les pensées tristes qui défloraient les traits

gais et délicats de cette jeune tête s'étaient graduellement dissipées à

mesure que leur connaissance avait vieilli. Lorsque l'hiver vint sécher

les tiges, les fleurs et les feuillages du jardin parisien qui décorait

la fenêtre, et que la fenêtre se ferma, l'inconnu ne vit pas, sans un

sourire doucement malicieux, la clarté extraordinaire du carreau qui se

trouvait à la hauteur de la tête de Caroline; la parcimonie du feu,

quelques traces d'une rougeur qui couperosait la figure des deux femmes

lui dénoncèrent l'indigence du petit ménage; mais si quelque douloureuse

compassion se peignait alors dans ses yeux, Caroline lui opposait une

gaieté fière. Cependant les sentiments éclos au fond de leurs coeurs y

restaient ensevelis, sans qu'aucun événement leur en apprît l'un à

l'autre la force et l'étendue, ils ne connaissaient même pas le son de

leurs voix. Ces deux amis muets se gardaient, comme d'un malheur, de

s'engager dans une plus intime union. Chacun d'eux semblait craindre

d'apporter à l'autre une infortune plus pesante que celle qu'il voulait

partager. Était-ce cette pudeur d'amitié qui les arrêtait ainsi?

Était-ce cette appréhension de l'égoïsme ou cette méfiance atroce qui

séparent tous les habitants réunis dans les murs d'une nombreuse cité?

La voix secrète de leur conscience les avertissait-elle d'un péril

prochain? Il serait impossible d'expliquer le sentiment qui les rendait

aussi ennemis qu'amis, aussi indifférents l'un à l'autre qu'ils étaient

attachés, aussi unis par l'instinct que séparés par le fait. Peut-être

chacun d'eux voulait-il conserver ses illusions. On eût dit parfois que

l'inconnu craignait d'entendre sortir quelques paroles grossières de ces

lèvres aussi fraîches, aussi pures qu'une fleur, et que Caroline ne se

croyait pas digne de cet être mystérieux en qui tout révélait le pouvoir

et la fortune. Quant à madame Crochard, cette tendre mère, presque

mécontente de l'indécision dans laquelle restait sa fille, montrait une

mine boudeuse à son monsieur noir à qui elle avait jusque-là toujours

souri d'un air aussi complaisant que servile. Jamais elle ne s'était

plainte aussi amèrement à sa fille d'être encore à son âge obligée de

faire la cuisine; à aucune époque ses rhumatismes et son catarrhe ne lui

avaient arraché autant de gémissements; enfin, elle ne sut pas faire,

pendant cet hiver, le nombre d'aunes de tulle sur lequel Caroline avait

compté jusqu'alors. Dans ces circonstances et vers la fin du mois de

décembre, à l'époque où le pain était le plus cher et où l'on ressentait

déjà le commencement de cette cherté des grains qui rendit l'année 1816

si cruelle aux pauvres gens, le passant remarqua sur le visage de la

jeune fille dont le nom lui était inconnu, les traces affreuses d'une

pensée secrète que ses sourires bienveillants ne dissipèrent pas.

Bientôt il reconnut, dans les yeux de Caroline, les flétrissants indices

d'un travail nocturne. Dans une des dernières nuits de ce mois, le

passant revint, contrairement à ses habitudes, vers une heure du matin

par la rue du Tourniquet-Saint-Jean. Le silence de la nuit lui permit

d'entendre de loin, avant d'arriver à la maison de Caroline, la voix

pleurarde de la vieille mère et celle plus douloureuse de la jeune

ouvrière, dont les éclats retentissaient mêlés aux sifflements d'une

pluie de neige; il tâcha d'arriver à pas lents; puis, au risque de se

faire arrêter, il se tapit devant la croisée pour écouter la mère et la

fille en les examinant par le plus grand des trous qui découpaient les

rideaux de mousseline jaunie, et les rendaient semblables à ces grandes

feuilles de chou mangées en rond par des chenilles. Le curieux passant

vit un papier timbré sur la table qui séparait les deux métiers et sur

laquelle était posée la lampe entre les deux globes pleins d'eau. Il

reconnut facilement une assignation. Madame Crochard pleurait, et la

voix de Caroline avait un son guttural qui en altérait le timbre doux et

caressant.

--Pourquoi tant te désoler, ma mère? Monsieur Molineux ne vendra pas nos

meubles et ne nous chassera pas avant que j'aie terminé cette robe;

encore deux nuits, et j'irai la porter chez madame Roguin.

--Et si elle te fait attendre comme toujours? mais le prix de ta robe

paiera-t-il aussi le boulanger?

Le spectateur de cette scène possédait une telle habitude de lire sur

les visages, qu'il crut entrevoir autant de fausseté dans la douleur de

la mère que de vérité dans le chagrin de la fille; il disparut aussitôt,

et revint quelques instants après. Quand il regarda par le trou de la

mousseline, la mère était couchée; penchée sur son métier, la jeune

ouvrière travaillait avec une infatigable activité; sur la table, à côté

de l'assignation, se trouvait un morceau de pain triangulairement coupé,

posé sans doute là pour la nourrir pendant la nuit, tout en lui

rappelant la récompense de son courage. L'inconnu frissonna

d'attendrissement et de douleur, il jeta sa bourse à travers une vitre

fêlée de manière à la faire tomber aux pieds de la jeune fille; puis,

sans jouir de sa surprise, il s'évada le coeur palpitant, les joues en

feu. Le lendemain, le triste et sauvage étranger passa en affectant un

air préoccupé, mais il ne put échapper à la reconnaissance de Caroline

qui avait ouvert la fenêtre et s'amusait à bêcher avec un couteau la

caisse carrée couverte de neige, prétexte dont la maladresse ingénieuse

annonçait à son bienfaiteur qu'elle ne voulait pas, cette fois, le voir

à travers les vitres. La brodeuse fit, les yeux pleins de larmes, un

signe de tête à son protecteur comme pour lui dire:--Je ne puis vous

payer qu'avec le coeur. Mais l'inconnu parut ne rien comprendre à

l'expression de cette reconnaissance vraie. Le soir, quand il repassa,

Caroline, qui s'occupait à recoller une feuille de papier sur la vitre

brisée, put lui sourire en montrant comme une promesse, l'émail de ses

dents brillantes. Le monsieur noir prit dès lors un autre chemin et ne

se montra plus dans la rue du Tourniquet.

Dans les premiers jours du mois de mai suivant, un samedi matin que

Caroline apercevait, entre les deux lignes noires des maisons, une

faible portion d'un ciel sans nuages, et pendant qu'elle arrosait avec

un verre d'eau le pied de son chèvrefeuille, elle dit à sa mère: «Maman,

il faut aller demain nous promener à Montmorency! A peine cette phrase

était-elle prononcée d'un air joyeux, que le monsieur noir vint à

passer, plus triste et plus accablé que jamais; le chaste et caressant

regard que Caroline lui jeta pouvait passer pour une invitation. Aussi,

le lendemain, quand madame Crochard, vêtue d'une redingote de mérinos

brun rouge, d'un chapeau de soie et d'un châle à grandes raies imitant

le cachemire, se présenta pour choisir un coucou au coin de la rue du

Faubourg-Saint-Denis et de la rue d'Enghien, y trouva-t-elle son

inconnu, planté sur ses pieds comme un homme qui attend sa femme. Un

sourire de plaisir dérida la figure de l'étranger quand il aperçut

Caroline dont le petit pied était chaussé de guêtres en prunelle couleur

puce, dont la robe blanche, emportée par un vent perfide pour les femmes

mal faites, dessinait des formes attrayantes, et dont la figure,

ombragée par un chapeau de paille de riz doublée en satin rose, était

comme illuminée d'un reflet céleste; sa large ceinture de couleur puce

faisait valoir une taille à tenir entre les deux mains; ses cheveux,

partagés en deux bandeaux de bistre sur un front blanc comme de la

neige, lui donnaient un air de candeur que rien ne démentait. Le plaisir

semblait rendre Caroline aussi légère que la paille de son chapeau, mais

il y eut en elle une espérance qui éclipsa tout à coup sa parure et sa

beauté quand elle vit le monsieur noir. Celui-ci, qui semblait irrésolu,

fut peut-être décidé à servir de compagnon de voyage à l'ouvrière par la

subite révélation du bonheur que causait sa présence. Il loua, pour

aller à Saint-Leu-Taverny, un cabriolet dont le cheval paraissait assez

bon; il offrit à madame Crochard et à sa fille d'y prendre place, et la

mère accepta sans se faire prier; mais au moment où la voiture se trouva

sur la route de Saint-Denis, elle s'avisa d'avoir des scrupules et de

hasarder quelques civilités sur la gêne que deux femmes allaient causer

à leur compagnon.

--Monsieur voulait peut-être se rendre seul à Saint-Leu? dit-elle avec

une fausse bonhomie. Mais elle ne tarda pas à se plaindre de la chaleur,

et surtout de son catarrhe, qui, disait-elle, ne lui avait pas permis de

fermer l'oeil une seule fois pendant la nuit; aussi, à peine la voiture

eut-elle atteint Saint-Denis, que madame Crochard parut endormie;

quelques-uns de ses ronflements semblèrent suspects à l'inconnu, qui

fronça les sourcils en regardant la vieille femme d'un air

singulièrement soupçonneux.

--Oh! elle dort, dit naïvement Caroline, elle n'a pas cessé de tousser

depuis hier soir. Elle doit être bien fatiguée.

Pour toute réponse, le compagnon de voyage jeta sur la jeune fille un

rusé sourire comme pour lui dire:--Innocente créature, tu ne connais pas

ta mère! Cependant, malgré sa défiance, et quand la voiture roula sur la

terre dans cette longue avenue de peupliers qui conduit à Eaubonne, le

monsieur noir crut madame Crochard réellement endormie; peut-être aussi

ne voulait-il plus examiner jusqu'à quel point ce sommeil était feint ou

véritable. Soit que la beauté du ciel, l'air pur de la campagne et ces

parfums enivrants répandus par les premières pousses des peupliers, par

les fleurs du saule, et par celles des épines blanches, eussent disposé

son coeur à s'épanouir, comme s'épanouissait la nature; soit qu'une plus

longue contrainte lui devînt importune, ou que les yeux pétillants de

Caroline eussent répondu à l'inquiétude des siens, l'inconnu entreprit

avec sa jeune compagne une conversation aussi vague que les balancements

des arbres sous l'effort de la brise, aussi vagabonde que les détours du

papillon dans l'air bleu, aussi peu raisonnée que la voix doucement

mélodieuse des champs, mais empreinte comme elle d'un mystérieux amour.

A cette époque, la campagne n'est-elle pas frémissante comme une fiancée

qui a revêtu sa robe d'hyménée, et ne convie-t-elle pas au plaisir les

âmes les plus froides? Quitter les rues ténébreuses du Marais, pour la

première fois depuis le dernier automne, et se trouver au sein de

l'harmonieuse et pittoresque vallée de Montmorency; la traverser au

matin, en ayant devant les yeux l'infini de ses horizons, et pouvoir

reporter, de là, son regard sur des yeux qui peignent aussi l'infini en

exprimant l'amour, quels coeurs resteraient glacés, quelles lèvres

garderaient un secret? L'inconnu trouva Caroline plus gaie que

spirituelle, plus aimante qu'instruite; mais, si son rire accusait de la

folâtrerie, ses paroles promettaient un sentiment vrai. Quand, aux

interrogations sagaces de son compagnon, la jeune fille répondait par

une effusion de coeur que les classes inférieures prodiguent sans y

mettre de réticences comme les gens du grand monde, la figure du

monsieur noir s'animait et semblait renaître; sa physionomie perdait par

degrés la tristesse qui en contractait les traits; puis, de teinte en

teinte, elle prit un air de jeunesse et un caractère de beauté qui

rendirent Caroline heureuse et fière. La jolie brodeuse devina que son

protecteur était un être sevré depuis long-temps de tendresse et

d'amour, de plaisir et de caresses, ou que peut-être il ne croyait plus

au dévouement d'une femme. Enfin, une saillie inattendue du léger babil

de Caroline enleva le dernier voile qui ôtait à la figure de l'inconnu

sa jeunesse réelle et son caractère primitif; il sembla faire un éternel

divorce avec des idées importunes, et déploya la vivacité d'âme que

décelait sa figure. La causerie devint insensiblement si familière,

qu'au moment où la voiture s'arrêta aux premières maisons du long

village de Saint-Leu, Caroline nommait l'inconnu monsieur Roger. Pour la

première fois seulement, la vieille mère se réveilla.

--Caroline, elle aura tout entendu, dit Roger d'une voix soupçonneuse à

l'oreille de la jeune fille.

Caroline répondit par un ravissant sourire d'incrédulité qui dissipa le

nuage sombre que la crainte d'un calcul chez la mère avait répandue sur

le front de cet homme défiant. Sans s'étonner de rien, madame Crochard

approuva tout, suivit sa fille et monsieur Roger dans le parc de

Saint-Leu, où les deux jeunes gens étaient convenus d'aller pour visiter

les riantes prairies et les bosquets embaumés que le goût de la reine

Hortense a rendus si célèbres.

--Mon Dieu, combien cela est beau! s'écria Caroline lorsque, montée sur

la croupe verte où commence la forêt de Montmorency, elle aperçut à ses

pieds l'immense vallée qui déroulait ses sinuosités semées de villages,

les horizons bleuâtres de ses collines, ses clochers, ses prairies, ses

champs, et dont le murmure vint expirer à l'oreille de la jeune fille

comme un bruissement de la mer. Les trois voyageurs côtoyèrent les bords

d'une rivière factice, et arrivèrent à cette vallée suisse dont le

chalet reçut plus d'une fois la reine Hortense et Napoléon. Quand

Caroline se fut assise avec un saint respect sur le banc de bois moussu

où s'étaient reposés des rois, des princesses et l'empereur, madame

Crochard manifesta le désir de voir de plus près un pont suspendu entre

deux rochers qui s'apercevait au loin, et se dirigea vers cette

curiosité champêtre en laissant son enfant sous la garde de monsieur

Roger, mais en lui disant qu'elle ne les perdrait pas de vue.

--Eh! quoi, pauvre petite, s'écria Roger, vous n'avez jamais désiré la

fortune et les jouissances du luxe? Vous ne souhaitez pas quelquefois de

porter les belles robes que vous brodez?

--Je vous mentirais, monsieur Roger, si je vous disais que je ne pense

pas au bonheur dont jouissent les riches. Ah! oui, je songe souvent,

quand je m'endors surtout, au plaisir que j'aurais de voir ma pauvre

mère ne pas être obligée d'aller par le mauvais temps chercher nos

petites provisions, à son âge. Je voudrais que le matin une femme de

ménage lui apportât, pendant qu'elle est encore au lit, son café bien

sucré avec du sucre blanc. Elle aime à lire des romans, la pauvre bonne

femme, eh! bien, je préférerais lui voir user ses yeux à sa lecture

favorite, plutôt qu'à remuer des bobines depuis le matin jusqu'au soir.

Il lui faudrait aussi un peu de bon vin. Enfin je voudrais la savoir

heureuse, elle est si bonne!

--Elle vous a donc bien prouvé sa bonté?

--Oh! oui, répliqua la jeune fille d'un son de voix profond. Puis après

un assez court moment de silence pendant lequel les deux jeunes gens

regardèrent madame Crochard qui, parvenue au milieu du pont rustique,

les menaçait du doigt, Caroline reprit:--Oh! oui, elle me l'a prouvé.

Combien ne m'a-t-elle pas soignée quand j'étais petite! Elle a vendu ses

derniers couverts d'argent pour me mettre en apprentissage chez la

vieille fille qui m'a appris à broder. Et mon pauvre père! combien de

mal n'a-t-elle pas eu pour lui faire passer heureusement ses derniers

moments! A cette idée la jeune fille tressaillit et se fit un voile de

ses deux mains.--Ah! bah, ne pensons jamais aux malheurs passés,

dit-elle en essayant de reprendre un air enjoué. Elle rougit en

s'apercevant que Roger s'était attendri, mais elle n'osa le regarder.

--Que faisait donc votre père, demanda-t-il.

--Mon père était danseur à l'Opéra avant la révolution, dit-elle de

l'air le plus naturel du monde, et ma mère chantait dans les choeurs.

Mon père, qui commandait les évolutions sur le théâtre, se trouva par

hasard à la prise de la Bastille. Il fut reconnu par quelques-uns des

assaillants qui lui demandèrent s'il ne dirigerait pas bien une attaque

réelle, lui qui en commandait de feintes au théâtre. Mon père était

brave, il accepta, conduisit les insurgés, et fut récompensé par le

grade de capitaine dans l'armée de Sambre-et-Meuse, où il se comporta de

manière à monter rapidement en grade, il devint colonel; mais il fut si

grièvement blessé à Lutzen qu'il est revenu mourir à Paris, après un an

de maladie. Les Bourbons sont arrivés, ma mère n'a pu obtenir de

pension, et nous sommes retombées dans une si grande misère, qu'il a

fallu travailler pour vivre. Depuis quelque temps la bonne femme est

devenue maladive; aussi jamais ne l'ai-je vue si peu résignée; elle se

plaint; et je le conçois, elle a goûté les douceurs d'une vie heureuse.

Quant à moi, qui ne saurais regretter des délices que je n'ai pas

connues, je ne demande qu'une seule chose au ciel...

--Quoi? dit vivement Roger qui semblait rêveur.

--Que les femmes portent toujours des tulles brodés pour que l'ouvrage

ne manque jamais.

La franchise de ces aveux intéressa le jeune homme, qui regarda d'un

oeil moins hostile madame Crochard quand elle revint vers eux d'un pas

lent.

--Hé bien, mes enfants, avez-vous bien jasé? leur demanda-t-elle d'un

air tout à la fois indulgent et railleur. Quand on pense, monsieur

Roger, que le _petit caporal_ s'est assis là où vous êtes! reprit-elle

après un moment de silence.--Pauvre homme! ajouta-t-elle, mon mari

l'aimait-il! Ah! Crochard a aussi bien fait de mourir, car il n'aurait

pas enduré de le savoir là où _ils_ l'ont mis.

Roger posa un doigt sur ses lèvres, et la bonne vieille, hochant la

tête, dit d'un air sérieux:--Suffit, on aura la bouche close et la

langue morte. Mais, ajouta-t-elle en ouvrant les bords de son corsage et

montrant une croix et son ruban rouge suspendus à son cou par une faveur

noire, _ils_ ne m'empêcheront pas de porter ce que l'_autre_ a donné à

mon pauvre Crochard, et je me ferai certes enterrer avec...

La Comédie humaine - Volume 01 · 第 25 / 49 段