Et il couvrit de baisers ce visage délicat qui commençait à perdre la
fraîcheur de la jeunesse, mais dont l'expression était si tendre et si
douce, qu'il ne pouvait jamais le voir sans être consolé.
--Quel silence! dit Ginevra. Mon ami, je trouve un grand plaisir à
veiller. La majesté de la nuit est vraiment contagieuse, elle impose,
elle inspire; il y a je ne sais quelle puissance dans cette idée: tout
dort et je veille.
--O! ma Ginevra, ce n'est pas d'aujourd'hui que je sens combien ton âme
est délicatement gracieuse! Mais voici l'aurore, viens dormir.
--Oui, répondit-elle, si je ne dors pas seule. J'ai bien souffert la
nuit où je me suis aperçue que mon Luigi veillait sans moi!
Le courage avec lequel ces deux jeunes gens combattaient le malheur
reçut pendant quelque temps sa récompense; mais l'événement qui met
presque toujours le comble à la félicité des ménages devait leur être
funeste: Ginevra eut un fils qui, pour se servir d'une expression
populaire, fut _beau comme le jour_. Le sentiment de la maternité doubla
les forces de la jeune femme. Luigi emprunta pour subvenir aux dépenses
des couches de Ginevra. Dans les premiers moments, elle ne sentit donc
pas tout le malaise de sa situation, et les deux époux se livrèrent au
bonheur d'élever un enfant. Ce fut leur dernière félicité. Comme deux
nageurs qui unissent leurs efforts pour rompre un courant, les deux
Corses luttèrent d'abord courageusement; mais parfois ils
s'abandonnaient à une apathie semblable à ces sommeils qui précèdent la
mort, et bientôt ils se virent obligés de vendre leurs bijoux. La
Pauvreté se montra tout à coup, non pas hideuse, mais vêtue simplement,
et presque douce à supporter; sa voix n'avait rien d'effrayant, elle ne
traînait après elle ni désespoir, ni spectres, ni haillons; mais elle
faisait perdre le souvenir et les habitudes de l'aisance; elle usait les
ressorts de l'orgueil. Puis, vint la Misère dans toute son horreur,
insouciante de ses guenilles et foulant aux pieds tous les sentiments
humains. Sept ou huit mois après la naissance du petit Bartholoméo, l'on
aurait eu de la peine à reconnaître dans la mère qui allaitait cet
enfant malingre l'original de l'admirable portrait, le seul ornement
d'une chambre nue. Sans feu par un rude hiver, Ginevra vit les gracieux
contours de sa figure se détruire lentement, ses joues devinrent
blanches comme de la porcelaine. On eût dit que ses yeux avaient pâli.
Elle regardait en pleurant son enfant amaigri, décoloré, et ne souffrait
que de cette jeune misère. Luigi, debout et silencieux, n'avait plus le
courage de sourire à son fils.
--J'ai couru tout Paris, disait-il d'une voix sourde, je n'y connais
personne, et comment oser demander à des indifférents? Vergniaud, le
nourrisseur, mon vieil Égyptien, est impliqué dans une conspiration, il
a été mis en prison, et d'ailleurs, il m'a prêté tout ce dont il pouvait
disposer. Quant à notre propriétaire, il ne nous a rien demandé depuis
un an.
--Mais nous n'avons besoin de rien, répondit doucement Ginevra en
affectant un air calme.
--Chaque jour qui arrive amène une difficulté de plus, reprit Luigi avec
terreur.
La faim était à leur porte. Luigi prit tous les tableaux de Ginevra, le
portrait, plusieurs meubles desquels le ménage pouvait encore se passer,
il vendit tout à vil prix, et la somme qu'il en obtint prolongea
l'agonie du ménage pendant quelques moments. Dans ces jours de malheur,
Ginevra montra la sublimité de son caractère et l'étendue de sa
résignation, elle supporta stoïquement les atteintes de la douleur; son
âme énergique la soutenait contre tous les maux, elle travaillait d'une
main défaillante auprès de son fils mourant, expédiait les soins du
ménage avec une activité miraculeuse, et suffisait à tout. Elle était
même heureuse encore quand elle voyait sur les lèvres de Luigi un
sourire d'étonnement à l'aspect de la propreté qu'elle faisait régner
dans l'unique chambre où ils s'étaient réfugiés.
--Mon ami, je t'ai gardé ce morceau de pain, lui dit-elle un soir qu'il
rentrait fatigué.
--Et toi?
--Moi, j'ai dîné, cher Luigi, je n'ai besoin de rien.
Et la douce expression de son visage le pressait encore plus que sa
parole d'accepter une nourriture de laquelle elle se privait, Luigi
l'embrassa par un de ces baisers de désespoir qui se donnaient en 1793
entre amis à l'heure où ils montaient ensemble à l'échafaud. En ces
moments suprêmes, deux êtres se voient coeur à coeur. Aussi, le
malheureux Luigi comprenant tout à coup que sa femme était à jeun,
partagea-t-il la fièvre qui la dévorait, il frissonna, sortit en
prétextant une affaire pressante, car il aurait mieux aimé prendre le
poison le plus subtil, plutôt que d'éviter la mort en mangeant le
dernier morceau de pain qui se trouvait chez lui. Il se mit à errer dans
Paris au milieu des voitures les plus brillantes, au sein de ce luxe
insultant qui éclate partout; il passa promptement devant les boutiques
des changeurs où l'or étincelle; enfin, il résolut de se vendre, de
s'offrir comme remplaçant pour le service militaire en espérant que ce
sacrifice sauverait Ginevra, et que, pendant son absence, elle pourrait
rentrer en grâce auprès de Bartholoméo. Il alla donc trouver un de ces
hommes qui font la traite des blancs, et il éprouva une sorte de bonheur
à reconnaître en lui un ancien officier de la garde impériale.
--Il y a deux jours que je n'ai mangé, lui dit-il d'une voix lente et
faible, ma femme meurt de faim, et ne m'adresse pas une plainte, elle
expirerait en souriant, je crois. De grâce, mon camarade, ajouta-t-il
avec un sourire amer, achète-moi d'avance, je suis robuste, je ne suis
plus au service, et je...
L'officier donna une somme à Luigi en à-compte sur celle qu'il
s'engageait à lui procurer. L'infortuné poussa un rire convulsif quand
il tint une poignée de pièces d'or, il courut de toute sa force vers sa
maison, haletant, et criant parfois:--O ma Ginevra! Ginevra! Il
commençait à faire nuit quand il arriva chez lui. Il entra tout
doucement, craignant de donner une trop forte émotion à sa femme, qu'il
avait laissée faible. Les derniers rayons du soleil pénétrant par la
lucarne venaient mourir sur le visage de Ginevra qui dormait assise sur
une chaise en tenant son enfant sur son sein.
--Réveille-toi, ma chère Ginevra, dit-il sans s'apercevoir de la pose de
son enfant qui en ce moment conservait un éclat surnaturel.
En entendant cette voix, la pauvre mère ouvrit les yeux, rencontra le
regard de Luigi, et sourit; mais Luigi jeta un cri d'épouvante: Ginevra
était tout à fait changée, à peine la reconnaissait-il, il lui montra
par un geste d'une sauvage énergie l'or qu'il avait à la main.
La jeune femme se mit à rire machinalement, et tout à coup elle s'écria
d'une voix affreuse:--Louis! l'enfant est froid.
Elle regarda son fils et s'évanouit, car le petit Barthélemy était mort.
Luigi prit sa femme dans ses bras sans lui ôter l'enfant qu'elle serrait
avec une force incompréhensible; et après l'avoir posée sur le lit, il
sortit pour appeler au secours.
--O mon Dieu! dit-il à son propriétaire qu'il rencontra sur l'escalier,
j'ai de l'or, et mon enfant est mort de faim, sa mère se meurt,
aidez-nous!
Il revint comme un désespéré vers Ginevra, et laissa l'honnête maçon
occupé, ainsi que plusieurs voisins, de rassembler tout ce qui pouvait
soulager une misère inconnue jusqu'alors, tant les deux Corses l'avaient
soigneusement cachée par un sentiment d'orgueil. Luigi avait jeté son or
sur le plancher, et s'était agenouillé au chevet du lit où gisait sa
femme.
--Mon père! s'écriait Ginevra dans son délire, prenez soin de mon fils
qui porte votre nom.
--O mon ange! calme-toi, lui disait Luigi en l'embrassant, de beaux
jours nous attendent.
Cette voix et cette caresse lui rendirent quelque tranquillité.
--O mon Louis! reprit-elle en le regardant avec une attention
extraordinaire, écoute-moi bien. Je sens que je meurs. Ma mort est
naturelle, je souffrais trop, et puis un bonheur aussi grand que le mien
devait se payer. Oui, mon Luigi, console-toi. J'ai été si heureuse, que
si je recommençais à vivre, j'accepterais encore notre destinée. Je suis
une mauvaise mère: je te regrette encore plus que je ne regrette mon
enfant.--Mon enfant, ajouta-t-elle d'un son de voix profond. Deux larmes
se détachèrent de ses yeux mourants, et soudain elle pressa le cadavre
qu'elle n'avait pu réchauffer.--Donne ma chevelure à mon père, en
souvenir de sa Ginevra, reprit-elle. Dis-lui bien que je ne l'ai jamais
accusé... Sa tête tomba sur le bras de son époux.
--Non, tu ne peux pas mourir, s'écria Luigi, le médecin va venir. Nous
avons du pain. Ton père va te recevoir en grâce. La prospérité s'est
levée pour nous. Reste avec nous, ange de beauté!
Mais ce coeur fidèle et plein d'amour devenait froid, Ginevra tournait
instinctivement les yeux vers celui qu'elle adorait, quoiqu'elle ne fût
plus sensible à rien: des images confuses s'offraient à son esprit, près
de perdre tout souvenir de la terre. Elle savait que Luigi était là, car
elle serrait toujours plus fortement sa main glacée, et semblait vouloir
se retenir au-dessus d'un précipice où elle croyait tomber.
--Mon ami, dit-elle enfin, tu as froid, je vais te réchauffer.
Elle voulut mettre la main de son mari sur son coeur, mais elle expira.
Deux médecins, un prêtre, des voisins entrèrent en ce moment en
apportant tout ce qui était nécessaire pour sauver les deux époux et
calmer leur désespoir. Ces étrangers firent beaucoup de bruit d'abord;
mais quand ils furent entrés, un affreux silence régna dans cette
chambre.
Pendant que cette scène avait lieu, Bartholoméo et sa femme étaient
assis dans leurs fauteuils antiques, chacun à un coin de la vaste
cheminée dont l'ardent brasier réchauffait à peine l'immense salon de
leur hôtel. La pendule marquait minuit. Depuis longtemps le vieux couple
avait perdu le sommeil. En ce moment, ils étaient silencieux comme deux
vieillards tombés en enfance et qui regardent tout sans rien voir. Leur
salon désert, mais plein de souvenirs pour eux, était faiblement éclairé
par une seule lampe près de mourir. Sans les flammes pétillantes du
foyer, ils eussent été dans une obscurité complète. Un de leurs amis
venait de les quitter, et la chaise sur laquelle il s'était assis
pendant sa visite se trouvait entre les deux Corses. Piombo avait déjà
jeté plus d'un regard sur cette chaise, et ces regards pleins d'idées se
succédaient comme des remords, car la chaise vide était celle de
Ginevra. Élisa Piombo épiait les expressions qui passaient sur la
blanche figure de son mari. Quoiqu'elle fût habituée à deviner les
sentiments du Corse, d'après les changeantes révolutions de ses traits,
ils étaient tour à tour si menaçants et si mélancoliques, qu'elle ne
pouvait plus lire dans cette âme incompréhensible.
Bartholoméo succombait-il sous les puissants souvenirs que réveillait
cette chaise? était-il choqué de voir qu'elle venait de servir pour la
première fois à un étranger depuis le départ de sa fille? l'heure de sa
clémence, cette heure si vainement attendue jusqu'alors, avait-elle
sonné?
Ces réflexions agitèrent successivement le coeur d'Élisa Piombo. Pendant
un instant la physionomie de son mari devint si terrible, qu'elle
trembla d'avoir osé employer une ruse si simple pour faire naître
l'occasion de parler de Ginevra. En ce moment, la bise chassa si
violemment les flocons de neige sur les persiennes, que les deux
vieillards purent en entendre le léger bruissement. La mère de Ginevra
baissa la tête pour dérober ses larmes à son mari. Tout à coup un soupir
sortit de la poitrine du vieillard, sa femme le regarda, il était
abattu; elle hasarda pour la seconde fois, depuis trois ans, à lui
parler de sa fille.
--Si Ginevra avait froid, s'écria-t-elle doucement. Piombo
tressaillit.--Elle a peut-être faim, dit-elle en continuant. Le Corse
laissa échapper une larme.--Elle a un enfant, et ne peut pas le nourrir,
son lait s'est tari, reprit vivement la mère avec l'accent du désespoir.
--Qu'elle vienne! qu'elle vienne, s'écria Piombo. O mon enfant chéri! tu
m'as vaincu.
La mère se leva comme pour aller chercher sa fille. En ce moment, la
porte s'ouvrit avec fracas, et un homme dont le visage n'avait plus rien
d'humain surgit tout à coup devant eux.
--_Morte!_ Nos deux familles devaient s'exterminer l'une par l'autre,
car voilà tout ce qui reste d'elle, dit-il en posant sur une table la
longue chevelure noire de Ginevra.
Les deux vieillards frissonnèrent comme s'ils eussent reçu une commotion
de la foudre, et ne virent plus Luigi.
--Il nous épargne un coup de feu, car il est mort, s'écria lentement
Bartholoméo en regardant à terre.
Paris, janvier 1830.
MADAME FIRMIANI.
CHER ALEXANDRE DE BERNY.
Son vieil ami,
DE BALZAC.
Beaucoup de récits, riches de situations ou rendus dramatiques par les
innombrables jets du hasard, emportent avec eux leurs propres artifices
et peuvent être racontés artistement ou simplement par toutes les
lèvres, sans que le sujet y perde la plus légère de ses beautés; mais il
est quelques aventures de la vie humaine auxquelles les accents du coeur
seuls rendent la vie, il est certains détails pour ainsi dire
anatomiques dont les fibres déliées ne reparaissent dans une action
éteinte que sous les infusions les plus habiles de la pensée; puis, il
est des portraits qui veulent une âme et ne sont rien sans les traits
les plus délicats de leur physionomie mobile; enfin, il se rencontre de
ces choses que nous ne savons dire ou faire sans je ne sais quelles
harmonies inconnues auxquelles président un jour, une heure, une
conjonction heureuse dans les signes célestes ou de secrètes
prédispositions morales. Ces sortes de révélations mystérieuses étaient
impérieusement exigées pour dire cette histoire simple à laquelle on
voudrait pouvoir intéresser quelques-unes de ces âmes naturellement
mélancoliques et songeuses qui se nourrissent d'émotions douces. Si
l'écrivain, semblable à un chirurgien près d'un ami mourant, s'est
pénétré d'une espèce de respect pour le sujet qu'il maniait, pourquoi le
lecteur ne partagerait-il pas ce sentiment inexplicable? Est-ce une
chose difficile que de s'initier à cette vague et nerveuse tristesse
qui, n'ayant point d'aliment, répand des teintes grises autour de nous,
demi-maladie dont les molles souffrances plaisent parfois? Si vous
pensez par hasard aux personnes chères que vous avez perdues; si vous
êtes seul, s'il est nuit ou si le jour tombe, poursuivez la lecture de
cette histoire; autrement, vous jetteriez le livre, ici. Si vous n'avez
pas enseveli déjà quelque bonne tante infirme ou sans fortune, vous ne
comprendrez point ces pages. Aux uns, elles sembleront imprégnées de
musc; aux autres, elles paraîtront aussi décolorées, aussi vertueuses
que peuvent l'être celles de Florian. Pour tout dire, le lecteur doit
avoir connu la volupté des larmes, avoir senti la douleur muette d'un
souvenir qui passe légèrement, chargé d'une ombre chère, mais d'une
ombre lointaine; il doit posséder quelques-uns de ces souvenirs qui font
tout à la fois regretter ce que vous a dévoré la terre, et sourire d'un
bonheur évanoui. Maintenant, croyez que, pour les richesses de
l'Angleterre, l'auteur ne voudrait pas extorquer à la poésie un seul de
ses mensonges pour embellir sa narration. Ceci est une histoire vraie et
pour laquelle vous pouvez dépenser les trésors de votre sensibilité, si
vous en avez.
Aujourd'hui, notre langue a autant d'idiomes qu'il existe de Variétés
d'hommes dans la grande famille française. Aussi est-ce vraiment chose
curieuse et agréable que d'écouter les différentes acceptions ou
versions données sur une même chose ou sur un même événement par chacune
des Espèces qui composent la monographie du Parisien, le Parisien étant
pris pour généraliser la thèse.
Ainsi, vous eussiez demandé à un sujet appartenant au genre des
Positifs:--Connaissez-vous madame Firmiani? cet homme vous eût traduit
madame Firmiani par l'inventaire suivant:--Un grand hôtel situé rue du
Bac, des salons bien meublés, de beaux tableaux, cent bonnes mille
livres de rente, et un mari, jadis receveur-général dans le département
de Montenotte. Ayant dit, le Positif, homme gros et rond, presque
toujours vêtu de noir, fait une petite grimace de satisfaction, relève
sa lèvre inférieure en la fronçant de manière à couvrir la supérieure,
et hoche la tête comme s'il ajoutait: Voilà des gens solides et sur
lesquels il n'y a rien à dire. Ne lui demandez rien de plus! Les
Positifs expliquent tout par des chiffres, par des rentes ou par les
biens au soleil, un mot de leur lexique.
Tournez à droite, allez interroger cet autre qui appartient au genre des
Flâneurs, répétez-lui votre question:--Madame Firmiani? dit-il, oui,
oui, je la connais bien, je vais à ses soirées. Elle reçoit le mercredi;
c'est une maison fort honorable. Déjà, madame Firmiani se métamorphose
en maison. Cette maison n'est plus un amas de pierres superposées
architectoniquement; non, ce mot est, dans la langue des Flâneurs, un
idiotisme intraduisible. Ici, le Flâneur, homme sec, à sourire agréable,
disant de jolis riens, ayant toujours plus d'esprit acquis que d'esprit
naturel, se penche à votre oreille, et d'un air fin, vous dit:--Je n'ai
jamais vu monsieur Firmiani. Sa position sociale consiste à gérer des
biens en Italie; mais madame Firmiani est Française, et dépense ses
revenus en Parisienne. Elle a d'excellent thé! C'est une des maisons
aujourd'hui si rares où l'on s'amuse et où ce que l'on vous donne est
exquis. Il est d'ailleurs fort difficile d'être admis chez elle. Aussi
la meilleure société se trouve-t-elle dans ses salons! Puis, le Flâneur
commente ce dernier mot par une prise de tabac saisie gravement; il se
garnit le nez à petits coups, et semble vous dire:--Je vais dans cette
maison, mais ne comptez pas sur moi pour vous y présenter.
Madame Firmiani tient pour les Flâneurs une espèce d'auberge sans
enseigne.
--Que veux-tu donc aller faire chez madame Firmiani? mais l'on s'y
ennuie autant qu'à la cour. A quoi sert d'avoir de l'esprit, si ce n'est
à éviter des salons où, par la poésie qui court, on lit la plus petite
ballade fraîchement éclose?
Vous avez questionné l'un de vos amis classé parmi les Personnels, gens
qui voudraient tenir l'univers sous clef et n'y rien laisser faire sans
leur permission. Ils sont malheureux de tout le bonheur des autres, ne
pardonnent qu'aux vices, aux chutes, aux infirmités, et ne veulent que
des protégés. Aristocrates par inclination, ils se font républicains par
dépit, uniquement pour trouver beaucoup d'inférieurs parmi leurs égaux.
--Oh! madame Firmiani, mon cher, est une de ces femmes adorables qui
servent d'excuse à la nature pour toutes les laides qu'elle a créées par
erreur; elle est ravissante! elle est bonne! Je ne voudrais être au
pouvoir, devenir roi, posséder des millions, que pour (_ici trois mots
dits à l'oreille_). Veux-tu que je t'y présente?...
Ce jeune homme est du genre Lycéen connu pour sa grande hardiesse entre
hommes et sa grande timidité à huis-clos.
--Madame Firmiani? s'écrie un autre en faisant tourner sa canne sur
elle-même, je vais te dire ce que j'en pense: c'est une femme entre
trente et trente-cinq ans, figure passée, beaux yeux, taille plate, voix
de contr'alto usée, beaucoup de toilette, un peu de rouge, charmantes
manières; enfin, mon cher, les restes d'une jolie femme qui néanmoins
valent encore la peine d'une passion.
Cette sentence est due à un sujet du genre Fat qui vient de déjeuner, ne
pèse plus ses paroles et va monter à cheval. En ces moments, les Fats
sont impitoyables.
--Il y a chez elle une galerie de tableaux magnifiques, allez la voir!
vous répond un autre. Rien n'est si beau!
Vous vous êtes adressé au genre Amateur. L'individu vous quitte pour
aller chez Pérignon ou chez Tripet. Pour lui, madame Firmiani est une
collection de toiles peintes.
UNE FEMME.--Madame Firmiani? Je ne veux pas que vous alliez chez elle.
Cette phrase est la plus riche des traductions. Madame Firmiani! femme
dangereuse! une sirène! elle se met bien, elle a du goût, elle cause des
insomnies à toutes les femmes. L'interlocutrice appartient au genre des
Tracassiers.
UN ATTACHÉ D'AMBASSADE.--Madame Firmiani! N'est-elle pas d'Anvers? J'ai
vu cette femme-là bien belle il y a dix ans. Elle était alors à Rome.
Les sujets appartenant à la classe des Attachés ont la manie de dire des
mots à la Talleyrand, leur esprit est souvent si fin, que leurs aperçus
sont imperceptibles; ils ressemblent à ces joueurs de billard qui
évitent les billes avec une adresse infinie. Ces individus sont
généralement peu parleurs; mais quand ils parlent, ils ne s'occupent que
de l'Espagne, de Vienne, de l'Italie ou de Pétersbourg. Les noms de pays
sont chez eux comme des ressorts; pressez-les, la sonnerie vous dira
tous ses airs.
--Cette madame Firmiani ne voit-elle pas beaucoup le faubourg
Saint-Germain? Ceci est dit par une personne qui veut appartenir au
genre Distingué. Elle donne le _de_ à tout le monde, à monsieur Dupin
l'aîné, à monsieur Lafayette; elle le jette à tort et à travers, elle en
déshonore les gens. Elle passe sa vie à s'inquiéter de ce qui est
_bien_; mais, pour son supplice, elle demeure au Marais, et son mari a
été avoué, mais avoué à la Cour royale.
--Madame Firmiani, monsieur? je ne la connais pas. Cet homme appartient
au genre des Ducs. Il n'avoue que les femmes présentées. Excusez-le, il
a été fait duc par Napoléon.
--Madame Firmiani? N'est-ce pas une ancienne actrice des Italiens? Homme
du genre Niais. Les individus de cette classe veulent avoir réponse à
tout. Ils calomnient plutôt que de se taire.
DEUX VIEILLES DAMES (_femmes d'anciens magistrats_). LA PREMIÈRE. (Elle
a un bonnet à coques, sa figure est ridée, son nez est pointu, elle
tient un Paroissien, voix dure.)--Qu'est-elle en son nom, cette madame
Firmiani? LA SECONDE. (Petite figure rouge ressemblant à une vieille
pomme d'api, voix douce.)--Une Cadignan, ma chère, nièce du vieux prince
de Cadignan et cousine par conséquent du duc de Maufrigneuse.
Madame Firmiani est une Cadignan. Elle n'aurait ni vertus, ni fortune,
ni jeunesse, ce serait toujours une Cadignan. Une Cadignan, c'est comme
un préjugé, toujours riche et vivant.
UN ORIGINAL.--Mon cher, je n'ai jamais vu de socques dans son
antichambre, tu peux aller chez elle sans te compromettre et y jouer
sans crainte, parce que, s'il y a des fripons, ils sont gens de qualité;
partant, on ne s'y querelle pas.
VIEILLARD APPARTENANT AU GENRE DES OBSERVATEURS.--Vous irez chez madame
Firmiani, vous trouverez, mon cher, une belle femme nonchalamment assise
au coin de sa cheminée. A peine se lèvera-t-elle de son fauteuil, elle
ne le quitte que pour les femmes ou les ambassadeurs, les ducs, les gens
considérables. Elle est fort gracieuse, elle charme, elle cause bien et
veut causer de tout. Il y a chez elle tous les indices de la passion,
mais on lui donne trop d'adorateurs pour qu'elle ait un favori. Si les
soupçons ne planaient que sur deux ou trois de ses intimes, nous
saurions quel est son cavalier servant; mais c'est une femme tout
mystère: elle est mariée, et jamais nous n'avons vu son mari; monsieur
Firmiani est un personnage tout à fait fantastique, il ressemble à ce
troisième cheval que l'on paie toujours en courant la poste et qu'on
n'aperçoit jamais; madame, à entendre les artistes, est le premier
contr'alto d'Europe et n'a pas chanté trois fois depuis qu'elle est à
Paris; elle reçoit beaucoup de monde et ne va chez personne.