contenaient des étoffes, du linge, et une foule de choses nécessaires à
une jeune femme qui se met en ménage; elle reconnut dans cet envoi la
prévoyante bonté d'une mère, car en visitant ces présents, elle trouva
une bourse où la baronne avait mis la somme qui appartenait à sa fille,
en y joignant le fruit de ses économies. L'argent était accompagné d'une
lettre où la mère conjurait la fille d'abandonner son funeste projet de
mariage, s'il en était encore temps; il lui avait fallu, disait-elle,
des précautions inouïes pour faire parvenir ces faibles secours à
Ginevra; elle la suppliait de ne pas l'accuser de dureté, si par la
suite elle la laissait dans l'abandon, elle craignait de ne pouvoir plus
l'assister, elle la bénissait, lui souhaitait de trouver le bonheur dans
ce fatal mariage, si elle persistait, en lui assurant qu'elle ne pensait
qu'à sa fille chérie. En cet endroit, des larmes avaient effacé
plusieurs mots de la lettre.
--O ma mère! s'écria Ginevra tout attendrie. Elle éprouvait le besoin de
se jeter à ses genoux, de la voir, et de respirer l'air bienfaisant de
la maison paternelle; elle s'élançait déjà, quand Luigi entra; elle le
regarda, et sa tendresse filiale s'évanouit, ses larmes se séchèrent,
elle ne se sentit pas la force d'abandonner cet enfant si malheureux et
si aimant. Être le seul espoir d'une noble créature, l'aimer et
l'abandonner... ce sacrifice est une trahison dont sont incapables de
jeunes âmes. Ginevra eut la générosité d'ensevelir sa douleur au fond de
son âme.
Enfin, le jour du mariage arriva. Ginevra ne vit personne autour
d'elle. Luigi avait profité du moment où elle s'habillait pour aller
chercher les témoins nécessaires à la signature de leur acte de mariage.
Ces témoins étaient de braves gens. L'un, ancien maréchal-des-logis de
hussards, avait contracté, à l'armée, envers Luigi, de ces obligations
qui ne s'effacent jamais du coeur d'un honnête homme; il s'était mis
loueur de voitures et possédait quelques fiacres. L'autre, entrepreneur
de maçonnerie, était le propriétaire de la maison où les nouveaux époux
devaient demeurer. Chacun d'eux se fit accompagner par un ami, puis tous
quatre vinrent avec Luigi prendre la mariée. Peu accoutumés aux grimaces
sociales, et ne voyant rien que de très-simple dans le service qu'ils
rendaient à Luigi, ces gens s'étaient habillés proprement, mais sans
luxe, et rien n'annonçait le joyeux cortége d'une noce. Ginevra,
elle-même, se mit très-simplement afin de se conformer à sa fortune;
néanmoins sa beauté avait quelque chose de si noble et de si imposant,
qu'à son aspect la parole expira sur les lèvres des témoins qui se
crurent obligés de lui adresser un compliment; ils la saluèrent avec
respect, elle s'inclina; ils la regardèrent en silence et ne surent plus
que l'admirer. Cette réserve jeta du froid entre eux. La joie ne peut
éclater que parmi des gens qui se sentent égaux. Le hasard voulut donc
que tout fût sombre et grave autour des deux fiancés, rien ne refléta
leur félicité. L'église et la mairie n'étaient pas très-éloignées de
l'hôtel. Les deux Corses, suivis des quatre témoins que leur imposait la
loi, voulurent y aller à pied, dans une simplicité qui dépouilla de tout
appareil cette grande scène de la vie sociale. Ils trouvèrent dans la
cour de la mairie une foule d'équipages qui annonçaient nombreuse
compagnie, ils montèrent et arrivèrent à une grande salle où les mariés,
dont le bonheur était indiqué pour ce jour-là, attendaient assez
impatiemment le maire du quartier. Ginevra s'assit près de Luigi au bout
d'un grand banc, et leurs témoins restèrent debout, faute de siéges.
Deux mariées pompeusement habillées de blanc, chargées de rubans, de
dentelles, de perles, et couronnées de bouquets de fleurs d'oranger dont
les boutons satinés tremblaient sous leur voile, étaient entourées de
leurs familles joyeuses, et accompagnées de leurs mères, qu'elles
regardaient d'un air à la fois satisfait et craintif; tous les yeux
réfléchissaient leur bonheur, et chaque figure semblait leur prodiguer
des bénédictions. Les pères, les témoins, les frères, les soeurs
allaient et venaient, comme un essaim se jouant dans un rayon de soleil
qui va disparaître. Chacun semblait comprendre la valeur de ce moment
fugitif où, dans la vie, le coeur se trouve entre deux espérances: les
souhaits du passé, les promesses de l'avenir. A cet aspect, Ginevra
sentit son coeur se gonfler, et pressa le bras de Luigi qui lui lança un
regard. Une larme roula dans les yeux du jeune Corse, il ne comprit
jamais mieux qu'alors tout ce que sa Ginevra lui sacrifiait. Cette larme
précieuse fit oublier à la jeune fille l'abandon dans lequel elle se
trouvait. L'amour versa des trésors de lumière entre les deux amants qui
ne virent plus qu'eux au milieu de ce tumulte: ils étaient là, seuls,
dans cette foule, tels qu'ils devaient être dans la vie. Leurs témoins
indifférents à la cérémonie, causaient tranquillement de leurs affaires.
--L'avoine est bien chère, disait le maréchal-des-logis au maçon.
--Elle n'est pas encore si renchérie que le plâtre, proportion gardée,
répondit l'entrepreneur.
Et ils firent un tour dans la salle.
--Comme on perd du temps ici! s'écria le maçon en remettant dans sa
poche une grosse montre d'argent.
Luigi et Ginevra, serrés l'un contre l'autre, semblaient ne faire qu'une
même personne. Certes, un poëte aurait admiré ces deux têtes unies par
un même sentiment, également colorées, mélancoliques et silencieuses en
présence de deux noces bourdonnant, devant quatre familles tumultueuses,
étincelant de diamants, de fleurs, et dont la gaieté avait quelque chose
de passager. Tout ce que ces groupes bruyants et splendides mettaient de
joie en dehors, Luigi et Ginevra l'ensevelissaient au fond de leurs
coeurs. D'un côté, le grossier fracas du plaisir; de l'autre, le délicat
silence des âmes joyeuses: la terre et le ciel. Mais la tremblante
Ginevra ne sut pas entièrement dépouiller les faiblesses de la femme.
Superstitieuse comme une Italienne, elle voulut voir un présage dans ce
contraste, et garda au fond de son coeur un sentiment d'effroi,
invincible autant que son amour.
Tout à coup, un garçon de bureau à la livrée de la ville ouvrit une
porte à deux battants, l'on fit silence, et sa voix retentit comme un
glapissement en appelant monsieur Luigi da Porta et mademoiselle Ginevra
di Piombo. Ce moment causa quelque embarras aux deux fiancés. La
célébrité du nom de Piombo attira l'attention, les spectateurs
cherchèrent une noce qui semblait devoir être somptueuse. Ginevra se
leva, ses regards foudroyants d'orgueil imposèrent à toute la foule,
elle donna le bras à Luigi, et marcha d'un pas ferme suivie de ses
témoins. Un murmure d'étonnement qui alla croissant, un chuchotement
général vint rappeler à Ginevra que le monde lui demandait compte de
l'absence de ses parents: la malédiction paternelle semblait la
poursuivre.
--Attendez les familles, dit le maire à l'employé qui lisait promptement
les actes.
--Le père et la mère protestent, répondit flegmatiquement le secrétaire.
--Des deux côtés? reprit le maire.
--L'époux est orphelin.
--Où sont les témoins?
--Les voici, répondit encore le secrétaire en montrant les quatre hommes
immobiles et muets qui, les bras croisés, ressemblaient à des statues.
--Mais, s'il y a protestation? dit le maire.
--Les actes respectueux ont été légalement faits, répliqua l'employé en
se levant pour transmettre au fonctionnaire les pièces annexées à l'acte
de mariage.
Ce débat bureaucratique eut quelque chose de flétrissant et contenait en
peu de mots toute une histoire. La haine des Porta et des Piombo, de
terribles passions furent inscrites sur une page de l'État Civil, comme
sur la pierre d'un tombeau sont gravées en quelques lignes les annales
d'un peuple, et souvent même en un mot: Robespierre ou Napoléon. Ginevra
tremblait. Semblable à la colombe qui, traversant les mers, n'avait que
l'arche pour poser ses pieds, elle ne pouvait réfugier son regard que
dans les yeux de Luigi, car tout était triste et froid autour d'elle. Le
maire avait un air improbateur et sévère, et son commis regardait les
deux époux avec une curiosité malveillante. Rien n'eut jamais moins
l'air d'une fête. Comme toutes les choses de la vie humaine quand elles
sont dépouillées de leurs accessoires, ce fut un fait simple en
lui-même, immense par la pensée. Après quelques interrogations
auxquelles les époux répondirent, après quelques paroles marmottées par
le maire, et après l'apposition de leurs signatures sur le registre,
Luigi et Ginevra furent unis. Les deux jeunes Corses, dont l'alliance
offrait toute la poésie consacrée par le génie dans celle de Roméo et
Juliette, traversèrent deux haies de parents joyeux auxquels ils
n'appartenaient pas, et qui s'impatientaient presque du retard que leur
causait ce mariage si triste en apparence. Quand la jeune fille se
trouva dans la cour de la mairie et sous le ciel, un soupir s'échappa de
son sein.
--Oh! toute une vie de soins et d'amour suffira-t-elle pour reconnaître
le courage et la tendresse de ma Ginevra? lui dit Luigi.
A ces mots accompagnés par des larmes de bonheur, la mariée oublia
toutes ses souffrances; car elle avait souffert de se présenter devant
le monde, en réclamant un bonheur que sa famille refusait de
sanctionner.
--Pourquoi les hommes se mettent-ils donc entre nous? dit-elle avec une
naïveté de sentiment qui ravit Luigi.
Le plaisir rendit les deux époux plus légers. Ils ne virent ni ciel, ni
terre, ni maisons, et volèrent comme avec des ailes vers l'église.
Enfin, ils arrivèrent à une petite chapelle obscure et devant un autel
sans pompe où un vieux prêtre célébra leur union. Là, comme à la mairie,
ils furent entourés par les deux noces qui les persécutaient de leur
éclat. L'église, pleine d'amis et de parents, retentissait du bruit que
faisaient les carrosses, les bedeaux, les suisses, les prêtres. Des
autels brillaient de tout le luxe ecclésiastique, les couronnes de
fleurs d'oranger qui paraient les statues de la Vierge semblaient être
neuves. On ne voyait que fleurs, que parfums, que cierges étincelants,
que coussins de velours brodés d'or. Dieu paraissait être complice de
cette joie d'un jour. Quand il fallut tenir au-dessus des têtes de Luigi
et de Ginevra ce symbole d'union éternelle, ce joug de satin blanc,
doux, brillant, léger pour les uns, et de plomb pour le plus grand
nombre, le prêtre chercha, mais en vain, les jeunes garçons qui
remplissent ce joyeux office: deux des témoins les remplacèrent.
L'ecclésiastique fit à la hâte une instruction aux époux sur les périls
de la vie, sur les devoirs qu'ils enseigneraient un jour à leurs
enfants; et, à ce sujet, il glissa un reproche indirect sur l'absence
des parents de Ginevra; puis, après les avoir unis devant Dieu, comme le
maire les avait unis devant la Loi, il acheva sa messe et les quitta.
--Dieu les bénisse! dit Vergniaud au maçon sous le porche de l'église.
Jamais deux créatures ne furent mieux faites l'une pour l'autre. Les
parents de cette fille-là sont des infirmes. Je ne connais pas de soldat
plus brave que le colonel Louis! Si tout le monde s'était comporté comme
lui, _l'autre_ y serait encore.
La bénédiction du soldat, la seule qui, dans ce jour, leur eût été
donnée, répandit comme un baume sur le coeur de Ginevra.
Ils se séparèrent en se serrant la main, et Luigi remercia cordialement
son propriétaire.
--Adieu, mon brave, dit Luigi au maréchal, je te remercie.
--Tout à votre service, mon colonel. Ame, individu, chevaux et voitures,
chez moi tout est à vous.
--Comme il t'aime! dit Ginevra.
Luigi entraîna vivement sa mariée à la maison qu'ils devaient habiter,
ils atteignirent bientôt leur modeste appartement; et, là, quand la
porte fut refermée, Luigi prit sa femme dans ses bras en s'écriant:--O
ma Ginevra! car maintenant tu es à moi, ici est la véritable fête. Ici,
reprit-il, tout nous sourira.
Ils parcoururent ensemble les trois chambres qui composaient leur
logement. La pièce d'entrée servait de salon et de salle à manger. A
droite se trouvait une chambre à coucher, à gauche un grand cabinet que
Luigi avait fait arranger pour sa chère femme et où elle trouva les
chevalets, la boîte à couleurs, les plâtres, les modèles, les
mannequins, les tableaux, les portefeuilles, enfin tout le mobilier de
l'artiste.
--Je travaillerai donc là, dit-elle avec une expression enfantine. Elle
regarda longtemps la tenture, les meubles, et toujours elle se
retournait vers Luigi pour le remercier, car il y avait une sorte de
magnificence dans ce petit réduit: une bibliothèque contenait les livres
favoris de Ginevra, au fond était un piano. Elle s'assit sur un divan,
attira Luigi près d'elle, et lui serrant la main:--Tu as bon goût,
dit-elle d'une voix caressante.
--Tes paroles me font bien heureux, dit-il.
--Mais voyons donc tout, demanda Ginevra, à qui Luigi avait fait un
mystère des ornements de cette retraite.
Ils allèrent alors vers une chambre nuptiale, fraîche et blanche comme
une vierge.
--Oh! sortons, dit Luigi en riant.
--Mais je veux tout voir. Et l'impérieuse Ginevra visita l'ameublement
avec le soin curieux d'un antiquaire examinant une médaille, elle toucha
les soieries et passa tout en revue avec le contentement naïf d'une
jeune mariée qui déploie les richesses de sa corbeille. Nous commençons
par nous ruiner, dit-elle d'un air moitié joyeux, moitié chagrin.
--C'est vrai! tout l'arriéré de ma solde est là, répondit Luigi. Je l'ai
vendu à un brave homme nommé Gigonnet.
--Pourquoi? reprit-elle d'un ton de reproche où perçait une satisfaction
secrète. Crois-tu que je serais moins heureuse sous un toit? Mais,
reprit-elle, tout cela est bien joli, et c'est à nous. Luigi la
contemplait avec tant d'enthousiasme qu'elle baissa les yeux et lui
dit:--Allons voir le reste.
Au-dessus de ces trois chambres, sous les toits, il y avait un cabinet
pour Luigi, une cuisine et une chambre de domestique. Ginevra fut
satisfaite de son petit domaine, quoique la vue s'y trouvât bornée par
le large mur d'une maison voisine, et que la cour d'où venait le jour
fût sombre. Mais les deux amants avaient le coeur si joyeux, mais
l'espérance leur embellissait si bien l'avenir, qu'ils ne voulurent
apercevoir que de charmantes images dans leur mystérieux asile. Ils
étaient au fond de cette vaste maison et perdus dans l'immensité de
Paris comme deux perles dans leur nacre, au sein des profondes mers:
pour tout autre c'eût été une prison, pour eux ce fut un paradis. Les
premiers jours de leur union appartinrent à l'amour. Il leur fut trop
difficile de se vouer tout à coup au travail, et ils ne surent pas
résister au charme de leur propre passion. Luigi restait des heures
entières couché aux pieds de sa femme, admirant la couleur de ses
cheveux, la coupe de son front, le ravissant encadrement de ses yeux, la
pureté, la blancheur des deux arcs sous lesquels ils glissaient
lentement en exprimant le bonheur d'un amour satisfait. Ginevra
caressait la chevelure de son Luigi sans se lasser de contempler,
suivant une de ses expressions, la _beltà folgorante_ de ce jeune homme,
la finesse de ses traits; toujours séduite par la noblesse de ses
manières, comme elle le séduisait toujours par la grâce des siennes. Ils
jouaient comme des enfants avec des riens, ces riens les ramenaient
toujours à leur passion, et ils ne cessaient leurs jeux que pour tomber
dans la rêverie du _far niente_. Un air chanté par Ginevra leur
reproduisait encore les nuances délicieuses de leur amour. Puis,
unissant leurs pas comme ils avaient uni leurs âmes, ils parcouraient
les campagnes en y retrouvant leur amour partout, dans les fleurs, sur
les cieux, au sein des teintes ardentes du soleil couchant; ils le
lisaient jusque sur les nuées capricieuses qui se combattaient dans les
airs. Une journée ne ressemblait jamais à la précédente, leur amour
allait croissant parce qu'il était vrai. Ils s'étaient éprouvés en peu
de jours, et avaient instinctivement reconnu que leurs âmes étaient de
celles dont les richesses inépuisables semblent toujours promettre de
nouvelles jouissances pour l'avenir. C'était l'amour dans toute sa
naïveté, avec ses interminables causeries, ses phrases inachevées, ses
longs silences, son repos oriental et sa fougue. Luigi et Ginevra
avaient tout compris de l'amour. L'amour n'est-il pas comme la mer qui,
vue superficiellement ou à la hâte, est accusée de monotonie par les
âmes vulgaires, tandis que certains êtres privilégiés peuvent passer
leur vie à l'admirer en y trouvant sans cesse de changeants phénomènes
qui les ravissent?
Cependant, un jour, la prévoyance vint tirer les jeunes époux de leur
Éden, il était devenu nécessaire de travailler pour vivre. Ginevra qui
possédait un talent particulier pour imiter les vieux tableaux, se mit à
faire des copies et se forma une clientèle parmi les brocanteurs. De son
côté, Luigi chercha très-activement de l'occupation; mais il était fort
difficile à un jeune officier, dont tous les talents se bornaient à bien
connaître la stratégie, de trouver de l'emploi à Paris. Enfin, un jour
que, lassé de ses vains efforts, il avait le désespoir dans l'âme en
voyant que le fardeau de leur existence tombait tout entier sur Ginevra,
il songea à tirer parti de son écriture, qui était fort belle. Avec une
constance dont sa femme lui donnait l'exemple, il alla solliciter les
avoués, les notaires, les avocats de Paris. La franchise de ses
manières, sa situation intéressèrent vivement en sa faveur, et il obtint
assez d'expéditions pour être obligé de se faire aider par des jeunes
gens. Insensiblement il entreprit les écritures en grand. Le produit de
ce bureau, le prix des tableaux de Ginevra, finirent par mettre le jeune
ménage dans une aisance qui le rendit fier, car elle provenait de son
industrie. Ce fut pour eux le plus beau moment de leur vie. Les journées
s'écoulaient rapidement entre les occupations et les joies de l'amour.
Le soir, après avoir bien travaillé, ils se retrouvaient avec bonheur
dans la cellule de Ginevra. La musique les consolait de leurs fatigues.
Jamais une expression de mélancolie ne vint obscurcir les traits de la
jeune femme, et jamais elle ne se permit une plainte. Elle savait
toujours apparaître à son Luigi le sourire sur les lèvres et les yeux
rayonnants. Tous deux caressaient une pensée dominante qui leur eût fait
trouver du plaisir aux travaux les plus rudes: Ginevra se disait qu'elle
travaillait pour Luigi, et Luigi pour Ginevra. Parfois, en l'absence de
son mari, la jeune femme songeait au bonheur parfait qu'elle aurait eu
si cette vie d'amour s'était écoulée en présence de son père et de sa
mère, elle tombait alors dans une mélancolie profonde en éprouvant la
puissance des remords; de sombres tableaux passaient comme des ombres
dans son imagination: elle voyait son vieux père seul ou sa mère
pleurant le soir et dérobant ses larmes à l'inexorable Piombo; ces deux
têtes blanches et graves se dressaient soudain devant elle, il lui
semblait qu'elle ne devait plus les contempler qu'à la lueur fantastique
du souvenir. Cette idée la poursuivait comme un pressentiment. Elle
célébra l'anniversaire de son mariage en donnant à son mari un portrait
qu'il avait souvent désiré, celui de sa Ginevra. Jamais la jeune artiste
n'avait rien composé de si remarquable. A part une ressemblance
parfaite, l'éclat de sa beauté, la pureté de ses sentiments, le bonheur
de l'amour, y étaient rendus avec une sorte de magie. Le chef-d'oeuvre
fut inauguré. Ils passèrent encore une autre année au sein de l'aisance.
L'histoire de leur vie peut se faire alors en trois mots: _Ils étaient
heureux_. Il ne leur arriva donc aucun événement qui mérite d'être
rapporté.
Au commencement de l'hiver de l'année 1819, les marchands de tableaux
conseillèrent à Ginevra de leur donner autre chose que des copies; ils
ne pouvaient plus les vendre avantageusement par suite de la
concurrence. Madame Porta reconnut le tort qu'elle avait eu de ne pas
s'exercer à peindre des tableaux de genre qui lui auraient acquis un
nom, elle entreprit de faire des portraits; mais elle eut à lutter
contre une foule d'artistes encore moins riches qu'elle ne l'était.
Cependant, comme Luigi et Ginevra avaient amassé quelque argent, ils ne
désespérèrent pas de l'avenir. A la fin de l'hiver de cette même année,
Luigi travailla sans relâche. Lui aussi luttait contre des concurrents:
le prix des écritures avait tellement baissé, qu'il ne pouvait plus
employer personne, et se trouvait dans la nécessité de consacrer plus de
temps qu'autrefois à son labeur pour en retirer la même somme. Sa femme
avait fini plusieurs tableaux qui n'étaient pas sans mérite; mais les
marchands achetaient à peine ceux des artistes en réputation. Ginevra
les offrit à vil prix sans pouvoir les vendre. La situation de ce ménage
eut quelque chose d'épouvantable; les âmes des deux époux nageaient dans
le bonheur, l'amour les accablait de ses trésors, la pauvreté se levait
comme un squelette au milieu de cette moisson du plaisir, et ils se
cachaient l'un à l'autre leurs inquiétudes. Au moment où Ginevra se
sentait près de pleurer en voyant son Luigi souffrant, elle le comblait
de caresses. De même Luigi gardait un noir chagrin au fond de son coeur
en exprimant à Ginevra le plus tendre amour. Ils cherchaient une
compensation à leurs maux dans l'exaltation de leurs sentiments, et
leurs paroles, leurs joies, leurs jeux s'empreignaient d'une espèce de
frénésie. Ils avaient peur de l'avenir. Quel est le sentiment dont la
force puisse se comparer à celle d'une passion qui doit cesser le
lendemain, tuée par la mort ou par la nécessité? Quand ils se parlaient
de leur indigence, ils éprouvaient le besoin de se tromper l'un et
l'autre, et saisissaient avec une égale ardeur le plus léger espoir. Une
nuit, Ginevra chercha vainement Luigi auprès d'elle, et se leva tout
effrayée. Une faible lueur qui se dessinait sur le mur noir de la petite
cour lui fit deviner que son mari travaillait pendant la nuit. Luigi
attendait que sa femme fût endormie avant de monter à son cabinet.
Quatre heures sonnèrent, le jour commençait à poindre, Ginevra se
recoucha et feignit de dormir. Luigi revint accablé de fatigue et de
sommeil, et Ginevra regarda douloureusement cette belle figure sur
laquelle les travaux et les soucis imprimaient déjà quelques rides. Des
larmes roulèrent dans les yeux de la jeune femme.
--C'est pour moi qu'il passe les nuits à écrire, dit-elle.
Une pensée sécha ses larmes. Elle songeait à imiter Luigi. Le jour même,
elle alla chez un riche marchand d'estampes, et à l'aide d'une lettre de
recommandation qu'elle se fit donner pour le négociant par Élie Magus,
un de ses marchands de tableaux, elle obtint une entreprise de
coloriages. Le jour, elle peignait et s'occupait des soins du ménage;
puis quand la nuit arrivait, elle coloriait des gravures. Ainsi, ces
deux jeunes gens, épris d'amour, n'entraient au lit nuptial que pour en
sortir; ils feignaient tous deux de dormir, et par dévouement se
quittaient aussitôt que l'un avait trompé l'autre. Une nuit, Luigi
succombant à l'espèce de fièvre que lui causait un travail sous le poids
duquel il commençait à plier, se leva pour ouvrir la lucarne de son
cabinet; il respirait l'air pur du matin, et semblait oublier ses
douleurs à l'aspect du ciel, quand en abaissant ses regards il aperçut
une forte lueur sur le mur qui faisait face aux fenêtres de
l'appartement de Ginevra; le malheureux, qui devina tout, descendit,
marcha doucement et surprit sa femme au milieu de son atelier enluminant
des gravures.
--Oh! Ginevra! s'écria-t-il.
Elle fit un saut convulsif sur sa chaise et rougit.
--Pouvais-je dormir tandis que tu t'épuisais de fatigue? dit-elle.
--Mais c'est à moi seul qu'appartient le droit de travailler ainsi.
--Puis-je rester oisive, répondit la jeune femme dont les yeux se
mouillèrent de larmes, quand je sais que chaque morceau de pain nous
coûte presque une goutte de ton sang? Je mourrais si je ne joignais pas
mes efforts aux tiens. Tout ne doit-il pas être commun entre nous,
plaisirs et peines?
--Elle a froid, s'écria Luigi avec désespoir. Ferme donc mieux ton châle
sur ta poitrine, ma Ginevra, la nuit est humide et fraîche.
Ils vinrent devant la fenêtre, la jeune femme appuya sa tête sur le sein
de son bien-aimé qui la tenait par la taille, et tous deux ensevelis
dans un silence profond, regardèrent le ciel que l'aube éclairait
lentement. Des nuages d'une teinte grise se succédèrent rapidement, et
l'orient devint de plus en plus lumineux.
--Vois-tu, dit Ginevra, c'est un présage: nous serons heureux.
--Oui, au ciel, répondit Luigi avec un sourire amer. O Ginevra! toi qui
méritais tous les trésors de la terre...
--J'ai ton coeur, dit-elle avec un accent de joie.