--Mademoiselle Ginevra, dit-il après avoir jeté un coup d'oeil sur

l'atelier, pourquoi vous êtes-vous mise là? Le jour est mauvais.

Approchez-vous donc de ces demoiselles, et descendez un peu votre

rideau.

Puis il s'assit auprès de Laure, dont le travail méritait ses plus

complaisantes corrections.

--Comment donc! s'écria-t-il, voici une tête supérieurement faite. Vous

serez une seconde Ginevra.

Le maître alla de chevalet en chevalet, grondant, flattant, plaisantant,

et faisant, comme toujours, craindre plutôt ses plaisanteries que ses

réprimandes. L'Italienne n'avait pas obéi aux observations du

professeur, et restait à son poste avec la ferme intention de ne pas

s'en écarter. Elle prit une feuille de papier et se mit à _croquer_ à la

sépia la tête du pauvre reclus. Une oeuvre conçue avec passion porte

toujours un cachet particulier. La faculté d'imprimer aux traductions de

la nature ou de la pensée des couleurs vraies constitue le génie, et

souvent la passion en tient lieu. Aussi, dans la circonstance où se

trouvait Ginevra, l'intuition qu'elle devait à sa mémoire vivement

frappée, ou la nécessité peut-être, cette mère des grandes choses, lui

prêta-t-elle un talent surnaturel. La tête de l'officier fut jetée sur

le papier au milieu d'un tressaillement intérieur qu'elle attribuait à

la crainte, et dans lequel un physiologiste aurait reconnu la fièvre de

l'inspiration. Elle glissait de temps en temps un regard furtif sur ses

compagnes, afin de pouvoir cacher le lavis en cas d'indiscrétion de leur

part. Malgré son active surveillance, il y eut un moment où elle

n'aperçut pas le lorgnon que son impitoyable ennemie braquait sur le

mystérieux dessin, en s'abritant derrière un grand portefeuille.

Mademoiselle Thirion, qui reconnut la figure du proscrit, leva

brusquement la tête, et Ginevra serra la feuille de papier.

--Pourquoi êtes-vous donc restée là malgré mon avis, mademoiselle?

demanda gravement le professeur à Ginevra.

L'écolière tourna vivement son chevalet de manière que personne ne pût

voir son lavis, et dit d'une voix émue en le montrant à son maître:--Ne

trouvez-vous pas comme moi que ce jour est plus favorable? ne dois-je

pas rester là?

Servin pâlit. Comme rien n'échappe aux yeux perçants de la haine,

mademoiselle Thirion se mit, pour ainsi dire, en tiers dans les émotions

qui agitèrent le maître et l'écolière.

--Vous avez raison, dit Servin. Mais vous en saurez bientôt plus que

moi, ajouta-t-il en riant forcément. Il y eut une pause pendant laquelle

le professeur contempla la tête de l'officier.--Ceci est un

chef-d'oeuvre digne de Salvator Rosa, s'écria-t-il avec une énergie

d'artiste.

A cette exclamation, toutes les jeunes personnes se levèrent, et

mademoiselle Thirion accourut avec la vélocité du tigre qui se jette sur

sa proie. En ce moment le proscrit éveillé par le bruit se remua.

Ginevra fit tomber son tabouret, prononça des phrases assez incohérentes

et se mit à rire; mais elle avait plié le portrait et l'avait jeté dans

son portefeuille avant que sa redoutable ennemie eût pu l'apercevoir. Le

chevalet fut entouré, Servin détailla à haute voix les beautés de la

copie que faisait en ce moment son élève favorite, et tout le monde fut

dupe de ce stratagème, moins Amélie qui, se plaçant en arrière de ses

compagnes, essaya d'ouvrir le portefeuille où elle avait vu mettre le

lavis. Ginevra saisit le carton et le plaça devant elle sans mot dire.

Les deux jeunes filles s'examinèrent alors en silence.

Allons, mesdemoiselles, à vos places, dit Servin. Si vous voulez en

savoir autant que mademoiselle de Piombo, il ne faut pas toujours parler

modes ou bals et baguenauder comme vous faites.

Quand toutes les jeunes personnes eurent regagné leurs chevalets, Servin

s'assit auprès de Ginevra.

--Ne valait-il pas mieux que ce mystère fût découvert par moi que par

une autre? dit l'Italienne en parlant à voix basse.

--Oui, répondit le peintre. Vous êtes patriote; mais, ne le fussiez-vous

pas, ce serait encore vous à qui je l'aurais confié.

--Le maître et l'écolière se comprirent, et Ginevra ne craignit plus de

demander:--Qui est-ce?

--L'ami intime de Labédoyère, celui qui, après l'infortuné colonel, a

contribué le plus à la réunion du septième avec les grenadiers de l'île

d'Elbe. Il était chef d'escadron dans la Garde, et revient de Waterloo.

--Comment n'avez-vous pas brûlé son uniforme, son shako, et ne lui

avez-vous pas donné des habits bourgeois? dit vivement Ginevra.

--On doit m'en apporter ce soir.

--Vous auriez dû fermer notre atelier pendant quelques jours.

--Il va partir.

--Il veut donc mourir? dit la jeune fille. Laissez-le chez vous pendant

le premier moment de la tourmente. Paris est encore le seul endroit de

la France où l'on puisse cacher sûrement un homme. Il est votre ami?

demanda-t-elle.

--Non, il n'a pas d'autres titres à ma recommandation que son malheur.

Voici comment il m'est tombé sur les bras: mon beau-père, qui avait

repris du service pendant cette campagne, a rencontré ce pauvre jeune

homme, et l'a très-subtilement sauvé des griffes de ceux qui ont arrêté

Labédoyère. Il voulait le défendre, l'insensé!

--C'est vous qui le nommez ainsi! s'écria Ginevra en lançant un regard

de surprise au peintre, qui garda le silence un moment.

--Mon beau-père est trop espionné pour pouvoir garder quelqu'un chez

lui, reprit-il. Il me l'a donc nuitamment amené la semaine dernière.

J'avais espéré le dérober à tous les yeux en le mettant dans ce coin, le

seul endroit de la maison où il puisse être en sûreté.

--Si je puis vous être utile, employez-moi, dit Ginevra, je connais le

maréchal Feltre.

--Eh bien! nous verrons, répondit le peintre.

Cette conversation dura trop longtemps pour ne pas être remarquée de

toutes les jeunes filles. Servin quitta Ginevra, revint encore à chaque

chevalet, et donna de si longues leçons qu'il était encore sur

l'escalier quand sonna l'heure à laquelle ses écolières avaient

l'habitude de partir.

--Vous oubliez votre sac, mademoiselle Thirion, s'écria le professeur en

courant après la jeune fille, qui descendait jusqu'au métier d'espion

pour satisfaire sa haine.

La curieuse élève vint chercher son sac en manifestant un peu de

surprise de son étourderie, mais le soin de Servin fut pour elle une

nouvelle preuve de l'existence d'un mystère dont la gravité n'était pas

douteuse; elle avait déjà inventé tout ce qui devait être, et pouvait

dire comme l'abbé Vertot: _Mon siége est fait_. Elle descendit

bruyamment l'escalier et tira violemment la porte qui donnait dans

l'appartement de Servin, afin de faire croire qu'elle sortait; mais elle

remonta doucement, et se tint derrière la porte de l'atelier. Quand le

peintre et Ginevra se crurent seuls, il frappa d'une certaine manière à

la porte de la mansarde, qui tourna aussitôt sur ses gonds rouillés et

criards. L'Italienne vit paraître un jeune homme grand et bien fait dont

l'uniforme impérial lui fit battre le coeur. L'officier avait le bras en

écharpe, et la pâleur de son teint accusait de vives souffrances. En

apercevant une inconnue, il tressaillit. Amélie, qui ne pouvait rien

voir, trembla de rester plus longtemps; mais il lui suffisait d'avoir

entendu le grincement de la porte, elle s'en alla sans bruit.

--Ne craignez rien, dit le peintre à l'officier; mademoiselle est la

fille du plus fidèle ami de l'Empereur, le baron de Piombo.

Le jeune militaire ne conserva plus de doute sur le patriotisme de

Ginevra, après l'avoir vue.

--Vous êtes blessé? dit-elle.

--Oh! ce n'est rien, mademoiselle, la plaie se referme.

En ce moment, les voix criardes et perçantes des colporteurs arrivèrent

jusqu'à l'atelier: «Voici le jugement qui condamne à mort...» Tous trois

tressaillirent. Le soldat entendit, le premier, un nom qui le fit pâlir.

--Labédoyère! dit-il en tombant sur le tabouret.

Ils se regardèrent en silence. Des gouttes de sueur se formèrent sur le

front livide du jeune homme, il saisit d'une main et par un geste de

désespoir les touffes noires de sa chevelure, et appuya son coude sur le

bord du chevalet de Ginevra.

--Après tout, dit-il en se levant brusquement, Labédoyère et moi nous

savions ce que nous faisions. Nous connaissions le sort qui nous

attendait après le triomphe comme après la chute. Il meurt pour sa

cause, et moi je me cache...

Il alla précipitamment vers la porte de l'atelier; mais plus leste que

lui, Ginevra s'était élancée et lui en barrait le chemin.

--Rétablirez-vous l'Empereur? dit-elle. Croyez-vous pouvoir relever ce

géant quand lui-même n'a pas su rester debout?

--Que voulez-vous que je devienne? dit alors le proscrit en s'adressant

aux deux amis que lui avait envoyés le hasard. Je n'ai pas un seul

parent dans le monde, Labédoyère était mon protecteur et mon ami, je

suis seul; demain je serai peut-être proscrit ou condamné, je n'ai

jamais eu que ma paye pour fortune, j'ai mangé mon dernier écu pour

venir arracher Labédoyère à son sort et tâcher de l'emmener; la mort est

donc une nécessité pour moi. Quand on est décidé à mourir, il faut

savoir vendre sa tête au bourreau. Je pensais tout à l'heure que la vie

d'un honnête homme vaut bien celle de deux traîtres, et qu'un coup de

poignard bien placé peut donner l'immortalité.

Cet accès de désespoir effraya le peintre et Ginevra elle-même, qui

comprit bien le jeune homme. L'Italienne admira cette belle tête et

cette voix délicieuse dont la douceur était à peine altérée par des

accents de fureur; puis elle jeta tout à coup du baume sur toutes les

plaies de l'infortuné.

--Monsieur, dit-elle, quant à votre détresse pécuniaire, permettez-moi

de vous offrir l'or de mes économies. Mon père est riche, je suis son

seul enfant, il m'aime, et je suis bien sûre qu'il ne me blâmera pas. Ne

vous faites pas scrupule d'accepter: nos biens viennent de l'Empereur,

nous n'avons pas un centime qui ne soit un effet de sa munificence.

N'est-ce pas être reconnaissants que d'obliger un de ses fidèles

soldats? Prenez donc cette somme avec aussi peu de façons que j'en mets

à vous l'offrir. Ce n'est que de l'argent, ajouta-t-elle d'un ton de

mépris. Maintenant, quant à des amis, vous en trouverez! Là, elle leva

fièrement la tête, et ses yeux brillèrent d'un éclat inusité.--La tête

qui tombera demain devant une douzaine de fusils sauve la vôtre,

reprit-elle. Attendez que cet orage passe, et vous pourrez aller

chercher du service à l'étranger si l'on ne vous oublie pas, ou dans

l'armée française si l'on vous oublie.

Il existe dans les consolations que donne une femme une délicatesse qui

a toujours quelque chose de maternel, de prévoyant, de complet. Mais

quand, à ces paroles de paix et d'espérance, se joignent la grâce des

gestes, cette éloquence de ton qui vient du coeur, et que surtout la

bienfaitrice est belle, il est difficile à un jeune homme de résister.

Le colonel aspira l'amour par tous les sens. Une légère teinte rose

nuança ses joues blanches, ses yeux perdirent un peu de la mélancolie

qui les ternissait, et il dit d'un son de voix particulier:--Vous êtes

un ange de bonté! Mais Labédoyère, ajouta-t-il, Labédoyère!

A ce cri, ils se regardèrent tous les trois en silence, et ils se

comprirent. Ce n'était plus des amis de vingt minutes, mais de vingt

ans.

--Mon cher, reprit Servin, pouvez-vous le sauver?

--Je puis le venger.

Ginevra tressaillit: quoique l'inconnu fût beau, son aspect n'avait

point ému la jeune fille; la douce pitié que les femmes trouvent dans

leur coeur pour les misères qui n'ont rien d'ignoble avait étouffé chez

Ginevra toute autre affection: mais entendre un cri de vengeance,

rencontrer dans ce proscrit une âme italienne, du dévouement pour

Napoléon, de la générosité à la corse?.... c'en était trop pour elle;

elle contempla donc l'officier avec une émotion respectueuse qui lui

agita fortement le coeur. Pour la première fois, un homme lui faisait

éprouver un sentiment si vif. Comme toutes les femmes, elle se plut à

mettre l'âme de l'inconnu en harmonie avec la beauté distinguée de ses

traits, avec les heureuses proportions de sa taille qu'elle admirait en

artiste. Menée par le hasard de la curiosité à la pitié, de la pitié à

un intérêt puissant, elle arrivait de cet intérêt à des sensations si

profondes, qu'elle crut dangereux de rester là plus longtemps.

--A demain, dit-elle en laissant à l'officier le plus doux de ses

sourires pour consolation.

En voyant ce sourire, qui jetait comme un nouveau jour sur la figure de

Ginevra, l'inconnu oublia tout pendant un instant.

--Demain, répondit-il avec tristesse, demain, Labédoyère...

Ginevra se retourna, mit un doigt sur ses lèvres, et le regarda comme si

elle lui disait:--Calmez-vous, soyez prudent.

Alors le jeune homme s'écria:--_O Dio! che non vorrei vivere dopo averla

veduta!_ (O Dieu, qui ne voudrait vivre après l'avoir vue!)

L'accent particulier avec lequel il prononça cette phrase fit

tressaillir Ginevra.

--Vous êtes Corse? s'écria-t-elle en revenant à lui le coeur palpitant

d'aise.

--Je suis né en Corse, répondit-il; mais j'ai été amené très-jeune à

Gênes; et, aussitôt que j'eus atteint l'âge auquel on entre au service

militaire, je me suis engagé.

La beauté de l'inconnu, l'attrait surnaturel que lui prêtaient ses

opinions bonapartistes, sa blessure, son malheur, son danger même, tout

disparut aux yeux de Ginevra, ou plutôt tout se fondit dans un seul

sentiment, nouveau, délicieux. Ce proscrit était un enfant de la Corse,

il en parlait le langage chéri! La jeune fille resta pendant un moment

immobile, retenue par une sensation magique. Elle avait en effet sous

les yeux un tableau vivant auquel tous les sentiments humains réunis et

le hasard donnaient de vives couleurs. Sur l'invitation de Servin,

l'officier s'était assis sur un divan. Le peintre avait dénoué l'écharpe

qui retenait le bras de son hôte, et s'occupait à en défaire l'appareil

afin de panser la blessure. Ginevra frissonna en voyant la longue et

large plaie que la lame d'un sabre avait faite sur l'avant-bras du jeune

homme, et laissa échapper une plainte. L'inconnu leva la tête vers elle

et se mit à sourire. Il y avait quelque chose de touchant et qui allait

à l'âme dans l'attention avec laquelle Servin enlevait la charpie et

tâtait les chairs meurtries; tandis que la figure du blessé, quoique

pâle et maladive, exprimait, à l'aspect de la jeune fille, plus de

plaisir que de souffrance. Une artiste devait admirer involontairement

cette opposition de sentiments, et les contrastes que produisaient la

blancheur des linges, la nudité du bras, avec l'uniforme bleu et rouge

de l'officier. En ce moment, une obscurité douce enveloppait l'atelier;

mais un dernier rayon de soleil vint éclairer la place où se trouvait le

proscrit, en sorte que sa noble et blanche figure, ses cheveux noirs,

ses vêtements, tout fut inondé par le jour. Cet effet si simple, la

superstitieuse Italienne le prit pour un heureux présage. L'inconnu

ressemblait ainsi à un céleste messager qui lui faisait entendre le

langage de la patrie, et la mettait sous le charme des souvenirs de son

enfance, pendant que dans son coeur naissait un sentiment aussi frais,

aussi pur que son premier âge d'innocence. Pendant un moment bien court,

elle demeura songeuse et comme plongée dans une pensée infinie; puis

elle rougit de laisser voir sa préoccupation, échangea un doux et rapide

regard avec le proscrit, et s'enfuit en le voyant toujours.

Le lendemain n'était pas un jour de leçon, Ginevra vint à l'atelier et

le prisonnier put rester auprès de sa compatriote; Servin, qui avait une

esquisse à terminer, permit au reclus d'y demeurer en servant de mentor

aux deux jeunes gens, qui s'entretinrent souvent en corse. Le pauvre

soldat raconta ses souffrances pendant la déroute de Moscou, car il

s'était trouvé, à l'âge de dix-neuf ans, au passage de la Bérézina, seul

de son régiment après avoir perdu dans ses camarades les seuls hommes

qui pussent s'intéresser à un orphelin. Il peignit en traits de feu le

grand désastre de Waterloo. Sa voix fut une musique pour l'Italienne.

Élevée à la corse, Ginevra était en quelque sorte la fille de la nature,

elle ignorait le mensonge et se livrait sans détour à ses impressions,

elle les avouait, ou plutôt les laissait deviner sans le manége de la

petite et calculatrice coquetterie des jeunes filles de Paris.

Pendant cette journée, elle resta plus d'une fois, sa palette d'une

main, son pinceau de l'autre, sans que le pinceau s'abreuvât des

couleurs de la palette: les yeux attachés sur l'officier et la bouche

légèrement entr'ouverte, elle écoutait, se tenant toujours prête à

donner un coup de pinceau qu'elle ne donnait jamais. Elle ne s'étonnait

pas de trouver tant de douceur dans les yeux du jeune homme, car elle

sentait les siens devenir doux malgré sa volonté de les tenir sévères ou

calmes. Puis, elle peignait ensuite avec une attention particulière et

pendant des heures entières, sans lever la tête, parce qu'il était là,

près d'elle, la regardant travailler. La première fois qu'il vint

s'asseoir pour la contempler en silence, elle lui dit d'un son de voix

ému, et après une longue pause:--Cela vous amuse donc, de voir peindre?

Ce jour-là, elle apprit qu'il se nommait Luigi. Avant de se séparer, ils

convinrent que, les jours d'atelier, s'il arrivait quelque événement

politique important, Ginevra l'en instruirait en chantant à voix basse

certains airs italiens.

Le lendemain, mademoiselle Thirion apprit sous le secret à toutes ses

compagnes que Ginevra di Piombo était aimée d'un jeune homme qui venait,

pendant les heures consacrées aux leçons, s'établir dans le cabinet noir

de l'atelier.

--Vous qui prenez son parti, dit-elle à mademoiselle Roguin, examinez-la

bien, et vous verrez à quoi elle passera son temps.

Ginevra fut donc observée avec une attention diabolique. On écouta ses

chansons, on épia ses regards. Au moment où elle ne croyait être vue de

personne, une douzaine d'yeux étaient incessamment arrêtés sur elle.

Ainsi prévenues, ces jeunes filles interprétèrent dans leur sens vrai

les agitations qui passèrent sur la brillante figure de l'Italienne, et

ses gestes, et l'accent particulier de ses fredonnements, et l'air

attentif avec lequel elle écoutait des sons indistincts qu'elle seule

entendait à travers la cloison. Au bout d'une huitaine de jours, une

seule des quinze élèves de Servin s'était refusée à voir Louis par la

crevasse de la cloison. Cette jeune fille était Laure, la jolie personne

pauvre et assidue qui, par un instinct de faiblesse, aimait

véritablement la belle Corse et la défendait encore. Mademoiselle Roguin

voulut faire rester Laure sur l'escalier à l'heure du départ, afin de

lui prouver l'intimité de Ginevra et du beau jeune homme en les

surprenant ensemble. Laure refusa de descendre à un espionnage que la

curiosité ne justifiait pas, et devint l'objet d'une réprobation

universelle.

Bientôt la fille de l'huissier du cabinet du roi trouva qu'il n'était

pas convenable pour elle de venir à l'atelier d'un peintre dont les

opinions avaient une teinte de patriotisme ou de bonapartisme, ce qui, à

cette époque, semblait une seule et même chose; elle ne revint donc plus

chez Servin, qui refusa poliment d'aller chez elle. Si Amélie oublia

Ginevra, le mal qu'elle avait semé porta ses fruits. Insensiblement, par

hasard, par caquetage ou par pruderie, toutes les autres jeunes

personnes instruisirent leurs mères de l'étrange aventure qui se passait

à l'atelier. Un jour Mathilde Roguin ne vint pas, la leçon suivante ce

fut une autre jeune fille; enfin trois ou quatre demoiselles, qui

étaient restées les dernières, ne revinrent plus. Ginevra et

mademoiselle Laure, sa petite amie, furent pendant deux ou trois jours

les seules habitantes de l'atelier désert. L'Italienne ne s'apercevait

point de l'abandon dans lequel elle se trouvait, et ne recherchait même

pas la cause de l'absence de ses compagnes. Ayant inventé depuis peu les

moyens de correspondre mystérieusement avec Louis, elle vivait à

l'atelier comme dans une délicieuse retraite, seule au milieu d'un

monde, ne pensant qu'à l'officier et aux dangers qui le menaçaient.

Cette jeune fille, quoique sincèrement admiratrice des nobles caractères

qui ne veulent pas trahir leur foi politique, pressait Louis de se

soumettre promptement à l'autorité royale, afin de le garder en France.

Louis ne voulait pas sortir de sa cachette. Si les passions ne naissent

et ne grandissent que sous l'influence d'événements extraordinaires et

romanesques, on peut dire que jamais tant de circonstances ne

concoururent à lier deux êtres par un même sentiment. L'amitié de

Ginevra pour Louis et de Louis pour elle fit plus de progrès en un mois

qu'une amitié du monde n'en fait en dix ans dans un salon. L'adversité

n'est-elle pas la pierre de touche des caractères? Ginevra put donc

apprécier facilement Louis, le connaître, et ils ressentirent bientôt

une estime réciproque l'un pour l'autre. Plus âgée que Louis, Ginevra

trouvait une douceur extrême à être courtisée par un jeune homme déjà si

grand, si éprouvé par le sort, et qui joignait à l'expérience d'un homme

toutes les grâces de l'adolescence. De son côté, Louis ressentait un

indicible plaisir à se laisser protéger en apparence par une jeune fille

de vingt-cinq ans. Il y avait dans ce sentiment un certain orgueil

inexplicable. Peut-être était-ce une preuve d'amour. L'union de la

douceur et de la fierté, de la force et de la faiblesse avait en Ginevra

d'irrésistibles attraits, et Louis était entièrement subjugué par elle.

Ils s'aimaient si profondément déjà, qu'ils n'avaient eu besoin ni de se

le nier, ni de se le dire.

Un jour, vers le soir, Ginevra entendit le signal convenu, Louis

frappait avec une épingle sur la boiserie de manière à ne pas produire

plus de bruit qu'une araignée qui attache son fil, et demandait ainsi à

sortir de sa retraite. L'Italienne jeta un coup d'oeil dans l'atelier,

ne vit pas la petite Laure, et répondit au signal. Louis ouvrit la

porte, aperçut l'écolière, et rentra précipitamment. Étonnée, Ginevra

regarde autour d'elle, trouve Laure, et lui dit en allant à son

chevalet:--Vous restez bien tard, ma chère. Cette tête me paraît

pourtant achevée, il n'y a plus qu'un reflet à indiquer sur le haut de

cette tresse de cheveux.

--Vous seriez bien bonne, dit Laure d'une voix émue, si vous vouliez me

corriger cette copie, je pourrais conserver quelque chose de vous....

--Je veux bien, répondit Ginevra sûre de pouvoir ainsi la congédier. Je

croyais, reprit-elle en donnant de légers coups de pinceau, que vous

aviez beaucoup de chemin à faire de chez vous à l'atelier.

--Oh! Ginevra, je vais m'en aller et pour toujours, s'écria la jeune

fille d'un air triste.

L'Italienne ne fut pas autant affectée de ces paroles pleines de

mélancolie qu'elle l'aurait été un mois auparavant.

--Vous quittez monsieur Servin? demanda-t-elle.

--Vous ne vous apercevez donc pas, Ginevra, que depuis quelque temps il

n'y a plus ici que vous et moi?

--C'est vrai, répondit Ginevra frappée tout à coup comme par un

souvenir. Ces demoiselles seraient-elles malades, se marieraient-elles,

ou leurs pères seraient-ils tous de service au château?

--Toutes ont quitté monsieur Servin, répondit Laure.

--Et pourquoi?

--A cause de vous, Ginevra.

--De moi! répéta la fille corse en se levant, le front menaçant, l'oeil

fier et les yeux étincelants.

--Oh! ne vous fâchez pas, ma bonne Ginevra, s'écria douloureusement

Laure. Mais ma mère aussi veut que je quitte l'atelier. Toutes ces

demoiselles ont dit que vous aviez une intrigue, que monsieur Servin se

prêtait à ce qu'un jeune homme qui vous aime demeurât dans le cabinet

noir; je n'ai jamais cru ces calomnies et n'en ai rien dit à ma mère.

Hier au soir, madame Roguin a rencontré ma mère dans un bal et lui a

demandé si elle m'envoyait toujours ici. Sur la réponse affirmative de

ma mère, elle lui a répété les mensonges de ces demoiselles. Maman m'a

bien grondée, elle a prétendu que je devais savoir tout cela, que

j'avais manqué à la confiance qui règne entre une mère et sa fille en ne

lui en parlant pas. O ma chère Ginevra! moi qui vous prenais pour

modèle, combien je suis fâchée de ne plus pouvoir rester votre

compagne...

La Comédie humaine - Volume 01 · 第 18 / 49 段