juillet illuminait l'atelier, et deux rayons le traversaient dans sa
profondeur en y traçant de larges bandes d'or diaphanes où brillaient
des grains de poussière. Une douzaine de chevalets élevaient leurs
flèches aiguës, semblables à des mâts de vaisseau dans un port.
Plusieurs jeunes filles animaient cette scène par la variété de leurs
physionomies, de leurs attitudes, et par la différence de leurs
toilettes. Les fortes ombres que jetaient les serges vertes, placées
suivant les besoins de chaque chevalet, produisaient une multitude de
contrastes, de piquants effets de clair-obscur. Ce groupe formait le
plus beau de tous les tableaux de l'atelier. Une jeune fille blonde et
mise simplement se tenait loin de ses compagnes, travaillait avec
courage en paraissant prévoir le malheur; nulle ne la regardait, ne lui
adressait la parole: elle était la plus jolie, la plus modeste et la
moins riche. Deux groupes principaux, séparés l'un de l'autre par une
faible distance, indiquaient deux sociétés, deux esprits jusque dans cet
atelier où les rangs et la fortune auraient dû s'oublier. Assises ou
debout, ces jeunes filles, entourées de leurs boîtes à couleurs, jouant
avec leurs pinceaux ou les préparant, maniant leurs éclatantes palettes,
peignant, parlant, riant, chantant, abandonnées à leur naturel, laissant
voir leur caractère, composaient un spectacle inconnu aux hommes:
celle-ci, fière, hautaine, capricieuse, aux cheveux noirs, aux belles
mains, lançait au hasard la flamme de ses regards; celle-là, insouciante
et gaie, le sourire sur les lèvres, les cheveux châtains, les mains
blanches et délicates, vierge française, légère, sans arrière-pensée,
vivant de sa vie actuelle; une autre, rêveuse, mélancolique, pâle,
penchant la tête comme une fleur qui tombe; sa voisine, au contraire,
grande, indolente, aux habitudes musulmanes, l'oeil long, noir, humide;
parlant peu, mais songeant et regardant à la dérobée la tête d'Antinoüs.
Au milieu d'elles, comme le _jocoso_ d'une pièce espagnole, pleine
d'esprit et de saillies épigrammatiques, une fille les espionnait toutes
d'un seul coup d'oeil, les faisait rire et levait sans cesse sa figure
trop vive pour n'être pas jolie; elle commandait au premier groupe des
écolières qui comprenait les filles de banquier, de notaire et de
négociant; toutes riches, mais essuyant toutes les dédains
imperceptibles quoique poignants que leur prodiguaient les autres jeunes
personnes appartenant à l'aristocratie. Celles-ci étaient gouvernées par
la fille d'un huissier du cabinet du roi, petite créature aussi sotte
que vaine, et fière d'avoir pour père un homme _ayant une charge_ à la
Cour: elle voulait toujours paraître avoir compris du premier coup les
observations du maître et semblait travailler par grâce; elle se servait
d'un lorgnon, ne venait que très parée, tard, et suppliait ses compagnes
de parler bas. Dans ce second groupe, on eût remarqué des tailles
délicieuses, des figures distinguées; mais les regards de ces jeunes
filles offraient peu de naïveté. Si leurs attitudes étaient élégantes et
leurs mouvements gracieux, les figures manquaient de franchise, et l'on
devinait facilement qu'elles appartenaient à un monde où la politesse
façonne de bonne heure les caractères, où l'abus des jouissances
sociales tue les sentiments et développe l'égoïsme. Lorsque cette
réunion était complète, il se trouvait dans le nombre de ces jeunes
filles des têtes enfantines, des vierges d'une pureté ravissante, des
visages dont la bouche légèrement entr'ouverte laissait voir des dents
vierges, et sur laquelle errait un sourire de vierge. L'atelier ne
ressemblait pas alors à un sérail, mais à un groupe d'anges assis sur un
nuage dans le ciel.
Il était environ midi, Servin n'avait pas encore paru, ses écolières
savaient qu'il achevait un tableau pour l'exposition. Depuis quelques
jours, la plupart du temps il restait à un atelier qu'il avait ailleurs.
Tout à coup, mademoiselle Amélie Thirion, chef du parti aristocratique
de cette petite assemblée, parla long-temps à sa voisine, et il se fit
un grand silence dans le groupe des patriciennes. Le parti de la banque,
étonné, se tut également, et tâcha de deviner le sujet d'une semblable
conférence. Le secret des jeunes _ultrà_ fut bientôt connu. Amélie se
leva, prit à quelques pas d'elle un chevalet qu'elle alla placer à une
assez grande distance du noble groupe, près d'une cloison grossière qui
séparait l'atelier d'un cabinet obscur où l'on jetait les plâtres
brisés, les toiles condamnées par le professeur, et où se mettait la
provision de bois en hiver. L'action d'Amélie devait être bien hardie,
car elle excita un murmure de surprise. La jeune élégante n'en tint
compte, et acheva d'opérer le déménagement de sa compagne absente en
roulant vivement près du chevalet la boîte à couleur et le tabouret,
enfin tout, jusqu'à un tableau de Prudhon que copiait l'élève en retard.
Ce coup d'état excita une stupéfaction générale. Si le côté droit se mit
à travailler silencieusement, le côté gauche pérora longuement.
--Que va dire mademoiselle Piombo, demanda une jeune fille à
mademoiselle Mathilde Roguin, l'oracle malicieux du premier groupe.
--Elle n'est pas fille à parler, répondit-elle; mais dans cinquante ans
elle se souviendra de cette injure comme si elle l'avait reçue la
veille, et saura s'en venger cruellement. C'est une personne avec
laquelle je ne voudrais pas être en guerre.
--La proscription dont la frappent ces demoiselles est d'autant plus
injuste, dit une autre jeune fille, qu'avant-hier mademoiselle Ginevra
était fort triste; son père venait, dit-on, de donner sa démission. Ce
serait donc ajouter à son malheur, tandis qu'elle a été fort bonne pour
ces demoiselles pendant les Cent-Jours. Leur a-t-elle jamais dit une
parole qui pût les blesser. Elle évitait au contraire de parler
politique. Mais nos Ultras paraissent agir plutôt par jalousie que par
esprit de parti.
--J'ai envie d'aller chercher le chevalet de mademoiselle Piombo, et de
le mettre auprès du mien, dit Mathilde Roguin. Elle se leva, mais une
réflexion la fit rasseoir:--Avec un caractère comme celui de
mademoiselle Ginevra, dit-elle, on ne peut pas savoir de quelle manière
elle prendrait notre politesse, attendons l'événement.
--_Eccola_, dit languissamment la jeune fille aux yeux noirs.
En effet, le bruit des pas d'une personne qui montait l'escalier
retentit dans la salle. Ce mot:--«La voici!» passa de bouche en bouche,
et le plus profond silence régna dans l'atelier.
Pour comprendre l'importance de l'ostracisme exercé par Amélie Thirion,
il est nécessaire d'ajouter que cette scène avait lieu vers la fin du
mois de juillet 1815. Le second retour des Bourbons venait de troubler
bien des amitiés qui avaient résisté au mouvement de la première
restauration. En ce moment les familles étaient presque toutes divisées
d'opinion, et le fanatisme politique renouvelait plusieurs de ces
déplorables scènes qui, aux époques de guerre civile ou religieuse,
souillent l'histoire de tous les pays. Les enfants, les jeunes filles,
les vieillards partageaient la fièvre monarchique à laquelle le
gouvernement était en proie. La discorde se glissait sous tous les
toits, et la défiance teignait de ses sombres couleurs les actions et
les discours les plus intimes. Ginevra Piombo aimait Napoléon avec
idolâtrie, et comment aurait-elle pu le haïr? l'Empereur était son
compatriote et le bienfaiteur de son père. Le baron de Piombo était un
des serviteurs de Napoléon qui avaient coopéré le plus efficacement au
retour de l'île d'Elbe. Incapable de renier sa foi politique, jaloux
même de la confesser, le vieux baron de Piombo restait à Paris au milieu
de ses ennemis. Ginevra Piombo pouvait donc être d'autant mieux mise au
nombre des personnes suspectes, qu'elle ne faisait pas mystère du
chagrin que la seconde restauration causait à sa famille. Les seules
larmes qu'elle eût peut-être versées dans sa vie lui furent arrachées
par la double nouvelle de la captivité de Bonaparte sur _le Bellérophon_
et de l'arrestation de Labédoyère.
Les jeunes personnes qui composaient le groupe des nobles appartenaient
aux familles royalistes les plus exaltées de Paris. Il serait difficile
de donner une idée des exagérations de cette époque et de l'horreur que
causaient les bonapartistes. Quelque insignifiante et petite que puisse
paraître aujourd'hui l'action d'Amélie Thirion, elle était alors une
expression de haine fort naturelle. Ginevra Piombo, l'une des premières
écolières de Servin, occupait la place dont on voulait la priver depuis
le jour où elle était venue à l'atelier; le groupe aristocratique
l'avait insensiblement entourée: la chasser d'une place qui lui
appartenait en quelque sorte était non-seulement lui faire injure, mais
lui causer une espèce de peine; car les artistes ont tous une place de
prédilection pour leur travail. Mais l'animadversion politique entrait
peut-être pour peu de chose dans la conduite de ce petit Côté Droit de
l'atelier. Ginevra Piombo, la plus forte des élèves de Servin, était
l'objet d'une profonde jalousie; le maître professait autant
d'admiration pour les talents que pour le caractère de cette élève
favorite qui servait de terme à toutes ses comparaisons; enfin, sans
qu'on s'expliquât l'ascendant que cette jeune personne obtenait sur tout
ce qui l'entourait, elle exerçait sur ce petit monde un prestige presque
semblable à celui de Bonaparte sur ses soldats. L'aristocratie de
l'atelier avait résolu depuis plusieurs jours la chute de cette reine;
mais, personne n'ayant encore osé s'éloigner de la bonapartiste,
mademoiselle Thirion venait de frapper un coup décisif, afin de rendre
ses compagnes complices de sa haine. Quoique Ginevra fût sincèrement
aimée par deux ou trois des Royalistes, presque toutes chapitrées au
logis paternel relativement à la politique, elles jugèrent, avec ce tact
particulier aux femmes, qu'elles devaient rester indifférentes à la
querelle. A son arrivée, Ginevra fut donc accueillie par un profond
silence. De toutes les jeunes filles venues jusqu'alors dans l'atelier
de Servin, elle était la plus belle, la plus grande et la mieux faite.
Sa démarche possédait un caractère de noblesse et de grâce qui
commandait le respect. Sa figure empreinte d'intelligence semblait
rayonner, tant y respirait cette animation particulière aux Corses et
qui n'exclut point le calme. Ses longs cheveux, ses yeux et ses cils
noirs exprimaient la passion. Quoique les coins de sa bouche se
dessinassent mollement et que ses lèvres fussent un peu trop fortes, il
s'y peignait cette bonté que donne aux êtres forts la conscience de leur
force. Par un singulier caprice de la nature, le charme de son visage se
trouvait en quelque sorte démenti par un front de marbre où se peignait
une fierté presque sauvage, où respiraient les moeurs de la Corse. Là
était le seul lien qu'il y eût entre elle et son pays natal: dans tout
le reste de sa personne, la simplicité, l'abandon des beautés lombardes
séduisaient si bien qu'il fallait ne pas la voir pour lui causer la
moindre peine. Elle inspirait un si vif attrait que, par prudence, son
vieux père la faisait accompagner jusqu'à l'atelier. Le seul défaut de
cette créature véritablement poétique venait de la puissance même d'une
beauté si largement développée: elle avait l'air d'être femme. Elle
s'était refusée au mariage, par amour pour son père et sa mère, en se
sentant nécessaire à leurs vieux jours. Son goût pour la peinture avait
remplacé les passions qui agitent ordinairement les femmes.
--Vous êtes bien silencieuses aujourd'hui, mesdemoiselles, dit-elle
après avoir fait deux ou trois pas au milieu de ses compagnes.--Bonjour,
ma petite Laure, ajouta-t-elle d'un ton doux et caressant en
s'approchant de la jeune fille qui peignait loin des autres. Cette tête
est fort bien! Les chairs sont un peu trop roses, mais tout en est
dessiné à merveille.
Laure leva la tête, regarda Ginevra d'un air attendri, et leurs figures
s'épanouirent en exprimant une même affection. Un faible sourire anima
les lèvres de l'Italienne qui paraissait songeuse, et qui se dirigea
lentement vers sa place en regardant avec nonchalance les dessins ou les
tableaux, en disant bonjour à chacune des jeunes filles du premier
groupe, sans s'apercevoir de la curiosité insolite qu'excitait sa
présence. On eût dit d'une reine dans sa cour. Elle ne donna aucune
attention au profond silence qui régnait parmi les patriciennes, et
passa devant leur camp sans prononcer un seul mot. Sa préoccupation fut
si grande qu'elle se mit à son chevalet, ouvrit sa boîte à couleurs,
prit ses brosses, revêtit ses manches brunes, ajusta son tablier,
regarda son tableau, examina sa palette, sans penser, pour ainsi dire, à
ce qu'elle faisait. Toutes les têtes du groupe des bourgeoises étaient
tournées vers elle. Si les jeunes personnes du camp Thirion ne mettaient
pas tant de franchise que leurs compagnes dans leur impatience, leurs
oeillades n'en étaient pas moins dirigées sur Ginevra.
--Elle ne s'aperçoit de rien, dit mademoiselle Roguin.
En ce moment Ginevra quitta l'attitude méditative dans laquelle elle
avait contemplé sa toile, et tourna la tête vers le groupe
aristocratique. Elle mesura d'un seul coup d'oeil la distance qui l'en
séparait, et garda le silence.
--Elle ne croit pas qu'on ait eu la pensée de l'insulter, dit Mathilde,
elle n'a ni pâli ni rougi. Comme ces demoiselles vont être vexées si
elle se trouve mieux à sa nouvelle place qu'à l'ancienne!
--Vous êtes là hors ligne, mademoiselle, ajouta-t-elle alors à haute
voix en s'adressant à Ginevra.
L'Italienne feignit de ne pas entendre, ou peut-être n'entendit-elle
pas; elle se leva brusquement, longea avec une certaine lenteur la
cloison qui séparait le cabinet noir de l'atelier, et parut examiner le
châssis d'où venait le jour en y donnant tant d'importance qu'elle monta
sur une chaise pour attacher beaucoup plus haut la serge verte qui
interceptait la lumière. Arrivée à cette hauteur, elle atteignit à une
crevasse assez légère dans la cloison, le véritable but de ses efforts,
car le regard qu'elle y jeta ne peut se comparer qu'à celui d'un avare
découvrant les trésors d'Aladin; elle descendit vivement, revint à sa
place, ajusta son tableau, feignit d'être mécontente du jour, approcha
de la cloison une table sur laquelle elle mit une chaise, grimpa
lestement sur cet échafaudage, et regarda de nouveau par la crevasse.
Elle ne jeta qu'un regard dans le cabinet alors éclairé par un jour de
souffrance qu'on avait ouvert, et ce qu'elle y aperçut produisit sur
elle une sensation si vive qu'elle tressaillit.
--Vous allez tomber, mademoiselle Ginevra, s'écria Laure.
Toutes les jeunes filles regardèrent l'imprudente qui chancelait. La
peur de voir arriver ses compagnes auprès d'elle lui donna du courage,
elle retrouva ses forces et son équilibre, se tourna vers Laure en se
dandinant sur sa chaise, et dit d'une voix émue:--Bah! c'est encore un
peu plus solide qu'un trône! Elle se hâta d'arracher la serge,
descendit, repoussa la table et la chaise bien loin de la cloison,
revint à son chevalet, et fit encore quelques essais en ayant l'air de
chercher une masse de lumière qui lui convînt. Son tableau ne l'occupait
guère, son but était de s'approcher du cabinet noir auprès duquel elle
se plaça, comme elle le désirait, à côté de la porte. Puis elle se mit
à préparer sa palette en gardant le plus profond silence. A cette place,
elle entendit bientôt plus distinctement le léger bruit qui, la veille,
avait si fortement excité sa curiosité et fait parcourir à sa jeune
imagination le vaste champ des conjectures. Elle reconnut facilement la
respiration forte et régulière de l'homme endormi qu'elle venait de
voir. Sa curiosité était satisfaite au delà de ses souhaits, mais elle
se trouvait chargée d'une immense responsabilité. A travers la crevasse,
elle avait entrevu l'aigle impériale, et, sur un lit de sangles
faiblement éclairé, la figure d'un officier de la Garde. Elle devina
tout: Servin cachait un proscrit. Maintenant elle tremblait qu'une de
ses compagnes ne vînt examiner son tableau, et n'entendît ou la
respiration de ce malheureux ou quelque aspiration trop forte, comme
celle qui était arrivée à son oreille pendant la dernière leçon. Elle
résolut de rester auprès de cette porte, en se fiant à son adresse pour
déjouer les chances du sort.
--Il vaut mieux que je sois là, pensait-elle, pour prévenir un accident
sinistre, que de laisser le pauvre prisonnier à la merci d'une
étourderie. Tel était le secret de l'indifférence apparente que Ginevra
avait manifestée en trouvant son chevet dérangé; elle en fut
intérieurement enchantée, puisqu'elle avait pu satisfaire assez
naturellement sa curiosité: puis, en ce moment, elle était trop vivement
préoccupée pour chercher la raison de son déménagement. Rien n'est plus
mortifiant pour des jeunes filles, comme pour tout le monde, que de voir
une méchanceté, une insulte ou un bon mot manquant leur effet par suite
du dédain qu'en témoigne la victime. Il semble que la haine envers un
ennemi s'accroisse de toute la hauteur à laquelle il s'élève au-dessus
de nous. La conduite de Ginevra devint une énigme pour toutes ses
compagnes. Ses amies comme ses ennemies furent également surprises; car
on lui accordait toutes les qualités possibles, hormis le pardon des
injures. Quoique les occasions de déployer ce vice de caractère eussent
été rarement offertes à Ginevra dans les événements de la vie d'atelier,
les exemples qu'elle avait pu donner de ses dispositions vindicatives et
de sa fermeté n'en avaient pas moins laissé des impressions profondes
dans l'esprit de ses compagnes. Après bien des conjectures, mademoiselle
Roguin finit par trouver dans le silence de l'Italienne une grandeur
d'âme au-dessus de tout éloge; et son cercle, inspiré par elle, forma le
projet d'humilier l'aristocratie de l'atelier. Elles parvinrent à leur
but par un feu de sarcasmes qui abattit l'orgueil du Côté Droit.
L'arrivée de madame Servin mit fin à cette lutte d'amour-propre. Avec
cette finesse qui accompagne toujours la méchanceté, Amélie avait
remarqué, analysé, commenté la prodigieuse préoccupation qui empêchait
Ginevra d'entendre la dispute aigrement polie dont elle était l'objet.
La vengeance que mademoiselle Roguin et ses compagnes tiraient de
mademoiselle Thirion et de son groupe eut alors le fatal effet de faire
rechercher par les jeunes Ultras la cause du silence que gardait Ginevra
di Piombo. La belle Italienne devint donc le centre de tous les regards,
et fut épiée par ses amies comme par ses ennemies. Il est bien difficile
de cacher la plus petite émotion, le plus léger sentiment, à quinze
jeunes filles curieuses, inoccupées, dont la malice et l'esprit ne
demandent que des secrets à deviner, des intrigues à créer, à déjouer,
et qui savent trouver trop d'interprétations différentes à un geste, à
une oeillade, à une parole, pour ne pas en découvrir la véritable
signification. Aussi le secret de Ginevra di Piombo fut-il bientôt en
grand péril d'être connu. En ce moment la présence de madame Servin
produisit un entr'acte dans le drame qui se jouait sourdement au fond de
ces jeunes coeurs, et dont les sentiments, les pensées, les progrès
étaient exprimés par des phrases presque allégoriques, par de malicieux
coups d'oeil, par des gestes, et par le silence même, souvent plus
intelligible que la parole. Aussitôt que madame Servin entra dans
l'atelier, ses yeux se portèrent sur la porte auprès de laquelle était
Ginevra. Dans les circonstances présentes, ce regard ne fut pas perdu.
Si d'abord aucune des écolières n'y fit attention, plus tard
mademoiselle Thirion s'en souvint, et s'expliqua la défiance, la crainte
et le mystère qui donnèrent alors quelque chose de fauve aux yeux de
madame Servin.
--Mesdemoiselles, dit-elle, monsieur Servin ne pourra pas venir
aujourd'hui. Puis elle complimenta chaque jeune personne, en recevant de
toutes une foule de ces caresses féminines qui sont autant dans la voix
et dans les regards que dans les gestes. Elle arriva promptement auprès
de Ginevra dominée par une inquiétude qu'elle déguisait en vain.
L'Italienne et la femme du peintre se firent un signe de tête amical, et
restèrent toutes deux silencieuses, l'une peignant, l'autre regardant
peindre. La respiration du militaire s'entendait facilement, mais madame
Servin ne parut pas s'en apercevoir; et sa dissimulation était si
grande, que Ginevra fut tentée de l'accuser d'une surdité volontaire.
Cependant l'inconnu se remua dans son lit. L'Italienne regarda fixement
madame Servin, qui lui dit alors, sans que son visage éprouvât la plus
légère altération:--Votre copie est aussi belle que l'original. S'il me
fallait choisir, je serais fort embarrassée.
--Monsieur Servin n'a pas mis sa femme dans la confidence de ce mystère,
pensa Ginevra, qui, après avoir répondu à la jeune femme par un doux
sourire d'incrédulité, fredonna une _canzonetta_ de son pays pour
couvrir le bruit que pourrait faire le prisonnier.
C'était quelque chose de si insolite que d'entendre la studieuse
Italienne chanter, que toutes les jeunes filles surprises la
regardèrent. Plus tard cette circonstance servit de preuve aux
charitables suppositions de la haine. Madame Servin s'en alla bientôt,
et la séance s'acheva sans autres événements. Ginevra laissa partir ses
compagnes et parut vouloir travailler longtemps encore; mais elle
trahissait à son insu son désir de rester seule, car à mesure que les
écolières se préparaient à sortir, elle leur jetait des regards
d'impatience mal déguisée. Mademoiselle Thirion, devenue en peu d'heures
une cruelle ennemie pour celle qui la primait en tout, devina par un
instinct de haine que la fausse application de sa rivale cachait un
mystère. Elle avait été frappée plus d'une fois de l'air attentif avec
lequel Ginevra s'était mise à écouter un bruit que personne n'entendait.
L'expression qu'elle surprit en dernier lieu dans les yeux de
l'Italienne fut pour elle un trait de lumière. Elle s'en alla la
dernière de toutes les écolières et descendit chez madame Servin, avec
laquelle elle causa un instant; puis elle feignit d'avoir oublié son
sac, remonta tout doucement à l'atelier, et aperçut Ginevra grimpée sur
un échafaudage fait à la hâte, et si absorbée dans la contemplation du
militaire inconnu qu'elle n'entendit pas le léger bruit que produisaient
les pas de sa compagne. Il est vrai que, suivant une expression de
Walter Scott, Amélie marchait comme sur des oeufs; elle regagna
promptement la porte de l'atelier et toussa. Ginevra tressaillit, tourna
la tête, vit son ennemie, rougit, s'empressa de détacher la serge pour
donner le change sur ses intentions, et descendit après avoir rangé sa
boîte à couleurs. Elle quitta l'atelier en emportant gravée dans son
souvenir l'image d'une tête d'homme aussi gracieuse que celle de
l'Endymion, chef-d'oeuvre de Girodet qu'elle avait copié quelques jours
auparavant.
--Proscrire un homme si jeune! Qui donc peut-il être? car ce n'est pas
le maréchal Ney.
Ces deux phrases sont l'expression la plus simple de toutes les idées
que Ginevra commenta pendant deux jours. Le surlendemain, malgré sa
diligence pour arriver la première à l'atelier, elle y trouva
mademoiselle Thirion qui s'y était fait conduire en voiture. Ginevra et
son ennemie s'observèrent longtemps; mais elles se composèrent des
visages impénétrables l'une pour l'autre. Amélie avait vu la tête
ravissante de l'inconnu; mais, heureusement et malheureusement tout à la
fois, les aigles et l'uniforme n'étaient pas placés dans l'espace que la
fente lui avait permis d'apercevoir. Elle se perdit alors en
conjectures. Tout à coup Servin arriva beaucoup plus tôt qu'à
l'ordinaire.