--Nous nous retrouverons dans la vie: les jeunes filles se marient...

dit Ginevra.

--Quand elles sont riches, répondit Laure.

--Viens me voir, mon père a de la fortune...

--Ginevra, reprit Laure attendrie, madame Roguin et ma mère doivent

venir demain chez monsieur Servin pour lui faire des reproches, au moins

qu'il en soit prévenu.

La foudre tombée à deux pas de Ginevra l'aurait moins étonnée que cette

révélation.

--Qu'est-ce que cela leur faisait? dit-elle naïvement.

--Tout le monde trouve cela fort mal. Maman dit que c'est contraire aux

moeurs...

--Et vous, Laure, qu'en pensez-vous?

La jeune fille regarda Ginevra, leurs pensées se confondirent. Laure ne

retint plus ses larmes, se jeta au cou de son amie et l'embrassa. En ce

moment, Servin arriva.

--Mademoiselle Ginevra, dit-il avec enthousiasme, j'ai fini mon tableau,

on le vernit. Qu'avez-vous donc? Il paraît que toutes ces demoiselles

prennent des vacances, ou sont à la campagne.

Laure sécha ses larmes, salua Servin, et se retira.

--L'atelier est désert depuis plusieurs jours, dit Ginevra, et ces

demoiselles ne reviendront plus.

--Bah?...

--Oh! ne riez pas, reprit Ginevra, écoutez-moi: je suis la cause

involontaire de la perte de votre réputation.

L'artiste se mit à sourire, et dit en interrompant son écolière:--Ma

réputation?... mais, dans quelques jours, mon tableau sera exposé.

--Il ne s'agit pas de votre talent, dit l'Italienne; mais de votre

moralité. Ces demoiselles ont publié que Louis était renfermé ici, que

vous vous prêtiez... à... notre amour...

--Il y a du vrai là-dedans, mademoiselle, répondit le professeur. Les

mères de ces demoiselles sont des bégueules, reprit-il. Si elles étaient

venues me trouver, tout se serait expliqué. Mais que je prenne du souci

de tout cela? la vie est trop courte!

Et le peintre fit craquer ses doigts par-dessus sa tête. Louis, qui

avait entendu une partie de cette conversation, accourut aussitôt.

--Vous allez perdre toutes vos écolières, s'écria-t-il, et je vous aurai

ruiné.

L'artiste prit la main de Louis et celle de Ginevra, les joignit.--Vous

vous marierez, mes enfants? leur demanda-t-il avec une touchante

bonhomie. Ils baissèrent tous deux les yeux, et leur silence fut le

premier aveu qu'ils se firent.--Eh bien! reprit Servin, vous serez

heureux, n'est-ce pas? Y a-t-il quelque chose qui puisse payer le

bonheur de deux êtres tels que vous!

--Je suis riche, dit Ginevra, et vous me permettrez de vous

indemniser...

--Indemniser!... s'écria Servin. Quand on saura que j'ai été victime des

calomnies de quelques sottes, et que je cachais un proscrit; mais tous

les libéraux de Paris m'enverront leurs filles! Je serai peut-être alors

votre débiteur...

Louis serrait la main de son protecteur sans pouvoir prononcer une

parole; mais enfin il lui dit d'une voix attendrie:--C'est donc à vous

que je devrai toute ma félicité.

--Soyez heureux, je vous unis! dit le peintre avec une onction comique

et en imposant les mains sur la tête des deux amants.

Cette plaisanterie d'artiste mit fin à leur attendrissement. Ils se

regardèrent tous trois en riant. L'Italienne serra la main de Louis par

une violente étreinte et avec une simplicité d'action digne des moeurs

de sa patrie.

--Ah çà, mes chers enfants, reprit Servin, vous croyez que tout ça va

maintenant à merveille? Eh bien, vous vous trompez.

Les deux amants l'examinèrent avec étonnement.

--Rassurez-vous, je suis le seul que votre espièglerie embarrasse!

Madame Servin est un peu _collet-monté_, et je ne sais en vérité pas

comment nous nous arrangerons avec elle.

--Dieu! j'oubliais! s'écria Ginevra. Demain, madame Roguin et la mère de

Laure doivent venir vous...

--J'entends! dit le peintre en interrompant.

--Mais vous pouvez vous justifier, reprit la jeune fille en laissant

échapper un geste de tête plein d'orgueil. Monsieur Louis, dit-elle en

se tournant vers lui et le regardant avec finesse, ne doit plus avoir

d'antipathie pour le gouvernement royal?--Eh bien, reprit-elle après

l'avoir vu souriant, demain matin j'enverrai une pétition à l'un des

personnages les plus influents du ministère de la guerre, à un homme qui

ne peut rien refuser à la fille du baron de Piombo. Nous obtiendrons un

pardon tacite pour le commandant Louis, car _ils_ ne voudront pas vous

reconnaître le grade de colonel. Et vous pourrez, ajouta-t-elle en

s'adressant à Servin, confondre les mères de mes charitables compagnes

en leur disant la vérité.

--Vous êtes un ange! s'écria Servin.

Pendant que cette scène se passait à l'atelier, le père et la mère de

Ginevra s'impatientaient de ne pas la voir revenir.

--Il est six heures, et Ginevra n'est pas encore de retour s'écria

Bartholoméo.

--Elle n'est jamais rentrée si tard, répondit la femme de Piombo.

Les deux vieillards se regardèrent avec toutes les marques d'une anxiété

peu ordinaire. Trop agité pour rester en place, Bartholoméo se leva et

fit deux fois le tour de son salon assez lestement pour un homme de

soixante-dix-sept ans. Grâce à sa constitution robuste il avait subi peu

de changements depuis le jour de son arrivée à Paris, et malgré sa haute

taille, il se tenait encore droit. Ses cheveux devenus blancs et rares

laissaient à découvert un crâne large et protubérant qui donnait une

haute idée de son caractère et de sa fermeté. Sa figure marquée de

rides profondes avait pris un très-grand développement et gardait ce

teint pâle qui inspire la vénération. La fougue des passions régnait

encore dans le feu surnaturel de ses yeux dont les sourcils n'avaient

pas entièrement blanchi, et qui conservaient leur terrible mobilité.

L'aspect de cette tête était sévère, mais on voyait que Bartholoméo

avait le droit d'être ainsi. Sa bonté, sa douceur n'étaient guère

connues que de sa femme et de sa fille. Dans ses fonctions ou devant un

étranger, il ne déposait jamais la majesté que le temps imprimait à sa

personne, et l'habitude de froncer ses gros sourcils, de contracter les

rides de son visage, de donner à son regard une fixité napoléonienne,

rendait son abord glacial. Pendant le cours de sa vie politique, il

avait été si généralement craint, qu'il passait pour peu sociable; mais

il n'est pas difficile d'expliquer les causes de cette réputation. La

vie, les moeurs et la fidélité de Piombo faisaient la censure de la

plupart des courtisans. Malgré les missions délicates confiées à sa

discrétion, et qui pour tout autre eussent été lucratives, il ne

possédait pas plus d'une trentaine de mille livres de rente en

inscriptions sur le grand-livre. Si l'on vient à songer au bon marché

des rentes sous l'empire, à la libéralité de Napoléon envers ceux de ses

fidèles serviteurs qui savaient parler, il est facile de voir que le

baron de Piombo était un homme d'une probité sévère; il ne devait son

plumage de baron qu'à la nécessité dans laquelle Napoléon s'était trouvé

de lui donner un titre en l'envoyant dans une cour étrangère.

Bartholoméo avait toujours professé une haine implacable pour les

traîtres dont s'entoura Napoléon en croyant les conquérir à force de

victoires. Ce fut lui qui, dit-on, fit trois pas vers la porte du

cabinet de l'empereur, après lui avoir donné le conseil de se

débarrasser de trois hommes en France, la veille du jour où il partit

pour sa célèbre et admirable campagne de 1814. Depuis le second retour

des Bourbons, Bartholoméo ne portait plus la décoration de la

Légion-d'Honneur. Jamais homme n'offrit une plus belle image de ces

vieux républicains, amis incorruptibles de l'Empire, qui restaient comme

les vivants débris des deux gouvernements les plus énergiques que le

monde ait connus. Si le baron de Piombo déplaisait à quelques

courtisans, il avait les Daru, les Drouot, les Carnot pour amis. Aussi,

quant au reste des hommes politiques, depuis Waterloo, s'en souciait-il

autant que des bouffées de fumée qu'il tirait de son cigare.

Bartholoméo di Piombo avait acquis, moyennant la somme assez modique que

_Madame_, mère de l'empereur, lui avait donnée de ses propriétés en

Corse, l'ancien hôtel de Portenduère, dans lequel il ne fit aucun

changement. Presque toujours logé aux frais du gouvernement, il

n'habitait cette maison que depuis la catastrophe de Fontainebleau.

Suivant l'habitude des gens simples et de haute vertu, le baron et sa

femme ne donnaient rien au faste extérieur: leurs meubles provenaient de

l'ancien ameublement de l'hôtel. Les grands appartements hauts d'étage,

sombres et nus de cette demeure, les larges glaces encadrées dans de

vieilles bordures dorées presque noires, et ce mobilier du temps de

Louis XIV, étaient en rapport avec Bartholoméo et sa femme, personnages

dignes de l'antiquité. Sous l'Empire et pendant les Cent-Jours, en

exerçant des fonctions largement rétribuées, le vieux Corse avait eu un

grand train de maison, plutôt dans le but de faire honneur à sa place

que dans le dessein de briller. Sa vie et celle de sa femme étaient si

frugales, si tranquilles, que leur modeste fortune suffisait à leurs

besoins. Pour eux, leur fille Ginevra valait toutes les richesses du

monde. Aussi, quand, en mai 1814, le baron de Piombo quitta sa place,

congédia ses gens et ferma la porte de son écurie, Ginevra, simple et

sans faste comme ses parents, n'eut-elle aucun regret: à l'exemple des

grandes âmes, elle mettait son luxe dans la force des sentiments, comme

elle plaçait sa félicité dans la solitude et le travail. Puis, ces trois

êtres s'aimaient trop pour que les dehors de l'existence eussent quelque

prix à leurs yeux. Souvent, et surtout depuis la seconde et effroyable

chute de Napoléon, Bartholoméo et sa femme passaient des soirées

délicieuses à entendre Ginevra toucher du piano ou chanter. Il y avait

pour eux un immense secret de plaisir dans la présence, dans la moindre

parole de leur fille, ils la suivaient des yeux avec une tendre

inquiétude, ils entendaient son pas dans la cour, quelque léger qu'il

pût être. Semblable à des amants, ils savaient rester des heures

entières silencieux tous trois, entendant mieux ainsi que par des

paroles l'éloquence de leurs âmes. Ce sentiment profond, la vie même des

deux vieillards, animait toutes leurs pensées. Ce n'était pas trois

existences, mais une seule, qui, semblable à la flamme d'un foyer, se

divisait en trois langues de feu. Si quelquefois le souvenir des

bienfaits et du malheur de Napoléon, si la politique du moment

triomphaient de la constante sollicitude des deux vieillards, ils

pouvaient en parler sans rompre la communauté de leurs pensées: Ginevra

ne partageait-elle pas leurs passions politiques? Quoi de plus naturel

que l'ardeur avec laquelle ils se réfugiaient dans le coeur de leur

unique enfant? Jusqu'alors, les occupations d'une vie publique avaient

absorbé l'énergie du baron de Piombo; mais en quittant ses emplois, le

Corse eut besoin de rejeter son énergie dans le dernier sentiment qui

lui restât; puis, à part les liens qui unissent un père et une mère à

leur fille, il y avait peut-être, à l'insu de ces trois âmes

despotiques, une puissante raison au fanatisme de leur passion

réciproque: ils s'aimaient sans partage, le coeur tout entier de Ginevra

appartenait à son père, comme à elle celui de Piombo; enfin, s'il est

vrai que nous nous attachions les uns aux autres plus par nos défauts

que par nos qualités, Ginevra répondait merveilleusement bien à toutes

les passions de son père. De là procédait la seule imperfection de cette

triple vie. Ginevra était entière dans ses volontés, vindicative,

emportée comme Bartholoméo l'avait été pendant sa jeunesse. Le Corse se

complut à développer ces sentiments sauvages dans le coeur de sa fille,

absolument comme un lion apprend à ses lionceaux à fondre sur leur

proie. Mais cet apprentissage de vengeance ne pouvant en quelque sorte

se faire qu'au logis paternel, Ginevra ne pardonnait rien à son père, et

il fallait qu'il lui cédât. Piombo ne voyait que des enfantillages dans

ces querelles factices; mais l'enfant y contracta l'habitude de dominer

ses parents. Au milieu de ces tempêtes que Bartholoméo aimait à exciter,

un mot de tendresse, un regard suffisaient pour apaiser leurs âmes

courroucées, et ils n'étaient jamais si près d'un baiser que quand ils

se menaçaient. Cependant, depuis cinq années environ, Ginevra, devenue

plus sage que son père, évitait constamment ces sortes de scènes. Sa

fidélité, son dévouement, l'amour qui triomphait dans toutes ses pensées

et son admirable bon sens avaient fait justice de ses colères; mais il

n'en était pas moins résulté un bien grand mal: Ginevra vivait avec son

père et sa mère sur le pied d'une égalité toujours funeste. Pour achever

de faire connaître tous les changements survenus chez ces trois

personnages depuis leur arrivée à Paris, Piombo et sa femme, gens sans

instruction, avaient laissé Ginevra étudier à sa fantaisie. Au gré de

ses caprices de jeune fille, elle avait tout appris et tout quitté,

reprenant et laissant chaque pensée tour à tour, jusqu'à ce que la

peinture fût devenue sa passion dominante; elle eût été parfaite, si sa

mère avait été capable de diriger ses études, de l'éclairer et de mettre

en harmonie les dons de la nature: ses défauts provenaient de la funeste

éducation que le vieux Corse avait pris plaisir à lui donner.

Après avoir pendant long-temps fait crier sous ses pas les feuilles du

parquet, le vieillard sonna. Un domestique parut.

--Allez au-devant de mademoiselle Ginevra, dit-il.

--J'ai toujours regretté de ne plus avoir de voiture pour elle, observa

la baronne.

--Elle n'en a pas voulu, répondit Piombo en regardant sa femme qui,

accoutumée depuis quarante ans à son rôle d'obéissance, baissa les yeux.

Déjà septuagénaire, grande, sèche, pâle et ridée, la baronne ressemblait

parfaitement à ces vieilles femmes que Schnetz met dans les scènes

italiennes de ses tableaux de genre; elle restait si habituellement

silencieuse, qu'on l'eût prise pour une nouvelle madame Shandy; mais un

mot, un regard, un geste annonçaient que ses sentiments avaient gardé la

vigueur et la fraîcheur de la jeunesse. Sa toilette, dépouillée de

coquetterie, manquait souvent de goût. Elle demeurait ordinairement

passive, plongée dans une bergère, comme une sultane _Validé_, attendant

ou admirant sa Ginevra, son orgueil et sa vie. La beauté, la toilette,

la grâce de sa fille, semblaient être devenues siennes. Tout pour elle

était bien quand Ginevra se trouvait heureuse. Ses cheveux avaient

blanchi, et quelques mèches se voyaient au-dessus de son front blanc et

ridé, ou le long de ses joues creuses.

--Voilà quinze jours environ, dit-elle, que Ginevra rentre un peu plus

tard.

--Jean n'ira pas assez vite, s'écria l'impatient vieillard qui croisa

les basques de son habit bleu, saisit son chapeau, l'enfonça sur sa

tête, prit sa canne et partit.

--Tu n'iras pas loin, lui cria sa femme.

En effet, la porte cochère s'était ouverte et fermée, et la vieille mère

entendait le pas de Ginevra dans la cour. Bartholoméo reparut tout à

coup portant en triomphe sa fille, qui se débattait dans ses bras.

--La voici, la Ginevra, la Ginevrettina, la Ginevrina, la Ginevrola, la

Ginevretta, la Ginevra bella!

--Mon père, vous me faites mal.

Aussitôt Ginevra fut posée à terre avec une sorte de respect. Elle

agita la tête par un gracieux mouvement pour rassurer sa mère qui déjà

s'effrayait, et pour lui dire que c'était une ruse. Le visage terne et

pâle de la baronne reprit alors ses couleurs et une espèce de gaieté.

Piombo se frotta les mains avec une force extrême, symptôme le plus

certain de sa joie; il avait pris cette habitude à la cour en voyant

Napoléon se mettre en colère contre ceux de ses généraux ou de ses

ministres qui le servaient mal ou qui avaient commis quelque faute. Les

muscles de sa figure une fois détendus, la moindre ride de son front

exprimait la bienveillance. Ces deux vieillards offraient en ce moment

une image exacte de ces plantes souffrantes auxquelles un peu d'eau rend

la vie après une longue sécheresse.

--A table, à table! s'écria le baron en présentant sa large main à

Ginevra qu'il nomma Signora Piombellina, autre symptôme de gaieté auquel

sa fille répondit par un sourire.

--Ah çà, dit Piombo en sortant de table, sais-tu que ta mère m'a fait

observer que depuis un mois tu restes beaucoup plus long-temps que de

coutume à ton atelier? Il paraît que la peinture passe avant nous.

--O mon père!

--Ginevra nous prépare sans doute quelque surprise, dit la mère.

--Tu m'apporterais un tableau de toi?... s'écria le Corse en frappant

dans ses mains.

--Oui, je suis très-occupée à l'atelier, répondit-elle.

--Qu'as-tu donc, Ginevra? Tu pâlis! lui dit sa mère.

--Non! s'écria la jeune fille en laissant échapper un geste de

résolution, non, il ne sera pas dit que Ginevra Piombo aura menti une

fois dans sa vie.

En entendant cette singulière exclamation, Piombo et sa femme

regardèrent leur fille d'un air étonné.

--J'aime un jeune homme, ajouta-t-elle d'une voix émue.

Puis, sans oser regarder ses parents, elle abaissa ses larges paupières,

comme pour voiler le feu de ses yeux.

--Est-ce un prince? lui demanda ironiquement son père en prenant un son

de voix qui fit trembler la mère et la fille.

--Non, mon père, répondit-elle avec modestie, c'est un jeune homme sans

fortune....

--Il est donc bien beau?

--Il est malheureux.

--Que fait-il?

--Compagnon de Labédoyère; il était proscrit, sans asile, Servin l'a

caché, et...

--Servin est un honnête garçon qui s'est bien comporté, s'écria Piombo;

mais vous faites mal, vous, ma fille, d'aimer un autre homme que votre

père...

--Il ne dépend pas de moi de ne pas aimer, répondit doucement Ginevra.

--Je me flattais, reprit son père, que ma Ginevra me serait fidèle

jusqu'à ma mort, que mes soins et ceux de sa mère seraient les seuls

qu'elle aurait reçus, que notre tendresse n'aurait pas rencontré dans

son âme de tendresse rivale, et que...

--Vous ai-je reproché votre fanatisme pour Napoléon? dit Ginevra.

N'avez-vous aimé que moi? n'avez-vous pas été des mois entiers en

ambassade? n'ai-je pas supporté courageusement vos absences? La vie a

des nécessités qu'il faut savoir subir.

--Ginevra!

--Non, vous ne m'aimez pas pour moi, et vos reproches trahissent un

insupportable égoïsme.

--Tu accuses l'amour de ton père, s'écria Piombo les yeux flamboyants.

--Mon père, je ne vous accuserai jamais, répondit Ginevra avec plus de

douceur que sa mère tremblante n'en attendait. Vous avez raison dans

votre égoïsme, comme j'ai raison dans mon amour. Le ciel m'est témoin

que jamais fille n'a mieux rempli ses devoirs auprès de ses parents. Je

n'ai jamais eu que bonheur et amour là où d'autres voient souvent des

obligations. Voici quinze ans que je ne me suis pas écartée de dessous

votre aile protectrice, et ce fut un bien doux plaisir pour moi que de

charmer vos jours. Mais serais-je donc ingrate en me livrant au charme

d'aimer, en désirant un époux qui me protège après vous?

--Ah! tu comptes avec ton père, Ginevra, reprit le vieillard d'un ton

sinistre.

Il se fit une pause effrayante pendant laquelle personne n'osa parler.

Enfin, Bartholoméo rompit le silence en s'écriant d'une voix

déchirante:--Oh! reste avec nous, reste auprès de ton vieux père! Je ne

saurais te voir aimant un homme. Ginevra, tu n'attendras pas longtemps

ta liberté...

--Mais, mon père, songez donc que nous ne vous quitterons pas, que nous

serons deux à vous aimer, que vous connaîtrez l'homme aux soins duquel

vous me laisserez! Vous serez doublement chéri par moi et par lui: par

lui qui est encore moi, et par moi qui suis tout lui-même.

--O Ginevra! Ginevra! s'écria le Corse en serrant les poings, pourquoi

ne t'es-tu pas mariée quand Napoléon m'avait accoutumé à cette idée, et

qu'il te présentait des ducs et des comtes?

--Ils m'aimaient par ordre, dit la jeune fille. D'ailleurs, je ne

voulais pas vous quitter, et ils m'auraient emmenée avec eux.

--Tu ne veux pas nous laisser seuls, dit Piombo; mais te marier, c'est

nous isoler! Je te connais, ma fille, tu ne nous aimeras plus.

--Élisa, ajouta-t-il en regardant sa femme qui restait immobile et comme

stupide, nous n'avons plus de fille, elle veut se marier.

Le vieillard s'assit après avoir levé les mains en l'air comme pour

invoquer Dieu; puis il resta courbé comme accablé sous sa peine. Ginevra

vit l'agitation de son père, et la modération de sa colère lui brisa le

coeur; elle s'attendait à une crise, à des fureurs, elle n'avait pas

armé son âme contre la douceur paternelle.

--Mon père, dit-elle d'une voix touchante, non, vous ne serez jamais

abandonné par votre Ginevra. Mais aimez-la aussi un peu pour elle. Si

vous saviez comme _il_ m'aime! Ah! ce ne serait pas lui qui me ferait de

la peine!

--Déjà des comparaisons, s'écria Piombo avec un accent terrible. Non, je

ne puis supporter cette idée, reprit-il. S'il t'aimait comme tu mérites

de l'être, il me tuerait; et s'il ne t'aimait pas, je le poignarderais.

Les mains de Piombo tremblaient, ses lèvres tremblaient, son corps

tremblait et ses yeux lançaient des éclairs; Ginevra seule pouvait

soutenir son regard, car alors elle allumait ses yeux, et la fille était

digne du père.

--Oh! t'aimer! Quel est l'homme digne de cette vie? reprit-il. T'aimer

comme un père, n'est-ce pas déjà vivre dans le paradis; qui donc sera

digne d'être ton époux?

--Lui, dit Ginevra, lui de qui je me sens indigne.

--Lui? répéta machinalement Piombo. Qui, _lui_?

--Celui que j'aime.

--Est-ce qu'il peut te connaître encore assez pour t'adorer?

--Mais, mon père, reprit Ginevra éprouvant un mouvement d'impatience,

quand il ne m'aimerait pas, du moment où je l'aime....

--Tu l'aimes donc? s'écria Piombo. Ginevra inclina doucement la

tête.--Tu l'aimes alors plus que nous?

--Ces deux sentiments ne peuvent se comparer, répondit-elle.

--L'un est plus fort que l'autre, reprit Piombo.

--Je crois que oui, dit Ginevra.

--Tu ne l'épouseras pas, cria le Corse dont la voix fit résonner les

vitres du salon.

--Je l'épouserai, répliqua tranquillement Ginevra.

--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria la mère, comment finira cette querelle?

_Santa Virgina!_ mettez-vous entre eux.

Le baron, qui se promenait à grands pas, vint s'asseoir; une sévérité

glacée rembrunissait son visage, il regarda fixement sa fille, et lui

dit d'une voix douce et affaiblie:--Eh bien! Ginevra! non, tu ne

l'épouseras pas. Oh! ne me dis pas oui ce soir?... laisse-moi croire le

contraire. Veux-tu voir ton père à genoux et ses cheveux blancs

prosternés devant toi? je vais te supplier...

--Ginevra Piombo n'a pas été habituée à promettre et à ne pas tenir,

répondit-elle. Je suis votre fille.

--Elle a raison, dit la baronne, nous sommes mises au monde pour nous

marier.

--Ainsi, vous l'encouragez dans sa désobéissance, dit le baron à sa

femme qui, frappée de ce mot, se changea en statue.

--Ce n'est pas désobéir que de se refuser à un ordre injuste, répondit

Ginevra.

--Il ne peut pas être injuste quand il émane de la bouche de votre père,

ma fille! Pourquoi me jugez-vous? La répugnance que j'éprouve n'est-elle

pas un conseil d'en haut? Je vous préserve peut-être d'un malheur.

--Le malheur serait qu'il ne m'aimât pas.

--Toujours lui!

--Oui, toujours, reprit-elle. Il est ma vie, mon bien, ma pensée. Même

en vous obéissant, il serait toujours dans mon coeur. Me défendre de

l'épouser, n'est-ce pas vous haïr?

--Tu ne nous aimes plus, s'écria Piombo.

--Oh! dit Ginevra en agitant la tête.

--Eh bien! oublie-le, reste-nous fidèle. Après nous... tu comprends.

--Mon père, voulez-vous me faire désirer votre mort? s'écria Ginevra.

--Je vivrai plus long-temps que toi! Les enfants qui n'honorent pas

leurs parents meurent promptement, s'écria son père parvenu au dernier

degré de l'exaspération.

--Raison de plus pour me marier promptement et être heureuse! dit-elle.

La Comédie humaine - Volume 01 · 第 19 / 49 段