En proie aux sentiments les plus contraires, le peintre quitta ses amis.

Adélaïde et sa mère lui semblaient devoir être au-dessus de ces

accusations, et il éprouvait, au fond de son coeur, le remords d'avoir

soupçonné la pureté de cette jeune fille, si belle et si simple. Il vint

à son atelier, passa devant la porte de l'appartement où était Adélaïde,

et sentit en lui-même une douleur de coeur à laquelle nul homme ne se

trompe. Il aimait mademoiselle de Rouville si passionnément que, malgré

le vol de la bourse, il l'adorait encore. Son amour était celui du

chevalier des Grieux admirant et purifiant sa maîtresse jusque sur la

charrette qui mène en prison les femmes perdues.--Pourquoi mon amour ne

la rendrait-il pas la plus pure de toutes les femmes? Pourquoi

l'abandonner au mal et au vice, sans lui tendre une main amie? Cette

mission lui plut. L'amour fait son profit de tout. Rien ne séduit plus

un jeune homme que de jouer le rôle d'un bon génie auprès d'une femme.

Il y a je ne sais quoi de romanesque dans cette entreprise, qui sied aux

âmes exaltées. N'est-ce pas le dévouement le plus étendu sous la forme

la plus élevée, la plus gracieuse? N'y a-t-il pas quelque grandeur à

savoir que l'on aime assez pour aimer encore là où l'amour des autres

s'éteint et meurt? Hippolyte s'assit dans son atelier, contempla son

tableau sans y rien faire, n'en voyant les figures qu'à travers quelques

larmes qui lui roulaient dans les yeux, tenant toujours sa brosse à la

main, s'avançant vers la toile comme pour adoucir une teinte, et n'y

touchant pas. La nuit le surprit dans cette attitude. Réveillé de sa

rêverie par l'obscurité, il descendit, rencontra le vieil amiral dans

l'escalier, lui jeta un regard sombre en le saluant, et s'enfuit. Il

avait eu l'intention d'entrer chez ses voisines, mais l'aspect du

protecteur d'Adélaïde lui glaça le coeur et fit évanouir sa résolution.

Il se demanda pour la centième fois quel intérêt pouvait amener ce vieil

homme à bonnes fortunes, riche de quatre-vingt mille livres de rentes,

dans ce quatrième étage où il perdait environ quarante francs tous les

soirs; et cet intérêt, il crut le deviner. Le lendemain et les jours

suivants, Hippolyte se jeta dans le travail pour tâcher de combattre sa

passion par l'entraînement des idées et par la fougue de la conception.

Il réussit à demi. L'étude le consola sans parvenir cependant à étouffer

les souvenirs de tant d'heures caressantes passées auprès d'Adélaïde. Un

soir, en quittant son atelier, il trouva la porte de l'appartement des

deux dames entr'ouverte. Une personne y était debout, dans l'embrasure

de la fenêtre. La disposition de la porte et de l'escalier ne permettait

pas au peintre de passer sans voir Adélaïde, il la salua froidement en

lui lançant un regard plein d'indifférence; mais, jugeant des

souffrances de cette jeune fille par les siennes, il eut un

tressaillement intérieur en songeant à l'amertume que ce regard et cette

froideur devaient jeter dans un coeur aimant. Couronner les plus douces

fêtes qui aient jamais réjoui deux âmes pures par un dédain de huit

jours, et par le mépris le plus profond, le plus entier?... affreux

dénouement! Peut-être la bourse était-elle retrouvée, et peut-être

chaque soir Adélaïde avait-elle attendu son ami? Cette pensée si simple,

si naturelle fit éprouver de nouveaux remords à l'amant; il se demanda

si les preuves d'attachement que la jeune fille lui avait données, si

les ravissantes causeries empreintes d'un amour qui l'avait charmé, ne

méritaient pas au moins une enquête, ne valaient pas une justification.

Honteux d'avoir résisté pendant une semaine aux voeux de son coeur, et

se trouvant presque criminel de ce combat, il vint le soir même chez

madame de Rouville. Tous ses soupçons, toutes ses pensées mauvaises

s'évanouirent à l'aspect de la jeune fille pâle et maigrie.

--Eh, bon Dieu! qu'avez-vous donc? lui dit-il après avoir salué la

baronne.

Adélaïde ne lui répondit rien, mais elle lui jeta un regard plein de

mélancolie, un regard triste, découragé qui lui fit mal.

--Vous avez sans doute beaucoup travaillé, dit la vieille dame, vous

êtes changé. Nous sommes la cause de votre réclusion. Ce portrait aura

retardé quelques tableaux importants pour votre réputation.

Hippolyte fut heureux de trouver une si bonne excuse à son impolitesse.

--Oui, dit-il, j'ai été fort occupé, mais j'ai souffert...

A ces mots, Adélaïde leva la tête, regarda son amant, et ses yeux

inquiets ne lui reprochèrent plus rien.

--Vous nous avez donc supposées bien indifférentes à ce qui peut vous

arriver d'heureux ou de malheureux? dit la vieille dame.

--J'ai eu tort, reprit-il. Cependant il est de ces peines que l'on ne

saurait confier à qui que ce soit, même à un sentiment moins jeune que

ne l'est celui dont vous m'honorez...

--La sincérité, la force de l'amitié ne doivent pas se mesurer d'après

le temps. J'ai vu de vieux amis ne pas se donner une larme dans le

malheur, dit la baronne en hochant la tête.

--Mais qu'avez-vous donc? demanda le jeune homme à Adélaïde.

--Oh! rien, répondit la baronne. Adélaïde a passé quelques nuits pour

achever un ouvrage de femme, et n'a pas voulu m'écouter lorsque je lui

disais qu'un jour de plus ou de moins importait peu...

Hippolyte n'écoutait pas. En voyant ces deux figures si nobles, si

calmes, il rougissait de ses soupçons, et attribuait la perte de sa

bourse à quelque hasard inconnu. Cette soirée fut délicieuse pour lui,

et peut-être aussi pour elle. Il y a de ces secrets que les âmes jeunes

entendent si bien! Adélaïde devinait les pensées d'Hippolyte. Sans

vouloir avouer ses torts, le peintre les reconnaissait, il revenait à sa

maîtresse plus aimant, plus affectueux, en essayant ainsi d'acheter un

pardon tacite. Adélaïde savourait des joies si parfaites, si douces

qu'elles ne lui semblaient pas trop payées par tout le malheur qui avait

si cruellement froissé son âme. L'accord si vrai de leurs coeurs, cette

entente pleine de magie, fut néanmoins troublée par un mot de la baronne

de Rouville.

--Faisons-nous notre petite partie? dit-elle, car mon vieux Kergarouët

me tient rigueur.

Cette phrase réveilla toutes les craintes du jeune peintre, qui rougit

en regardant la mère d'Adélaïde; mais il ne vit sur ce visage que

l'expression d'une bonhomie sans fausseté: nulle arrière-pensée n'en

détruisait le charme, la finesse n'en était point perfide; la malice en

semblait douce, et nul remords n'en altérait le calme. Il se mit alors à

la table de jeu. Adélaïde voulut partager le sort du peintre, en

prétendant qu'il ne connaissait pas le piquet, et avait besoin d'un

partner. Madame de Rouville et sa fille se firent, pendant la partie,

des signes d'intelligence qui inquiétèrent d'autant plus Hippolyte qu'il

gagnait; mais à la fin, un dernier coup rendit les deux amants débiteurs

de la baronne. En voulant chercher de la monnaie dans son gousset, le

peintre retira ses mains de dessus la table, et vit alors devant lui une

bourse qu'Adélaïde y avait glissée sans qu'il s'en aperçût; la pauvre

enfant tenait l'ancienne, et s'occupait par contenance à y chercher de

l'argent pour payer sa mère. Tout le sang d'Hippolyte afflua si vivement

à son coeur qu'il faillit perdre connaissance. La bourse neuve

substituée à la sienne, et qui contenait ses quinze louis, était brodée

en perles d'or. Les coulants, les glands, tout attestait le bon goût

d'Adélaïde, qui sans doute avait épuisé son pécule aux ornements de ce

charmant ouvrage. Il était impossible de dire avec plus de finesse que

le don du peintre ne pouvait être récompensé que par un témoignage de

tendresse. Quand Hippolyte, accablé de bonheur, tourna les yeux sur

Adélaïde et sur la baronne, il les vit tremblantes de plaisir et

heureuses de cette aimable supercherie. Il se trouva petit, mesquin,

niais; il aurait voulu pouvoir se punir: se déchirer le coeur. Quelques

larmes lui vinrent aux yeux, il se leva par un mouvement irrésistible,

prit Adélaïde dans ses bras, la serra contre son coeur, lui ravit un

baiser; puis, avec une bonne foi d'artiste:--Je vous la demande pour

femme, s'écria-t-il en regardant la baronne.

Adélaïde jetait sur le peintre des yeux à demi courroucés, et madame de

Rouville un peu étonnée cherchait une réponse, quand cette scène fut

interrompue par le bruit de la sonnette. Le vieux vice-amiral apparut

suivi de son ombre et de madame Schinner. Après avoir deviné la cause

des chagrins que son fils essayait vainement de lui cacher, la mère

d'Hippolyte avait pris des renseignements auprès de quelques-uns de ses

amis sur Adélaïde. Justement alarmée des calomnies qui pesaient sur

cette jeune fille à l'insu du comte de Kergarouët dont le nom lui fut

dit par la portière, elle avait été les conter au vice-amiral, qui dans

sa colère «voulait aller, disait-il, couper les oreilles à ces

bélîtres.» Animé par son courroux, il avait appris à madame Schinner le

secret des pertes volontaires qu'il faisait au jeu, puisque la fierté de

la baronne ne lui laissait que cet ingénieux moyen de la secourir.

Lorsque madame Schinner eut salué madame de Rouville, celle-ci regarda

le comte de Kergarouët, le chevalier du Halga, l'ancien ami de la feue

comtesse de Kergarouët, Hippolyte, Adélaïde, et dit avec la grâce du

coeur:--Il paraît que nous sommes en famille ce soir.

Paris, mai 1832.

LA VENDETTA.

DÉDIÉ A PUTTINATI,

SCULPTEUR MILANAIS.

En 1800, vers la fin du mois d'octobre, un étranger, suivi d'une femme

et d'une petite fille, arriva devant les Tuileries à Paris, et se tint

assez long-temps auprès des décombres d'une maison récemment démolie, à

l'endroit où s'élève aujourd'hui l'aile commencée qui devait unir le

château de Catherine de Médicis au Louvre des Valois. Il resta là,

debout, les bras croisés, la tête inclinée et la relevait parfois pour

regarder alternativement le palais consulaire, et sa femme assise auprès

de lui sur une pierre. Quoique l'inconnue parût ne s'occuper que de la

petite fille âgée de neuf à dix ans dont les longs cheveux noirs étaient

comme un amusement entre ses mains, elle ne perdait aucun des regards

que lui adressait son compagnon. Un même sentiment, autre que l'amour,

unissait ces deux êtres, et animait d'une même inquiétude leurs

mouvements et leurs pensées. La misère est peut-être le plus puissant de

tous les liens. Cette petite fille semblait être le dernier fruit de

leur union. L'étranger avait une de ces têtes abondantes en cheveux,

larges et graves, qui se sont souvent offertes au pinceau des Carraches.

Ces cheveux si noirs étaient mélangés d'une grande quantité de cheveux

blancs. Quoique nobles et fiers, ses traits avaient un ton de dureté qui

les gâtait. Malgré sa force et sa taille droite, il paraissait avoir

plus de soixante ans. Ses vêtements délabrés annonçaient qu'il venait

d'un pays étranger. Quoique la figure jadis belle et alors flétrie de la

femme trahît une tristesse profonde, quand son mari la regardait elle

s'efforçait de sourire en affectant une contenance calme. La petite

fille restait debout, malgré la fatigue dont les marques frappaient

son jeune visage hâlé par le soleil. Elle avait une tournure italienne,

de grands yeux noirs sous des sourcils bien arqués; une noblesse native,

une grâce vraie. Plus d'un passant se sentait ému au seul aspect de ce

groupe dont les personnages ne faisaient aucun effort pour cacher un

désespoir aussi profond que l'expression en était simple; mais la source

de cette fugitive obligeance qui distingue les Parisiens se tarissait

promptement. Aussitôt que l'inconnu se croyait l'objet de l'attention de

quelque oisif, il le regardait d'un air si farouche, que le flâneur le

plus intrépide hâtait le pas comme s'il eût marché sur un serpent. Après

être demeuré long-temps indécis, tout à coup le grand étranger passa la

main sur son front, il en chassa, pour ainsi dire, les pensées qui

l'avaient sillonné de rides, et prit sans doute un parti désespéré.

Après avoir jeté un regard perçant sur sa femme et sur sa fille, il tira

de sa veste un long poignard, le tendit à sa compagne, et lui dit en

italien:--Je vais voir si les Bonaparte se souviennent de nous. Et il

marcha d'un pas lent et assuré vers l'entrée du palais, où il fut

naturellement arrêté par un soldat de la garde consulaire avec lequel il

ne put long-temps discuter. En s'apercevant de l'obstination de

l'inconnu, la sentinelle lui présenta sa baïonnette en manière

d'_ultimatum_. Le hasard voulut que l'on vînt en ce moment relever le

soldat de sa faction, et le caporal indiqua fort obligeamment à

l'étranger l'endroit où se tenait le commandant du poste.

[Illustration: IMP. E. MARTINET.

GINEVRA DE PIOMBO.

Elle prit une feuille de papier et se mit à croquer à la sépia la

tête du pauvre reclus.

(LA VENDETTA.)]

--Faites savoir à Bonaparte que Bartholoméo di Piombo voudrait lui

parler, dit l'Italien au capitaine de service.

Cet officier eut beau représenter à Bartholoméo qu'on ne voyait pas le

premier consul sans lui avoir préalablement demandé par écrit une

audience, l'étranger voulut absolument que le militaire allât prévenir

Bonaparte. L'officier objecta les lois de la consigne, et refusa

formellement d'obtempérer à l'ordre de ce singulier solliciteur.

Bartholoméo fronça le sourcil, jeta sur le commandant un regard

terrible, et sembla le rendre responsable des malheurs que ce refus

pouvait occasionner; puis, il garda le silence, se croisa fortement les

bras sur la poitrine, et alla se placer sous le portique qui sert de

communication entre la cour et le jardin des Tuileries. Les gens qui

veulent fortement une chose sont presque toujours bien servis par le

hasard. Au moment où Bartholoméo di Piombo s'asseyait sur une des bornes

qui sont auprès de l'entrée des Tuileries, il arriva une voiture d'où

descendit Lucien Bonaparte, alors ministre de l'intérieur.

--Ah! Loucian, il est bien heureux pour moi de te rencontrer, s'écria

l'étranger.

Ces mots, prononcés en patois corse, arrêtèrent Lucien au moment où il

s'élançait sous la voûte, il regarda son compatriote et le reconnut. Au

premier mot que Bartholoméo lui dit à l'oreille, il emmena le Corse avec

lui chez Bonaparte. Murat, Lannes, Rapp se trouvaient dans le cabinet du

premier consul. En voyant entrer Lucien, suivi d'un homme aussi

singulier que l'était Piombo, la conversation cessa, Lucien prit

Napoléon par la main et le conduisit dans l'embrasure de la croisée.

Après avoir échangé quelques paroles avec son frère, le premier consul

fit un geste de main auquel obéirent Murat et Lannes en s'en allant.

Rapp feignit de n'avoir rien vu, afin de pouvoir rester. Bonaparte

l'ayant interpellé vivement, l'aide-de-camp sortit en rechignant. Le

premier consul, qui entendit le bruit des pas de Rapp dans le salon

voisin, sortit brusquement et le vit près du mur qui séparait le cabinet

du salon.

--Tu ne veux donc pas me comprendre? dit le premier consul. J'ai besoin

d'être seul avec mon compatriote.

--Un Corse, répondit l'aide-de-camp. Je me défie trop de ces gens-là

pour ne pas...

Le premier consul ne put s'empêcher de sourire, et poussa légèrement son

fidèle officier par les épaules.

--Eh bien, que viens-tu faire ici, mon pauvre Bartholoméo? dit le

premier consul à Piombo.

--Te demander asile et protection, si tu es un vrai Corse, répondit

Bartholoméo d'un ton brusque.

--Quel malheur a pu te chasser du pays? tu en étais le plus riche, le

plus...

--J'ai tué tous les Porta, répliqua le Corse d'un son de voix profond en

fronçant les sourcils.

Le premier consul fit deux pas en arrière comme un homme surpris.

Vas-tu me trahir? s'écria Bartholoméo en jetant un regard sombre à

Bonaparte. Sais-tu que nous sommes encore quatre Piombo en Corse?

Lucien prit le bras de son compatriote, et le secoua.

--Viens-tu donc ici pour menacer le sauveur de la France? lui dit-il

vivement.

Bonaparte fit un signe à Lucien, qui se tut. Puis il regarda Piombo, et

lui dit:--Pourquoi donc as-tu tué les Porta?

--Nous avions fait amitié, répondit-il, les Barbanti nous avaient

réconciliés. Le lendemain du jour où nous trinquâmes pour noyer nos

querelles, je les quittai parce que j'avais affaire à Bastia. Ils

restèrent chez moi, et mirent le feu à ma vigne de Longone. Ils ont tué

mon fils Grégorio. Ma fille Ginevra et ma femme leur ont échappé; elles

avaient communié le matin, la Vierge les a protégées. Quand je revins,

je ne trouvai plus ma maison, je la cherchais les pieds dans ses

cendres. Tout à coup je heurtai le corps de Grégorio, que je reconnus à

la lueur de la lune.--Oh! les Porta ont fait le coup! me dis-je. J'allai

sur-le-champ dans les _mâquis_, j'y rassemblai quelques hommes auxquels

j'avais rendu service, entends-tu, Bonaparte? et nous marchâmes sur la

vigne des Porta. Nous sommes arrivés à cinq heures du matin, à sept ils

étaient tous devant Dieu. Giacomo prétend qu'Élisa Vanni a sauvé un

enfant, le petit Luigi; mais je l'avais attaché moi-même dans son lit

avant de mettre le feu à la maison. J'ai quitté l'île avec ma femme et

ma fille, sans avoir pu vérifier s'il était vrai que Luigi Porta vécût

encore.

Bonaparte regardait Bartholoméo avec curiosité, mais sans étonnement.

--Combien étaient-ils? demanda Lucien.

--Sept, répondit Piombo. Ils ont été vos persécuteurs dans les temps,

leur dit-il. Ces mots ne réveillèrent aucune expression de haine chez

les deux frères.--Ah! vous n'êtes plus Corses, s'écria Bartholoméo avec

une sorte de désespoir. Adieu. Autrefois je vous ai protégés,

ajouta-t-il d'un ton de reproche. Sans moi, ta mère ne serait pas

arrivée à Marseille, dit-il en s'adressant à Bonaparte qui restait

pensif le coude appuyé sur le manteau de la cheminée.

--En conscience, Piombo, répondit Napoléon, je ne puis pas te prendre

sous mon aile. Je suis devenu le chef d'une grande nation, je commande

la république, et dois faire exécuter les lois.

--Ah! ah! dit Bartholoméo.

--Mais je puis fermer les yeux, reprit Bonaparte. Le préjugé de la

_Vendetta_ empêchera long-temps le règne des lois en Corse, ajouta-t-il

en se parlant à lui-même. Il faut cependant le détruire à tout prix.

Bonaparte resta un moment silencieux, et Lucien fit signe à Piombo de ne

rien dire. Le Corse agitait déjà la tête de droite et de gauche d'un air

improbateur.

--Demeure ici, reprit le consul en s'adressant à Bartholoméo, nous n'en

saurons rien. Je ferai acheter tes propriétés afin de te donner d'abord

les moyens de vivre. Puis, dans quelque temps, plus tard, nous penserons

à toi. Mais plus de _Vendetta_! Il n'y a pas de mâquis ici. Si tu y

joues du poignard, il n'y aurait pas de grâce à espérer. Ici la loi

protège tous les citoyens, et l'on ne se fait pas justice soi-même.

--Il s'est fait chef d'un singulier pays, répondit Bartholoméo en

prenant la main de Lucien et la serrant. Mais vous me reconnaissez dans

le malheur, ce sera maintenant entre nous à la vie à la mort, et vous

pouvez disposer de tous les Piombo.

A ces mots, le front du Corse se dérida, et il regarda autour de lui

avec satisfaction.

--Vous n'êtes pas mal ici, dit-il en souriant, comme s'il voulait y

loger. Et tu es habillé tout en rouge comme un cardinal.

--Il ne tiendra qu'à toi de parvenir et d'avoir un palais à Paris, dit

Bonaparte qui toisait son compatriote. Il m'arrivera plus d'une fois de

regarder autour de moi pour chercher un ami dévoué auquel je puisse me

confier.

Un soupir de joie sortit de la vaste poitrine de Piombo qui tendit la

main au premier consul en lui disant:--Il y a encore du Corse en toi!

Bonaparte sourit. Il regarda silencieusement cet homme, qui lui

apportait en quelque sorte l'air de sa patrie, de cette île où naguère

il avait été sauvé si miraculeusement de la haine du _parti anglais_, et

qu'il ne devait plus revoir. Il fit un signe à son frère, qui emmena

Bartholoméo di Piombo. Lucien s'enquit avec intérêt de la situation

financière de l'ancien protecteur de leur famille. Piombo amena le

ministre de l'intérieur auprès d'une fenêtre, et lui montra sa femme et

Ginevra, assises toutes deux sur un tas de pierres.

--Nous sommes venus de Fontainebleau ici à pied, et nous n'avons pas une

obole, lui dit-il.

Lucien donna sa bourse à son compatriote et lui recommanda de venir le

trouver le lendemain afin d'aviser aux moyens d'assurer le sort de sa

famille. La valeur de tous les biens que Piombo possédait en Corse ne

pouvait guère le faire vivre honorablement à Paris.

Quinze ans s'écoulèrent entre l'arrivée de la famille Piombo à Paris, et

l'aventure suivante, qui, sans le récit de ces événements, eût été moins

intelligible.

Servin, l'un de nos artistes les plus distingués, conçut le premier

l'idée d'ouvrir un atelier pour les jeunes personnes qui veulent prendre

des leçons de peinture. Agé d'une quarantaine d'années, de moeurs pures

et entièrement livré à son art, il avait épousé par inclination la fille

d'un général sans fortune. Les mères conduisirent d'abord elles-mêmes

leurs filles chez le professeur; puis elles finirent par les y envoyer

quand elles eurent bien connu ses principes et apprécié le soin qu'il

mettait à mériter la confiance. Il était entré dans le plan du peintre

de n'accepter pour écolières que des demoiselles appartenant à des

familles riches ou considérées afin de n'avoir pas de reproches à subir

sur la composition de son atelier; il se refusait même à prendre les

jeunes filles qui voulaient devenir artistes et auxquelles il aurait

fallu donner certains enseignements sans lesquels il n'est pas de talent

possible en peinture. Insensiblement sa prudence, la supériorité avec

lesquelles il initiait ses élèves aux secrets de l'art, la certitude où

les mères étaient de savoir leurs filles en compagnie de jeunes

personnes bien élevées et la sécurité qu'inspiraient le caractère, les

moeurs, le mariage de l'artiste, lui valurent dans les salons une

excellente renommée. Quand une jeune fille manifestait le désir

d'apprendre à peindre ou à dessiner, et que sa mère demandait

conseil:--Envoyez-la chez Servin! était la réponse de chacun. Servin

devint donc pour la peinture féminine une spécialité, comme Herbault

pour les chapeaux, Leroy pour les modes et Chevet pour les comestibles.

Il était reconnu qu'une jeune femme qui avait pris des leçons chez

Servin pouvait juger en dernier ressort les tableaux du Musée, faire

supérieurement un portrait, copier une toile et peindre son tableau de

genre. Cet artiste suffisait ainsi à tous les besoins de l'aristocratie.

Malgré les rapports qu'il avait avec les meilleures maisons de Paris, il

était indépendant, patriote, et conservait avec tout le monde ce ton

léger, spirituel, parfois ironique, cette liberté de jugement qui

distinguent les peintres. Il avait poussé le scrupule de ses

précautions jusque dans l'ordonnance du local où étudiaient ses

écolières. L'entrée du grenier qui régnait au-dessus de ses appartements

avait été murée. Pour parvenir à cette retraite, aussi sacrée qu'un

harem, il fallait monter par un escalier pratiqué dans l'intérieur de

son logement. L'atelier, qui occupait tout le comble de la maison,

offrait ces proportions énormes qui surprennent toujours les curieux

quand, arrivés à soixante pieds du sol, ils s'attendent à voir les

artistes logés dans une gouttière. Cette espèce de galerie était

profusément éclairée par d'immenses châssis vitrés et garnis de ces

grandes toiles vertes à l'aide desquelles les peintres disposent de la

lumière. Une foule de caricatures, de têtes faites au trait, avec de la

couleur ou la pointe d'un couteau, sur les murailles peintes en gris

foncé, prouvaient, sauf la différence de l'expression, que les filles

les plus distinguées ont dans l'esprit autant de folie que les hommes

peuvent en avoir. Un petit poêle et ses grands tuyaux, qui décrivaient

un effroyable zigzag avant d'atteindre les hautes régions du toit,

étaient l'infaillible ornement de cet atelier. Une planche régnait

autour des murs et soutenait des modèles en plâtre qui gisaient

confusément placés, la plupart couverts d'une blonde poussière.

Au-dessous de ce rayon, çà et là, une tête de Niobé pendue à un clou

montrait sa pose de douleur, une Vénus souriait, une main se présentait

brusquement aux yeux comme celle d'un pauvre demandant l'aumône, puis

quelques _écorchés_ jaunis par la fumée avaient l'air de membres

arrachés la veille à des cercueils; enfin des tableaux, des dessins, des

mannequins, des cadres sans toiles et des toiles sans cadres achevaient

de donner à cette pièce irrégulière la physionomie d'un atelier que

distingue un singulier mélange d'ornement et de nudité, de misère et de

richesse, de soin et d'incurie. Cet immense vaisseau, où tout paraît

petit même l'homme, sent la coulisse d'opéra; il s'y trouve de vieux

linges, des armures dorées, des lambeaux d'étoffe, des machines; mais il

y a je ne sais quoi de grand comme la pensée: le génie et la mort sont

là; la Diane ou l'Apollon auprès d'un crâne ou d'un squelette, le beau

et le désordre, la poésie et la réalité, de riches couleurs dans

l'ombre, et souvent tout un drame immobile et silencieux. Quel symbole

d'une tête d'artiste!

La Comédie humaine - Volume 01 · 第 16 / 49 段