--Eh! l'ami, finissons, reprit aigrement le marin en prenant un son de

voix dont le ricanement avait quelque chose d'insultant.

En même temps le comte leva sa cravache comme pour fouetter son cheval,

et toucha l'épaule de son interlocuteur en disant:--Le bourgeois libéral

est raisonneur, tout raisonneur doit être sage.

Le jeune homme gravit le talus de la route en entendant ce sarcasme; il

se croisa les bras et répondit d'un ton fort ému:--Monsieur, je ne puis

croire, en voyant vos cheveux blancs, que vous vous amusiez encore à

chercher des duels.

--Cheveux blancs? s'écria le marin en l'interrompant, tu en as menti par

ta gorge, ils ne sont que gris.

Une dispute ainsi commencée devint en quelques secondes si chaude, que

le jeune adversaire oublia le ton de modération qu'il s'était efforcé de

conserver. Au moment où le comte de Kergarouët vit sa nièce arrivant à

eux avec toutes les marques d'une vive inquiétude, il donnait son nom à

son antagoniste en lui disant de garder le silence devant la jeune

personne confiée à ses soins. L'inconnu ne put s'empêcher de sourire et

remit une carte au vieux marin en lui faisant observer qu'il habitait

une maison de campagne à Chevreuse, et s'éloigna rapidement après la lui

avoir indiquée.

--Vous avez manqué blesser ce pauvre pékin, ma nièce, dit le comte en

s'empressant d'aller au-devant d'Émilie. Vous ne savez donc plus tenir

votre cheval en bride. Vous me laissez là compromettre ma dignité pour

couvrir vos folies; tandis que si vous étiez restée, un seul de vos

regards ou une de vos paroles polies, une de celles que vous dites si

joliment quand vous n'êtes pas impertinente, aurait tout raccommodé, lui

eussiez-vous cassé le bras.

--Eh! mon cher oncle, c'est votre cheval, et non le mien, qui est la

cause de cet accident. Je crois, en vérité, que vous ne pouvez plus

monter à cheval, vous n'êtes déjà plus si bon cavalier que vous l'étiez

l'année dernière. Mais au lieu de dire des riens...

--Diantre! des riens. Ce n'est donc rien que de faire une impertinence à

votre oncle?

--Ne devrions-nous pas aller savoir si ce jeune homme est blessé? Il

boite, mon oncle, voyez donc.

--Non, il court. Ah! je l'ai rudement morigéné.

--Ah! mon oncle, je vous reconnais là.

--Halte-là, ma nièce, dit le comte en arrêtant le cheval d'Émilie par la

bride. Je ne vois pas la nécessité de faire des avances à quelque

boutiquier trop heureux d'avoir été jeté à terre par une charmante jeune

fille ou par le commandant de la _Belle-Poule_.

--Pourquoi croyez-vous que ce soit un roturier, mon cher oncle? Il me

semble qu'il a des manières fort distinguées.

--Tout le monde a des manières aujourd'hui, ma nièce.

--Non, mon oncle, tout le monde n'a pas l'air et la tournure que donne

l'habitude des salons, et je parierais avec vous volontiers que ce jeune

homme est noble.

--Vous n'avez pas trop eu le temps de l'examiner.

--Mais ce n'est pas la première fois que je le vois.

--Et ce n'est pas non plus la première fois que vous le cherchez, lui

répliqua l'amiral en riant.

Émilie rougit, son oncle se plut à la laisser quelque temps dans

l'embarras; puis il lui dit:--Émilie, vous savez que je vous aime comme

mon enfant, précisément parce que vous êtes la seule de la famille qui

ayez cet orgueil légitime que donne une haute naissance. Diantre! ma

petite-nièce, qui aurait cru que les bons principes deviendraient si

rares? Eh bien, je veux être votre confident. Ma chère petite, je vois

que ce jeune gentilhomme ne vous est pas indifférent. Chut! Ils se

moqueraient de nous dans la famille si nous nous embarquions sous un

méchant pavillon. Vous savez ce que cela veut dire. Ainsi laissez-moi

vous aider, ma nièce. Gardons-nous tous deux le secret, et je vous

promets de l'amener au milieu du salon.

--Et quand, mon oncle?

--Demain.

--Mais, mon cher oncle, je ne serai obligée à rien?

--A rien du tout, et vous pourrez le bombarder, l'incendier, et le

laisser là comme une vieille caraque si cela vous plaît. Ce ne sera pas

le premier, n'est-ce pas?

--Êtes-vous bon, mon oncle!

Aussitôt que le comte fut rentré, il mit ses besicles, tira secrètement

la carte de sa poche et lut: MAXIMILIEN LONGUEVILLE, RUE DU SENTIER.

--Soyez tranquille, ma chère nièce, dit-il à Émilie, vous pouvez le

harponner en toute sécurité de conscience, il appartient à l'une de nos

familles historiques; et s'il n'est pas pair de France, il le sera

infailliblement.

--D'où savez-vous tant de choses?

--C'est mon secret.

--Vous connaissez donc son nom?

Le comte inclina en silence sa tête grise qui ressemblait assez à un

vieux tronc de chêne autour duquel auraient voltigé quelques feuilles

roulées par le froid d'automne; à ce signe, sa nièce vint essayer sur

lui le pouvoir toujours neuf de ses coquetteries. Instruite dans l'art

de cajoler le vieux marin, elle lui prodigua les caresses les plus

enfantines, les paroles les plus tendres; elle alla même jusqu'à

l'embrasser, afin d'obtenir de lui la révélation d'un secret si

important. Le vieillard, qui passait sa vie à faire jouer à sa nièce ces

sortes de scènes, et qui les payait souvent par le prix d'une parure ou

par l'abandon de sa loge aux Italiens, se complut cette fois à se

laisser prier et surtout caresser. Mais, comme il faisait durer ses

plaisirs trop longtemps, Émilie se fâcha, passa des caresses aux

sarcasmes et bouda, puis elle revint dominée par la curiosité. Le marin

diplomate obtint solennellement de sa nièce une promesse d'être à

l'avenir plus réservée, plus douce, moins volontaire, de dépenser moins

d'argent, et surtout de lui tout dire. Le traité conclu et signé par un

baiser qu'il déposa sur le front blanc d'Émilie, il l'amena dans un coin

du salon, l'assit sur ses genoux, plaça la carte sous ses deux pouces de

manière à la cacher, découvrit lettre à lettre le nom de Longueville, et

refusa fort obstinément d'en laisser voir davantage. Cet événement

rendit le sentiment secret de mademoiselle de Fontaine plus intense.

Elle déroula pendant une grande partie de la nuit les tableaux les plus

brillants des rêves par lesquels elle avait nourri ses espérances.

Enfin, grâce à ce hasard imploré si souvent, elle voyait maintenant tout

autre chose qu'une chimère à la source des richesses imaginaires avec

lesquelles elle dorait sa vie conjugale. Comme toutes les jeunes

personnes, ignorant les dangers de l'amour et du mariage, elle se

passionna pour les dehors trompeurs du mariage et de l'amour. N'est-ce

pas dire que son sentiment naquit comme naissent presque tous ces

caprices du premier âge, douces et cruelles erreurs qui exercent une si

fatale influence sur l'existence des jeunes filles assez inexpérimentées

pour ne s'en remettre qu'à elles-mêmes du soin de leur bonheur à venir?

Le lendemain matin, avant qu'Émilie fût réveillée, son oncle avait couru

à Chevreuse. En reconnaissant dans la cour d'un élégant pavillon le

jeune homme qu'il avait si résolument insulté la veille, il alla vers

lui avec cette affectueuse politesse des vieillards de l'ancienne cour.

--Eh! mon cher monsieur, qui aurait dit que je me ferais une affaire, à

l'âge de soixante-treize ans, avec le fils ou le petit-fils d'un de mes

meilleurs amis? Je suis vice-amiral, monsieur. N'est-ce pas vous dire

que je m'embarrasse aussi peu d'un duel que de fumer un cigare. Dans mon

temps, deux jeunes gens ne pouvaient devenir intimes qu'après avoir vu

la couleur de leur sang. Mais, ventre-de-biche! hier, j'avais, en ma

qualité de marin, embarqué un peu trop de rhum à bord, et j'ai sombré

sur vous. Touchez là! j'aimerais mieux recevoir cent rebuffades d'un

Longueville que de causer la moindre peine à sa famille.

Quelque froideur que le jeune homme s'efforçât de marquer au comte de

Kergarouët, il ne put longtemps tenir à la franche bonté de ses

manières, et se laissa serrer la main.

--Vous alliez monter à cheval, dit le comte, ne vous gênez pas. Mais à

moins que vous n'ayez des projets, venez avec moi, je vous invite à

dîner aujourd'hui au pavillon Planat. Mon neveu, le comte de Fontaine,

est un homme essentiel à connaître. Ah! je prétends, morbleu, vous

dédommager de ma brusquerie en vous présentant à cinq des plus jolies

femmes de Paris. Hé! hé! jeune homme, votre front se déride. J'aime les

jeunes gens, et j'aime à les voir heureux. Leur bonheur me rappelle les

bienfaisantes années de ma jeunesse où les aventures ne manquaient pas

plus que les duels. On était gai, alors! Aujourd'hui, vous raisonnez, et

l'on s'inquiète de tout, comme s'il n'y avait eu ni quinzième ni

seizième siècles.

--Mais, monsieur, n'avons-nous pas raison! Le seizième siècle n'a donné

que la liberté religieuse à l'Europe, et le dix-neuvième lui donnera la

liberté pol...

--Ah! ne parlons pas politique. Je suis une _ganache_ d'ultrà,

voyez-vous. Mais je n'empêche pas les jeunes gens d'être

révolutionnaires, pourvu qu'ils laissent au Roi la liberté de dissiper

leurs attroupements.

A quelques pas de là, lorsque le comte et son jeune compagnon furent au

milieu des bois, le marin avisa un jeune bouleau assez mince, arrêta son

cheval, prit un de ses pistolets, et la balle alla se loger au milieu de

l'arbre à quinze pas de distance.

--Vous voyez, mon cher, que je ne crains pas un duel, dit-il avec une

gravité comique en regardant monsieur Longueville.

--Ni moi non plus, répliqua ce dernier qui arma promptement son

pistolet, visa le trou fait par la balle du comte, et plaça la sienne

près de ce but.

--Voilà ce qui s'appelle un jeune homme bien élevé, s'écria le marin

avec une sorte d'enthousiasme.

Pendant la promenade qu'il fit avec celui qu'il regardait déjà comme son

neveu, il trouva mille occasions de l'interroger sur toutes les

bagatelles dont la parfaite connaissance constituait, selon son code

particulier, un gentilhomme accompli.

--Avez-vous des dettes? demanda-t-il enfin à son compagnon après bien

des questions.

--Non, monsieur.

--Comment! vous payez tout ce qui vous est fourni?

--Exactement, monsieur; autrement, nous perdrions tout crédit et toute

espèce de considération.

--Mais au moins vous avez plus d'une maîtresse? Ah! vous rougissez, mon

camarade?... les moeurs ont bien changé. Avec ces idées d'ordre légal,

de kantisme et de liberté, la jeunesse s'est gâtée. Vous n'avez ni

Guimard, ni Duthé, ni créanciers, et vous ne savez pas le blason; mais,

mon jeune ami, vous n'êtes pas _élevé_! Sachez que celui qui ne fait pas

ses folies au printemps les fait en hiver. Si j'ai quatre-vingt mille

livres de rente à soixante-dix ans, c'est que j'en ai mangé le capital à

trente ans... Oh! avec ma femme, en tout bien tout honneur. Néanmoins,

vos imperfections ne m'empêcheront pas de vous annoncer au pavillon

Planat. Songez que vous m'avez promis d'y venir, et je vous y attends.

--Quel singulier petit vieillard, se dit le jeune Longueville, il est

vert et gaillard; mais quoiqu'il veuille paraître bon homme, je ne m'y

fierai pas.

Le lendemain, vers quatre heures, au moment où la compagnie était éparse

dans les salons ou au billard, un domestique annonça aux habitants du

pavillon Planat: Monsieur _de_ Longueville. Au nom du favori du vieux

comte de Kergarouët, tout le monde, jusqu'au joueur qui allait manquer

une bille, accourut, autant pour observer la contenance de mademoiselle

de Fontaine que pour juger le phénix humain qui avait mérité une mention

honorable au détriment de tant de rivaux. Une mise aussi élégante que

simple, des manières pleines d'aisance, des formes polies, une voix

douce et d'un timbre qui faisait vibrer les cordes du coeur,

concilièrent à monsieur Longueville la bienveillance de toute la

famille. Il ne sembla pas étranger au luxe de la demeure du fastueux

receveur-général. Quoique sa conversation fût celle d'un homme du monde,

chacun put facilement deviner qu'il avait reçu la plus brillante

éducation et que ses connaissances étaient aussi solides qu'étendues. Il

trouva si bien le mot propre dans une discussion assez légère suscitée

par le vieux marin sur les constructions navales, qu'une des femmes fit

observer qu'il semblait être sorti de l'École Polytechnique.

--Je crois, madame, répondit-il, qu'on peut regarder comme un titre de

gloire d'y être entré.

Malgré toutes les instances qui lui furent faites, il se refusa avec

politesse, mais avec fermeté, au désir qu'on lui témoigna de le garder à

dîner, et arrêta les observations des dames en disant qu'il était

l'Hippocrate d'une jeune soeur dont la santé délicate exigeait beaucoup

de soins.

--Monsieur est sans doute médecin? demanda avec ironie une des

belles-soeurs d'Émilie.

--Monsieur est sorti de l'École Polytechnique, répondit avec bonté

mademoiselle de Fontaine dont la figure s'anima des teintes les plus

riches au moment où elle apprit que la jeune fille du bal était la soeur

de monsieur Longueville.

--Mais, ma chère, on peut être médecin et avoir été à l'École

Polytechnique, n'est-ce pas, monsieur?

--Madame, rien ne s'y oppose, répondit le jeune homme.

Tous les yeux se portèrent sur Émilie qui regardait alors avec une sorte

de curiosité inquiète le séduisant inconnu. Elle respira plus librement

quand il ajouta, non sans un sourire:--Je n'ai pas l'honneur d'être

médecin, madame, et j'ai même renoncé à entrer dans le service des

ponts-et-chaussées afin de conserver mon indépendance.

--Et vous avez bien fait, dit le comte. Mais comment pouvez-vous

regarder comme un honneur d'être médecin? ajouta le noble Breton. Ah!

mon jeune ami, pour un homme comme vous...

--Monsieur le comte, je respecte infiniment toutes les professions qui

ont un but d'utilité.

--Eh! nous sommes d'accord: vous respectez ces professions-là,

j'imagine, comme un jeune homme respecte une douairière.

La visite de monsieur Longueville ne fut ni trop longue, ni trop courte.

Il se retira au moment où il s'aperçut qu'il avait plu à tout le monde,

et que la curiosité de chacun s'était éveillée sur son compte.

--C'est un rusé compère, dit le comte en rentrant au salon après l'avoir

reconduit.

Mademoiselle de Fontaine, qui seule était dans le secret de cette

visite, avait fait une toilette assez recherchée pour attirer les

regards du jeune homme; mais elle eut le petit chagrin de voir qu'il ne

lui accorda pas autant d'attention qu'elle croyait en mériter. La

famille fut assez surprise du silence dans lequel elle s'était

renfermée. Émilie déployait ordinairement pour les nouveaux venus sa

coquetterie, son babil spirituel, et l'inépuisable éloquence de ses

regards et de ses attitudes. Soit que la voix mélodieuse du jeune homme

et l'attrait de ses manières l'eussent charmée, qu'elle aimât

sérieusement, et que ce sentiment eût opéré en elle un changement, son

maintien perdit toute affectation. Devenue simple et naturelle, elle dut

sans doute paraître plus belle. Quelques-unes de ses soeurs et une

vieille dame, amie de la famille, virent un raffinement de coquetterie

dans cette conduite. Elles supposèrent que, jugeant le jeune homme digne

d'elle, Émilie se proposait peut-être de ne montrer que lentement ses

avantages, afin de l'éblouir tout à coup, au moment où elle lui aurait

plu. Toutes les personnes de la famille étaient curieuses de savoir ce

que cette capricieuse fille pensait de cet étranger; mais lorsque,

pendant le dîner, chacun prit plaisir à doter monsieur Longueville d'une

qualité nouvelle, en prétendant l'avoir seul découverte, mademoiselle de

Fontaine resta muette pendant quelque temps. Un léger sarcasme de son

oncle la réveilla tout à coup de son apathie; elle dit d'une manière

assez épigrammatique que cette perfection céleste devait couvrir quelque

grand défaut, et qu'elle se garderait bien de juger à la première vue un

homme qui paraissait être si habile. Elle ajouta que ceux qui plaisaient

ainsi à tout le monde ne plaisaient à personne, et que le pire de tous

les défauts était de n'en avoir aucun. Comme toutes les jeunes filles

qui aiment, elle caressait l'espérance de pouvoir cacher son sentiment

au fond de son coeur en donnant le change aux Argus qui l'entouraient;

mais, au bout d'une quinzaine de jours, il n'y eut pas un des membres de

cette nombreuse famille qui ne fût initié dans ce petit secret

domestique. A la troisième visite que fit monsieur Longueville, Émilie

crut y être pour beaucoup. Cette découverte lui causa un plaisir si

enivrant, qu'elle l'étonna quand elle put réfléchir. Il y avait là

quelque chose de pénible pour son orgueil. Habituée à se faire le centre

du monde, elle était obligée de reconnaître une force qui l'attirait

hors d'elle-même. Elle essaya de se révolter, mais elle ne put chasser

de son coeur la séduisante image du jeune homme. Puis vinrent bientôt

des inquiétudes. En effet, deux qualités de monsieur Longueville

très-contraires à la curiosité générale, et surtout à celle de

mademoiselle de Fontaine, étaient une discrétion et une modestie

inattendues. Il ne parlait jamais ni de lui, ni de ses occupations, ni

de sa famille. Les finesses qu'Émilie semait dans sa conversation et les

piéges qu'elle y tendait pour arracher à ce jeune homme des détails sur

lui-même, il savait les déconcerter avec l'adresse d'un diplomate qui

veut cacher des secrets. Parlait-elle peinture, monsieur Longueville

répondait en connaisseur. Faisait-elle de la musique, le jeune homme

prouvait sans fatuité qu'il était assez fort sur le piano. Un soir, il

enchanta toute la compagnie, en mariant sa voix délicieuse à celle

d'Émilie dans un des plus beaux duos de Cimarosa; mais quand on essaya

de s'informer s'il était artiste, il plaisanta avec tant de grâce, qu'il

ne laissa pas à ces femmes si exercées dans l'art de deviner les

sentiments, la possibilité de découvrir à quelle sphère sociale il

appartenait. Avec quelque courage que le vieil oncle jetât le grappin

sur ce bâtiment, Longueville s'esquivait avec souplesse afin de se

conserver le charme du mystère; et il lui fut d'autant plus facile de

rester le _bel inconnu_ au pavillon Planat, que la curiosité n'y

excédait pas les bornes de la politesse. Émilie, tourmentée de cette

réserve, espéra tirer meilleur parti de la soeur que du frère pour ces

sortes de confidences. Secondée par son oncle, qui s'entendait aussi

bien à cette manoeuvre qu'à celle d'un bâtiment, elle essaya de mettre

en scène le personnage jusqu'alors muet de mademoiselle Clara

Longueville. La société du pavillon manifesta bientôt le plus grand

désir de connaître une si aimable personne, et de lui procurer quelque

distraction. Un bal sans cérémonie fut proposé et accepté. Les dames ne

désespérèrent pas complétement de faire parler une jeune fille de seize

ans.

Malgré ces petits nuages amoncelés par le soupçon et créés par la

curiosité, une vive lumière pénétrait l'âme de mademoiselle de Fontaine

qui jouissait délicieusement de l'existence en la rapportant à un autre

qu'à elle. Elle commençait à concevoir les rapports sociaux. Soit que le

bonheur nous rende meilleurs, soit qu'elle fût trop occupée pour

tourmenter les autres, elle devint moins caustique, plus indulgente,

plus douce. Le changement de son caractère enchanta sa famille étonnée.

Peut-être, après tout, son égoïsme se métamorphosait-il en amour.

Attendre l'arrivée de son timide et secret adorateur était une joie

profonde. Sans qu'un seul mot de passion eût été prononcé entre eux,

elle se savait aimée, et avec quel art ne se plaisait-elle pas à faire

déployer au jeune inconnu les trésors d'une instruction qui se montra

variée! Elle s'aperçut qu'elle aussi était observée avec soin, et alors

elle essaya de vaincre tous les défauts que son éducation avait laissés

croître en elle. N'était-ce pas un premier hommage rendu à l'amour, et

un reproche cruel qu'elle s'adressait à elle-même? Elle voulait plaire,

elle enchanta; elle aimait, elle fut idolâtrée. Sa famille, sachant

qu'elle était gardée par son orgueil, lui donnait assez de liberté pour

qu'elle pût savourer ces petites félicités enfantines qui donnent tant

de charme et de violence aux premières amours. Plus d'une fois, le jeune

homme et mademoiselle de Fontaine se promenèrent seuls dans les allées

de ce parc où la nature était parée comme une femme qui va au bal. Plus

d'une fois, ils eurent de ces entretiens sans but ni physionomie dont

les phrases les plus vides de sens sont celles qui cachent le plus de

sentiments. Ils admirèrent souvent ensemble le soleil couchant et ses

riches couleurs. Ils cueillirent des marguerites pour les effeuiller, et

chantèrent des duos les plus passionnés en se servant des notes trouvées

par Pergolèse ou par Rossini, comme de truchements fidèles pour exprimer

leurs secrets.

Le jour du bal arriva. Clara Longueville et son frère, que les valets

s'obstinaient à décorer de la noble particule, en furent les héros. Pour

la première fois de sa vie, mademoiselle de Fontaine vit le triomphe

d'une jeune fille avec plaisir. Elle prodigua sincèrement à Clara ces

caresses gracieuses et ces petits soins que les femmes ne se rendent

ordinairement entre elles que pour exciter la jalousie des hommes. Mais

Émilie avait un but, elle voulait surprendre des secrets. La réserve de

mademoiselle Longueville fut au moins égale à celle de son frère; mais,

en sa qualité de fille, peut-être montra-t-elle plus de finesse et

d'esprit que lui, car elle n'eut pas même l'air d'être discrète et sut

tenir la conversation sur des sujets étrangers aux intérêts matériels,

tout en y jetant un si grand charme que mademoiselle de Fontaine en

conçut une sorte d'envie, et surnomma Clara _la sirène_. Quoique Émilie

eût formé le dessein de faire causer Clara, ce fut Clara qui interrogea

Émilie; elle voulait la juger, et fut jugée par elle. Elle se dépita

souvent d'avoir laissé percer son caractère dans quelques réponses que

lui arracha malicieusement Clara dont l'air modeste et candide éloignait

tout soupçon de perfidie. Il y eut un moment où mademoiselle de

Fontaine parut fâchée d'avoir fait contre les roturiers une imprudente

sortie provoquée par Clara.

--Mademoiselle, lui dit cette charmante créature, j'ai tant entendu

parler de vous par Maximilien, que j'avais le plus vif désir de vous

connaître par attachement pour lui; mais vouloir vous connaître,

n'est-ce pas vouloir vous aimer?

--Ma chère Clara, j'avais peur de vous déplaire en parlant ainsi de ceux

qui ne sont pas nobles.

--Oh! rassurez-vous. Aujourd'hui, ces sortes de discussions sont sans

objet. Quant à moi, elles ne m'atteignent pas: je suis en dehors de la

question.

Quelque ambitieuse que fût cette réponse, mademoiselle de Fontaine en

ressentit une joie profonde; car, semblable à tous les gens passionnés,

elle s'expliqua comme s'expliquent les oracles, dans le sens qui

s'accordait avec ses désirs, et revint à la danse plus joyeuse que

jamais en regardant Longueville dont les formes, dont l'élégance

surpassaient peut-être celles de son type imaginaire. Elle ressentit une

satisfaction de plus en songeant qu'il était noble, ses yeux noirs

scintillèrent, elle dansa avec tout le plaisir qu'on y trouve en

présence de celui qu'on aime. Jamais les deux amants ne s'entendirent

mieux qu'en ce moment; et plus d'une fois ils sentirent le bout de leurs

doigts frémir et trembler lorsque les lois de la contredanse les

mariaient.

Ce joli couple atteignit le commencement de l'automne au milieu des

fêtes et des plaisirs de la campagne, en se laissant doucement

abandonner au courant du sentiment le plus doux de la vie, en le

fortifiant par mille petits accidents que chacun peut imaginer: les

amours se ressemblent toujours en quelques points. L'un et l'autre, ils

s'étudiaient, autant que l'on peut s'étudier quand on aime.

--Enfin, jamais amourette n'a si promptement tourné en mariage

d'inclination, disait le vieil oncle qui suivait les deux jeunes gens de

l'oeil comme un naturaliste examine un insecte au microscope.

La Comédie humaine - Volume 01 · 第 11 / 49 段