Mais tout à coup il leva les yeux au ciel, sembla puiser une nouvelle

dose de résignation dans une pensée religieuse; puis, jetant un regard

de pitié paternelle sur son enfant, qui devint émue, il lui prit la

main, la serra, et lui dit avec attendrissement:--Dieu m'en est témoin,

pauvre créature égarée! j'ai consciencieusement rempli mes devoirs de

père envers toi, que dis-je, consciencieusement? avec amour, mon Émilie.

Oui, Dieu le sait, cet hiver j'ai amené près de toi plus d'un honnête

homme dont les qualités, les moeurs, le caractère m'étaient connus, et

tous ont paru dignes de toi. Mon enfant, ma tâche est remplie.

D'aujourd'hui je te rends l'arbitre de ton sort, me trouvant heureux et

malheureux tout ensemble de me voir déchargé de la plus lourde des

obligations paternelles. Je ne sais pas si longtemps encore tu entendras

une voix qui, par malheur, n'a jamais été sévère; mais souviens-toi que

le bonheur conjugal ne se fonde pas tant sur des qualités brillantes et

sur la fortune, que sur une estime réciproque. Cette félicité est, de sa

nature, modeste et sans éclat. Va, ma fille, mon aveu est acquis à celui

que tu me présenteras pour gendre; mais si tu devenais malheureuse,

songe que tu n'auras pas le droit d'accuser ton père. Je ne me refuserai

pas à faire des démarches et à t'aider; seulement, que ton choix soit

sérieux, définitif! je ne compromettrai pas deux fois le respect dû à

mes cheveux blancs.

L'affection que lui témoignait son père et l'accent solennel qu'il mit à

son onctueuse allocution touchèrent vivement mademoiselle de Fontaine;

mais elle dissimula son attendrissement, sauta sur les genoux du comte

qui s'était assis tout tremblant encore, lui fit les caresses les plus

douces, et le câlina avec tant de grâce que le front du vieillard se

dérida. Quand Émilie jugea que son père était remis de sa pénible

émotion, elle lui dit à voix basse:--Je vous remercie bien de votre

gracieuse attention, mon cher père. Vous avez arrangé votre appartement

pour recevoir votre fille chérie. Vous ne saviez peut-être pas la

trouver si folle et si rebelle. Mais, mon père, est-il donc bien

difficile d'épouser un pair de France? vous prétendiez qu'on en faisait

par douzaines. Ah! du moins vous ne me refuserez pas des conseils.

--Non, pauvre enfant, non, et je te crierai plus d'une fois: Prends

garde! Songe donc que la pairie est un ressort trop nouveau dans notre

gouvernementabilité, comme disait le feu roi, pour que les pairs

puissent posséder de grandes fortunes. Ceux qui sont riches veulent le

devenir encore plus. Le plus opulent de tous les membres de notre pairie

n'a pas la moitié du revenu que possède le moins riche lord de la

chambre haute en Angleterre. Or les pairs de France chercheront tous de

riches héritières pour leurs fils, n'importe où elles se trouveront. La

nécessité où ils sont tous de faire des mariages d'argent durera plus de

deux siècles. Il est possible qu'en attendant l'heureux hasard que tu

désires, recherche qui peut te coûter tes plus belles années, tes

charmes (car on s'épouse considérablement par amour dans notre siècle),

tes charmes, dis-je, opèrent un prodige. Lorsque l'expérience se cache

sous un visage aussi frais que le tien, l'on peut en espérer des

merveilles. N'as-tu pas d'abord la facilité de reconnaître les vertus

dans le plus ou le moins de volume que prennent les corps? ce n'est pas

un petit mérite. Aussi n'ai-je pas besoin de prévenir une personne aussi

sage que toi de toutes les difficultés de l'entreprise. Je suis certain

que tu ne supposeras jamais à un inconnu du bon sens en lui voyant une

figure flatteuse, ou des vertus en lui trouvant une jolie tournure.

Enfin je suis parfaitement de ton avis sur l'obligation dans laquelle

sont tous les fils de pair d'avoir un air à eux et des manières tout à

fait distinctives. Quoique aujourd'hui rien ne marque le haut rang, ces

jeunes gens-là auront pour toi peut-être un _je ne sais quoi_ qui te les

révélera. D'ailleurs, tu tiens ton coeur en bride comme un bon cavalier

certain de ne pas laisser broncher son coursier. Ma fille, bonne chance.

--Tu te moques de moi, mon père. Eh bien! je te déclare que j'irai

plutôt mourir au couvent de mademoiselle de Condé, que de ne pas être la

femme d'un pair de France.

Elle s'échappa des bras de son père, et, fière d'être sa maîtresse, elle

s'en alla en chantant l'air de _Cara non dubitare_ du _Matrimonio

secreto_. Par hasard la famille fêtait ce jour-là l'anniversaire d'une

fête domestique. Au dessert, madame Planat, la femme du receveur-général

et l'aînée d'Émilie, parla assez hautement d'un jeune Américain,

possesseur d'une immense fortune, qui, devenu passionnément épris de sa

soeur, lui avait fait des propositions extrêmement brillantes.

--C'est un banquier, je crois, dit négligemment Émilie. Je n'aime pas

les gens de finance.

--Mais, Emilie, répondit le baron de Villaine, le mari de la seconde

soeur de mademoiselle de Fontaine, vous n'aimez pas non plus la

magistrature, de manière que je ne vois pas trop, si vous repoussez les

propriétaires non titrés, dans quelle classe vous choisirez un mari.

--Surtout, Emilie, avec ton système de maigreur, ajouta le

lieutenant-général.

--Je sais, répondit la jeune fille, ce qu'il me faut.

--Ma soeur veut un grand nom, dit la baronne de Fontaine, et cent mille

livres de rente, monsieur de Marsay par exemple!

--Je sais, ma chère soeur, reprit Émilie, que je ne ferai pas un sot

mariage comme j'en ai tant vu faire. D'ailleurs, pour éviter ces

discussions nuptiales, je déclare que je regarderai comme les ennemis de

mon repos ceux qui me parleront de mariage.

Un oncle d'Émilie, un vice-amiral, dont la fortune venait de s'augmenter

d'une vingtaine de mille livres de rente par suite de la loi

d'indemnité, vieillard septuagénaire en possession de dire de dures

vérités à sa petite-nièce de laquelle il raffolait, s'écria pour

dissiper l'aigreur de cette conversation:--Ne tourmentez donc pas ma

pauvre Émilie! ne voyez-vous pas qu'elle attend la majorité du duc de

Bordeaux!

Un rire universel accueillit la plaisanterie du vieillard.

--Prenez garde que je ne vous épouse, vieux fou! repartit la jeune

fille, dont les dernières paroles furent heureusement étouffées par le

bruit.

--Mes enfants, dit madame de Fontaine pour adoucir cette impertinence,

Émilie, de même que vous tous, ne prendra conseil que de sa mère.

--Oh! mon Dieu! je n'écouterai que moi dans une affaire qui ne regarde

que moi, dit fort distinctement mademoiselle de Fontaine.

Tous les regards se portèrent alors sur le chef de la famille. Chacun

semblait être curieux de voir comment il allait s'y prendre pour

maintenir sa dignité. Non-seulement le vénérable Vendéen jouissait d'une

grande considération dans le monde; mais encore, plus heureux que bien

des pères, il était apprécié par sa famille, dont tous les membres

avaient su reconnaître les qualités solides qui lui servaient à faire la

fortune des siens. Aussi était-il entouré de ce profond respect que

témoignent les familles anglaises et quelques maisons aristocratiques du

continent au représentant de l'arbre généalogique. Il s'établit un

profond silence, et les yeux des convives se portèrent alternativement

sur la figure boudeuse et altière de l'enfant gâté et sur les visages

sévères de monsieur et de madame de Fontaine.

--J'ai laissé ma fille Émilie maîtresse de son sort, fut la réponse que

laissa tomber le comte d'un son de voix profond.

Les parents et les convives regardèrent alors mademoiselle de Fontaine

avec une curiosité mêlée de pitié. Cette parole semblait annoncer que la

bonté paternelle s'était lassée de lutter contre un caractère que la

famille savait être incorrigible. Les gendres murmurèrent, et les frères

lancèrent à leurs femmes des sourires moqueurs. Dès ce moment, chacun

cessa de s'intéresser au mariage de l'orgueilleuse fille. Son vieil

oncle fut le seul qui, en sa qualité d'ancien marin, osât courir des

bordées avec elle et essuyer ses boutades, sans être jamais embarrassé

de lui rendre feu pour feu.

Quand la belle saison fut venue après le vote du budget, cette famille,

véritable modèle des familles parlementaires de l'autre bord de la

Manche, qui ont un pied dans toutes les administrations et dix voix aux

Communes, s'envola, comme une nichée d'oiseaux, vers les beaux sites

d'Aulnay, d'Antony et de Châtenay. L'opulent receveur-général avait

récemment acheté dans ces parages une maison de campagne pour sa femme,

qui ne restait à Paris que pendant les sessions. Quoique la belle Émilie

méprisât la roture, ce sentiment n'allait pas jusqu'à dédaigner les

avantages de la fortune amassée par les bourgeois. Elle accompagna donc

sa soeur à sa _villa_ somptueuse, moins par amitié pour les personnes de

sa famille qui s'y réfugièrent, que parce que le bon ton ordonne

impérieusement à toute femme qui se respecte d'abandonner Paris pendant

l'été. Les vertes campagnes de Sceaux remplissaient admirablement bien

les conditions exigées par le bon ton et le devoir des charges

publiques. Comme il est un peu douteux que la réputation du bal

champêtre de Sceaux ait jamais dépassé l'enceinte du département de la

Seine, il est nécessaire de donner quelques détails sur cette fête

hebdomadaire qui, par son importance, menaçait alors de devenir une

institution. Les environs de la petite ville de Sceaux jouissent d'une

renommée due à des sites qui passent pour être ravissants. Peut-être

sont-ils fort ordinaires et ne doivent-ils leur célébrité qu'à la

stupidité des bourgeois de Paris, qui, au sortir des abîmes de moellon

où ils sont ensevelis, seraient disposés à admirer les plaines de la

Beauce. Cependant les poétiques ombrages d'Aulnay, les collines d'Antony

et la vallée de Bièvre étant habités par quelques artistes qui ont

voyagé, par des étrangers, gens fort difficiles, et par nombre de jolies

femmes qui ne manquent pas de goût, il est à croire que les Parisiens

ont raison. Mais Sceaux possède un autre attrait non moins puissant sur

le Parisien. Au milieu d'un jardin d'où se découvrent de délicieux

aspects, se trouve une immense rotonde ouverte de toutes parts dont le

dôme aussi léger que vaste est soutenu par d'élégants piliers. Ce dais

champêtre protége une salle de danse. Il est rare que les propriétaires

les plus collets-montés du voisinage n'émigrent pas une fois ou deux

pendant la saison, vers ce palais de la Terpsichore villageoise, soit en

cavalcades brillantes, soit dans ces élégantes et légères voitures qui

saupoudrent de poussière les piétons philosophes. L'espoir de rencontrer

là quelques femmes du beau monde et d'être vus par elles, l'espoir

moins souvent trompé d'y voir de jeunes paysannes aussi rusées que des

juges, fait accourir le dimanche, au bal de Sceaux, de nombreux essaims

de clercs d'avoué, de disciples d'Esculape et de jeunes gens dont le

teint blanc et la fraîcheur sont entretenus par l'air humide des

arrière-boutiques parisiennes. Aussi bon nombre de mariages bourgeois se

sont-ils ébauchés aux sons de l'orchestre qui occupe le centre de cette

salle circulaire. Si le toit pouvait parler, que d'amours ne

raconterait-il pas! Cette intéressante mêlée rend le bal de Sceaux plus

piquant que ne le sont deux ou trois autres bals des environs de Paris,

sur lesquels sa rotonde, la beauté du site et les agréments de son

jardin lui donnent d'incontestables avantages. Émilie, la première,

manifesta le désir d'aller _faire peuple_ à ce joyeux bal de

l'arrondissement, en se promettant un énorme plaisir à se trouver au

milieu de cette assemblée. On s'étonna de son désir d'errer au sein

d'une telle cohue; mais l'incognito n'est-il pas pour les grands une

très-vive jouissance! Mademoiselle de Fontaine se plaisait à se figurer

toutes ces tournures citadines, elle se voyait laissant dans plus d'un

coeur bourgeois le souvenir d'un regard et d'un sourire enchanteurs,

riait déjà des danseuses à prétentions, et taillait ses crayons pour les

scènes avec lesquelles elle comptait enrichir les pages de son album

satirique. Le dimanche n'arriva jamais assez tôt au gré de son

impatience. La société du pavillon Planat se mit en route à pied, afin

de ne pas commettre d'indiscrétion sur le rang des personnages qui

voulaient honorer le bal de leur présence. On avait dîné de bonne heure.

Enfin, le mois de mai favorisa cette escapade aristocratique par la plus

belle de ses soirées. Mademoiselle de Fontaine fut toute surprise de

trouver, sous la rotonde, quelques quadrilles composés de personnes qui

paraissaient appartenir à la bonne compagnie. Elle vit bien, çà et là,

quelques jeunes gens qui semblaient avoir employé les économies d'un

mois pour briller pendant une journée, et reconnut plusieurs couples

dont la joie trop franche n'accusait rien de conjugal; mais elle n'eut

qu'à glaner au lieu de récolter. Elle s'étonna de voir le plaisir

habillé de percale ressembler si fort au plaisir vêtu de satin, et la

bourgeoise danser avec autant de grâce et quelquefois mieux que ne

dansait la noblesse. La plupart des toilettes étaient simples et bien

portées. Ceux qui, dans cette assemblée, représentaient les suzerains du

territoire, c'est-à-dire les paysans, se tenaient dans leur coin avec

une incroyable politesse. Il fallut même à mademoiselle Émilie une

certaine étude des divers éléments qui composaient cette réunion avant

de pouvoir y trouver un sujet de plaisanterie. Mais elle n'eut ni le

temps de se livrer à ses malicieuses critiques, ni le loisir d'entendre

beaucoup de ces propos saillants que les caricaturistes recueillent avec

joie. L'orgueilleuse créature rencontra subitement dans ce vaste champ

une fleur, la métaphore est de saison, dont l'éclat et les couleurs

agirent sur son imagination avec les prestiges d'une nouveauté. Il nous

arrive souvent de regarder une robe, une tenture, un papier blanc avec

assez de distraction pour n'y pas apercevoir sur-le-champ une tache ou

quelque point brillant qui plus tard frappent tout à coup notre oeil

comme s'ils y survenaient à l'instant seulement où nous les voyons; par

une espèce de phénomène moral assez semblable à celui-là, mademoiselle

de Fontaine reconnut dans un jeune homme le type des perfections

extérieures qu'elle rêvait depuis si longtemps.

Assise sur une de ces chaises grossières qui décrivaient l'enceinte

obligée de la salle, elle s'était placée à l'extrémité du groupe formé

par sa famille, afin de pouvoir se lever ou s'avancer suivant ses

fantaisies, en se comportant avec les vivants tableaux et les groupes

offerts par cette salle, comme à l'exposition du Musée. Elle braquait

impertinemment son lorgnon sur une personne qui se trouvait à deux pas

d'elle, et faisait ses réflexions comme si elle eût critiqué ou loué une

tête d'étude, une scène de genre. Ses regards, après avoir erré sur

cette vaste toile animée, furent tout à coup saisis par cette figure qui

semblait avoir été mise exprès dans un coin du tableau, sous le plus

beau jour, comme un personnage hors de toute proportion avec le reste.

L'inconnu, rêveur et solitaire, légèrement appuyé sur une des colonnes

qui supportent le toit, avait les bras croisés et se tenait penché comme

s'il se fût placé là pour permettre à un peintre de faire son portrait.

Quoique pleine d'élégance et de fierté, cette attitude était exempte

d'affectation. Aucun geste ne démontrait qu'il eût mis sa face de trois

quarts et faiblement incliné sa tête à droite, comme Alexandre, comme

lord Byron, et quelques autres grands hommes, dans le seul but d'attirer

sur lui l'attention. Son regard fixe suivait les mouvements d'une

danseuse, en trahissant quelque sentiment profond. Sa taille svelte et

dégagée rappelait les belles proportions de l'Apollon. De beaux cheveux

noirs se bouclaient naturellement sur son front élevé. D'un seul coup

d'oeil mademoiselle de Fontaine remarqua la finesse de son linge, la

fraîcheur de ses gants de chevreau évidemment pris chez le bon faiseur,

et la petitesse d'un pied bien chaussé dans une botte de peau d'Irlande.

Il ne portait aucun de ces ignobles brimborions dont se chargent les

anciens petits-maîtres de la garde nationale, ou les Adonis de comptoir.

Seulement un ruban noir auquel était suspendu son lorgnon flottait sur

un gilet d'une coupe distinguée. Jamais la difficile Émilie n'avait vu

les yeux d'un homme ombragés par des cils si longs et si recourbés. La

mélancolie et la passion respiraient dans cette figure caractérisée par

un teint olivâtre et mâle. Sa bouche semblait toujours prête à sourire

et à relever les coins de deux lèvres éloquentes; mais cette

disposition, loin de tenir à la gaieté, révélait plutôt une sorte de

grâce triste. Il y avait trop d'avenir dans cette tête, trop de

distinction dans la personne, pour qu'on pût dire:--Voilà un bel homme

ou un joli homme! on désirait le connaître. En voyant l'inconnu,

l'observateur le plus perspicace n'aurait pu s'empêcher de le prendre

pour un homme de talent attiré par quelque intérêt puissant à cette fête

de village.

Cette masse d'observations ne coûta guère à Émilie qu'un moment

d'attention, pendant lequel cet homme privilégié, soumis à une analyse

sévère, devint l'objet d'une secrète admiration. Elle ne se dit pas:--Il

faut qu'il soit pair de France! mais--Oh! s'il est noble, et il doit

l'être... Sans achever sa pensée, elle se leva tout à coup, alla, suivie

de son frère le lieutenant-général, vers cette colonne en paraissant

regarder les joyeux quadrilles; mais par un artifice d'optique familier

aux femmes, elle ne perdait pas un seul des mouvements du jeune homme,

de qui elle s'approcha. L'inconnu s'éloigna poliment pour céder la place

aux deux survenants, et s'appuya sur une autre colonne. Émilie, aussi

piquée de la politesse de l'étranger qu'elle l'eût été d'une

impertinence, se mit à causer avec son frère en élevant la voix beaucoup

plus que le bon ton ne le voulait; elle prit des airs de tête, multiplia

ses gestes et rit sans trop en avoir sujet, moins pour amuser son frère

que pour attirer l'attention de l'imperturbable inconnu. Aucun de ces

petits artifices ne réussit. Mademoiselle de Fontaine suivit alors la

direction que prenaient les regards du jeune homme, et aperçut la cause

de cette insouciance.

Au milieu du quadrille qui se trouvait devant elle, dansait une jeune

personne pâle, et semblable à ces déités écossaises que Girodet a

placées dans son immense composition des guerriers français reçus par

Ossian. Émilie crut reconnaître en elle une illustre lady qui était

venue habiter depuis peu de temps une campagne voisine. Elle avait pour

cavalier un jeune homme de quinze ans, aux mains rouges, en pantalon de

nankin, en habit bleu, en souliers blancs, qui prouvait que son amour

pour la danse ne la rendait pas difficile sur le choix de ses partners.

Ses mouvements ne se ressentaient pas de son apparente faiblesse; mais

une rougeur légère colorait déjà ses joues blanches, et son teint

commençait à s'animer. Mademoiselle de Fontaine s'approcha du quadrille

pour pouvoir examiner l'étrangère au moment où elle reviendrait à sa

place, pendant que les vis-à-vis répéteraient la figure qu'elle

exécutait. Mais l'inconnu s'avança, se pencha vers la jolie danseuse, et

la curieuse Émilie put entendre distinctement ces paroles, quoique

prononcées d'une voix à la fois impérieuse et douce:

--Clara, mon enfant, ne dansez plus.

Clara fit une petite moue boudeuse, inclina la tête en signe

d'obéissance et finit par sourire. Après la contredanse, le jeune homme

eut les précautions d'un amant en mettant sur les épaules de la jeune

fille un châle de cachemire, et la fit asseoir de manière à ce qu'elle

fût à l'abri du vent. Puis bientôt mademoiselle de Fontaine, qui les vit

se lever et se promener autour de l'enceinte comme des gens disposés à

partir, trouva le moyen de les suivre sous prétexte d'admirer les points

de vue du jardin. Son frère se prêta avec une malicieuse bonhomie aux

caprices de cette marche assez vagabonde. Émilie aperçut alors ce joli

couple montant dans un élégant tilbury que gardait un domestique à

cheval et en livrée. Au moment où le jeune homme fut assis et tâcha de

rendre les guides égales, elle obtint d'abord de lui un de ces regards

que l'on jette sans but sur les grandes foules; mais elle eut la faible

satisfaction de lui voir retourner la tête à deux reprises différentes,

et la jeune inconnue l'imita. Était-ce jalousie?

--Je présume que tu as maintenant assez observé le jardin, lui dit son

frère, nous pouvons retourner à la danse.

--Je le veux bien, répondit-elle. Croyez-vous que ce soit lady Dudley?

--Elle ne sortirait pas sans Félix de Vandenesse, lui dit son frère en

souriant.

--Lady Dudley ne peut-elle pas avoir chez elle des parents...

--Un jeune homme, oui, reprit le baron de Fontaine; mais une jeune

personne, non!

Le lendemain, mademoiselle de Fontaine manifesta le désir de faire une

promenade à cheval. Insensiblement elle accoutuma son vieil oncle et ses

frères à l'accompagner dans certaines courses matinales,

très-salutaires, disait-elle, pour sa santé. Elle affectionnait

singulièrement les alentours du village habité par lady Dudley. Malgré

ses manoeuvres de cavalerie, elle ne revit pas l'étranger aussi

promptement que la joyeuse recherche à laquelle elle se livrait pouvait

le lui faire espérer. Elle retourna plusieurs fois au bal de Sceaux,

sans pouvoir y trouver le jeune Anglais tombé du ciel pour dominer ses

rêves et les embellir. Quoique rien n'aiguillonne plus le naissant amour

d'une jeune fille qu'un obstacle, il y eut cependant un moment où

mademoiselle Emilie de Fontaine fut sur le point d'abandonner son

étrange et secrète poursuite, en désespérant presque du succès d'une

entreprise dont la singularité peut donner une idée de la hardiesse de

son caractère. Elle aurait pu en effet tourner longtemps autour du

village de Châtenay sans revoir son inconnu. La jeune Clara, puisque tel

est le nom que mademoiselle de Fontaine avait entendu, n'était pas

Anglaise, et le prétendu étranger n'habitait pas les bosquets fleuris et

embaumés de Châtenay.

Un soir, Émilie sortie à cheval avec son oncle, qui depuis les beaux

jours avait obtenu de sa goutte une assez longue cessation d'hostilités,

rencontra lady Dudley. L'illustre étrangère avait auprès d'elle dans sa

calèche monsieur Vandenesse. Émilie reconnut le couple, et ses

suppositions furent en un moment dissipées comme se dissipent les rêves.

Dépitée comme toute femme frustrée dans son attente, elle tourna bride

si rapidement, que son oncle eut toutes les peines du monde à les

suivre, tant elle avait lancé son poney.

--Je suis apparemment devenu trop vieux pour comprendre ces esprits de

vingt ans, se dit le marin en mettant son cheval au galop, ou peut-être

la jeunesse d'aujourd'hui ne ressemble-t-elle plus à celle d'autrefois.

Mais qu'a donc ma nièce? La voilà maintenant qui marche à petits pas

comme un gendarme en patrouille dans les rues de Paris. Ne dirait-on pas

qu'elle veut cerner ce brave bourgeois qui m'a l'air d'être un auteur

rêvassant à ses poésies, car il a, je crois, un _album_ à la main. Par

ma foi, je suis un grand sot! Ne serait-ce pas le jeune homme en quête

de qui nous sommes?

A cette pensée le vieux marin fit marcher tout doucement son cheval sur

le sable, de manière à pouvoir arriver sans bruit auprès de sa nièce. Le

vice-amiral avait fait trop de noirceurs dans les années 1771 et

suivantes, époques de nos annales où la galanterie était en honneur,

pour ne pas deviner sur-le-champ qu'Émilie avait par le plus grand

hasard rencontré l'inconnu du bal de Sceaux. Malgré le voile que l'âge

répandait sur ses yeux gris, le comte de Kergarouët sut reconnaître les

indices d'une agitation extraordinaire chez sa nièce, en dépit de

l'immobilité qu'elle essayait d'imprimer à son visage. Les yeux perçants

de la jeune fille étaient fixés avec une sorte de stupeur sur l'étranger

qui marchait paisiblement devant elle.

--C'est bien ça! se dit le marin, elle va le suivre comme un vaisseau

marchand suit un corsaire. Puis, quand elle l'aura vu s'éloigner, elle

sera au désespoir de ne pas savoir qui elle aime, et d'ignorer si c'est

un marquis ou un bourgeois. Vraiment les jeunes têtes devraient toujours

avoir auprès d'elles une vieille perruque comme moi...

Il poussa tout à coup son cheval à l'improviste de manière à faire

partir celui de sa nièce, et passa si vite entre elle et le jeune

promeneur, qu'il le força de se jeter sur le talus de verdure qui

encaissait le chemin. Arrêtant aussitôt son cheval, le comte s'écria:

--Ne pouviez-vous pas vous ranger?

--Ah! pardon, monsieur, répondit l'inconnu. J'ignorais que ce fût à moi

de vous faire des excuses de ce que vous avez failli me renverser.

La Comédie humaine - Volume 01 · 第 10 / 49 段