d'être aussi indifférent au mariage de sa fille qu'il avait naguère
promis de l'être. Il alla chercher à Paris des renseignements et n'en
trouva pas. Inquiet de ce mystère, et ne sachant pas encore quel serait
le résultat de l'enquête qu'il avait prié un administrateur parisien de
lui faire sur la famille Longueville, il crut devoir avertir sa fille de
se conduire prudemment. L'observation paternelle fut reçue avec une
feinte obéissance pleine d'ironie.
--Au moins ma chère Émilie, si vous l'aimez, ne le lui avouez pas!
--Mon père, il est vrai que je l'aime, mais j'attendrai pour le lui dire
que vous me le permettiez.
--Cependant, Émilie, songez que vous ignorez encore quelle est sa
famille, son état.
--Si je l'ignore, je le veux bien. Mais, mon père, vous avez souhaité me
voir mariée, vous m'avez donné la liberté de faire un choix, le mien est
fait irrévocablement, que faut-il de plus?
--Il faut savoir, ma chère enfant, si celui que tu as choisi est fils
d'un pair de France, répondit ironiquement le vénérable gentilhomme.
Émilie resta un moment silencieuse. Elle releva bientôt la tête, regarda
son père, et lui dit avec une sorte d'inquiétude:--Est-ce que les
Longueville?...
--Sont éteints en la personne du vieux duc de Rostein-Limbourg, qui a
péri sur l'échafaud en 1793. Il était le dernier rejeton de la dernière
branche cadette.
--Mais, mon père, il y a de fort bonnes maisons issues de bâtards.
L'histoire de France fourmille de princes qui mettaient des barres à
leur écu.
--Tes idées ont bien changé, dit le vieux gentilhomme en souriant.
Le lendemain était le dernier jour que la famille Fontaine dût passer au
pavillon Planat. Émilie, que l'avis de son père avait fortement
inquiétée, attendit avec une vive impatience l'heure à laquelle le jeune
Longueville avait l'habitude de venir, afin d'obtenir de lui une
explication. Elle sortit après le dîner et alla se promener seule dans
le parc en se dirigeant vers le bosquet aux confidences où elle savait
que l'empressé jeune homme la chercherait; et tout en courant, elle
songeait à la meilleure manière de surprendre, sans se compromettre, un
secret si important: chose assez difficile! Jusqu'à présent, aucun aveu
direct n'avait sanctionné le sentiment qui l'unissait à cet inconnu.
Elle avait secrètement joui, comme Maximilien, de la douceur d'un
premier amour, mais aussi fiers l'un que l'autre, il semblait que chacun
d'eux craignît d'avouer qu'il aimât.
Maximilien Longueville, à qui Clara avait inspiré sur le caractère
d'Émilie des soupçons assez fondés, se trouvait tour à tour emporté par
la violence d'une passion de jeune homme, et retenu par le désir de
connaître et d'éprouver la femme à laquelle il devait confier son
bonheur. Son amour ne l'avait pas empêché de reconnaître en Émilie les
préjugés qui gâtaient ce jeune caractère; mais il désirait savoir s'il
était aimé d'elle avant de les combattre, car il ne voulait pas plus
hasarder le sort de son amour que celui de sa vie. Il s'était donc
constamment tenu dans un silence que ses regards, son attitude et ses
moindres actions démentaient. De l'autre côté, la fierté naturelle à une
jeune fille, encore augmentée chez mademoiselle de Fontaine par la sotte
vanité que lui donnaient sa naissance et sa beauté, l'empêchait d'aller
au-devant d'une déclaration qu'une passion croissante lui persuadait
quelquefois de solliciter. Aussi les deux amants avaient-ils
instinctivement compris leur situation sans s'expliquer leurs secrets
motifs. Il est des moments de la vie où le vague plaît à de jeunes âmes.
Par cela même que l'un et l'autre avaient trop tardé de parler, ils
semblaient tous deux se faire un jeu cruel de leur attente. L'un
cherchait à découvrir s'il était aimé par l'effort que coûterait un aveu
à son orgueilleuse maîtresse, l'autre espérait voir rompre à tout moment
un trop respectueux silence.
Assise sur un banc rustique, Émilie songeait aux événements qui venaient
de se passer pendant ces trois mois pleins d'enchantements. Les soupçons
de son père étaient les dernières craintes qui pouvaient l'atteindre,
elle en fit même justice par deux ou trois de ces réflexions de jeune
fille inexpérimentée qui lui semblèrent victorieuses. Avant tout, elle
convint avec elle-même qu'il était impossible qu'elle se trompât. Durant
toute la saison, elle n'avait pu apercevoir en Maximilien, ni un seul
geste, ni une seule parole qui indiquassent une origine ou des
occupations communes; bien mieux, sa manière de discuter décelait un
homme occupé des hauts intérêts du pays.--D'ailleurs, se dit-elle, un
homme de bureau, un financier ou un commerçant n'aurait pas eu le loisir
de rester une saison entière à me faire la cour au milieu des champs et
des bois, en dispensant son temps aussi libéralement qu'un noble qui a
devant lui toute une vie libre de soins. Elle s'abandonnait au cours
d'une méditation beaucoup plus intéressante pour elle que ces pensées
préliminaires, quand un léger bruissement du feuillage lui annonça que
depuis un moment Maximilien la contemplait sans doute avec admiration.
--Savez-vous que cela est fort mal de surprendre ainsi les jeunes
filles? lui dit-elle en souriant.
--Surtout lorsqu'elles sont occupées de leurs secrets, répondit finement
Maximilien.
--Pourquoi n'aurais-je pas les miens? vous avez bien les vôtres!
--Vous pensiez donc réellement à vos secrets? reprit-il en riant.
--Non, je songeais aux vôtres. Les miens, je les connais.
--Mais, s'écria doucement le jeune homme en saisissant le bras de
mademoiselle de Fontaine et le mettant sous le sien, peut-être mes
secrets sont-ils les vôtres, et vos secrets les miens.
Après avoir fait quelques pas, ils se trouvèrent sous un massif d'arbres
que les couleurs du couchant enveloppaient comme d'un nuage rouge et
brun. Cette magie naturelle imprima une sorte de solennité à ce moment.
L'action vive et libre du jeune homme, et surtout l'agitation de son
coeur bouillant dont les pulsations précipitées parlaient au bras
d'Émilie, la jetèrent dans une exaltation d'autant plus pénétrante
qu'elle ne fut excitée que par les accidents les plus simples et les
plus innocents. La réserve dans laquelle vivent les jeunes filles du
grand monde donne une force incroyable aux explosions de leurs
sentiments, et c'est un des plus grands dangers qui puissent les
atteindre quand elles rencontrent un amant passionné. Jamais les yeux
d'Émilie et de Maximilien n'avaient dit tant de ces choses qu'on n'ose
pas dire. En proie à cette ivresse, ils oublièrent aisément les petites
stipulations de l'orgueil et les froides considérations de la défiance.
Ils ne purent même s'exprimer d'abord que par un serrement de mains qui
servit d'interprète à leurs joyeuses pensées.
--Monsieur, j'ai une question à vous faire, dit en tremblant et d'une
voix émue mademoiselle de Fontaine après un long silence et après avoir
fait quelques pas avec une certaine lenteur. Mais songez, de grâce,
qu'elle m'est en quelque sorte commandée par la situation assez étrange
où je me trouve vis-à-vis de ma famille.
Une pause effrayante pour Émilie succéda à ces phrases qu'elle avait
presque bégayées. Pendant le moment que dura le silence, cette jeune
fille si fière n'osa soutenir le regard éclatant de celui qu'elle
aimait, car elle avait un secret sentiment de la bassesse des mots
suivants qu'elle ajouta:--Êtes-vous noble?
Quand ces dernières paroles furent prononcées, elle aurait voulu être au
fond d'un lac.
--Mademoiselle, reprit gravement Longueville dont la figure altérée
contracta une sorte de dignité sévère, je vous promets de répondre sans
détour à cette demande quand vous aurez répondu avec sincérité à celle
que je vais vous faire. Il quitta le bras de la jeune fille, qui tout à
coup se crut seule dans la vie et lui dit:--Dans quelle intention me
questionnez-vous sur ma naissance? Elle demeura immobile, froide et
muette.--Mademoiselle, reprit Maximilien, n'allons pas plus loin si nous
ne nous comprenons pas.--Je vous aime, ajouta-t-il d'un son de voix
profond et attendri. Eh bien! reprit-il d'un air joyeux après avoir
entendu l'exclamation de bonheur que ne put retenir la jeune fille,
pourquoi me demander si je suis noble?
--Parlerait-il ainsi s'il ne l'était pas? s'écria une voix intérieure
qu'Émilie crut sortie du fond de son coeur. Elle releva gracieusement la
tête, sembla puiser une nouvelle vie dans le regard du jeune homme et
lui tendit le bras comme pour faire une nouvelle alliance.
--Vous avez cru que je tenais beaucoup à des dignités, demanda-t-elle
avec une finesse malicieuse.
--Je n'ai pas de titres à offrir à ma femme, répondit-il d'un air moitié
gai, moitié sérieux. Mais si je la prends dans un haut rang et parmi
celles que la fortune paternelle habitue au luxe et aux plaisirs de
l'opulence, je sais à quoi ce choix m'oblige. L'amour donne tout,
ajouta-t-il avec gaieté, mais aux amants seulement. Quant aux époux, il
leur faut un peu plus que le dôme du ciel et le tapis des prairies.
--Il est riche, pensa-t-elle. Quant aux titres, peut-être veut-il
m'éprouver! On lui aura dit que j'étais entichée de noblesse, et que je
ne voulais épouser qu'un pair de France. Mes bégueules de soeurs
m'auront joué ce tour-là.--Je vous assure, monsieur, dit-elle à haute
voix, que j'ai eu des idées bien exagérées sur la vie et le monde; mais
aujourd'hui, reprit-elle avec intention en le regardant d'une manière à
le rendre fou, je sais où sont pour une femme les véritables richesses.
--J'ai besoin de croire que vous parlez à coeur ouvert, répondit-il avec
une gravité douce. Mais cet hiver, ma chère Émilie, dans moins de deux
mois peut-être, je serai fier de ce que je pourrai vous offrir, si vous
tenez aux jouissances de la fortune. Ce sera le seul secret que je
garderai là, dit-il en montrant son coeur; car de sa réussite dépend mon
bonheur, je n'ose dire le nôtre...
--Oh dites, dites!
Ce fut au milieu des plus doux propos qu'ils revinrent à pas lents
rejoindre la compagnie au salon. Jamais mademoiselle de Fontaine ne
trouva son prétendu plus aimable, ni plus spirituel: ses formes sveltes,
ses manières engageantes lui semblèrent plus charmantes encore depuis
une conversation qui venait en quelque sorte de lui confirmer la
possession d'un coeur digne d'être envié par toutes les femmes. Ils
chantèrent un duo italien avec tant d'expression, que l'assemblée les
applaudit avec enthousiasme. Leur adieu prit un accent de convention
sous lequel ils cachèrent leur bonheur. Enfin, cette journée devint pour
la jeune fille comme une chaîne qui la lia plus étroitement encore à la
destinée de l'inconnu. La force et la dignité qu'il venait de déployer
dans la scène où ils s'étaient révélé leurs sentiments avaient peut-être
imposé à mademoiselle de Fontaine ce respect sans lequel il n'existe pas
de véritable amour. Lorsqu'elle resta seule avec son père dans le salon,
le vénérable Vendéen s'avança vers elle, lui prit affectueusement les
mains, et lui demanda si elle avait acquis quelque lumière sur la
fortune et sur la famille de monsieur Longueville.
--Oui, mon cher père, répondit-elle, je suis plus heureuse que je ne
pouvais le désirer. Enfin monsieur de Longueville est le seul homme que
je veuille épouser.
--C'est bien, Émilie, reprit le comte, je sais ce qu'il me reste à
faire.
--Connaîtriez-vous quelque obstacle? demanda-t-elle avec une véritable
anxiété.
--Ma chère enfant, ce jeune homme est absolument inconnu; mais, à moins
que ce ne soit un malhonnête homme, du moment où tu l'aimes, il m'est
aussi cher qu'un fils.
--Un malhonnête homme? reprit Émilie, je suis bien tranquille. Mon
oncle, qui nous l'a présenté, peut vous répondre de lui. Dites, cher
oncle, a-t-il été flibustier, forban, corsaire?
--Je savais bien que j'allais me trouver là, s'écria le vieux marin en
se réveillant.
Il regarda dans le salon, mais sa nièce avait disparu comme un feu
Saint-Elme, pour se servir de son expression habituelle.
--Eh bien mon oncle! reprit monsieur de Fontaine, comment avez-vous pu
nous cacher tout ce que vous saviez sur ce jeune homme? Vous avez
cependant dû vous apercevoir de nos inquiétudes. Monsieur de Longueville
est-il de bonne famille?
--Je ne le connais ni d'Ève ni d'Adam, s'écria le comte de Kergarouët.
Me fiant au tact de cette petite folle, je lui ai amené son Saint-Preux
par un moyen à moi connu. Je sais que ce garçon tire le pistolet
admirablement, chasse très-bien, joue merveilleusement au billard, aux
échecs et au trictrac; il fait des armes et monte à cheval comme feu le
chevalier de Saint-Georges. Il a une érudition corsée relativement à nos
vignobles. Il calcule comme Barême, dessine, danse et chante bien. Eh!
diantre, qu'avez-vous donc, vous autres? Si ce n'est pas là un
gentilhomme parfait, montrez-moi un bourgeois qui sache tout cela,
trouvez-moi un homme qui vive aussi noblement que lui? Fait-il quelque
chose? Compromet-il sa dignité à aller dans des bureaux, à se courber
devant des parvenus que vous appelez des directeurs-généraux? Il marche
droit. C'est un homme. Mais, au surplus, je viens de retrouver dans la
poche de mon gilet la carte qu'il m'a donnée quand il croyait que je
voulais lui couper la gorge, pauvre innocent! La jeunesse d'aujourd'hui
n'est guère rusée. Tenez, voici.
--Rue du Sentier, nº 5, dit monsieur de Fontaine en cherchant à se
rappeler parmi tous les renseignements qu'il avait obtenus celui qui
pouvait concerner le jeune inconnu. Que diable cela signifie-t-il?
Messieurs Palma, Werbrust et compagnie, dont le principal commerce est
celui des mousselines, calicots et toiles peintes en gros, demeurent là.
Bon, j'y suis! Longueville, le député, a un intérêt dans leur maison.
Oui; mais je ne connais à Longueville qu'un fils de trente-deux ans, qui
ne ressemble pas du tout au nôtre et auquel il donne cinquante mille
livres de rente en mariage afin de lui faire épouser la fille d'un
ministre; il a envie d'être fait pair tout comme un autre. Jamais je ne
lui ai entendu parler de ce Maximilien. A-t-il une fille? Qu'est-ce que
cette Clara? Au surplus, permis à plus d'un intrigant de s'appeler
Longueville. Mais la maison Palma, Werbrust et compagnie n'est-elle pas
à moitié ruinée par une spéculation au Mexique ou aux Indes?
J'éclaircirai tout cela.
--Tu parles tout seul comme si tu étais sur un théâtre, et tu parais me
compter pour zéro, dit tout à coup le vieux marin. Tu ne sais donc pas
que s'il est gentilhomme, j'ai plus d'un sac dans ces écoutilles pour
parer à son défaut de fortune?
--Quant à cela, s'il est fils de Longueville, il n'a besoin de rien;
mais, dit monsieur de Fontaine en agitant la tête de droite à gauche,
son père n'a pas même acheté de savonnette à vilain. Avant la
révolution, il était procureur; et le _de_ qu'il a pris depuis la
restauration lui appartient tout autant que la moitié de sa fortune.
--Bah! bah! heureux ceux dont les pères ont été pendus, s'écria gaiement
le marin.
Trois ou quatre jours après cette mémorable journée, et dans une de ces
belles matinées du mois de novembre qui font voir aux Parisiens leurs
boulevards nettoyés soudain par le froid piquant d'une première gelée,
mademoiselle de Fontaine, parée d'une fourrure nouvelle qu'elle voulait
mettre à la mode, était sortie avec deux de ses belles-soeurs sur
lesquelles elle avait jadis décoché le plus d'épigrammes. Ces trois
femmes étaient bien moins invitées à cette promenade parisienne par
l'envie d'essayer une voiture très-élégante et des robes qui devaient
donner le ton aux modes de l'hiver que par le désir de voir une pèlerine
qu'une de leurs amies avait remarquée dans un riche magasin de lingerie
situé au coin de la rue de la Paix. Quand les trois dames furent entrées
dans la boutique, madame la baronne de Fontaine tira Émilie par la
manche et lui montra Maximilien Longueville assis dans le comptoir et
occupé à rendre avec une grâce mercantile la monnaie d'une pièce d'or à
la lingère avec laquelle il semblait en conférence. Le _bel inconnu_
tenait à la main quelques échantillons qui ne laissaient aucun doute sur
son honorable profession. Sans qu'on pût s'en apercevoir, Émilie fut
saisie d'un frisson glacial. Cependant, grâce au savoir-vivre de la
bonne compagnie, elle dissimula parfaitement la rage qu'elle avait dans
le coeur, et répondit à sa soeur un:--Je le savais! dont la richesse
d'intonation et l'accent inimitable eussent fait envie à la plus célèbre
actrice de ce temps. Elle s'avança vers le comptoir. Longueville leva la
tête, mit les échantillons dans sa poche avec grâce et avec un
sang-froid désespérant, salua mademoiselle de Fontaine et s'approcha
d'elle en lui jetant un regard pénétrant.
--Mademoiselle, dit-il à la lingère qui l'avait suivi d'un air
très-inquiet, j'enverrai régler ce compte; ma maison le veut ainsi.
Mais, tenez, ajouta-t-il à l'oreille de la jeune femme en lui remettant
un billet de mille francs, prenez: ce sera une affaire entre nous.--Vous
me pardonnerez, j'espère, mademoiselle, dit-il en se retournant vers
Émilie. Vous aurez la bonté d'excuser la tyrannie qu'exercent les
affaires.
--Mais il me semble, monsieur, que cela m'est fort indifférent, répondit
mademoiselle de Fontaine en le regardant avec une assurance et un air
d'insouciance moqueuse qui pouvaient faire croire qu'elle le voyait pour
la première fois.
--Parlez-vous sérieusement? demanda Maximilien d'une voix entrecoupée.
Émilie lui avait tourné le dos avec une incroyable impertinence. Ce peu
de mots, prononcés à voix basse, avaient échappé à la curiosité des deux
belles-soeurs. Quand, après avoir pris la pèlerine, les trois dames
furent remontées en voiture, Émilie, qui se trouvait assise sur le
devant, ne put s'empêcher d'embrasser par son dernier regard la
profondeur de cette odieuse boutique où elle vit Maximilien debout et
les bras croisés, dans l'attitude d'un homme supérieur au malheur qui
l'atteignait si subitement. Leurs yeux se rencontrèrent et se lancèrent
deux regards implacables. Chacun d'eux espéra qu'il blessait cruellement
le coeur qu'il aimait. En un moment tous deux se trouvèrent aussi loin
l'un de l'autre que s'ils eussent été, l'un à la Chine et l'autre au
Groënland. La vanité n'a-t-elle pas un souffle qui dessèche tout? En
proie au plus violent combat qui puisse agiter le coeur d'une jeune
fille, mademoiselle de Fontaine recueillit la plus ample moisson de
douleurs que jamais les préjugés et les petitesses aient semée dans une
âme humaine. Son visage, frais et velouté naguère, était sillonné de
tons jaunes, de taches rouges, et parfois les teintes blanches de ses
joues verdissaient soudain. Dans l'espoir de dérober son trouble à ses
soeurs, elle leur montrait en riant ou un passant ou une toilette
ridicule; mais ce rire était convulsif. Elle se sentait plus vivement
blessée de la compassion silencieuse de ses soeurs que des épigrammes
par lesquelles elles auraient pu se venger. Elle employa tout son esprit
à les entraîner dans une conversation où elle essaya d'exhaler sa colère
par des paradoxes insensés, en accablant les négociants des injures les
plus piquantes et d'épigrammes de mauvais ton. En rentrant, elle fut
saisie d'une fièvre dont le caractère eut d'abord quelque chose de
dangereux. Au bout d'un mois, les soins des parents, ceux du médecin, la
rendirent aux voeux de sa famille. Chacun espéra que cette leçon
pourrait servir à dompter le caractère d'Émilie, qui reprit
insensiblement ses anciennes habitudes et s'élança de nouveau dans le
monde. Elle prétendit qu'il n'y avait pas de honte à se tromper. Si,
comme son père, elle avait quelque influence à la chambre, disait-elle,
elle provoquerait une loi pour obtenir que les commerçants, surtout les
marchands de calicot, fussent marqués au front comme les moutons du
Berri, jusqu'à la troisième génération. Elle voulait que les nobles
eussent seuls le droit de porter ces anciens habits français qui
allaient si bien aux courtisans de Louis XV. C'était peut-être, à
l'entendre, un malheur pour la monarchie qu'il n'y eût aucune différence
entre un marchand et un pair de France. Mille autres plaisanteries,
faciles à deviner, se succédaient rapidement quand un accident imprévu
la mettait sur ce sujet. Mais ceux qui aimaient Émilie remarquaient à
travers ses railleries une teinte de mélancolie qui leur fit croire que
Maximilien Longueville régnait toujours au fond de ce coeur
inexplicable. Parfois elle devenait douce comme pendant la saison
fugitive qui vit naître son amour, et parfois aussi elle se montrait
plus insupportable qu'elle ne l'avait jamais été. Chacun excusait en
silence les inégalités d'une humeur qui prenait sa source dans une
souffrance à la fois secrète et connue. Le comte de Kergarouët obtint un
peu d'empire sur elle, grâce à un surcroît de prodigalités, genre de
consolation qui manque rarement son effet sur les jeunes Parisiennes. La
première fois que mademoiselle de Fontaine alla au bal, ce fut chez
l'ambassadeur de Naples. Au moment où elle prit place au plus brillant
des quadrilles, elle aperçut à quelques pas d'elle Longueville qui fit
un léger signe de tête à son danseur.
--Ce jeune homme est un de vos amis? demanda-t-elle à son cavalier d'un
air de dédain.
--C'est mon frère, répondit-il.
Émilie ne put s'empêcher de tressaillir.
--Ah! reprit-il d'un ton d'enthousiasme, c'est bien la plus belle âme
qui soit au monde...
--Savez-vous mon nom? lui demanda Émilie en l'interrompant avec
vivacité.
--Non, mademoiselle. C'est un crime, je l'avoue, de ne pas avoir retenu
un nom qui est sur toutes les lèvres, je devrais dire dans tous les
coeurs; mais j'ai une excuse valable: j'arrive d'Allemagne. Mon
ambassadeur, qui est à Paris en congé, m'a envoyé ce soir ici pour
servir de chaperon à son aimable femme, que vous pouvez voir là-bas dans
un coin.
--Un vrai masque tragique, dit Émilie après avoir examiné
l'ambassadrice.
--Voilà cependant sa figure de bal, reprit en riant le jeune homme. Il
faudra bien que je la fasse danser! Aussi ai-je voulu avoir une
compensation.
Mademoiselle de Fontaine s'inclina.
--J'ai été bien surpris, dit le babillard secrétaire d'ambassade en
continuant, de trouver mon frère ici. En arrivant de Vienne, j'ai appris
que le pauvre garçon était malade et au lit. Je comptais bien le voir
avant d'aller au bal; mais la politique ne nous laisse pas toujours le
loisir d'avoir des affections de famille. La _padrona della casa_ ne m'a
pas permis de monter chez mon pauvre Maximilien.
--Monsieur votre frère n'est pas comme vous dans la diplomatie? dit
Émilie.
--Non, dit le secrétaire en soupirant, le pauvre garçon s'est sacrifié
pour moi! Lui et ma soeur Clara ont renoncé à la fortune de mon père,
afin qu'il pût réunir sur ma tête un majorat. Mon père rêve la pairie
comme tous ceux qui votent pour le ministère. Il a la promesse d'être
nommé, ajouta-t-il à voix basse. Après avoir réuni quelques capitaux,
mon frère s'est alors associé à une maison de banque; et je sais qu'il
vient de faire avec le Brésil une spéculation qui peut le rendre
millionnaire. Vous me voyez tout joyeux d'avoir contribué par mes
relations diplomatiques au succès. J'attends même avec impatience une
dépêche de la légation brésilienne qui sera de nature à lui dérider le
front. Comment le trouvez-vous?
--Mais la figure de monsieur votre frère ne me semble pas être celle
d'un homme occupé d'argent.
Le jeune diplomate scruta par un seul regard la figure en apparence
calme de sa danseuse.
--Comment! dit-il en souriant, les demoiselles devinent donc aussi les
pensées d'amour à travers les fronts muets?
--Monsieur votre frère est amoureux? demanda-t-elle en laissant échapper
un geste de curiosité.