Aussi éloigné du parti de Lafayette que du parti de La Bourdonnaye, il

entreprenait avec ardeur la réconciliation générale d'où devaient sortir

une ère nouvelle et de brillantes destinées pour la France. Il cherchait

à convaincre les familles chez lesquelles il avait accès, du peu de

chances favorables qu'offraient désormais la carrière militaire et

l'administration. Il engageait les mères à lancer leurs enfants dans les

professions indépendantes et industrielles, en leur donnant à entendre

que les emplois militaires et les hautes fonctions du gouvernement

finiraient par appartenir très-constitutionnellement aux cadets des

familles nobles de la pairie. Selon lui, la nation avait conquis une

part assez large dans l'administration par son assemblée élective, par

les places de la magistrature et par celles de la finance qui,

disait-il, seraient toujours comme autrefois l'apanage des notabilités

du tiers-état. Les nouvelles idées du chef de la famille de Fontaine, et

les sages alliances qui en résultèrent pour ses deux premières filles,

avaient rencontré de fortes résistances au sein de son ménage. La

comtesse de Fontaine resta fidèle aux vieilles croyances que ne devait

pas renier une femme qui appartenait aux Rohan par sa mère. Quoiqu'elle

se fût opposée pendant un moment au bonheur et à la fortune qui

attendaient ses deux filles aînées, elle se rendit à ces considérations

secrètes que les époux se confient le soir quand leurs têtes reposent

sur le même oreiller. Monsieur de Fontaine démontra froidement à sa

femme, par d'exacts calculs, que le séjour de Paris, l'obligation d'y

représenter, la splendeur de sa maison qui les dédommageait des

privations si courageusement partagées au fond de la Vendée, les

dépenses faites pour leurs fils absorbaient la plus grande partie de

leur revenu budgétaire. Il fallait donc saisir, comme une faveur

céleste, l'occasion qui se présentait pour eux d'établir si richement

leurs filles. Ne devaient-elles pas jouir un jour de soixante ou

quatre-vingt mille livres de rente? Des mariages si avantageux ne se

rencontraient pas tous les jours pour des filles sans dot. Enfin, il

était temps de penser à économiser pour augmenter la terre de Fontaine

et reconstruire l'antique fortune territoriale de la famille. La

comtesse céda, comme toutes les mères l'eussent fait à sa place, quoique

de meilleure grâce peut-être, à des arguments si persuasifs. Mais elle

déclara qu'au moins sa fille Émilie serait mariée de manière à

satisfaire l'orgueil qu'elle avait contribué malheureusement à

développer dans cette jeune âme.

Ainsi les événements qui auraient dû répandre la joie dans cette famille

y introduisirent un léger levain de discorde. Le receveur-général et le

jeune magistrat furent en butte aux froideurs d'un cérémonial que

surent créer la comtesse et sa fille Émilie. Leur étiquette trouva

bien plus amplement lieu d'exercer ses tyrannies domestiques: le

lieutenant-général épousa la fille unique d'un banquier; le président se

maria sensément avec une demoiselle dont le père, deux ou trois fois

millionnaire, avait fait le commerce des toiles peintes; enfin le

troisième frère se montra fidèle à ses doctrines roturières en prenant

sa femme dans la famille d'un riche notaire de Paris. Les trois

belles-soeurs, les deux beaux-frères trouvaient tant de charmes et

d'avantages personnels, à rester dans la haute sphère des puissances

politiques et à hanter les salons du faubourg Saint-Germain, qu'ils

s'accordèrent tous pour former une petite cour à la hautaine Émilie. Ce

pacte d'intérêt et d'orgueil ne fut cependant pas tellement bien cimenté

que la jeune souveraine n'excitât souvent des révolutions dans son petit

État. Des scènes, que le bon ton n'eût pas désavouées, entretenaient

entre tous les membres de cette puissante famille une humeur moqueuse

qui, sans altérer sensiblement l'amitié affichée en public, dégénérait

quelquefois dans l'intérieur en sentiments peu charitables. Ainsi la

femme du lieutenant-général, devenue baronne, se croyait tout aussi

noble qu'une Kergarouët, et prétendait que cent bonnes mille livres de

rente lui donnaient le droit d'être aussi impertinente que sa

belle-soeur Émilie à laquelle elle souhaitait parfois avec ironie un

mariage heureux, en annonçant que la fille de tel pair venait d'épouser

monsieur un tel, tout court. La femme du vicomte de Fontaine s'amusait à

éclipser Émilie par le bon goût et par la richesse qui se faisaient

remarquer dans ses toilettes, dans ses ameublements et ses équipages.

L'air moqueur avec lequel les belles-soeurs et les deux beaux-frères

accueillirent quelquefois les prétentions avouées par mademoiselle de

Fontaine excitait chez elle un courroux à peine calmé par une grêle

d'épigrammes. Lorsque le chef de la famille éprouva quelque

refroidissement dans la tacite et précaire amitié du monarque, il

trembla d'autant plus, que, par suite des défis railleurs de ses soeurs,

jamais sa fille chérie n'avait jeté ses vues si haut.

Au milieu de ces circonstances et au moment où cette petite lutte

domestique était devenue fort grave, le monarque, auprès duquel monsieur

de Fontaine croyait rentrer en grâce, fut attaqué de la maladie dont il

devait périr. Le grand politique qui sut si bien conduire sa nauf au

sein des orages ne tarda pas à succomber. Certain de la faveur à venir,

le comte de Fontaine fit donc les plus grands efforts pour rassembler

autour de sa dernière fille l'élite des jeunes gens à marier. Ceux qui

ont tâché de résoudre le problème difficile que présente l'établissement

d'une fille orgueilleuse et fantasque comprendront peut-être les peines

que se donna le pauvre Vendéen. Achevée au gré de son enfant chéri,

cette dernière entreprise eût couronné dignement la carrière que le

comte parcourait depuis dix ans à Paris. Par la manière dont sa famille

envahissait les traitements de tous les ministères, elle pouvait se

comparer à la maison d'Autriche, qui, par ses alliances, menace

d'envahir l'Europe. Aussi le vieux Vendéen ne se rebutait-il pas dans

ses présentations de prétendus, tant il avait à coeur le bonheur de sa

fille; mais rien n'était plus plaisant que la façon dont l'impertinente

créature prononçait ses arrêts et jugeait le mérite de ses adorateurs.

On eût dit que, semblable à l'une de ces princesses des Mille et un

Jours, Émilie fût assez riche, assez belle pour avoir le droit de

choisir parmi tous les princes du monde; ses objections étaient plus

bouffonnes les unes que les autres: l'un avait les jambes trop grosses

ou les genoux cagneux, l'autre était myope; celui-ci s'appelait Durand,

celui-là boitait; presque tous lui semblaient trop gras. Plus vive, plus

charmante, plus gaie que jamais après avoir rejeté deux ou trois

prétendus, elle s'élançait dans les fêtes de l'hiver et courait aux bals

où ses yeux perçants examinaient les célébrités du jour; où souvent, à

l'aide de son ravissant babil, elle parvenait à deviner les secrets du

coeur le plus mystérieux, où elle se plaisait à tourmenter tous les

jeunes gens, à exciter avec une coquetterie instinctive des demandes

qu'elle rejetait toujours.

La nature lui avait donné en profusion les avantages nécessaires au rôle

qu'elle jouait. Grande et svelte, Émilie de Fontaine possédait une

démarche imposante ou folâtre, à son gré. Son col un peu long lui

permettait de prendre de charmantes attitudes de dédain et

d'impertinence. Elle s'était fait un fécond répertoire de ces airs de

tête et de ces gestes féminins qui expliquent si cruellement ou si

heureusement les demi-mots et les sourires. De beaux cheveux noirs, des

sourcils très-fournis et fortement arqués prêtaient à sa physionomie une

expression de fierté que la coquetterie autant que son miroir lui

avaient appris à rendre terrible ou à tempérer par la fixité ou par la

douceur de son regard, par l'immobilité ou par les légères inflexions de

ses lèvres, par la froideur ou la grâce de son sourire. Quand Émilie

voulait s'emparer d'un coeur, sa voix pure ne manquait pas de mélodie;

mais elle pouvait aussi lui imprimer une sorte de clarté brève quand

elle entreprenait de paralyser la langue indiscrète d'un cavalier. Sa

figure blanche et son front de marbre étaient semblables à la surface

limpide d'un lac qui tour à tour se ride sous l'effort d'une brise ou

reprend sa sérénité joyeuse quand l'air se calme. Plus d'un jeune homme

en proie à ses dédains l'accusait de jouer la comédie; mais tant de feux

éclataient, tant de promesses jaillissaient de ses yeux noirs, qu'elle

se justifiait en faisant bondir le coeur de ses élégants danseurs sous

leurs fracs noirs. Parmi les jeunes filles à la mode, nulle mieux

qu'elle ne savait prendre un air de hauteur en recevant le salut d'un

homme qui n'avait que du talent, ou déployer cette politesse insultante

pour les personnes qu'elle regardait comme ses inférieures, et déverser

son impertinence sur tous ceux qui essayaient de marcher au pair avec

elle. Elle semblait, partout où elle se trouvait, recevoir plutôt des

hommages que des compliments; et même chez une princesse, sa tournure et

ses airs eussent converti le fauteuil sur lequel elle se serait assise,

en un trône impérial.

Monsieur de Fontaine découvrit trop tard combien l'éducation de la fille

qu'il aimait le plus avait été faussée par la tendresse de toute la

famille. L'admiration que le monde témoigne d'abord à une jeune

personne, mais de laquelle il ne tarde pas à se venger, avait encore

exalté l'orgueil d'Émilie et accru sa confiance en elle. Une

complaisance générale avait développé chez elle l'égoïsme naturel aux

enfants gâtés qui, semblables à des rois, s'amusent de tout ce qui les

approche. En ce moment, la grâce de la jeunesse et le charme des talents

cachaient à tous les yeux ces défauts, d'autant plus odieux chez une

femme qu'elle ne peut plaire que par le dévouement et par l'abnégation;

mais rien n'échappe à l'oeil d'un bon père: monsieur de Fontaine essaya

souvent d'expliquer à sa fille les principales pages du livre

énigmatique de la vie. Vaine entreprise! Il eut trop souvent à gémir sur

l'indocilité capricieuse et sur la sagesse ironique de sa fille pour

persévérer dans une tâche aussi difficile que celle de corriger un si

pernicieux naturel. Il se contenta de donner de temps en temps des

conseils pleins de douceur et de bonté; mais il avait la douleur de voir

ses plus tendres paroles glissant sur le coeur de sa fille comme s'il

eût été de marbre. Les yeux d'un père se dessillent si tard, qu'il

fallut au vieux Vendéen plus d'une épreuve pour s'apercevoir de l'air de

condescendance avec laquelle sa fille lui accordait de rares caresses.

Elle ressemblait à ces jeunes enfants qui paraissent dire à leur

mère:--Dépêche-toi de m'embrasser pour que j'aille jouer. Enfin, Émilie

daignait avoir de la tendresse pour ses parents. Mais souvent, par des

caprices soudains qui semblent inexplicables chez les jeunes filles,

elle s'isolait et ne se montrait plus que rarement; elle se plaignait

d'avoir à partager avec trop de monde le coeur de son père et de sa

mère, elle devenait jalouse de tout, même de ses frères et de ses

soeurs. Puis, après avoir pris bien de la peine à créer un désert autour

d'elle, cette fille bizarre accusait la nature entière de sa solitude

factice et de ses peines volontaires. Armée de son expérience de vingt

ans, elle condamnait le sort parce que, ne sachant pas que le premier

principe du bonheur est en nous, elle demandait aux choses de la vie de

le lui donner. Elle aurait fui au bout du globe pour éviter des mariages

semblables à ceux de ses deux soeurs; et néanmoins elle avait dans le

coeur une affreuse jalousie de les voir mariées, riches et heureuses.

Enfin, quelquefois elle donnait à penser à sa mère, victime de ses

procédés tout autant que monsieur de Fontaine, qu'elle avait un grain de

folie. Cette aberration était assez explicable: rien n'est plus commun

que cette secrète fierté née au coeur des jeunes personnes qui

appartiennent à des familles haut placées sur l'échelle sociale, et que

la nature a douées d'une grande beauté. Presque toutes sont persuadées

que leurs mères, arrivées à l'âge de quarante ou cinquante ans, ne

peuvent plus ni sympathiser avec leurs jeunes âmes, ni en concevoir les

fantaisies. Elles s'imaginent que la plupart des mères, jalouses de

leurs filles, veulent les habiller à leur mode dans le dessein prémédité

de les éclipser ou de leur ravir des hommages. De là, souvent, des

larmes secrètes ou de sourdes révoltes contre la prétendue tyrannie

maternelle. Au milieu de ces chagrins qui deviennent réels, quoique

assis sur une base imaginaire, elles ont encore la manie de composer un

thème pour leur existence, et se tirent à elles-mêmes un brillant

horoscope. Leur magie consiste à prendre leurs rêves pour des réalités.

Elles résolvent secrètement, dans leurs longues méditations, de

n'accorder leur coeur et leur main qu'à l'homme qui possédera tel ou tel

avantage. Elles dessinent dans leur imagination un type auquel il faut,

bon gré mal gré, que leur futur ressemble. Après avoir expérimenté la

vie et fait les réflexions sérieuses qu'amènent les années, à force de

voir le monde et son train prosaïque, à force d'exemples malheureux, les

belles couleurs de leur figure idéale s'abolissent; puis, elles se

trouvent un beau jour, dans le courant de la vie, tout étonnées d'être

heureuses sans la nuptiale poésie de leurs rêves. Suivant cette

poétique, mademoiselle Émilie de Fontaine avait arrêté, dans sa fragile

sagesse, un programme auquel devait se conformer son prétendu pour être

accepté. De là ses dédains et ses sarcasmes.

--Quoique jeune et de noblesse ancienne, s'était-elle dit, il sera pair

de France ou fils aîné d'un pair! Il me serait insupportable de ne pas

voir mes armes peintes sur les panneaux de ma voiture au milieu des plis

flottants d'un manteau d'azur, et de ne pas courir comme les princes

dans la grande allée des Champs-Élysées, les jours de Longchamp.

D'ailleurs, mon père prétend que ce sera un jour la plus belle dignité

de France. Je le veux militaire en me réservant de lui faire donner sa

démission, et je le veux décoré pour qu'on nous porte les armes.

Ces rares qualités ne servaient à rien, si cet être de raison ne

possédait pas encore une grande amabilité, une jolie tournure, de

l'esprit, et s'il n'était pas svelte. La maigreur, cette grâce du corps,

quelque fugitive qu'elle pût être, surtout dans un gouvernement

représentatif, était une clause de rigueur. Mademoiselle de Fontaine

avait une certaine mesure idéale qui lui servait de modèle. Le jeune

homme qui, au premier coup d'oeil, ne remplissait pas les conditions

voulues, n'obtenait même pas un second regard.

--Oh, mon Dieu! voyez combien ce monsieur est gras! était chez elle la

plus haute expression du mépris.

A l'entendre, les gens d'une honnête corpulence étaient incapables de

sentiments, mauvais maris et indignes d'entrer dans une société

civilisée. Quoique ce fût une beauté recherchée en Orient, l'embonpoint

lui semblait un malheur chez les femmes; mais chez un homme, c'était un

crime. Ces opinions paradoxales amusaient, grâce à une certaine gaieté

d'élocution. Néanmoins le comte sentit que plus tard les prétentions de

sa fille, dont le ridicule allait être visible pour certaines femmes

aussi clairvoyantes que peu charitables, deviendraient un fatal sujet de

raillerie. Il craignit que les idées bizarres de sa fille ne se

changeassent en mauvais ton. Il tremblait que le monde impitoyable ne se

moquât déjà d'une personne qui restait si longtemps en scène sans donner

un dénoûment à la comédie qu'elle y jouait. Plus d'un acteur, mécontent

d'un refus, paraissait attendre le moindre incident malheureux pour se

venger. Les indifférents, les oisifs commençaient à se lasser:

l'admiration est toujours une fatigue pour l'espèce humaine. Le vieux

Vendéen savait mieux que personne que s'il faut choisir avec art le

moment d'entrer sur les tréteaux du monde, sur ceux de la cour, dans un

salon ou sur la scène, il est encore plus difficile d'en sortir à

propos. Aussi, pendant le premier hiver qui suivit l'avénement de

Charles X au trône, redoubla-t-il d'efforts, conjointement avec ses

trois fils et ses gendres, pour réunir dans les salons de son hôtel les

meilleurs partis que Paris et les différentes députations des

départements pouvaient présenter. L'éclat de ses fêtes, le luxe de sa

salle à manger et ses dîners parfumés de truffes rivalisaient avec les

célèbres repas par lesquels les ministres du temps s'assuraient le vote

de leurs soldats parlementaires.

L'honorable Vendéen fut alors signalé comme un des plus puissants

corrupteurs de la probité législative de cette illustre chambre qui

sembla mourir d'indigestion. Chose bizarre! ses tentatives pour marier

sa fille le maintinrent dans une éclatante faveur. Peut-être trouva-t-il

quelque avantage secret à vendre deux fois ses truffes. Cette accusation

due à certains libéraux railleurs qui compensaient, par l'abondance de

leurs paroles, la rareté de leurs adhérents dans la chambre, n'eut

aucun succès. La conduite du gentilhomme poitevin était en général si

noble et si honorable, qu'il ne reçut pas une seule de ces épigrammes

par lesquelles les malins journaux de cette époque assaillirent les

trois cents votants du centre, les ministres, les cuisiniers, les

directeurs généraux, les princes de la fourchette et les défenseurs

d'office qui soutenaient l'administration-Villèle. A la fin de cette

campagne, pendant laquelle monsieur de Fontaine avait, à plusieurs

reprises, fait donner toutes ses troupes, il crut que son assemblée de

prétendus ne serait pas, cette fois, une fantasmagorie pour sa fille, et

qu'il était temps de la consulter. Il avait une certaine satisfaction

intérieure d'avoir bien rempli son devoir de père. Puis ayant fait

flèche de tout bois, il espérait que, parmi tant de coeurs offerts à la

capricieuse Émilie, il pouvait s'en rencontrer au moins un qu'elle eût

distingué. Incapable de renouveler cet effort, et d'ailleurs lassé de la

conduite de sa fille, vers la fin du carême, un matin que la séance de

la chambre ne réclamait pas trop impérieusement son vote, il résolut de

faire un coup d'autorité. Pendant qu'un valet de chambre dessinait

artistement sur son crâne jaune le delta de poudre qui complétait, avec

des ailes de pigeon pendantes, sa coiffure vénérable, le père d'Émilie

ordonna, non sans une secrète émotion, à son vieux valet de chambre

d'aller avertir l'orgueilleuse demoiselle de comparaître immédiatement

devant le chef de la famille.

--Joseph, lui dit-il au moment où il eut achevé sa coiffure, ôtez cette

serviette, tirez ces rideaux, mettez ces fauteuils en place, secouez le

tapis de la cheminée, essuyez partout. Allons! Donnez un peu d'air à mon

cabinet en ouvrant la fenêtre.

Le comte multipliait ses ordres, essoufflait Joseph, qui, devinant les

intentions de son maître, restitua quelque fraîcheur à cette pièce

naturellement la plus négligée de toute la maison, et réussit à imprimer

une sorte d'harmonie à des monceaux de comptes, aux cartons, aux livres,

aux meubles de ce sanctuaire où se débattaient les intérêts du domaine

royal. Quand Joseph eut achevé de mettre un peu d'ordre dans ce chaos et

de placer en évidence, comme dans un magasin de nouveautés, les choses

qui pouvaient être les plus agréables à voir, ou produire par leurs

couleurs une sorte de poésie bureaucratique, il s'arrêta au milieu du

dédale des paperasses étalées en quelques endroits jusque sur le tapis,

il s'admira lui-même un moment, hocha la tête et sortit.

Le pauvre sinécuriste ne partagea pas la bonne opinion de son serviteur.

Avant de s'asseoir dans son immense fauteuil à oreilles, il jeta un

regard de méfiance autour de lui, examina d'un air hostile sa robe de

chambre, en chassa quelques grains de tabac, s'essuya soigneusement le

nez, rangea les pelles et les pincettes, attisa le feu, releva les

quartiers de ses pantoufles, rejeta en arrière sa petite queue

horizontalement logée entre le col de son gilet et celui de sa robe de

chambre, et lui fit reprendre sa position perpendiculaire; puis, il

donna un coup de balai aux cendres d'un foyer qui attestait

l'obstination de son catarrhe. Enfin le vieux Vendéen ne s'assit

qu'après avoir repassé une dernière fois en revue son cabinet, en

espérant que rien n'y pourrait donner lieu aux remarques aussi

plaisantes qu'impertinentes par lesquelles sa fille avait coutume de

répondre à ses sages avis. En cette occurrence, il ne voulait pas

compromettre sa dignité paternelle. Il prit délicatement une prise de

tabac, et toussa deux ou trois fois comme s'il se disposait à demander

l'appel nominal: il entendait le pas léger de sa fille, qui entra en

fredonnant un air d'_il Barbiere_.

--Bonjour, mon père. Que me voulez-vous donc si matin?

Après ces paroles jetées comme la ritournelle de l'air qu'elle chantait,

elle embrassa le comte, non pas avec cette tendresse familière qui rend

le sentiment filial chose si douce, mais avec l'insouciante légèreté

d'une maîtresse sûre de toujours plaire quoi qu'elle fasse.

--Ma chère enfant, dit gravement monsieur de Fontaine, je t'ai fait

venir pour causer très-sérieusement avec toi, sur ton avenir. La

nécessité où tu es en ce moment de choisir un mari de manière à rendre

ton bonheur durable...

--Mon bon père, répondit Émilie en employant les sons les plus

caressants de sa voix pour l'interrompre, il me semble que l'armistice

que nous avons conclu relativement à mes prétendus n'est pas encore

expiré.

--Émilie, cessons aujourd'hui de badiner sur un sujet si important.

Depuis quelque temps les efforts de ceux qui t'aiment véritablement, ma

chère enfant, se réunissent pour te procurer un établissement

convenable, et ce serait être coupable d'ingratitude que d'accueillir

légèrement les marques d'intérêt que je ne suis pas seul à te prodiguer.

En entendant ces paroles et après avoir lancé un regard malicieusement

investigateur sur les meubles du cabinet paternel, la jeune fille alla

prendre celui des fauteuils qui paraissait avoir le moins servi aux

solliciteurs, l'apporta elle-même de l'autre côté de la cheminée, de

manière à se placer en face de son père, prit une attitude si grave

qu'il était impossible de n'y pas voir les traces d'une moquerie, et se

croisa les bras sur la riche garniture d'une pèlerine _à la neige_ dont

les nombreuses ruches de tulle furent impitoyablement froissées. Après

avoir regardé de côté, et en riant, la figure soucieuse de son vieux

père, elle rompit le silence.

--Je ne vous ai jamais entendu dire, mon cher père, que le gouvernement

fît ses communications en robe de chambre. Mais, ajouta-t-elle en

souriant, n'importe, le peuple ne doit pas être difficile. Voyons donc

vos projets de lois et vos présentations officielles.

--Je n'aurai pas toujours la facilité de vous en faire, jeune folle!

Écoute, Émilie. Mon intention n'est pas de compromettre plus longtemps

mon caractère, qui est une partie de la fortune de mes enfants, à

recruter ce régiment de danseurs que tu mets en déroute à chaque

printemps. Déjà tu as été la cause innocente de bien des brouilleries

dangereuses avec certaines familles. J'espère que tu comprendras mieux

aujourd'hui les difficultés de ta position et de la nôtre. Tu as vingt

ans, ma fille, et voici près de trois ans que tu devrais être mariée.

Tes frères, tes deux soeurs sont tous établis richement et heureusement.

Mais, mon enfant, les dépenses que nous ont suscitées ces mariages, et

le train de maison que tu fais tenir à ta mère, ont absorbé tellement

nos revenus, qu'à peine pourrai-je te donner cent mille francs de dot.

Dès aujourd'hui je veux m'occuper du sort à venir de ta mère, qui ne

doit pas être sacrifiée à ses enfants. Émilie, si je venais à manquer à

ma famille, madame de Fontaine ne saurait être à la merci de personne,

et doit continuer à jouir de l'aisance par laquelle j'ai récompensé trop

tard son dévouement à mes malheurs. Tu vois, mon enfant, que la

faiblesse de ta dot ne saurait être en harmonie avec tes idées de

grandeur. Encore sera-ce un sacrifice que je n'ai fait pour aucun autre

de mes enfants; mais ils se sont généreusement accordés à ne pas se

prévaloir un jour de l'avantage que nous ferons à un enfant trop chéri.

--Dans leur position! dit Émilie en agitant la tête avec ironie.

--Ma fille, ne dépréciez jamais ainsi ceux qui vous aiment. Sachez qu'il

n'y a que les pauvres de généreux! Les riches ont toujours

d'excellentes raisons pour ne pas abandonner vingt mille francs à un

parent. Eh bien! ne boude pas, mon enfant, et parlons raisonnablement.

Parmi les jeunes gens à marier, n'as-tu pas remarqué monsieur de

Manerville?

--Oh! il dit _zeu_ au lieu de jeu, il regarde toujours son pied parce

qu'il le croit petit, et il se mire! D'ailleurs, il est blond, je n'aime

pas les blonds.

--Eh bien! monsieur de Beaudenord?

--Il n'est pas noble. Il est mal fait et gros. A la vérité, il est brun.

Il faudrait que ces deux messieurs s'entendissent pour réunir leurs

fortunes, et que le premier donnât son corps et son nom au second qui

garderait ses cheveux, et alors... peut-être...

--Qu'as-tu à dire contre monsieur de Rastignac?

--Il est devenu presque banquier, dit-elle malicieusement.

--Et le vicomte de Portenduère, notre parent?

--Un enfant qui danse mal, et d'ailleurs sans fortune. Enfin, mon père,

ces gens-là n'ont pas de titre. Je veux être au moins comtesse comme

l'est ma mère.

--Tu n'as donc vu personne cet hiver qui...

--Non, mon père.

--Que veux-tu donc?

--Le fils d'un pair de France.

--Ma fille, vous êtes folle! dit monsieur de Fontaine en se levant.

La Comédie humaine - Volume 01 · 第 9 / 49 段