méconnut l'expression du regard que lui jeta sa fille. Va, mon enfant,
l'on n'est jamais si tendrement aimé que par sa mère. Ma mignonne, je
devine tout; mais viens me confier tes chagrins, je te consolerai. Ne
t'ai-je pas déjà dit que cet homme-là était un fou! Ta femme de chambre
m'a conté de belles choses... Mais c'est donc un véritable monstre!
Augustine mit un doigt sur ses lèvres pâlies, comme pour implorer de sa
mère un moment de silence. Pendant cette terrible nuit, le malheur lui
avait fait trouver cette patiente résignation qui, chez les mères et
chez les femmes aimantes, surpasse, dans ses effets, l'énergie humaine
et révèle peut-être dans le coeur des femmes l'existence de certaines
cordes que Dieu a refusées à l'homme.
Une inscription gravée sur un cippe du cimetière Montmartre indiquait
que madame de Sommervieux était morte à vingt-sept ans. Un poëte, ami de
cette timide créature, voyait, dans les simples lignes de son épitaphe,
la dernière scène d'un drame. Chaque année, au jour solennel du 2
novembre, il ne passait jamais devant ce jeune marbre sans se demander
s'il ne fallait pas des femmes plus fortes que ne l'était Augustine pour
les puissantes étreintes du génie.
--Les humbles et modestes fleurs, écloses dans les vallées, meurent
peut-être, se disait-il, quand elles sont transplantées trop près des
cieux, aux régions où se forment les orages, où le soleil est brûlant.
Maffliers; octobre 1829.
[Illustration: IMP. E. MARTINET.
Invariable dans sa religion aristocratique, Monsieur DE FONTAINE en
avait aveuglément suivi les maximes.
(LE BAL DE SCEAUX.)]
LE BAL DE SCEAUX.
A HENRI DE BALZAC,
Son frère
HONORÉ.
Le comte de Fontaine, chef de l'une des plus anciennes familles du
Poitou, avait servi la cause des Bourbons avec intelligence et courage
pendant la guerre que les Vendéens firent à la république. Après avoir
échappé à tous les dangers qui menacèrent les chefs royalistes durant
cette orageuse époque de l'histoire contemporaine, il disait
gaiement:--Je suis un de ceux qui se sont fait tuer sur les marches du
trône! Cette plaisanterie n'était pas sans quelque vérité pour un homme
laissé parmi les morts à la sanglante journée des Quatre-Chemins.
Quoique ruiné par des confiscations, ce fidèle Vendéen refusa
constamment les places lucratives que lui fit offrir l'empereur
Napoléon. Invariable dans sa religion aristocratique, il en avait
aveuglément suivi les maximes quand il jugea convenable de se choisir
une compagne. Malgré les séductions d'un riche parvenu révolutionnaire
qui mettait cette alliance à haut prix, il épousa une demoiselle de
Kergarouët sans fortune, mais dont la famille est une des plus vieilles
de la Bretagne.
La Restauration surprit monsieur de Fontaine chargé d'une nombreuse
famille. Quoiqu'il n'entrât pas dans les idées du généreux gentilhomme
de solliciter des grâces, il céda néanmoins aux désirs de sa femme,
quitta son domaine, dont le revenu modique suffisait à peine aux besoins
de ses enfants et vint à Paris. Contristé de l'avidité avec laquelle ses
anciens camarades faisaient curée des places et des dignités
constitutionnelles, il allait retourner à sa terre, lorsqu'il reçut une
lettre ministérielle, par laquelle une Excellence assez connue lui
annonçait sa nomination au grade de maréchal-de-camp, en vertu de
l'ordonnance qui permettait aux officiers des armées catholiques de
compter les vingt premières années inédites du règne de Louis XVIII
comme années de service. Quelques jours après, le Vendéen reçut encore,
sans aucune sollicitation et d'office, la croix de l'ordre de la
Légion-d'Honneur et celle de Saint-Louis. Ébranlé dans sa résolution par
ces grâces successives qu'il crut devoir au souvenir du monarque, il ne
se contenta plus de mener sa famille, comme il l'avait pieusement fait
chaque dimanche, crier Vive le Roi dans la salle des Maréchaux aux
Tuileries quand les princes se rendaient à la chapelle, il sollicita la
faveur d'une entrevue particulière. Cette audience, très-promptement
accordée, n'eut rien de particulier. Le salon royal était plein de vieux
serviteurs dont les têtes poudrées, vues d'une certaine hauteur,
ressemblaient à un tapis de neige. Là, le gentilhomme retrouva d'anciens
compagnons qui le reçurent d'un air un peu froid; mais les princes lui
parurent _adorables_, expression d'enthousiasme qui lui échappa, quand
le plus gracieux de ses maîtres, de qui le comte ne se croyait connu que
de nom, vint lui serrer la main et le proclama le plus pur des Vendéens.
Malgré cette ovation, aucune de ces augustes personnes n'eut l'idée de
lui demander le compte de ses pertes, ni celui de l'argent si
généreusement versé dans les caisses de l'armée catholique. Il s'aperçut
un peu tard, qu'il avait fait la guerre à ses dépens. Vers la fin de la
soirée, il crut pouvoir hasarder une spirituelle allusion à l'état de
ses affaires, semblable à celui de bien des gentilshommes. Sa Majesté se
prit à rire d'assez bon coeur, toute parole marquée au coin de l'esprit
avait le don de lui plaire; mais elle répliqua néanmoins par une de ces
royales plaisanteries dont la douceur est plus à craindre que la colère
d'une réprimande. Un des plus intimes confidents du roi ne tarda pas à
s'approcher du Vendéen calculateur, auquel il fit entendre, par une
phrase fine et polie, que le moment n'était pas encore venu de compter
avec les maîtres: il se trouvait sur le tapis des mémoires beaucoup plus
arriérés que le sien, et qui devaient sans doute servir à l'histoire de
la Révolution. Le comte sortit prudemment du groupe vénérable qui
décrivait un respectueux demi-cercle devant l'auguste famille. Puis,
après avoir, non sans peine, dégagé son épée parmi les jambes grêles où
elle s'était engagée, il regagna pédestrement à travers la cour des
Tuileries le fiacre qu'il avait laissé sur le quai. Avec cet esprit
rétif qui distingue la noblesse de vieille roche chez laquelle le
souvenir de la Ligue et des Barricades n'est pas encore éteint, il se
plaignit dans son fiacre, à haute voix et de manière à se compromettre,
sur le changement survenu à la cour.--Autrefois, se disait-il, chacun
parlait librement au roi de ses petites affaires, les seigneurs
pouvaient à leur aise lui demander des grâces et de l'argent, et
aujourd'hui l'on n'obtiendra pas, sans scandale, le remboursement des
sommes avancées pour son service? Morbleu! la croix de Saint-Louis et le
grade de maréchal-de-camp ne valent pas trois cent mille livres que
j'ai, bel et bien, dépensées pour la cause royale. Je veux reparler au
roi, en face, et dans son cabinet.
Cette scène refroidit d'autant plus le zèle de monsieur de Fontaine, que
ses demandes d'audience restèrent constamment sans réponse. Il vit
d'ailleurs les intrus de l'empire arrivant à quelques-unes des charges
réservées sous l'ancienne monarchie aux meilleures maisons.
--Tout est perdu, dit-il un matin. Décidément, le roi n'a jamais été
qu'un révolutionnaire. Sans Monsieur, qui ne déroge pas et console ses
fidèles serviteurs, je ne sais en quelles mains irait un jour la
couronne de France, si ce régime continuait. Leur maudit système
constitutionnel est le plus mauvais de tous les gouvernements, et ne
pourra jamais convenir à la France. Louis XVIII et M. Beugnot nous ont
tout gâté à Saint-Ouen.
Le comte désespéré se préparait à retourner à sa terre, en abandonnant
avec noblesse ses prétentions à toute indemnité. En ce moment, les
événements du Vingt Mars annoncèrent une nouvelle tempête qui menaçait
d'engloutir le roi légitime et ses défenseurs. Semblable à ces gens
généreux qui ne renvoient pas un serviteur par un temps de pluie,
monsieur de Fontaine emprunta sur sa terre pour suivre la monarchie en
déroute, sans savoir si cette complicité d'émigration lui serait plus
propice que ne l'avait été son dévouement passé; mais après avoir
observé que les compagnons de l'exil étaient plus en faveur que les
braves qui, jadis, avaient protesté, les armes à la main, contre
l'établissement de la république, peut-être espéra-t-il trouver dans ce
voyage à l'étranger plus de profit que dans un service actif et
périlleux à l'intérieur. Ses calculs de courtisan ne furent pas une de
ces vaines spéculations qui promettent sur le papier des résultats
superbes, et ruinent par leur exécution. Il fut donc, selon le mot du
plus spirituel et du plus habile de nos diplomates, un des cinq cents
fidèles serviteurs qui partagèrent l'exil de la cour à Gand, et l'un des
cinquante mille qui en revinrent.
Pendant cette courte absence de la royauté, monsieur de Fontaine eut le
bonheur d'être employé par Louis XVIII, et rencontra plus d'une occasion
de donner au roi les preuves d'une grande probité politique et d'un
attachement sincère. Un soir que le monarque n'avait rien de mieux à
faire, il se souvint du bon mot dit par monsieur de Fontaine aux
Tuileries. Le vieux Vendéen ne laissa pas échapper un tel à-propos, et
raconta son histoire assez spirituellement pour que ce roi, qui
n'oubliait rien, pût se la rappeler en temps utile. L'auguste
littérateur remarqua la tournure fine donnée à quelques notes dont la
rédaction avait été confiée au discret gentilhomme. Ce petit mérite
inscrivit monsieur de Fontaine, dans la mémoire du roi, parmi les plus
loyaux serviteurs de sa couronne. Au second retour, le comte fut un de
ces envoyés extraordinaires qui parcoururent les départements, avec la
mission de juger souverainement les fauteurs de la rébellion; mais il
usa modérément de son terrible pouvoir. Aussitôt que cette juridiction
temporaire eut cessé, le grand-prévôt s'assit dans un des fauteuils du
Conseil-d'État, devint député, parla peu, écouta beaucoup, et changea
considérablement d'opinion. Quelques circonstances, inconnues aux
biographes, le firent entrer assez avant dans l'intimité du prince, pour
qu'un jour le malicieux monarque l'interpellât ainsi en le voyant
entrer:
--Mon ami Fontaine, je ne m'aviserais pas de vous nommer
directeur-général ni ministre! Ni vous ni moi, si nous étions
_employés_, ne resterions en place, à cause de nos opinions. Le
gouvernement représentatif a cela de bon qu'il nous ôte la peine que
nous avions jadis, de renvoyer nous-mêmes nos secrétaires d'État. Notre
conseil est une véritable hôtellerie, où l'opinion publique nous envoie
souvent de singuliers voyageurs; mais enfin nous saurons toujours où
placer nos fidèles serviteurs.
Cette ouverture moqueuse fut suivie d'une ordonnance qui donnait à
monsieur de Fontaine une administration dans le domaine extraordinaire
de la Couronne. Par suite de l'intelligente attention avec laquelle il
écoutait les sarcasmes de son royal ami, son nom se trouva sur les
lèvres de Sa Majesté, toutes les fois qu'il fallut créer une commission
dont les membres devaient être lucrativement appointés. Il eut le bon
esprit de taire la faveur dont l'honorait le monarque et sut
l'entretenir par une manière piquante de narrer, dans une de ces
causeries familières auxquelles Louis XVIII se plaisait autant qu'aux
billets agréablement écrits, les anecdotes politiques et, s'il est
permis de se servir de cette expression, les cancans diplomatiques ou
parlementaires qui abondaient alors. On sait que les détails de sa
_gouvernementabilité_, mot adopté par l'auguste railleur, l'amusaient
infiniment. Grâce au bon sens, à l'esprit et à l'adresse de monsieur le
comte de Fontaine, chaque membre de sa nombreuse famille, quelque jeune
qu'il fût, finit, ainsi qu'il le disait plaisamment à son maître, par se
poser comme un ver-à-soie sur les feuilles du budget. Ainsi, par les
bontés du roi, l'aîné de ses fils parvint à une place éminente dans la
magistrature inamovible. Le second, simple capitaine avant la
restauration, obtint une légion immédiatement après son retour de Gand;
puis, à la faveur des mouvements de 1815 pendant lesquels on méconnut
les règlements, il passa dans la garde royale, repassa dans les
gardes-du-corps, revint dans la ligne, et se trouva lieutenant-général
avec un commandement dans la garde, après l'affaire du Trocadéro. Le
dernier, nommé sous-préfet, devint bientôt maître des requêtes et
directeur d'une administration municipale de la Ville de Paris, où il se
trouvait à l'abri des tempêtes législatives. Ces grâces sans éclat,
secrètes comme la faveur du comte, pleuvaient inaperçues. Quoique le
père et les trois fils eussent chacun assez de sinécures pour jouir d'un
revenu budgétaire presque aussi considérable que celui d'un
directeur-général, leur fortune politique n'excita l'envie de personne.
Dans ces temps de premier établissement du système constitutionnel, peu
de personnes avaient des idées justes sur les régions paisibles du
budget, où d'adroits favoris surent trouver l'équivalent des abbayes
détruites. Monsieur le comte de Fontaine, qui naguère encore se vantait
de n'avoir pas lu la Charte et se montrait si courroucé contre l'avidité
des courtisans, ne tarda pas à prouver à son auguste maître qu'il
comprenait aussi bien que lui l'esprit et les ressources du
_représentatif_. Cependant, malgré la sécurité des carrières ouvertes à
ses trois fils, malgré les avantages pécuniaires qui résultaient du
cumul de quatre places, monsieur de Fontaine se trouvait à la tête d'une
famille trop nombreuse pour pouvoir promptement et facilement rétablir
sa fortune. Ses trois fils étaient riches d'avenir, de faveur et de
talent; mais il avait trois filles, et craignait de lasser la bonté du
monarque. Il imagina de ne jamais lui parler que d'une seule de ces
vierges pressées d'allumer leur flambeau. Le roi avait trop bon goût
pour laisser son oeuvre imparfaite. Le mariage de la première avec un
receveur-général fut conclu par une de ces phrases royales qui ne
coûtent rien et valent des millions. Un soir où le monarque était
maussade, il sourit en apprenant l'existence d'une autre demoiselle de
Fontaine qu'il fit épouser à un jeune magistrat d'extraction bourgeoise,
il est vrai, mais riche, plein de talent, et qu'il créa baron. Lorsque,
l'année suivante, le Vendéen parla de Mademoiselle Émilie de Fontaine,
le roi lui répondit, de sa petite voix aigrelette:--_Amicus Plato, sed
magis amica Natio_. Puis, quelques jours après, il régala son _ami
Fontaine_ d'un quatrain assez innocent qu'il appelait une épigramme, et
dans lequel il le plaisantait sur ses trois filles si habilement
produites sous la forme d'une trinité. S'il faut en croire la chronique,
le monarque avait été chercher son bon mot dans l'unité des trois
personnes divines.
--Si le roi daignait changer son épigramme en épithalame? dit le comte
en essayant de faire tourner cette boutade à son profit.
--Si j'en vois la rime, je n'en vois pas la raison, répondit durement le
roi qui ne goûta point cette plaisanterie faite sur sa poésie quelque
douce qu'elle fût.
Dès ce jour, son commerce avec M. de Fontaine eut moins d'aménité. Les
rois aiment plus qu'on ne le croit la contradiction. Comme presque tous
les enfants venus les derniers, Émilie de Fontaine était un Benjamin
gâté par tout le monde. Le refroidissement du monarque causa donc
d'autant plus de peine au comte, que jamais mariage ne fut plus
difficile à conclure que celui de cette fille chérie. Pour concevoir
tous ces obstacles, il faut pénétrer dans l'enceinte du bel hôtel où
l'administrateur était logé aux dépens de la Liste-Civile. Émilie avait
passé son enfance à la terre de Fontaine en y jouissant de cette
abondance qui suffit aux premiers plaisirs de la jeunesse. Ses moindres
désirs y étaient des lois pour ses soeurs, pour ses frères, pour sa
mère, et même pour son père. Tous ses parents raffolaient d'elle.
Arrivée à l'âge de raison, précisément au moment où sa famille fut
comblée des faveurs de la fortune, l'enchantement de sa vie continua. Le
luxe de Paris lui sembla tout aussi naturel que la richesse en fleurs ou
en fruits, et que cette opulence champêtre qui firent le bonheur de ses
premières années. De même qu'elle n'avait éprouvé aucune contrariété
dans son enfance quand elle voulait satisfaire de joyeux désirs, de même
elle se vit encore obéie lorsqu'à l'âge de quatorze ans elle se lança
dans le tourbillon du monde. Accoutumée ainsi par degrés aux jouissances
de la fortune, les recherches de la toilette, l'élégance des salons
dorés et des équipages lui devinrent aussi nécessaires que les
compliments vrais ou faux de la flatterie, que les fêtes et les vanités
de la cour. Tout lui souriait d'ailleurs: elle aperçut pour elle de la
bienveillance dans tous les yeux. Comme la plupart des enfants gâtés,
elle tyrannisa ceux qui l'aimaient, et réserva ses coquetteries aux
indifférents. Ses défauts ne firent que grandir avec elle, et ses
parents allaient bientôt recueillir les fruits amers de cette éducation
funeste. Arrivée à l'âge de dix-neuf ans, Émilie de Fontaine n'avait pas
encore voulu faire de choix parmi les nombreux jeunes gens que la
politique de monsieur de Fontaine assemblait dans ses fêtes. Quoique
jeune encore, elle jouissait dans le monde de toute la liberté d'esprit
que peut y avoir une femme. Sa beauté était si remarquable que, pour
elle, paraître dans un salon, c'était y régner. Semblable aux rois, elle
n'avait pas d'amis, et se voyait partout l'objet d'une complaisance à
laquelle un naturel meilleur que le sien n'eût peut-être pas résisté.
Aucun homme, fût-ce même un vieillard, n'avait la force de contredire
les opinions d'une jeune fille dont un seul regard ranimait l'amour dans
un coeur froid. Élevée avec des soins qui manquèrent à ses soeurs, elle
peignait assez bien, parlait l'italien et l'anglais, jouait du piano
d'une façon désespérante; enfin sa voix, perfectionnée par les meilleurs
maîtres, avait un timbre qui donnait à son chant d'irrésistibles
séductions. Spirituelle et nourrie de toutes les littératures, elle
aurait pu faire croire que, comme dit Mascarille, les gens de qualité
viennent au monde en sachant tout. Elle raisonnait facilement sur la
peinture italienne ou flamande, sur le Moyen-âge ou la Renaissance;
jugeait à tort et à travers les livres anciens ou nouveaux, et faisait
ressortir avec une cruelle grâce d'esprit les défauts d'un ouvrage. La
plus simple de ses phrases était reçue par la foule idolâtre, comme par
les Turcs un _fetfa_ du sultan. Elle éblouissait ainsi les gens
superficiels; quant aux gens profonds, son tact naturel l'aidait à les
reconnaître; et pour eux, elle déployait tant de coquetterie, qu'à la
faveur de ses séductions, elle pouvait échapper à leur examen. Ce vernis
séduisant couvrait un coeur insouciant, l'opinion commune à beaucoup de
jeunes filles que personne n'habitait une sphère assez élevée pour
pouvoir comprendre l'excellence de son âme, et un orgueil qui s'appuyait
autant sur sa naissance que sur sa beauté. En l'absence du sentiment
violent qui ravage tôt ou tard le coeur d'une femme, elle portait sa
jeune ardeur dans un amour immodéré des distinctions, et témoignait le
plus profond mépris pour les roturiers. Fort impertinente avec la
nouvelle noblesse, elle faisait tous ses efforts pour que ses parents
marchassent de pair au milieu des familles les plus illustres du
faubourg Saint-Germain.
Ces sentiments n'avaient pas échappé à l'oeil observateur de monsieur de
Fontaine, qui plus d'une fois, lors du mariage de ses deux premières
filles, eut à gémir des sarcasmes et des bons mots d'Émilie. Les gens
logiques s'étonneront d'avoir vu le vieux Vendéen donnant sa première
fille à un receveur-général qui possédait bien, à la vérité, quelques
anciennes terres seigneuriales, mais dont le nom n'était pas précédé de
cette particule à laquelle le trône dut tant de défenseurs, et la
seconde à un magistrat trop récemment baronifié pour faire oublier que
le père avait vendu des fagots. Ce notable changement dans les idées du
noble, au moment où il atteignait sa soixantième année, époque à
laquelle les hommes quittent rarement leurs croyances, n'était pas dû
seulement à la déplorable habitation de la moderne Babylone où tous les
gens de province finissent par perdre leurs rudesses; la nouvelle
conscience politique du comte de Fontaine était encore le résultat des
conseils et de l'amitié du roi. Ce prince philosophe avait pris plaisir
à convertir le Vendéen aux idées qu'exigeaient la marche du dix-neuvième
siècle et la rénovation de la monarchie. Louis XVIII voulait fondre les
partis, comme Napoléon avait fondu les choses et les hommes. Le roi
légitime, peut-être aussi spirituel que son rival, agissait en sens
contraire. Le dernier chef de la maison de Bourbon était aussi empressé
à satisfaire le tiers-état et les gens de l'empire, en contenant le
clergé, que le premier des Napoléon fut jaloux d'attirer auprès de lui
les grands seigneurs ou de doter l'église. Confident des royales
pensées, le Conseiller d'État était insensiblement devenu l'un des
chefs les plus influents et les plus sages de ce parti modéré qui
désirait vivement, au nom de l'intérêt national, la fusion des opinions.
Il prêchait les coûteux principes du gouvernement constitutionnel et
secondait de toute sa puissance les jeux de la bascule politique qui
permettait à son maître de gouverner la France au milieu des agitations.
Peut-être monsieur de Fontaine se flattait-il d'arriver à la pairie par
un de ces coups de vent législatifs dont les effets si bizarres
surprenaient alors les plus vieux politiques. Un de ses principes les
plus fixes consistait à ne plus reconnaître en France d'autre noblesse
que la pairie, dont les familles étaient les seules qui eussent des
priviléges.
--Une noblesse sans priviléges, disait-il, est un manche sans outil.