Guillaume en interrompant sa fille. Comment peux-tu garder des
ménagements avec un homme pareil? D'abord, je n'aime pas qu'il ne boive
que de l'eau. Ça n'est pas sain. Pourquoi montre-t-il de la répugnance à
voir les femmes quand elles mangent? Quel singulier genre! Mais c'est un
fou. Tout ce que tu nous en as dit n'est pas possible. Un homme ne peut
pas partir de sa maison sans souffler mot et ne revenir que dix jours
après. Il te dit qu'il a été à Dieppe pour peindre la mer. Est-ce qu'on
peint la mer? Il te fait des contes à dormir debout.
Augustine ouvrit la bouche pour défendre son mari; mais madame Guillaume
lui imposa silence par un geste de main auquel un reste d'habitude la
fit obéir, et sa mère s'écria d'un ton sec:--Tiens, ne me parle pas de
cet homme-là! il n'a jamais mis le pied dans une église que pour te voir
et t'épouser. Les gens sans religion sont capables de tout. Est-ce que
Guillaume s'est jamais avisé de me cacher quelque chose, de rester des
trois jours sans me dire ouf, et de babiller ensuite comme une pie
borgne?
--Ma chère mère, vous jugez trop sévèrement les gens supérieurs. S'ils
avaient des idées semblables à celles des autres, ce ne seraient plus
des gens à talent.
--Eh bien! que les gens à talent restent chez eux et ne se marient pas.
Comment! un homme à talent rendra sa femme malheureuse! et parce qu'il a
du talent ce sera bien? Talent, talent! Il n'y a pas tant de talent à
dire comme lui blanc et noir à toute minute, à couper la parole aux
gens, à battre du tambour chez soi, à ne jamais vous laisser savoir sur
quel pied danser, à forcer une femme de ne pas s'amuser avant que les
idées de monsieur ne soient gaies; d'être triste, dès qu'il est triste.
--Mais, ma mère, le propre de ces imaginations-là...
--Qu'est-ce que c'est que ces imaginations-là? reprit madame Guillaume
en interrompant encore sa fille. Il en a de belles, ma foi! Qu'est-ce
qu'un homme auquel il prend tout à coup, sans consulter de médecin, la
fantaisie de ne manger que des légumes? Encore, si c'était par religion,
sa diète lui servirait à quelque chose; mais il n'en a pas plus qu'un
huguenot. A-t-on jamais vu un homme aimer, comme lui, les chevaux plus
qu'il n'aime son prochain, se faire friser les cheveux comme un païen,
coucher des statues sous de la mousseline, faire fermer ses fenêtres le
jour pour travailler à la lampe? Tiens, laisse-moi, s'il n'était pas si
grossièrement immoral, il serait bon à mettre aux Petites-Maisons.
Consulte monsieur Loraux, le vicaire de Saint-Sulpice, demande-lui son
avis sur tout cela, il te dira que ton mari ne se conduit pas comme un
chrétien...
--Oh! ma mère! pouvez-vous croire...
--Oui, je le crois! Tu l'as aimé, tu n'aperçois rien de ces choses-là.
Mais, moi, vers les premiers temps de son mariage, je me souviens de
l'avoir rencontré dans les Champs-Élysées. Il était à cheval. Eh bien!
il galopait par moment ventre à terre, et puis il s'arrêtait pour aller
pas à pas. Je me suis dit alors:--Voilà un homme qui n'a pas de
jugement.
--Ah! s'écria monsieur Guillaume en se frottant les mains, comme j'ai
bien fait de t'avoir mariée séparée de biens avec cet original-là!
Quand Augustine eut l'imprudence de raconter les griefs véritables
qu'elle avait à exposer contre son mari, les deux vieillards restèrent
muets d'indignation. Le mot de divorce fut bientôt prononcé par madame
Guillaume. Au mot de divorce, l'inactif négociant fut comme réveillé.
Stimulé par l'amour qu'il avait pour sa fille, et aussi par l'agitation
qu'un procès allait donner à sa vie sans événements, le père Guillaume
prit la parole. Il se mit à la tête de la demande en divorce, la
dirigea, plaida presque, il offrit à sa fille de se charger de tous les
frais, de voir les juges, les avoués, les avocats, de remuer ciel et
terre. Madame de Sommervieux, effrayée, refusa les services de son père,
dit qu'elle ne voulait pas se séparer de son mari, dût-elle être dix
fois plus malheureuse encore, et ne parla plus de ses chagrins. Après
avoir été accablée par ses parents de tous ces petits soins muets et
consolateurs par lesquels les deux vieillards essayèrent de la
dédommager, mais en vain, de ses peines de coeur, Augustine se retira en
sentant l'impossibilité de parvenir à faire bien juger les hommes
supérieurs par des esprits faibles. Elle apprit qu'une femme devait
cacher à tout le monde, même à ses parents, des malheurs pour lesquels
on rencontre si difficilement des sympathies. Les orages et les
souffrances des sphères élevées ne peuvent être appréciés que par les
nobles esprits qui les habitent. En toute chose, nous ne pouvons être
jugés que par nos pairs.
La pauvre Augustine se retrouva donc dans la froide atmosphère de son
ménage, livrée à l'horreur de ses méditations. L'étude n'était plus rien
pour elle, puisque l'étude ne lui avait pas rendu le coeur de son mari.
Initiée aux secrets de ces âmes de feu mais privée de leurs ressources,
elle participait avec force à leurs peines sans partager leurs plaisirs.
Elle s'était dégoûtée du monde, qui lui semblait mesquin et petit devant
les événements des passions. Enfin, sa vie était manquée. Un soir, elle
fut frappée d'une pensée qui vint illuminer ses ténébreux chagrins
comme un rayon céleste. Cette idée ne pouvait sourire qu'à un coeur
aussi pur, aussi vertueux que l'était le sien. Elle résolut d'aller chez
la duchesse de Carigliano, non pas pour lui redemander le coeur de son
mari, mais pour s'y instruire des artifices qui le lui avaient enlevé;
mais pour intéresser à la mère des enfants de son ami cette orgueilleuse
femme du monde; mais pour la fléchir et la rendre complice de son
bonheur à venir comme elle était l'instrument de son malheur présent.
Un jour donc, la timide Augustine, armée d'un courage surnaturel, monta
en voiture, à deux heures après midi, pour essayer de pénétrer jusqu'au
boudoir de la célèbre coquette, qui n'était jamais visible avant cette
heure-là. Madame de Sommervieux ne connaissait pas encore les antiques
et somptueux hôtels du faubourg Saint-Germain. Quand elle parcourut ces
vestibules majestueux, ces escaliers grandioses, ces salons immenses
ornés de fleurs malgré les rigueurs de l'hiver, et décorés avec ce goût
particulier aux femmes qui sont nées dans l'opulence ou avec les
habitudes distinguées de l'aristocratie, Augustine eut un affreux
serrement de coeur. Elle envia les secrets de cette élégance de laquelle
elle n'avait jamais eu l'idée. Elle respira un air de grandeur qui lui
expliqua l'attrait de cette maison pour son mari. Quand elle parvint aux
petits appartements de la duchesse, elle éprouva de la jalousie et une
sorte de désespoir, en y admirant la voluptueuse disposition des
meubles, des draperies et des étoffes tendues. Là le désordre était une
grâce, là le luxe affectait une espèce de dédain pour la richesse. Les
parfums répandus dans cette douce atmosphère flattaient l'odorat sans
l'offenser. Les accessoires de l'appartement s'harmoniaient avec une vue
ménagée par des glaces sans tain sur les pelouses d'un jardin planté
d'arbres verts. Tout était séduction, et le calcul ne s'y sentait point.
Le génie de la maîtresse de ces appartements respirait tout entier dans
le salon où attendait Augustine. Elle tâcha d'y deviner le caractère de
sa rivale par l'aspect des objets épars; mais il y avait là quelque
chose d'impénétrable dans le désordre comme dans la symétrie, et pour la
simple Augustine ce fut lettres closes. Tout ce qu'elle y put voir,
c'est que la duchesse était une femme supérieure en tant que femme. Elle
eut alors une pensée douloureuse.
--Hélas! serait-il vrai, se dit-elle, qu'un coeur aimant et simple ne
suffit pas à un artiste; et pour balancer le poids de ces âmes fortes,
faut-il les unir à des âmes féminines dont la puissance soit pareille à
la leur? Si j'avais été élevée comme cette sirène, au moins nos armes
eussent été égales au moment de la lutte.
--Mais je n'y suis pas! Ces mots secs et brefs, quoique prononcés à voix
basse dans le boudoir voisin, furent entendus par Augustine, dont le
coeur palpita.
--Cette dame est là, répliqua la femme de chambre.
--Vous êtes folle, faites donc entrer! répondit la duchesse dont la voix
devenue douce avait pris l'accent affectueux de la politesse.
Évidemment, elle désirait alors être entendue.
Augustine s'avança timidement. Au fond de ce frais boudoir elle vit la
duchesse voluptueusement couchée sur une ottomane en velours vert placée
au centre d'une espèce de demi-cercle dessiné par les plis moelleux
d'une mousseline tendue sur un fond jaune. Des ornements de bronze doré,
disposés avec un goût exquis, rehaussaient encore cette espèce de dais
sous lequel la duchesse était posée comme une statue antique. La couleur
foncée du velours ne lui laissait perdre aucun moyen de séduction. Un
demi-jour, ami de sa beauté, semblait être plutôt un reflet qu'une
lumière. Quelques fleurs rares élevaient leurs têtes embaumées au-dessus
des vases de Sèvres les plus riches. Au moment où ce tableau s'offrit
aux yeux d'Augustine étonnée, elle avait marché si doucement, qu'elle
put surprendre un regard de l'enchanteresse. Ce regard semblait dire à
une personne que la femme du peintre n'aperçut pas d'abord:--Restez,
vous allez voir une jolie femme, et vous me rendrez sa visite moins
ennuyeuse.
A l'aspect d'Augustine, la duchesse se leva et la fit asseoir auprès
d'elle.
--A quoi dois-je le bonheur de cette visite, madame? dit-elle avec un
sourire plein de grâces.
--Pourquoi tant de fausseté? pensa Augustine qui ne répondit que par une
inclination de tête.
Ce silence était commandé. La jeune femme voyait devant elle un témoin
de trop à cette scène. Ce personnage était, de tous les colonels de
l'armée, le plus jeune, le plus élégant et le mieux fait. Son costume
demi-bourgeois faisait ressortir les grâces de sa personne. Sa figure
pleine de vie, de jeunesse, et déjà fort expressive, était encore
animée par de petites moustaches relevées en pointe et noires comme du
jais, par une impériale bien fournie, par des favoris soigneusement
peignés et par une forêt de cheveux noirs assez en désordre. Il badinait
avec une cravache, en manifestant une aisance et une liberté qui
séyaient à l'air satisfait de sa physionomie ainsi qu'à la recherche de
sa toilette. Les rubans attachés à sa boutonnière étaient noués avec
dédain, et il paraissait bien plus vain de sa jolie tournure que de son
courage. Augustine regarda la duchesse de Carigliano en lui montrant le
colonel par un coup d'oeil dont toutes les prières furent comprises.
--Eh bien, adieu, monsieur d'Aiglemont, nous nous retrouverons au bois
de Boulogne.
Ces mots furent prononcés par la sirène comme s'ils étaient le résultat
d'une stipulation antérieure à l'arrivée d'Augustine; elle les
accompagna d'un regard menaçant que l'officier méritait peut-être pour
l'admiration qu'il témoignait en contemplant la modeste fleur qui
contrastait si bien avec l'orgueilleuse duchesse. Le jeune fat s'inclina
en silence, tourna sur les talons de ses bottes, et s'élança
gracieusement hors du boudoir. En ce moment, Augustine, épiant sa rivale
qui semblait suivre des yeux le brillant officier, surprit dans ce
regard un sentiment dont les fugitives expressions sont connues de
toutes les femmes. Elle songea avec la douleur la plus profonde que sa
visite allait être inutile: cette artificieuse duchesse était trop avide
d'hommages pour ne pas avoir le coeur sans pitié.
--Madame, dit Augustine d'une voix entrecoupée, la démarche que je fais
en ce moment auprès de vous va vous sembler bien singulière; mais le
désespoir a sa folie, et doit faire tout excuser. Je m'explique trop
bien pourquoi Théodore préfère votre maison à toute autre, et pourquoi
votre esprit exerce tant d'empire sur lui. Hélas! je n'ai qu'à rentrer
en moi-même pour en trouver des raisons plus que suffisantes. Mais
j'adore mon mari, madame. Deux ans de larmes n'ont point effacé son
image de mon coeur, quoique j'aie perdu le sien. Dans ma folie, j'ai osé
concevoir l'idée de lutter avec vous; et je viens à vous, vous demander
par quels moyens je puis triompher de vous-même. Oh, madame! s'écria la
jeune femme en saisissant avec ardeur la main de sa rivale, qui la lui
laissa prendre, je ne prierai jamais Dieu pour mon propre bonheur avec
autant de ferveur que je l'implorerais pour le vôtre, si vous m'aidiez
à reconquérir, je ne dirai pas l'amour, mais la tendresse de
Sommervieux. Je n'ai plus d'espoir qu'en vous. Ah! dites-moi comment
vous avez pu lui plaire et lui faire oublier les premiers jours de...
A ces mots, Augustine, suffoquée par des sanglots mal contenus, fut
obligée de s'arrêter. Honteuse de sa faiblesse, elle cacha son visage
dans un mouchoir qu'elle inonda de ses larmes.
--Êtes-vous donc enfant, ma chère petite belle! dit la duchesse, qui,
séduite par la nouveauté de cette scène et attendrie malgré elle en
recevant l'hommage que lui rendait la plus parfaite vertu qui fût
peut-être à Paris, prit le mouchoir de la jeune femme et se mit à lui
essuyer elle-même les yeux en la flattant par quelques monosyllabes
murmurés avec une gracieuse pitié.
Après un moment de silence, la coquette, emprisonnant les jolies mains
de la pauvre Augustine entre les siennes qui avaient un rare caractère
de beauté noble et de puissance, lui dit d'une voix douce et
affectueuse:--Pour premier avis, je vous conseillerai de ne pas pleurer
ainsi, les larmes enlaidissent. Il faut savoir prendre son parti sur les
chagrins; ils rendent malade, et l'amour ne reste pas longtemps sur un
lit de douleur. La mélancolie donne bien d'abord une certaine grâce qui
plaît, mais elle finit par allonger les traits et flétrir la plus
ravissante de toutes les figures. Ensuite, nos tyrans ont l'amour-propre
de vouloir que leurs esclaves soient toujours gaies.
--Ah, madame! il ne dépend pas de moi de ne pas sentir! Comment peut-on,
sans éprouver mille morts, voir terne, décolorée, indifférente, une
figure qui jadis rayonnait d'amour et de joie? Ah! je ne sais pas
commander à mon coeur.
--Tant pis, chère belle; mais je crois déjà savoir toute votre histoire.
D'abord, imaginez-vous bien que si votre mari vous a été infidèle, je ne
suis pas sa complice. Si j'ai tenu à l'avoir dans mon salon, c'est, je
l'avouerai, par amour-propre: il était célèbre et n'allait nulle part.
Je vous aime déjà trop pour vous dire toutes les folies qu'il a faites
pour moi. Je ne vous en révèlerai qu'une seule, parce qu'elle nous
servira peut-être à vous le ramener et à le punir de l'audace qu'il met
dans ses procédés avec moi. Il finirait par me compromettre. Je connais
trop le monde, ma chère, pour vouloir me mettre à la discrétion d'un
homme trop supérieur. Sachez qu'il faut se laisser faire la cour par
eux, mais les épouser: c'est une faute. Nous autres femmes, nous devons
admirer les hommes de génie, en jouir comme d'un spectacle, mais vivre
avec eux! jamais. Fi donc! c'est vouloir prendre plaisir à regarder les
machines de l'Opéra, au lieu de rester dans une loge, à y savourer ses
brillantes illusions. Mais chez vous, ma pauvre enfant, le mal est
arrivé, n'est-ce pas? Eh bien! il faut essayer de vous armer contre la
tyrannie.
--Ah, madame! avant d'entrer ici, en vous y voyant, j'ai déjà reconnu
quelques artifices que je ne soupçonnais pas.
--Eh bien, venez me voir quelquefois, et vous ne serez pas long-temps
sans posséder la science de ces bagatelles, d'ailleurs assez
importantes. Les choses extérieures sont, pour les sots, la moitié de la
vie; et pour cela, plus d'un homme de talent se trouve un sot malgré
tout son esprit. Mais je gage que vous n'avez jamais rien su refuser à
Théodore?
--Le moyen, madame, de refuser quelque chose à celui qu'on aime!
--Pauvre innocente, je vous adorerais pour votre niaiserie. Sachez donc
que plus nous aimons, moins nous devons laisser apercevoir à un homme,
surtout à un mari, l'étendue de notre passion. C'est celui qui aime le
plus qui est tyrannisé, et, qui pis est, délaissé tôt ou tard. Celui qui
veut régner, doit...
--Comment, madame! faudra-t-il donc dissimuler, calculer, devenir
fausse, se faire un caractère artificiel et pour toujours? Oh! comment
peut-on vivre ainsi? Est-ce que vous pouvez...
Elle hésita, la duchesse sourit.
--Ma chère, reprit la grande dame d'une voix grave, le bonheur conjugal
a été de tout temps une spéculation, une affaire qui demande une
attention particulière. Si vous continuez à parler passion quand je vous
parle mariage, nous ne nous entendrons bientôt plus. Écoutez-moi,
continua-t-elle en prenant le ton d'une confidence. J'ai été à même de
voir quelques-uns des hommes supérieurs de notre époque. Ceux qui se
sont mariés ont, à quelques exceptions près, épousé des femmes nulles.
Eh bien! ces femmes-là les gouvernaient, comme l'empereur nous gouverne,
et étaient, sinon aimées, du moins respectées par eux. J'aime assez les
secrets, surtout ceux qui nous concernent, pour m'être amusée à chercher
le mot de cette énigme. Eh bien, mon ange! ces bonnes femmes avaient le
talent d'analyser le caractère de leurs maris. Sans s'épouvanter comme
vous de leurs supériorités, elles avaient adroitement remarqué les
qualités qui leur manquaient. Soit qu'elles possédassent ces qualités,
ou qu'elles feignissent de les avoir, elles trouvaient moyen d'en faire
un si grand étalage aux yeux de leurs maris qu'elles finissaient par
leur imposer. Enfin, apprenez encore que ces âmes qui paraissent si
grandes ont toutes un petit grain de folie que nous devons savoir
exploiter. En prenant la ferme volonté de les dominer, en ne s'écartant
jamais de ce but, en y rapportant toutes nos actions, nos idées, nos
coquetteries, nous maîtrisons ces esprits éminemment capricieux qui, par
la mobilité même de leurs pensées, nous donnent les moyens de les
influencer.
--Oh ciel! s'écria la jeune femme épouvantée, voilà donc la vie. C'est
un combat.....
--Où il faut toujours menacer, reprit la duchesse en riant. Notre
pouvoir est tout factice. Aussi ne faut-il jamais se laisser mépriser
par un homme; on ne se relève d'une pareille chute que par des
manoeuvres odieuses. Venez, ajouta-t-elle, je vais vous donner un moyen
de mettre votre mari à la chaîne.
Elle se leva, pour guider en souriant la jeune et innocente apprentie
des ruses conjugales à travers le dédale de son petit palais. Elles
arrivèrent toutes deux à un escalier dérobé qui communiquait aux
appartements de réception. Quand la duchesse tourna le secret de la
porte, elle s'arrêta, regarda Augustine avec un air inimitable de
finesse et de grâce:--Tenez, le duc de Carigliano m'adore! eh bien, il
n'ose pas entrer par cette porte sans ma permission. Et c'est un homme
qui a l'habitude de commander à des milliers de soldats. Il sait
affronter les batteries, mais devant moi! il a peur.
Augustine soupira. Elles parvinrent à une somptueuse galerie où la femme
du peintre fut amenée par la duchesse devant le portrait que Théodore
avait fait de mademoiselle Guillaume. A cet aspect, Augustine jeta un
cri.
--Je savais bien qu'il n'était plus chez moi, dit-elle, mais... ici!
--Ma chère, je ne l'ai exigé que pour voir jusqu'à quel degré de bêtise
un homme de génie peut atteindre. Tôt ou tard, il vous aurait été rendu
par moi; mais je ne m'attendais pas au plaisir de voir ici l'original
devant la copie. Pendant que nous allons achever notre conversation, je
le ferai porter dans votre voiture. Si, armée de ce talisman, vous
n'êtes pas maîtresse de votre mari pendant cent ans, vous n'êtes pas
une femme, et vous mériterez votre sort!
Augustine baisa la main de la duchesse, qui la pressa sur son coeur et
l'embrassa avec une tendresse d'autant plus vive qu'elle devait être
oubliée le lendemain. Cette scène aurait peut-être à jamais ruiné la
candeur et la pureté d'une femme moins vertueuse qu'Augustine, à qui les
secrets révélés par la duchesse pouvaient être également salutaires et
funestes. La politique astucieuse des hautes sphères sociales ne
convenait pas plus à Augustine que l'étroite raison de Joseph Lebas, ou
que la niaise morale de madame Guillaume. Étrange effet des fausses
positions où nous jettent les moindres contresens commis dans la vie!
Augustine ressemblait alors à un pâtre des Alpes surpris par une
avalanche: s'il hésite, ou s'il veut écouter les cris de ses compagnons,
le plus souvent il périt. Dans ces grandes crises, le coeur se brise ou
se bronze.
Madame de Sommervieux revint chez elle en proie à une agitation qu'il
serait difficile de décrire. Sa conversation avec la duchesse de
Carigliano éveillait une foule d'idées contradictoires dans son esprit.
Elle était comme les moutons de la fable, pleine de courage en l'absence
du loup. Elle se haranguait elle-même et se traçait d'admirables plans
de conduite; elle concevait mille stratagèmes de coquetterie; elle
parlait même à son mari, retrouvant, loin de lui, toutes les ressources
de cette éloquence vraie qui n'abandonne jamais les femmes; puis, en
songeant au regard fixe et clair de Théodore, elle tremblait déjà. Quand
elle demanda si monsieur était chez lui, la voix lui manqua. En
apprenant qu'il ne reviendrait pas dîner, elle éprouva un mouvement de
joie inexplicable. Semblable au criminel qui se pourvoit en cassation
contre son arrêt de mort, un délai, quelque court qu'il pût être, lui
semblait une vie entière. Elle plaça le portrait dans sa chambre, et
attendit son mari en se livrant à toutes les angoisses de l'espérance.
Elle pressentait trop bien que cette tentative allait décider de tout
son avenir, pour ne pas frissonner à toute espèce de bruit, même au
murmure de sa pendule qui semblait appesantir ses terreurs en les lui
mesurant. Elle tâcha de tromper le temps par mille artifices. Elle eut
l'idée de faire une toilette qui la rendit semblable en tout point au
portrait. Puis, connaissant le caractère inquiet de son mari, elle fit
éclairer son appartement d'une manière inusitée, certaine qu'en rentrant
la curiosité l'amènerait chez elle. Minuit sonna, quand, au cri du
jockei, la porte de l'hôtel s'ouvrit. La voiture du peintre roula sur le
pavé de la cour silencieuse.
--Que signifie cette illumination? demanda Théodore d'une voix joyeuse
en entrant dans la chambre de sa femme.
Augustine saisit avec adresse un moment si favorable, elle s'élança au
cou de son mari et lui montra le portrait. L'artiste resta immobile
comme un rocher. Ses yeux se dirigèrent alternativement sur Augustine et
sur la toile accusatrice. La timide épouse, demi-morte, épiait le front
changeant, le front terrible de son mari. Elle en vit par degrés les
rides expressives s'amonceler comme des nuages; puis, elle crut sentir
son sang se figer dans ses veines, quand, par un regard flamboyant et
d'une voix profondément sourde, elle fut interrogée.
--Où avez-vous trouvé ce tableau?
--La duchesse de Carigliano me l'a rendu.
--Vous le lui avez demandé?
--Je ne savais pas qu'il fût chez elle.
La douceur ou plutôt la mélodie enchanteresse de la voix de cet ange eût
attendri des Cannibales, mais non un artiste en proie aux tortures de la
vanité blessée.
--Cela est digne d'elle, s'écria l'artiste d'une voix tonnante. Je me
vengerai! dit-il en se promenant à grands pas. Elle en mourra de honte:
je la peindrai! oui, je la représenterai sous les traits de Messaline
sortant à la nuit du palais de Claude.
--Théodore! dit une voix mourante.
--Je la tuerai.
--Mon ami!
--Elle aime ce petit colonel de cavalerie, parce qu'il monte bien à
cheval...
--Théodore!
--Eh! laissez-moi, dit le peintre à sa femme avec un son de voix qui
ressemblait presque à un rugissement.
Il serait odieux de peindre toute cette scène à la fin de laquelle
l'ivresse de la colère suggéra à l'artiste des paroles et des actes
qu'une femme, moins jeune qu'Augustine, aurait attribués à la démence.
Sur les huit heures du matin, le lendemain, madame Guillaume surprit sa
fille pâle, les yeux rouges, la coiffure en désordre, tenant à la main
un mouchoir trempé de pleurs, contemplant sur le parquet les fragments
épars d'une toilette déchirée et les morceaux d'un grand cadre doré mis
en pièce. Augustine, que la douleur rendait presque insensible, montra
ces débris par un geste empreint de désespoir.
--Et voilà peut-être une grande perte, s'écria la vieille régente du
Chat-qui-pelote. Il était ressemblant, c'est vrai; mais j'ai appris
qu'il y a sur le boulevard un homme qui fait des portraits charmants
pour cinquante écus.
--Ah, ma mère!