Quelques mois après ce mémorable dimanche, le maître-autel de Saint-Leu

fut témoin de deux mariages bien différents. Augustine et Théodore s'y

présentèrent dans tout l'éclat du bonheur, les yeux pleins d'amour,

parés de toilettes élégantes, attendus par un brillant équipage. Venue

dans un bon remise avec sa famille, Virginie, donnant le bras à son

père, suivait sa jeune soeur humblement et dans de plus simples atours,

comme une ombre nécessaire aux harmonies de ce tableau. Monsieur

Guillaume s'était donné toutes les peines imaginables pour obtenir à

l'église que Virginie fût mariée avant Augustine; mais il eut la douleur

de voir le haut et le bas clergé s'adresser en toute circonstance à la

plus élégante des mariées. Il entendit quelques-uns de ses voisins

approuver singulièrement le bon sens de mademoiselle Virginie, qui

faisait, disaient-ils, le mariage le plus solide, et restait fidèle au

quartier; tandis qu'ils lancèrent quelques brocards suggérés par l'envie

sur Augustine qui épousait un artiste, un noble; ils ajoutèrent avec une

sorte d'effroi que, si les Guillaume avaient de l'ambition, la draperie

était perdue. Un vieux marchand d'éventails ayant dit que ce

mange-tout-là l'aurait bientôt mise sur la paille, le père Guillaume

s'applaudit _in petto_ de la prudence qu'il avait mise dans la rédaction

des conventions matrimoniales. Le soir, la famille se sépara après un

bal somptueux, suivi d'un de ces soupers plantureux dont le souvenir

commence à se perdre dans la génération présente. Monsieur et madame

Guillaume restèrent dans leur hôtel de la rue du Colombier où la noce

avait eu lieu. Monsieur et madame Lebas retournèrent dans leur remise à

la vieille maison de la rue Saint-Denis, pour y diriger la nauf du

Chat-qui-pelote. L'artiste, ivre de bonheur, prit entre ses bras sa

chère Augustine, l'enleva vivement quand leur coupé arriva rue des

Trois-Frères, et la porta dans son élégant appartement.

La fougue de passion qui possédait Théodore fit dévorer au jeune ménage

près d'une année entière sans que le moindre nuage vînt altérer l'azur

du ciel sous lequel ils vivaient. Pour eux, l'existence n'eut rien de

pesant. Théodore répandait sur chaque journée d'incroyables _fioriture_

de plaisirs. Il se plaisait à varier les emportements de la passion, par

la molle langueur de ces repos où les âmes sont lancées si haut dans

l'extase qu'elles semblent y oublier l'union corporelle. Incapable de

réfléchir, l'heureuse Augustine se prêtait à l'allure onduleuse de son

bonheur. Elle ne croyait pas faire encore assez en se livrant toute à

l'amour permis et saint du mariage. Simple et naïve, elle ne connaissait

ni la coquetterie des refus, ni l'empire qu'une jeune demoiselle du

grand monde se crée sur un mari par d'adroits caprices. Elle aimait trop

pour calculer l'avenir, et n'imaginait pas qu'une vie si délicieuse pût

jamais cesser. Heureuse d'être alors tous les plaisirs de son mari, elle

crut que cet inextinguible amour serait toujours pour elle la plus belle

de toutes les parures, comme son dévouement et son obéissance seraient

un éternel attrait. Enfin, la félicité de l'amour l'avait rendue si

brillante, que sa beauté lui inspira de l'orgueil et lui donna la

conscience de pouvoir toujours régner sur un homme aussi facile à

enflammer que monsieur de Sommervieux. Ainsi son état de femme ne lui

apporta d'autres enseignements que ceux de l'amour. Au sein de ce

bonheur, elle resta l'ignorante petite fille qui vivait obscurément rue

Saint-Denis, et ne pensa point à prendre les manières, l'instruction, le

ton du monde dans lequel elle devait vivre. Ses paroles étant des

paroles d'amour, elle y déployait bien une sorte de souplesse d'esprit

et une certaine délicatesse d'expression; mais elle se servait du

langage commun à toutes les femmes quand elles se trouvent plongées dans

une passion qui semble être leur élément. Si, par hasard, une idée

discordante avec celles de Théodore était exprimée par Augustine, le

jeune artiste en riait comme on rit des premières fautes que fait un

étranger, mais qui finissent par fatiguer s'il ne se corrige pas.

Cependant, à l'expiration de cette année aussi charmante que rapide,

Sommervieux sentit un matin la nécessité de reprendre ses travaux et ses

habitudes. Sa femme était enceinte. Il revit ses amis. Pendant les

longues souffrances de l'année où, pour la première fois, une jeune

femme nourrit un enfant, il travailla sans doute avec ardeur; mais

parfois il retourna chercher quelques distractions dans le grand monde.

La maison où il allait le plus volontiers était celle de la duchesse de

Carigliano qui avait fini par attirer chez elle le célèbre artiste.

Quand Augustine fut rétablie, quand son fils ne réclama plus ces soins

assidus qui interdisent à une mère les plaisirs du monde, Théodore en

était arrivé à vouloir éprouver cette jouissance d'amour-propre que nous

donne la société quand nous y apparaissons avec une belle femme, objet

d'envie et d'admiration. Parcourir les salons en s'y montrant avec

l'éclat emprunté de la gloire de son mari, se voir jalousée par toutes

les femmes, fut pour Augustine une nouvelle moisson de plaisirs; mais

ce fut le dernier reflet que devait jeter son bonheur conjugal. Elle

commença par offenser la vanité de son mari, quand, malgré de vains

efforts, elle laissa percer son ignorance, l'impropriété de son langage

et l'étroitesse de ses idées. Le caractère de Sommervieux, dompté

pendant près de deux ans et demi par les premiers emportements de

l'amour, reprit, avec la tranquillité d'une possession moins jeune, sa

pente et ses habitudes un moment détournées de leur cours. La poésie, la

peinture et les exquises jouissances de l'imagination possèdent sur les

esprits élevés des droits imprescriptibles. Ces besoins d'une âme forte

n'avaient pas été trompés chez Théodore pendant ces deux années, ils

avaient trouvé seulement une pâture nouvelle. Quand les champs de

l'amour furent parcourus, quand l'artiste eut, comme les enfants,

cueilli des roses et des bluets avec une telle avidité qu'il ne

s'apercevait pas que ses mains ne pouvaient plus les tenir, la scène

changea. Si le peintre montrait à sa femme les croquis de ses plus

belles compositions, il l'entendait s'écrier comme eût fait le père

Guillaume:--C'est bien joli! son admiration sans chaleur ne provenait

pas d'un sentiment consciencieux, mais de la croyance sur parole de

l'amour. Augustine préférait un regard au plus beau tableau. Le seul

sublime qu'elle connût était celui du coeur. Enfin, Théodore ne put se

refuser à l'évidence d'une vérité cruelle: sa femme n'était pas sensible

à la poésie, elle n'habitait pas sa sphère, elle ne le suivait pas dans

tous ses caprices, dans ses improvisations, dans ses joies, dans ses

douleurs; elle marchait terre à terre dans le monde réel, tandis qu'il

avait la tête dans les cieux. Les esprits ordinaires ne peuvent pas

apprécier les souffrances renaissantes de l'être qui, uni à un autre par

le plus intime de tous les sentiments, est obligé de refouler sans cesse

les plus chères expansions de sa pensée, et de faire rentrer dans le

néant les images qu'une puissance magique le force à créer. Pour lui, ce

supplice est d'autant plus cruel, que le sentiment qu'il porte à son

compagnon ordonne, par sa première loi, de ne jamais rien se dérober

l'un à l'autre, et de confondre les effusions de la pensée aussi bien

que les épanchements de l'âme. On ne trompe pas impunément les volontés

de la nature: elle est inexorable comme la Nécessité, qui, certes, est

une sorte de nature sociale. Sommervieux se réfugia dans le calme et le

silence de son atelier, en espérant que l'habitude de vivre avec des

artistes pourrait former sa femme, et développerait en elle les germes

de haute intelligence engourdis que quelques esprits supérieurs croient

préexistants chez tous les êtres; mais Augustine était trop sincèrement

religieuse pour ne pas être effrayée du ton des artistes. Au premier

dîner que donna Théodore, elle entendit un jeune peintre disant avec

cette enfantine légèreté qu'elle ne sut pas reconnaître et qui absout

une plaisanterie de toute irréligion:--Mais, madame, votre paradis n'est

pas plus beau que la Transfiguration de Raphaël? Eh! bien, je me suis

lassé de la regarder. Augustine apporta donc dans cette société

spirituelle un esprit de défiance qui n'échappait à personne. Elle gêna.

Les artistes gênés sont impitoyables: ils fuient ou se moquent. Madame

Guillaume avait, entre autres ridicules, celui d'outrer la dignité qui

lui semblait l'apanage d'une femme mariée; et quoiqu'elle s'en fût

souvent moqué, Augustine ne sut pas se défendre d'une légère imitation

de la pruderie maternelle. Cette exagération de pudeur, que n'évitent

pas toujours les femmes vertueuses, suggéra quelques épigrammes à coups

de crayon dont l'innocent badinage était de trop bon goût pour que

Sommervieux pût s'en fâcher. Ces plaisanteries eussent été même plus

cruelles, elles n'étaient après tout que des représailles exercées sur

lui par ses amis. Mais rien ne pouvait être léger pour une âme qui

recevait aussi facilement que celle de Théodore des impressions

étrangères. Aussi éprouva-t-il insensiblement une froideur qui ne

pouvait aller qu'en croissant. Pour arriver au bonheur conjugal, il faut

gravir une montagne dont l'étroit plateau est bien près d'un revers

aussi rapide que glissant, et l'amour du peintre le descendait. Il jugea

sa femme incapable d'apprécier les considérations morales qui

justifiaient, à ses propres yeux, la singularité de ses manières envers

elle, et se crut fort innocent en lui cachant des pensées qu'il ne

comprenait pas et des écarts peu justiciables au tribunal d'une

conscience bourgeoise. Augustine se renferma dans une douleur morne et

silencieuse. Ces sentiments secrets mirent entre les deux époux un voile

qui devait s'épaissir de jour en jour. Sans que son mari manquât

d'égards envers elle, Augustine ne pouvait s'empêcher de trembler en le

voyant réserver pour le monde les trésors d'esprit et de grâce qu'il

venait jadis mettre à ses pieds. Bientôt, elle interpréta fatalement les

discours spirituels qui se tiennent dans le monde sur l'inconstance des

hommes. Elle ne se plaignit pas, mais son attitude équivalait à des

reproches. Trois ans après son mariage, cette femme jeune et jolie qui

passait si brillante dans son brillant équipage, qui vivait dans une

sphère de gloire et de richesse enviée de tant de gens insouciants et

incapables d'apprécier justement les situations de la vie, fut en proie

à de violents chagrins. Ses couleurs pâlirent. Elle réfléchit, elle

compara; puis, le malheur lui déroula les premiers textes de

l'expérience. Elle résolut de rester courageusement dans le cercle de

ses devoirs, en espérant que cette conduite généreuse lui ferait

recouvrer tôt ou tard l'amour de son mari; mais il n'en fut pas ainsi.

Quand Sommervieux, fatigué de travail, sortait de son atelier, Augustine

ne cachait pas si promptement son ouvrage, que le peintre ne pût

apercevoir sa femme raccommodant avec toute la minutie d'une bonne

ménagère le linge de la maison et le sien. Elle fournissait, avec

générosité, sans murmure, l'argent nécessaire aux prodigalités de son

mari; mais, dans le désir de conserver la fortune de son cher Théodore,

elle se montrait économe soit pour elle, soit dans certains détails de

l'administration domestique. Cette conduite est incompatible avec le

laisser-aller des artistes qui, sur la fin de leur carrière, ont tant

joui de la vie, qu'ils ne se demandent jamais la raison de leur ruine.

Il est inutile de marquer chacune des dégradations de couleur par

lesquelles la teinte brillante de leur lune de miel atteignit à une

profonde obscurité. Un soir, la triste Augustine, qui depuis longtemps

entendait son mari parler avec enthousiasme de madame la duchesse de

Carigliano, reçut d'une amie quelques avis méchamment charitables sur la

nature de l'attachement qu'avait conçu Sommervieux pour cette célèbre

coquette qui donnait le ton à la cour impériale. A vingt et un ans, dans

tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté, Augustine se vit trahie

pour une femme de trente-six ans. En se sentant malheureuse au milieu du

monde et de ses fêtes désertes pour elle, la pauvre petite ne comprit

plus rien à l'admiration qu'elle y excitait, ni à l'envie qu'elle

inspirait. Sa figure prit une nouvelle expression. La mélancolie versa

dans ses traits la douceur de la résignation et la pâleur d'un amour

dédaigné. Elle ne tarda pas à être courtisée par les hommes les plus

séduisants; mais elle resta solitaire et vertueuse. Quelques paroles de

dédain, échappées à son mari, lui donnèrent un incroyable désespoir. Une

lueur fatale lui fit entrevoir les défauts de contact qui, par suite des

mesquineries de son éducation, empêchaient l'union complète de son âme

avec celle de Théodore: elle eut assez d'amour pour l'absoudre et pour

se condamner. Elle pleura des larmes de sang, et reconnut trop tard

qu'il est des mésalliances d'esprits aussi bien que des mésalliances de

moeurs et de rang. En songeant aux délices printanières de son union,

elle comprit l'étendue du bonheur passé, et convint en elle-même qu'une

si riche moisson d'amour était une vie entière qui ne pouvait se payer

que par du malheur. Cependant elle aimait trop sincèrement pour perdre

toute espérance. Aussi osa-t-elle entreprendre à vingt et un ans de

s'instruire et de rendre son imagination au moins digne de celle qu'elle

admirait.

--Si je ne suis pas poëte, se disait-elle, au moins je comprendrai la

poésie.

Et déployant alors cette force de volonté, cette énergie que les femmes

possèdent toutes quand elles aiment, madame de Sommervieux tenta de

changer son caractère, ses moeurs et ses habitudes; mais en dévorant des

volumes, en apprenant avec courage, elle ne réussit qu'à devenir moins

ignorante. La légèreté de l'esprit et les grâces de la conversation sont

un don de la nature ou le fruit d'une éducation commencée au berceau.

Elle pouvait apprécier la musique, en jouir, mais non chanter avec goût.

Elle comprit la littérature et les beautés de la poésie, mais il était

trop tard pour en orner sa rebelle mémoire. Elle entendait avec plaisir

les entretiens du monde, mais elle n'y fournissait rien de brillant. Ses

idées religieuses et ses préjugés d'enfance s'opposèrent à la complète

émancipation de son intelligence. Enfin, il s'était glissé contre elle,

dans l'âme de Théodore, une prévention qu'elle ne put vaincre. L'artiste

se moquait de ceux qui lui vantaient sa femme, et ses plaisanteries

étaient assez fondées: il imposait tellement à cette jeune et touchante

créature, qu'en sa présence, ou en tête-à-tête, elle tremblait.

Embarrassée par son trop grand désir de plaire, elle sentait son esprit

et ses connaissances s'évanouir dans un seul sentiment. La fidélité

d'Augustine déplut même à cet infidèle mari, qui semblait l'engager à

commettre des fautes en taxant sa vertu d'insensibilité. Augustine

s'efforça en vain d'abdiquer sa raison, de se plier aux caprices, aux

fantaisies de son mari, et de se vouer à l'égoïsme de sa vanité; elle ne

recueillit pas le fruit de ses sacrifices. Peut-être avaient-ils tous

deux laissé passer le moment où les âmes peuvent se comprendre. Un jour

le coeur trop sensible de la jeune épouse reçut un de ces coups qui font

si fortement plier les liens du sentiment, qu'on peut les croire

rompus. Elle s'isola. Mais bientôt une fatale pensée lui suggéra d'aller

chercher des consolations et des conseils au sein de sa famille.

Un matin donc, elle se dirigea vers la grotesque façade de l'humble et

silencieuse maison où s'était écoulée son enfance. Elle soupira en

revoyant cette croisée d'où, un jour, elle avait envoyé un premier

baiser à celui qui répandait aujourd'hui sur sa vie autant de gloire que

de malheur. Rien n'était changé dans l'antre où se rajeunissait

cependant le commerce de la draperie. La soeur d'Augustine occupait au

comptoir antique la place de sa mère. La jeune affligée rencontra son

beau-frère la plume derrière l'oreille. Elle fut à peine écoutée, tant

il avait l'air affairé. Les redoutables signaux d'un inventaire général

se faisaient autour de lui. Aussi la quitta-t-il en la priant d'excuser.

Elle fut reçue assez froidement par sa soeur, qui lui manifesta quelque

rancune. En effet, Augustine, brillante et descendant d'un joli

équipage, n'était jamais venue voir sa soeur qu'en passant. La femme du

prudent Lebas s'imagina que l'argent était la cause première de cette

visite matinale, elle essaya de se maintenir sur un ton de réserve qui

fit sourire plus d'une fois Augustine. La femme du peintre vit que, sauf

les barbes au bonnet, sa mère avait trouvé dans Virginie un successeur

qui conservait l'antique honneur du Chat-qui-pelote. Au déjeuner, elle

aperçut dans le régime de la maison, certains changements qui faisaient

honneur au bon sens de Joseph Lebas: les commis ne se levèrent pas au

dessert, on leur laissait la faculté de parler, et l'abondance de la

table annonçait une aisance sans luxe. La jeune élégante trouva les

coupons d'une loge aux Français où elle se souvint d'avoir vu sa soeur

de loin en loin. Madame Lebas avait sur les épaules un cachemire dont la

magnificence attestait la générosité avec laquelle son mari s'occupait

d'elle. Enfin, les deux époux marchaient avec leur siècle. Augustine fut

bientôt pénétrée d'attendrissement, en reconnaissant, pendant les deux

tiers de cette journée, le bonheur égal, sans exaltation, il est vrai,

mais aussi sans orages, que goûtait ce couple convenablement assorti.

Ils avaient accepté la vie comme une entreprise commerciale où il

s'agissait de faire, avant tout, honneur à ses affaires. La femme,

n'ayant pas rencontré dans son mari un amour excessif, s'était appliquée

à le faire naître. Insensiblement amené à estimer, à chérir Virginie, le

temps que le bonheur mit à éclore, fut, pour Joseph Lebas, et pour sa

femme un gage de durée. Aussi, lorsque la plaintive Augustine exposa sa

situation douloureuse, eut-elle à essuyer le déluge de lieux communs que

la morale de la rue Saint-Denis fournissait à sa soeur.

--Le mal est fait, ma femme, dit Joseph Lebas, il faut chercher à donner

de bons conseils à notre soeur. Puis, l'habile négociant analysa

lourdement les ressources que les lois et les moeurs pouvaient offrir à

Augustine pour sortir de cette crise; il en numérota pour ainsi dire les

considérations, les rangea par leur force dans des espèces de

catégories, comme s'il se fût agi de marchandises de diverses qualités;

puis il les mit en balance, les pesa, et conclut en développant la

nécessité où était sa belle-soeur de prendre un parti violent qui ne

satisfit point l'amour qu'elle ressentait encore pour son mari. Aussi ce

sentiment se réveilla-t-il dans toute sa force quand elle entendit

Joseph Lebas parlant de voies judiciaires. Elle remercia ses deux amis,

et revint chez elle encore plus indécise qu'elle ne l'était avant de les

avoir consultés. Elle hasarda de se rendre alors à l'antique hôtel de la

rue du Colombier, dans le dessein de confier ses malheurs à son père et

à sa mère. La pauvre petite femme ressemblait à ces malades qui, arrivés

à un état désespéré, essayent de toutes les recettes et se confient même

aux remèdes de bonne femme. Les deux vieillards la reçurent avec une

effusion de sentiment qui l'attendrit. Cette visite leur apportait une

distraction qui, pour eux, valait un trésor. Depuis quatre ans, ils

marchaient dans la vie comme des navigateurs sans but et sans boussole.

Assis au coin de leur feu, ils se racontaient l'un à l'autre tous les

désastres du Maximum, leurs anciennes acquisitions de draps, la manière

dont ils avaient évité les banqueroutes, et surtout cette célèbre

faillite Lecocq, la bataille de Marengo du père Guillaume. Puis, quand

ils avaient épuisé les vieux procès, ils récapitulaient les additions de

leurs inventaires les plus productifs, et se narraient encore les

vieilles histoires du quartier Saint-Denis. A deux heures, le père

Guillaume allait donner un coup d'oeil à l'établissement du

Chat-qui-pelote. En revenant il s'arrêtait à toutes les boutiques,

autrefois ses rivales, et dont les jeunes propriétaires espéraient

entraîner le vieux négociant dans quelque escompte aventureux, que,

selon sa coutume, il ne refusait jamais positivement. Deux bons chevaux

normands mouraient de gras-fondu dans l'écurie de l'hôtel; madame

Guillaume ne s'en servait que pour se faire traîner tous les dimanches

à la grand'messe de sa paroisse. Trois fois par semaine ce respectable

couple tenait table ouverte. Grâce à l'influence de son gendre

Sommervieux, le père Guillaume avait été nommé membre du comité

consultatif pour l'habillement des troupes. Depuis que son mari s'était

ainsi trouvé placé haut dans l'administration, madame Guillaume avait

pris la détermination de représenter. Leurs appartements étaient

encombrés de tant d'ornements d'or et d'argent, et de meubles sans goût

mais de valeur certaine, que la pièce la plus simple y ressemblait à une

chapelle. L'économie et la prodigalité semblaient se disputer dans

chacun des accessoires de cet hôtel. L'on eût dit que monsieur Guillaume

avait eu en vue de faire un placement d'argent jusque dans l'acquisition

d'un flambeau. Au milieu de ce bazar, dont la richesse accusait le

désoeuvrement des deux époux, le célèbre tableau de Sommervieux avait

obtenu la place d'honneur. Il faisait la consolation de monsieur et de

madame Guillaume qui tournaient vingt fois par jour les yeux harnachés

de bésicles vers cette image de leur ancienne existence, pour eux si

active et si amusante. L'aspect de cet hôtel et de ces appartements où

tout avait une senteur de vieillesse et de médiocrité, le spectacle

donné par ces deux êtres qui semblaient échoués sur un rocher d'or loin

du monde et des idées qui font vivre, surprirent Augustine. Elle

contemplait en ce moment la seconde partie du tableau dont le

commencement l'avait frappée chez Joseph Lebas, celui d'une vie agitée

quoique sans mouvement, espèce d'existence mécanique et instinctive

semblable à celle des castors. Elle eut alors je ne sais quel orgueil de

ses chagrins, en pensant qu'ils prenaient leur source dans un bonheur de

dix-huit mois qui valait à ses yeux mille existences comme celle dont le

vide lui semblait horrible. Cependant elle cacha ce sentiment peu

charitable, et déploya pour ses vieux parents, les grâces nouvelles de

son esprit, les coquetteries de tendresse que l'amour lui avait

révélées, et les disposa favorablement à écouter ses doléances

matrimoniales. Les vieilles gens ont un faible pour ces sortes de

confidences. Madame Guillaume voulut être instruite des plus légers

détails de cette vie étrange qui, pour elle, avait quelque chose de

fabuleux. Les voyages du baron de La Houtan, qu'elle commençait toujours

sans jamais les achever, ne lui apprirent rien de plus inouï sur les

sauvages du Canada.

--Comment, mon enfant, ton mari s'enferme avec des femmes nues, et tu as

la simplicité de croire qu'il les dessine?

A cette exclamation, la grand'mère posa ses lunettes sur une petite

travailleuse, secoua ses jupons et plaça ses mains jointes sur ses

genoux élevés par une chaufferette, son piédestal favori.

--Mais, ma mère, tous les peintres sont obligés d'avoir des modèles.

--Il s'est bien gardé de nous dire tout cela quand il t'a demandée en

mariage. Si je l'avais su, je n'aurais pas donné ma fille à un homme qui

fait un pareil métier. La religion défend ces horreurs-là, ça n'est pas

moral. A quelle heure nous disais-tu donc qu'il rentre chez lui?

--Mais à une heure, deux heures...

Les deux époux se regardèrent dans un profond étonnement.

--Il joue donc? dit monsieur Guillaume. Il n'y avait que les joueurs

qui, de mon temps, rentrassent si tard.

Augustine fit une petite moue qui repoussait cette accusation.

--Il doit te faire passer de cruelles nuits à l'attendre, reprit madame

Guillaume. Mais, non, tu te couches, n'est-ce pas? Et quand il a perdu,

le monstre te réveille.

--Non, ma mère, il est au contraire quelquefois très-gai. Assez souvent

même, quand il fait beau, il me propose de me lever pour aller dans les

bois.

--Dans les bois, à ces heures-là? Tu as donc un bien petit appartement

qu'il n'a pas assez de sa chambre, de ses salons, et qu'il lui faille

ainsi courir pour... Mais c'est pour t'enrhumer, que le scélérat te

propose ces parties-là. Il veut se débarrasser de toi. A-t-on jamais vu

un homme établi, qui a un commerce tranquille, galoper comme un

loup-garou?

--Mais, ma mère, vous ne comprenez donc pas que, pour développer son

talent, il a besoin d'exaltation. Il aime beaucoup les scènes qui...

La Comédie humaine - Volume 01 · 第 6 / 49 段