soigneusement enveloppé dans son manteau, se tenait sous l'auvent de la
boutique qui se trouvait en face de ce vieux logis, et paraissait
l'examiner avec un enthousiasme d'archéologue. A la vérité, ce débris
de la bourgeoisie du seizième siècle pouvait offrir à l'observateur plus
d'un problème à résoudre. Chaque étage avait sa singularité. Au premier,
quatre fenêtres longues, étroites, rapprochées l'une de l'autre, avaient
des carreaux de bois dans leur partie inférieure, afin de produire ce
jour douteux, à la faveur duquel un habile marchand prête aux étoffes la
couleur souhaitée par ses chalands. Le jeune homme semblait plein de
dédain pour cette partie essentielle de la maison, ses yeux ne s'y
étaient pas encore arrêtés. Les fenêtres du second étage, dont les
jalousies relevées laissaient voir, au travers de grands carreaux en
verre de Bohême, de petits rideaux de mousseline rousse, ne
l'intéressaient pas davantage. Son attention se portait particulièrement
au troisième, sur d'humbles croisées dont le bois travaillé
grossièrement aurait mérité d'être placé au Conservatoire des arts et
métiers pour y indiquer les premiers efforts de la menuiserie française.
Ces croisées avaient de petites vitres d'une couleur si verte, que, sans
son excellente vue, le jeune homme n'aurait pu apercevoir les rideaux de
toile à carreaux bleus qui cachaient les mystères de cet appartement aux
yeux des profanes. Parfois, cet observateur, ennuyé de sa contemplation
sans résultat, ou du silence dans lequel la maison était ensevelie,
ainsi que tout le quartier, abaissait ses regards vers les régions
inférieures. Un sourire involontaire se dessinait alors sur ses lèvres,
quand il revoyait la boutique où se rencontraient en effet des choses
assez risibles. Une formidable pièce de bois, horizontalement appuyée
sur quatre piliers qui paraissaient courbés par le poids de cette maison
décrépite, avait été rechampie d'autant de couches de diverses peintures
que la joue d'une vieille duchesse en a reçu de rouge. Au milieu de
cette large poutre mignardement sculptée se trouvait un antique tableau
représentant un chat qui pelotait. Cette toile causait la gaieté du
jeune homme. Mais il faut dire que le plus spirituel des peintres
modernes n'inventerait pas de charge si comique. L'animal tenait dans
une de ses pattes de devant une raquette aussi grande que lui, et se
dressait sur ses pattes de derrière pour mirer une énorme balle que lui
renvoyait un gentilhomme en habit brodé. Dessin, couleurs, accessoires,
tout était traité de manière à faire croire que l'artiste avait voulu se
moquer du marchand et des passants. En altérant cette peinture naïve, le
temps l'avait rendue encore plus grotesque par quelques incertitudes qui
devaient inquiéter de consciencieux flâneurs. Ainsi la queue mouchetée
du chat était découpée de telle sorte qu'on pouvait la prendre pour un
spectateur, tant la queue des chats de nos ancêtres était grosse, haute
et fournie. A droite du tableau, sur un champ d'azur qui déguisait
imparfaitement la pourriture du bois, les passants lisaient GUILLAUME;
et à gauche, SUCCESSEUR DU SIEUR CHEVREL. Le soleil et la pluie avaient
rongé la plus grande partie de l'or moulu parcimonieusement appliqué sur
les lettres de cette inscription, dans laquelle les U remplaçaient les
V, et réciproquement, selon les lois de notre ancienne orthographe. Afin
de rabattre l'orgueil de ceux qui croient que le monde devient de jour
en jour plus spirituel, et que le moderne charlatanisme surpasse tout,
il convient de faire observer ici que ces enseignes, dont l'étymologie
semble bizarre à plus d'un négociant parisien, sont les tableaux morts
de vivants tableaux à l'aide desquels nos espiègles ancêtres avaient
réussi à amener les chalands dans leurs maisons. Ainsi la
Truie-qui-file, le Singe-vert, etc., furent des animaux en cage dont
l'adresse émerveillait les passants, et dont l'éducation prouvait la
patience de l'industriel au quinzième siècle. De semblables curiosités
enrichissaient plus vite leurs heureux possesseurs que les Providence,
les Bonne-foi, les Grâce-de-Dieu et les Décollation de saint
Jean-Baptiste qui se voient encore rue Saint-Denis. Cependant l'inconnu
ne restait certes pas là pour admirer ce chat, qu'un moment d'attention
suffisait à graver dans la mémoire. Ce jeune homme avait aussi ses
singularités. Son manteau, plissé dans le goût des draperies antiques,
laissait voir une élégante chaussure, d'autant plus remarquable au
milieu de la boue parisienne, qu'il portait des bas de soie blancs dont
les mouchetures attestaient son impatience. Il sortait sans doute d'une
noce ou d'un bal; car à cette heure matinale il tenait à la main des
gants blancs; et les boucles de ses cheveux noirs défrisés, éparpillées
sur ses épaules, indiquaient une coiffure à la Caracalla, mise à la mode
autant par l'école de David que par cet engouement pour les formes
grecques et romaines qui marqua les premières années de ce siècle.
Malgré le bruit que faisaient quelques maraîchers attardés passant au
galop pour se rendre à la grande halle, cette rue si agitée avait alors
un calme dont la magie n'est connue que de ceux qui ont erré dans Paris
désert, à ces heures où son tapage, un moment apaisé, renaît et s'entend
dans le lointain comme la grande voix de la mer. Cet étrange jeune homme
devait être aussi curieux pour les commerçants du Chat-qui-pelote, que
le Chat-qui-pelote l'était pour lui. Une cravate éblouissante de
blancheur rendait sa figure tourmentée encore plus pâle qu'elle ne
l'était réellement. Le feu tour à tour sombre et pétillant que jetaient
ses yeux noirs s'harmoniait avec les contours bizarres de son visage,
avec sa bouche large et sinueuse qui se contractait en souriant. Son
front, ridé par une contrariété violente, avait quelque chose de fatal.
Le front n'est-il pas ce qui se trouve de plus prophétique en l'homme?
Quand celui de l'inconnu exprimait la passion, les plis qui s'y
formaient causaient une sorte d'effroi par la vigueur avec laquelle ils
se prononçaient; mais lorsqu'il reprenait son calme, si facile à
troubler, il y respirait une grâce lumineuse qui rendait attrayante
cette physionomie où la joie, la douleur, l'amour, la colère, le dédain
éclataient d'une manière si communicative que l'homme le plus froid en
devait être impressionné. Cet inconnu se dépitait si bien au moment où
l'on ouvrit précipitamment la lucarne du grenier, qu'il n'y vit pas
apparaître trois joyeuses figures rondelettes, blanches, roses, mais
aussi communes que le sont les figures du Commerce sculptées sur
certains monuments. Ces trois faces, encadrées par la lucarne,
rappelaient les têtes d'anges bouffis semés dans les nuages qui
accompagnent le Père éternel. Les apprentis respirèrent les émanations
de la rue avec une avidité qui démontrait combien l'atmosphère de leur
grenier était chaude et méphitique. Après avoir indiqué ce singulier
factionnaire, le commis qui paraissait être le plus jovial disparut et
revint en tenant à la main un instrument dont le métal inflexible a été
récemment remplacé par un cuir souple; puis tous prirent une expression
malicieuse en regardant le badaud qu'ils aspergèrent d'une pluie fine et
blanchâtre dont le parfum prouvait que les trois mentons venaient d'être
rasés. Élevés sur la pointe de leurs pieds et réfugiés au fond de leur
grenier pour jouir de la colère de leur victime, les commis cessèrent de
rire en voyant l'insouciant dédain avec lequel le jeune homme secoua son
manteau, et le profond mépris que peignit sa figure quand il leva les
yeux sur la lucarne vide. En ce moment, une main blanche et délicate fit
remonter vers l'imposte la partie inférieure d'une des grossières
croisées du troisième étage, au moyen de ces coulisses dont le
tourniquet laisse souvent tomber à l'improviste le lourd vitrage qu'il
doit retenir. Le passant fut alors récompensé de sa longue attente. La
figure d'une jeune fille, fraîche comme un de ces blancs calices qui
fleurissent au sein des eaux, se montra couronnée d'une ruche en
mousseline froissée qui donnait à sa tête un air d'innocence admirable.
Quoique couverts d'une étoffe brune, son cou, ses épaules
s'apercevaient, grâce à de légers interstices ménagés par les mouvements
du sommeil. Aucune expression de contrainte n'altérait ni l'ingénuité de
ce visage, ni le calme de ces yeux immortalisés par avance dans les
sublimes compositions de Raphaël: c'était la même grâce, la même
tranquillité de ces vierges devenues proverbiales. Il existait un
charmant contraste produit par la jeunesse des joues de cette figure,
sur laquelle le sommeil avait comme mis en relief une surabondance de
vie, et par la vieillesse de cette fenêtre massive aux contours
grossiers, dont l'appui était noir. Semblable à ces fleurs de jour qui
n'ont pas encore au matin déplié leur tunique roulée par le froid des
nuits, la jeune fille, à peine éveillée, laissa errer ses yeux bleus sur
les toits voisins et regarda le ciel; puis, par une sorte d'habitude,
elle les baissa sur les sombres régions de la rue, où ils rencontrèrent
aussitôt ceux de son adorateur. La coquetterie la fit sans doute
souffrir d'être vue en déshabillé, elle se retira vivement en arrière,
le tourniquet tout usé tourna, la croisée redescendit avec cette
rapidité qui, de nos jours, a valu un nom odieux à cette naïve invention
de nos ancêtres, et la vision disparut. Il semblait à ce jeune homme que
la plus brillante des étoiles du matin avait été soudain cachée par un
nuage.
Pendant ces petits événements, les lourds volets intérieurs qui
défendaient le léger vitrage de la boutique du Chat-qui-pelote avaient
été enlevés comme par magie. La vieille porte à heurtoir fut repliée sur
le mur intérieur de la maison par un serviteur vraisemblablement
contemporain de l'enseigne, qui d'une main tremblante y attacha le
morceau de drap carré sur lequel était brodé en soie jaune le nom de
_Guillaume, successeur de Chevrel_. Il eût été difficile à plus d'un
passant de deviner le genre de commerce de monsieur Guillaume. A travers
les gros barreaux de fer qui protégeaient extérieurement sa boutique, à
peine y apercevait-on des paquets enveloppés de toile brune aussi
nombreux que des harengs quand ils traversent l'Océan. Malgré
l'apparente simplicité de cette gothique façade, monsieur Guillaume
était, de tous les marchands drapiers de Paris, celui dont les magasins
se trouvaient toujours le mieux fournis, dont les relations avaient le
plus d'étendue, et dont la probité commerciale était la plus exacte. Si
quelques-uns de ses confrères avaient conclu des marchés avec le
gouvernement, sans avoir la quantité de drap voulue, il était toujours
prêt à la leur livrer, quelque considérable que fût le nombre de pièces
soumissionnées. Le rusé négociant connaissait mille manières de
s'attribuer le plus fort bénéfice sans se trouver obligé, comme eux, de
courir chez des protecteurs, y faire des bassesses ou de riches
présents. Si les confrères ne pouvaient le payer qu'en excellentes
traites un peu longues, il indiquait son notaire comme un homme
accommodant, et savait encore tirer une seconde mouture du sac, grâce à
cet expédient qui faisait dire proverbialement aux négociants de la rue
Saint-Denis:--Dieu vous garde du notaire de monsieur Guillaume! pour
désigner un escompte onéreux. Le vieux négociant se trouva debout comme
par miracle, sur le seuil de sa boutique, au moment où le domestique se
retira. Monsieur Guillaume regarda la rue Saint-Denis, les boutiques
voisines et le temps, comme un homme qui débarque au Havre et revoit la
France après un long voyage. Bien convaincu que rien n'avait changé
pendant son sommeil, il aperçut alors le passant en faction, qui, de son
côté, contemplait le patriarche de la draperie, comme Humboldt dut
examiner le premier gymnote électrique qu'il vit en Amérique. Monsieur
Guillaume portait de larges culottes de velours noir, des bas chinés et
des souliers carrés à boucles d'argent. Son habit à pans carrés, à
basques carrées, à collet carré, enveloppait son corps, légèrement
voûté, d'un drap verdâtre garni de grands boutons en métal blanc mais
rougis par l'usage. Ses cheveux gris étaient si exactement aplatis et
peignés sur son crâne jaune, qu'ils le faisaient ressembler à un champ
sillonné. Ses petits yeux verts, percés comme avec une vrille,
flamboyaient sous deux arcs marqués d'une faible rougeur à défaut de
sourcils. Les inquiétudes avaient tracé sur son front des rides
horizontales aussi nombreuses que les plis de son habit. Cette figure
blême annonçait la patience, la sagesse commerciale, et l'espèce de
cupidité rusée que réclament les affaires. A cette époque on voyait
moins rarement qu'aujourd'hui de ces vieilles familles où se
conservaient, comme de précieuses traditions, les moeurs, les costumes
caractéristiques de leurs professions, et restées au milieu de la
civilisation nouvelle comme ces débris antédiluviens retrouvés par
Cuvier dans les carrières. Le chef de la famille Guillaume était un de
ces notables gardiens des anciens usages: on le surprenait à regretter
le Prévôt des Marchands, et jamais il ne parlait d'un jugement du
tribunal de commerce sans le nommer la _sentence des consuls_. C'était
sans doute en vertu de ces coutumes que, levé le premier de sa maison,
il attendait de pied ferme l'arrivée de ses trois commis, pour les
gourmander en cas de retard. Ces jeunes disciples de Mercure ne
connaissaient rien de plus redoutable que l'activité silencieuse avec
laquelle le patron scrutait leurs visages et leurs mouvements, le lundi
matin, en y recherchant les preuves ou les traces de leurs escapades.
Mais, en ce moment, le vieux drapier ne fit aucune attention à ses
apprentis. Il était occupé à chercher le motif de la sollicitude avec
laquelle le jeune homme en bas de soie et en manteau portait
alternativement les yeux sur son enseigne et sur les profondeurs de son
magasin. Le jour, devenu plus éclatant, permettait d'y apercevoir le
bureau grillagé, entouré de rideaux en vieille soie verte, où se
tenaient les livres immenses, oracles muets de la maison. Le trop
curieux étranger semblait convoiter ce petit local, y prendre le plan
d'une salle à manger latérale, éclairée par un vitrage pratiqué dans le
plafond, et d'où la famille réunie devait facilement voir, pendant ses
repas, les plus légers accidents qui pouvaient arriver sur le seuil de
la boutique. Un si grand amour pour son logis paraissait suspect à un
négociant qui avait subi le régime de la Terreur. Monsieur Guillaume
pensait donc assez naturellement que cette figure sinistre en voulait à
la caisse du Chat-qui-pelote. Après avoir discrètement joui du duel muet
qui avait lieu entre son patron et l'inconnu, le plus âgé des commis
hasarda de se placer sur la dalle où était monsieur Guillaume, en voyant
le jeune homme contempler à la dérobée les croisées du troisième. Il fit
deux pas dans la rue, leva la tête, et crut avoir aperçu mademoiselle
Augustine Guillaume qui se retirait avec précipitation. Mécontent de la
perspicacité de son premier commis, le drapier lui lança un regard de
travers; mais tout à coup les craintes mutuelles que la présence de ce
passant excitait dans l'âme du marchand et de l'amoureux commis se
calmèrent. L'inconnu héla un fiacre qui se rendait à une place voisine,
et y monta rapidement en affectant une trompeuse indifférence. Ce départ
mit un certain baume dans le coeur des autres commis, assez inquiets de
retrouver la victime de leur plaisanterie.
--Hé bien, messieurs, qu'avez-vous donc à rester là, les bras croisés?
dit monsieur Guillaume à ses trois néophytes. Mais autrefois, sarpejeu!
quand j'étais chez le sieur Chevrel, j'avais déjà visité plus de deux
pièces de drap.
--Il faisait donc jour de meilleure heure, dit le second commis que
cette tâche concernait.
Le vieux négociant ne put s'empêcher de sourire. Quoique deux de ces
trois jeunes gens, confiés à ses soins par leurs pères, riches
manufacturiers de Louviers et Sedan, n'eussent qu'à demander cent mille
francs pour les avoir, le jour où ils seraient en âge de s'établir,
Guillaume croyait de son devoir de les tenir sous la férule d'un antique
despotisme inconnu de nos jours dans les brillants magasins modernes
dont les commis veulent être riches à trente ans: il les faisait
travailler comme des nègres. A eux trois, ces commis suffisaient à une
besogne qui aurait mis sur les dents dix de ces employés dont le
sybaritisme enfle aujourd'hui les colonnes du budget. Aucun bruit ne
troublait la paix de cette maison solennelle, où les gonds semblaient
toujours huilés, et dont le moindre meuble avait cette propreté
respectable qui annonce un ordre et une économie sévères. Souvent, le
plus espiègle des commis s'était amusé à écrire sur le fromage de
Gruyère qu'on leur abandonnait au déjeuner, et qu'ils se plaisaient à
respecter, la date de sa réception primitive. Cette malice et quelques
autres semblables faisaient parfois sourire la plus jeune des deux
filles de Guillaume, la jolie vierge qui venait d'apparaître au passant
enchanté. Quoique chacun des apprentis, et même le plus ancien, payât
une forte pension, aucun d'eux n'eût été assez hardi pour rester à la
table du patron au moment où le dessert y était servi. Lorsque madame
Guillaume parlait d'accommoder la salade, ces pauvres jeunes gens
tremblaient en songeant avec quelle parcimonie sa prudente main savait y
épancher l'huile. Il ne fallait pas qu'ils s'avisassent de passer une
nuit dehors, sans avoir donné longtemps à l'avance un motif plausible à
cette irrégularité. Chaque dimanche, et à tour de rôle, deux commis
accompagnaient la famille Guillaume à la messe de Saint-Leu et aux
vêpres. Mesdemoiselles Virginie et Augustine, modestement vêtues
d'indienne, prenaient chacune le bras d'un commis et marchaient en
avant, sous les yeux perçants de leur mère, qui fermait ce petit cortége
domestique avec son mari accoutumé par elle à porter deux gros
paroissiens reliés en maroquin noir. Le second commis n'avait pas
d'appointements. Quant à celui que douze ans de persévérance et de
discrétion initiaient aux secrets de la maison, il recevait huit cents
francs en récompense de ses labeurs. A certaines fêtes de famille, il
était gratifié de quelques cadeaux auxquels la main sèche et ridée de
madame Guillaume donnait seule du prix: des bourses en filet, qu'elle
avait soin d'emplir de coton pour faire valoir leurs dessins à jour; des
bretelles fortement conditionnées, ou des paires de bas de soie bien
lourdes. Quelquefois, mais rarement, ce premier ministre était admis à
partager les plaisirs de la famille soit quand elle allait à la
campagne, soit quand après des mois d'attente elle se décidait à user de
son droit à demander, en louant une loge, une pièce à laquelle Paris ne
pensait plus. Quant aux deux autres commis, la barrière de respect qui
séparait jadis un maître drapier de ses apprentis était placée si
fortement entre eux et le vieux négociant, qu'il leur eût été plus
facile de voler une pièce de drap que de déranger cette auguste
étiquette. Cette réserve peut paraître ridicule aujourd'hui. Néanmoins,
ces vieilles maisons étaient des écoles de moeurs et de probité. Les
maîtres adoptaient leurs apprentis. Le linge d'un jeune homme était
soigné, réparé, quelquefois renouvelé par la maîtresse de la maison. Un
commis tombait-il malade, il devenait l'objet de soins vraiment
maternels. En cas de danger, le patron prodiguait son argent pour
appeler les plus célèbres docteurs; car il ne répondait pas seulement
des moeurs et du savoir de ces jeunes gens à leurs parents. Si l'un
d'eux, honorable par le caractère, éprouvait quelque désastre, ces vieux
négociants savaient apprécier l'intelligence qu'ils avaient développée,
et n'hésitaient pas à confier le bonheur de leurs filles à celui auquel
ils avaient pendant longtemps confié leurs fortunes. Guillaume était un
de ces hommes antiques; et s'il en avait les ridicules, il en avait
toutes les qualités. Aussi Joseph Lebas, son premier commis, orphelin et
sans fortune, était-il, dans son idée, le futur époux de Virginie sa
fille aînée. Mais Joseph ne partageait point les pensées symétriques de
son patron, qui, pour un empire, n'aurait pas marié sa seconde fille
avant la première. L'infortuné commis se sentait le coeur entièrement
pris pour mademoiselle Augustine la cadette. Afin de justifier cette
passion qui avait grandi secrètement, il est nécessaire de pénétrer plus
avant dans les ressorts du gouvernement absolu qui régissait la maison
du vieux marchand drapier.