L'homme n'est ni bon ni méchant, il naît avec des instincts et des

aptitudes; la Société, loin de le dépraver, comme l'a prétendu Rousseau,

le perfectionne, le rend meilleur; mais l'intérêt développe aussi ses

penchants mauvais. Le christianisme, et surtout le catholicisme, étant,

comme je l'ai dit dans le Médecin de Campagne, un système complet de

répression des tendances dépravées de l'homme, est le plus grand élément

d'Ordre Social.

En lisant attentivement le tableau de la Société, moulée, pour ainsi

dire, sur le vif avec tout son bien et tout son mal, il en résulte cet

enseignement que si la pensée, ou la passion, qui comprend la pensée et

le sentiment, est l'élément social, elle en est aussi l'élément

destructeur. En ceci, la vie sociale ressemble à la vie humaine. On ne

donne aux peuples de longévité qu'en modérant leur action vitale.

L'enseignement, ou mieux, l'éducation par des Corps Religieux est donc

le grand principe d'existence pour les peuples, le seul moyen de

diminuer la somme du mal et d'augmenter la somme du bien dans toute

Société. La pensée, principe des maux et des biens, ne peut être

préparée, domptée, dirigée que par la religion. L'unique religion

possible est le christianisme (voir la lettre écrite de Paris dans LOUIS

LAMBERT[2], où le jeune philosophe mystique explique, à propos de la

doctrine de Swedenborg, comment il n'y a jamais eu qu'une religion

depuis l'origine du monde). Le Christianisme a créé les peuples

modernes, il les conservera. De là sans doute la nécessité du principe

monarchique. Le Catholicisme et la Royauté sont deux principes jumeaux.

Quant aux limites dans lesquelles ces deux principes doivent être

enfermés par des Institutions afin de ne pas les laisser se développer

absolument, chacun sentira qu'une préface aussi succincte que doit

l'être celle-ci, ne saurait devenir un traité politique. Aussi ne

dois-je entrer ni dans les dissensions religieuses ni dans les

dissensions politiques du moment. J'écris à la lueur de deux Vérités

éternelles: la Religion, la Monarchie, deux nécessités que les

événements contemporains proclament, et vers lesquelles tout écrivain de

bon sens doit essayer de ramener notre pays. Sans être l'ennemi de

l'Élection, principe excellent pour constituer la loi, je repousse

l'Élection _prise comme unique moyen social_, et surtout aussi mal

organisée qu'elle l'est aujourd'hui, car elle ne représente pas

d'imposantes minorités aux idées, aux intérêts desquelles songerait un

gouvernement monarchique. L'Élection, étendue à tout, nous donne le

gouvernement par les masses, le seul qui ne soit point responsable, et

où la tyrannie est sans bornes, car elle s'appelle _la loi_. Aussi

regardé-je la Famille et non l'Individu comme le véritable élément

social. Sous ce rapport, au risque d'être regardé comme un esprit

rétrograde, je me range du côté de Bossuet et de Bonald, au lieu d'aller

avec les novateurs modernes. Comme l'Élection est devenue l'unique moyen

social, si j'y avais recours pour moi-même, il ne faudrait pas inférer

la moindre contradiction entre mes actes et ma pensée. Un ingénieur

annonce que tel pont est près de crouler, qu'il y a danger pour tous à

s'en servir, et il y passe lui-même quand ce pont est la seule route

pour arriver à la ville. Napoléon avait merveilleusement adapté

l'Élection au génie de notre pays. Aussi les moindres députés de son

Corps Législatif ont-ils été les plus célèbres orateurs des Chambres

sous la Restauration. Aucune Chambre n'a valu le Corps Législatif en les

comparant homme à homme. Le système électif de l'Empire est donc

incontestablement le meilleur.

[2] Édition de la _Bibliothèque Charpentier_.

Certaines personnes pourront trouver quelque chose de superbe et

d'avantageux dans cette déclaration. On cherchera querelle au romancier

de ce qu'il veut être historien, on lui demandera raison de sa

politique. J'obéis ici à une obligation, voilà toute la réponse.

L'ouvrage que j'ai entrepris aura la longueur d'une histoire, j'en

devais la raison, encore cachée, les principes et la morale.

Nécessairement forcé de supprimer les préfaces publiées pour répondre à

des critiques essentiellement passagères, je n'en veux conserver qu'une

observation.

Les écrivains qui ont un but, fût-ce un retour aux principes qui se

trouvent dans le passé par cela même qu'ils sont éternels, doivent

toujours déblayer le terrain. Or, quiconque apporte sa pierre dans le

domaine des idées, quiconque signale un abus, quiconque marque d'un

signe le mauvais pour être retranché, celui-là passe toujours pour être

immoral. Le reproche d'immoralité, qui n'a jamais failli à l'écrivain

courageux, est d'ailleurs le dernier qui reste à faire quand on n'a plus

rien à dire à un poëte. Si vous êtes vrai dans vos peintures; si, à

force de travaux diurnes et nocturnes, vous parvenez à écrire la langue

la plus difficile du monde, on vous jette alors le mot immoral à la

face. Socrate fut immoral, Jésus-Christ fut immoral; tous deux ils

furent poursuivis au nom des Sociétés qu'ils renversaient ou

réformaient. Quand on veut tuer quelqu'un, on le taxe d'immoralité.

Cette manoeuvre, familière aux partis, est la honte de tous ceux qui

l'emploient. Luther et Calvin savaient bien ce qu'ils faisaient en se

servant des intérêts matériels blessés comme d'un bouclier! Aussi

ont-ils vécu toute leur vie.

En copiant toute la Société, la saisissant dans l'immensité de ses

agitations, il arrive, il devait arriver que telle composition offrait

plus de mal que de bien, que telle partie de la fresque représentait un

groupe coupable, et la critique de crier à l'immoralité, sans faire

observer la moralité de telle autre partie destinée à former un

contraste parfait. Comme la critique ignorait le plan général, je lui

pardonnais d'autant mieux qu'on ne peut pas plus empêcher la critique

qu'on ne peut empêcher la vue, le langage et le jugement de s'exercer.

Puis le temps de l'impartialité n'est pas encore venu pour moi.

D'ailleurs, l'auteur qui ne sait pas se résoudre à essuyer le feu de la

critique ne doit pas plus se mettre à écrire qu'un voyageur ne doit se

mettre en route en comptant sur un ciel toujours serein. Sur ce point,

il me reste à faire observer que les moralistes les plus consciencieux

doutent fort que la Société puisse offrir autant de bonnes que de

mauvaises actions, et dans le tableau que j'en fais, il se trouve plus

de personnages vertueux que de personnages répréhensibles. Les actions

blâmables, les fautes, les crimes, depuis les plus légers jusqu'aux plus

graves, y trouvent toujours leur punition humaine ou divine, éclatante

ou secrète. J'ai mieux fait que l'historien, je suis plus libre.

Cromwell fut ici-bas, sans autre châtiment que celui que lui infligeait

le penseur. Encore y a-t-il eu discussion d'école à école. Bossuet

lui-même a ménagé ce grand régicide. Guillaume d'Orange l'usurpateur,

Hugues Capet, cet autre usurpateur, meurent pleins de jours, sans avoir

eu plus de défiances ni plus de craintes qu'Henri IV et que Charles

Ier. La vie de Catherine II et celle de Louis XIV, mises en regard,

concluraient contre toute espèce de morale, à les juger au point de vue

de la morale qui régit les particuliers; car pour les Rois, pour les

Hommes d'Etat, il y a, comme l'a dit Napoléon, une petite et une grande

morale. Les _Scènes de la vie politique_ sont basées sur cette belle

réflexion. L'histoire n'a pas pour loi, comme le roman, de tendre vers

le beau idéal. L'histoire est ou devrait être ce qu'elle fut; tandis que

_le roman doit être le monde meilleur_, a dit madame Necker, un des

esprits les plus distingués du dernier siècle. Mais le roman ne serait

rien si, dans cet auguste mensonge, il n'était pas vrai dans les

détails. Obligé de se conformer aux idées d'un pays essentiellement

hypocrite, Walter Scott a été faux, relativement à l'humanité, dans la

peinture de la femme, parce que ses modèles étaient des schismatiques.

La femme protestante n'a pas d'idéal. Elle peut être chaste, pure,

vertueuse; mais son amour sans expansion sera toujours calme et rangé

comme un devoir accompli. Il semblerait que la Vierge Marie ait refroidi

le coeur des sophistes qui la bannissaient du ciel, elle et ses trésors

de miséricorde. Dans le protestantisme, il n'y a plus rien de possible

pour la femme après la faute; tandis que dans l'Eglise catholique,

l'espoir du pardon la rend sublime. Aussi n'existe-t-il qu'une seule

femme pour l'écrivain protestant, tandis que l'écrivain catholique

trouve une femme nouvelle, dans chaque nouvelle situation. Si Walter

Scott eût été catholique, s'il se fût donné pour tâche la description

vraie des différentes Sociétés qui se sont succédé en Ecosse, peut-être

le peintre d'Effie et d'Alice (les deux figures qu'il se reprocha dans

ses vieux jours d'avoir dessinées) eût-il admis les passions avec leurs

fautes et leurs châtiments, avec les vertus que le repentir leur

indique. La passion est toute l'humanité. Sans elle, la religion,

l'histoire, le roman, l'art seraient inutiles.

En me voyant amasser tant de faits et les peindre comme ils sont, avec

la passion pour élément, quelques personnes ont imaginé, bien à tort,

que j'appartenais à l'école sensualiste et matérialiste, deux faces du

même fait, le panthéisme. Mais peut-être pouvait-on, devait-on s'y

tromper. Je ne partage point la croyance à un progrès indéfini, quant

aux Sociétés; je crois aux progrès de l'homme sur lui-même. Ceux qui

veulent apercevoir chez moi une intention de considérer l'homme comme

créature finie se trompent donc étrangement. SÉRAPHITA, la doctrine en

action du Bouddha chrétien, me semble une réponse suffisante à cette

accusation assez légère, avancée ailleurs.

Dans certains fragments de ce long ouvrage, j'ai tenté de populariser

les faits étonnants, je puis dire les prodiges de l'électricité qui se

métamorphose chez l'homme en une puissance incalculée; mais en quoi les

phénomènes cérébraux et nerveux qui démontrent l'existence d'un nouveau

monde moral dérangent-ils les rapports certains et nécessaires entre les

mondes et Dieu? en quoi les dogmes catholiques en seraient-ils ébranlés?

Si, par des faits incontestables, la pensée est rangée un jour parmi les

fluides qui ne se révèlent que par leurs effets et dont la substance

échappe à nos sens même agrandis par tant de moyens mécaniques, il en

sera de ceci comme de la sphéricité de la terre observée par Christophe

Colomb, comme de sa rotation démontrée par Galilée. Notre avenir restera

le même. Le magnétisme animal, aux miracles duquel je me suis

familiarisé depuis 1820; les belles recherches de Gall, le continuateur

de Lavater; tous ceux qui, depuis cinquante ans, ont travaillé la pensée

comme les opticiens ont travaillé la lumière, deux choses quasi

semblables, concluent et pour les mystiques, ces disciples de l'apôtre

saint Jean, et pour tous les grands penseurs qui ont établi le monde

spirituel, cette sphère où se révèlent les rapports entre l'homme et

Dieu.

En saisissant bien le sens de cette composition, on reconnaîtra que

j'accorde aux faits constants, quotidiens, secrets ou patents, aux actes

de la vie individuelle, à leurs causes et à leurs principes autant

d'importance que jusqu'alors les historiens en ont attaché aux

événements de la vie publique des nations. La bataille inconnue qui se

livre dans une vallée de l'Indre entre _madame de Mortsauf_ et la

passion est peut-être aussi grande que la plus illustre des batailles

connues (LE LYS DANS LA VALLÉE). Dans celle-ci, la gloire d'un

conquérant est en jeu; dans l'autre, il s'agit du ciel. Les infortunes

des _Birotteau_, le prêtre et le parfumeur, sont pour moi celles de

l'humanité. _La Fosseuse_ (MÉDECIN DE CAMPAGNE), et _madame Graslin_

(CURÉ DE VILLAGE) sont presque toute la femme. Nous souffrons tous les

jours ainsi. J'ai eu cent fois à faire ce que Richardson n'a fait qu'une

seule fois. Lovelace a mille formes, car la corruption sociale prend les

couleurs de tous les milieux où elle se développe. Au contraire,

Clarisse, cette belle image de la vertu passionnée, a des lignes d'une

pureté désespérante. Pour créer beaucoup de vierges, il faut être

Raphaël. La littérature est peut-être, sous ce rapport, au-dessous de la

peinture. Aussi peut-il m'être permis de faire remarquer combien il se

trouve de figures irréprochables (comme vertu) dans les portions

publiées de cet ouvrage: Pierrette Lorrain, Ursule Mirouët, Constance

Birotteau, la Fosseuse, Eugénie Grandet, Marguerite Claës, Pauline de

Villenoix, madame Jules, madame de La Chanterie, Ève Chardon,

mademoiselle d'Esgrignon, madame Firmiani, Agathe Rouget, Renée de

Maucombe; enfin bien des figures du second plan, qui pour être moins en

relief que celles-ci, n'en offrent pas moins au lecteur la pratique des

vertus domestiques. Joseph Lebas, Genestas, Benassis, le curé Bonnet, le

médecin Minoret, Pillerault, David Séchard, les deux Birotteau, le curé

Chaperon, le juge Popinot, Bourgeat, les Sauviat, les Tascheron, et bien

d'autres ne résolvent-ils pas le difficile problème littéraire qui

consiste à rendre intéressant un personnage vertueux.

Ce n'était pas une petite tâche que de peindre les deux ou trois mille

figures saillantes d'une époque, car telle est, en définitive, la somme

des types que présente chaque génération et que LA COMÉDIE HUMAINE

comportera. Ce nombre de figures, de caractères, cette multitude

d'existences exigeaient des cadres, et, qu'on me pardonne cette

expression, des galeries. De là, les divisions si naturelles, déjà

connues, de mon ouvrage en _Scènes de la vie privée_, _de province_,

_parisienne_, _politique_, _militaire_ et _de campagne_. Dans ces six

livres sont classées toutes les _Etudes de moeurs_ qui forment

l'histoire générale de la Société, la collection de tous ses faits et

gestes, eussent dit nos ancêtres. Ces six livres répondent d'ailleurs à

des idées générales. Chacun d'eux a son sens, sa signification, et

formule une époque de la vie humaine. Je répéterai là, mais

succinctement, ce qu'écrivit, après s'être enquis de mon plan, Félix

Davin, jeune talent ravi aux lettres par une mort prématurée. Les

_Scènes de la vie privée_ représentent l'enfance, l'adolescence et

leurs fautes, comme les _Scènes de la vie de province_ représentent

l'âge des passions, des calculs, des intérêts et de l'ambition. Puis les

_Scènes de la vie parisienne_ offrent le tableau des goûts, des vices et

de toutes les choses effrénées qu'excitent les moeurs particulières aux

capitales où se rencontrent à la fois l'extrême bien et l'extrême mal.

Chacune de ces trois parties a sa couleur locale: Paris et la province,

cette antithèse sociale a fourni ses immenses ressources. Non-seulement

les hommes, mais encore les événements principaux de la vie, se

formulent par des types. Il y a des situations qui se représentent dans

toutes les existences, des phases typiques, et c'est là l'une des

exactitudes que j'ai le plus cherchées. J'ai tâché de donner une idée

des différentes contrées de notre beau pays. Mon ouvrage a sa géographie

comme il a sa généalogie et ses familles, ses lieux et ses choses, ses

personnes et ses faits; comme il a son armorial, ses nobles et ses

bourgeois, ses artisans et ses paysans, ses politiques et ses dandies,

son armée, tout son monde enfin!

Après avoir peint dans ces trois livres la vie sociale, il restait à

montrer les existences d'exception qui résument les intérêts de

plusieurs ou de tous, qui sont en quelque sorte hors la loi commune: de

là les _Scènes de la vie politique_. Cette vaste peinture de la société

finie et achevée, ne fallait-il pas la montrer dans son état le plus

violent; se portant hors de chez elle, soit pour la défense, soit pour

la conquête? De là les _Scènes de la vie militaire_, la portion la moins

complète encore de mon ouvrage, mais dont la place sera laissée dans

cette édition, afin qu'elle en fasse partie quand je l'aurai terminée.

Enfin, les _Scènes de la vie de campagne_ sont en quelque sorte le soir

de cette longue journée, s'il m'est permis de nommer ainsi le drame

social. Dans ce livre, se trouvent les plus purs caractères et

l'application des grands principes d'ordre, de politique, de moralité.

Telle est l'assise pleine de figures, pleine de comédies et de

tragédies sur laquelle s'élèvent les _Etudes philosophiques_, Seconde

Partie de l'ouvrage, où le moyen social de tous les effets se trouve

démontré, où les ravages de la pensée sont peints, sentiment à

sentiment, et dont le premier ouvrage, LA PEAU DE CHAGRIN, relie en

quelque sorte les _Etudes de moeurs_ aux _Etudes philosophiques_ par

l'anneau d'une fantaisie presque orientale où la Vie elle-même est

peinte aux prises avec le Désir, principe de toute Passion.

Au-dessus, se trouveront les _Etudes analytiques_, desquelles je ne

dirai rien, car il n'en a été publié qu'une seule, LA PHYSIOLOGIE DU

MARIAGE.

D'ici à quelque temps, je dois donner deux autres ouvrages de ce genre.

D'abord la PATHOLOGIE DE LA VIE SOCIALE, puis l'ANATOMIE DES CORPS

ENSEIGNANTS et la MONOGRAPHIE DE LA VERTU.

En voyant tout ce qui reste à faire, peut-être dira-t-on de moi ce

qu'ont dit mes éditeurs: Que Dieu vous prête vie! Je souhaite seulement

de n'être pas aussi tourmenté par les hommes et par les choses que je le

suis depuis que j'ai entrepris cet effroyable labeur. J'ai eu ceci pour

moi, dont je rends grâce à Dieu, que les plus grands talents de cette

époque, que les plus beaux caractères, que de sincères amis, aussi

grands dans la vie privée que ceux-ci le sont dans la vie publique,

m'ont serré la main en me disant:--Courage! Et pourquoi n'avouerais-je

pas que ces amitiés, que des témoignages donnés çà et là par des

inconnus, m'ont soutenu dans la carrière et contre moi-même et contre

d'injustes attaques, contre la calomnie qui m'a si souvent poursuivi,

contre le découragement et contre cette trop vive espérance dont les

paroles sont prises pour celles d'un amour-propre excessif? J'avais

résolu d'opposer une impassibilité stoïque aux attaques et aux injures;

mais, en deux occasions, de lâches calomnies ont rendu la défense

nécessaire. Si les partisans du pardon des injures regrettent que j'aie

montré mon savoir en fait d'escrime littéraire, plusieurs chrétiens

pensent que nous vivons dans un temps où il est bon de faire voir que le

silence a sa générosité.

A ce propos, je dois faire observer que je ne reconnais pour mes

ouvrages que ceux qui portent mon nom. En dehors de LA COMÉDIE HUMAINE,

il n'y a de moi que les _Cent contes drôlatiques_, deux pièces de

théâtre et des articles isolés qui d'ailleurs sont signés. J'use ici

d'un droit incontestable. Mais ce désaveu, quand même il atteindrait des

ouvrages auxquels j'aurais collaboré, m'est commandé moins par

l'amour-propre que par la vérité. Si l'on persistait à m'attribuer des

livres que, littérairement parlant, je ne reconnais point pour miens,

mais dont la propriété me fut confiée, je laisserais dire, par la même

raison que je laisse le champ libre aux calomnies.

L'immensité d'un plan qui embrasse à la fois l'histoire et la critique

de la Société, l'analyse de ses maux et la discussion de ses principes,

m'autorise, je crois, à donner à mon ouvrage le titre sous lequel il

paraît aujourd'hui: _La Comédie humaine_. Est-ce ambitieux? N'est-ce que

juste? C'est ce que, l'ouvrage terminé, le public décidera.

Paris, juillet 1842.

[Illustration: IMP. E. MARTINET.

La figure de Monsieur GUILLAUME annonçait la patience, la sagesse

commerciale et l'espèce de cupidité rusée que réclament les affaires.

(LA MAISON DU CHAT QUI PELOTE.)]

PREMIER LIVRE,

SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

LA MAISON DU CHAT-QUI-PELOTE.

DÉDIÉ A MADEMOISELLE MARIE DE MONTHEAU.

Au milieu de la rue Saint-Denis, presque au coin de la rue du

Petit-Lion, existait naguère une de ces maisons précieuses qui donnent

aux historiens la facilité de reconstruire par analogie l'ancien Paris.

Les murs menaçants de cette bicoque semblaient avoir été bariolés

d'hiéroglyphes. Quel autre nom le flâneur pouvait-il donner aux X et aux

V que traçaient sur la façade les pièces de bois transversales ou

diagonales dessinées dans le badigeon par de petites lézardes

parallèles? Évidemment, au passage de toutes les voitures, chacune de

ces solives s'agitait dans sa mortaise. Ce vénérable édifice était

surmonté d'un toit triangulaire dont aucun modèle ne se verra bientôt

plus à Paris. Cette couverture, tordue par les intempéries du climat

parisien, s'avançait de trois pieds sur la rue, autant pour garantir des

eaux pluviales le seuil de la porte, que pour abriter le mur d'un

grenier et sa lucarne sans appui. Ce dernier étage était construit en

planches clouées l'une sur l'autre comme des ardoises, afin sans doute

de ne pas charger cette frêle maison.

La Comédie humaine - Volume 01 · 第 2 / 49 段