le portrait de sa mère. Madame Guillaume, fille du sieur Chevrel, se
tenait si droite sur la banquette de son comptoir, que plus d'une fois
elle avait entendu des plaisants parier qu'elle y était empalée. Sa
figure maigre et longue trahissait une dévotion outrée. Sans grâces et
sans manières aimables, madame Guillaume ornait habituellement sa tête
presque sexagénaire d'un bonnet dont la forme était invariable et garni
de barbes comme celui d'une veuve. Tout le voisinage l'appelait la soeur
tourière. Sa parole était brève, et ses gestes avaient quelque chose des
mouvements saccadés d'un télégraphe. Son oeil, clair comme celui d'un
chat, semblait en vouloir à tout le monde de ce qu'elle était laide.
Mademoiselle Virginie, élevée comme sa jeune soeur sous les lois
despotiques de leur mère, avait atteint l'âge de vingt-huit ans. La
jeunesse atténuait l'air disgracieux que sa ressemblance avec sa mère
donnait parfois à sa figure; mais la rigueur maternelle l'avait dotée de
deux grandes qualités qui pouvaient tout contre-balancer: elle était
douce et patiente. Mademoiselle Augustine, à peine âgée de dix-huit ans,
ne ressemblait ni à son père ni à sa mère. Elle était de ces filles qui,
par l'absence de tout lien physique avec leurs parents, font croire à ce
dicton de prude: Dieu donne les enfants. Augustine était petite, ou,
pour la mieux peindre, mignonne. Gracieuse et pleine de candeur, un
homme du monde n'aurait pu reprocher à cette charmante créature que des
gestes mesquins ou certaines attitudes communes, et parfois de la gêne.
Sa figure silencieuse et immobile respirait cette mélancolie passagère
qui s'empare de toutes les jeunes filles trop faibles pour oser résister
aux volontés d'une mère. Toujours modestement vêtues, les deux soeurs ne
pouvaient satisfaire la coquetterie innée chez la femme que par un luxe
de propreté qui leur allait à merveille et les mettait en harmonie avec
ces comptoirs luisants, avec ces rayons sur lesquels le vieux domestique
ne souffrait pas un grain de poussière, avec la simplicité antique de
tout ce qui se voyait autour d'elles. Obligées par leur genre de vie à
chercher des éléments de bonheur dans des travaux obstinés, Augustine et
Virginie n'avaient donné jusqu'alors que du contentement à leur mère,
qui s'applaudissait secrètement de la perfection du caractère de ses
deux filles. Il est facile d'imaginer les résultats de l'éducation
qu'elles avaient reçue. Élevées pour le commerce, habituées à n'entendre
que des raisonnements et des calculs tristement mercantiles, n'ayant
étudié que la grammaire, la tenue des livres, un peu d'histoire juive,
l'histoire de France dans Le Ragois, et ne lisant que les auteurs dont
la lecture leur était permise par leur mère, leurs idées n'avaient pas
pris beaucoup d'étendue; elles savaient parfaitement tenir un ménage,
elles connaissaient le prix des choses, elles appréciaient les
difficultés que l'on éprouve à amasser l'argent, elles étaient économes
et portaient un grand respect aux qualités du négociant. Malgré la
fortune de leur père, elles étaient aussi habiles à faire des reprises
qu'à festonner; souvent leur mère parlait de leur apprendre la cuisine
afin qu'elles sussent bien ordonner un dîner, et pussent gronder une
cuisinière en connaissance de cause. Ignorant les plaisirs du monde et
voyant comment s'écoulait la vie exemplaire de leurs parents, elles ne
jetaient que bien rarement leurs regards au delà de l'enceinte de cette
vieille maison patrimoniale qui, pour leur mère, était l'univers. Les
réunions occasionnées par les solennités de famille formaient tout
l'avenir de leurs joies terrestres. Quand le grand salon situé au second
étage devait recevoir madame Roguin, une demoiselle Chevrel, de quinze
ans moins âgée que sa cousine et qui portait des diamants; le jeune
Rabourdin, sous-chef aux Finances; monsieur César Birotteau, riche
parfumeur, et sa femme appelée madame César; monsieur Camusot, le plus
riche négociant en soieries de la rue des Bourdonnais; deux ou trois
vieux banquiers, et des femmes irréprochables; les apprêts nécessités
par la manière dont l'argenterie, les porcelaines de Saxe, les bougies,
les cristaux étaient empaquetés faisaient une diversion à la vie
monotone de ces trois femmes qui allaient et venaient, en se donnant
autant de mouvement que des religieuses pour la réception d'un évêque.
Puis quand, le soir, fatiguées toutes trois d'avoir essuyé, frotté,
déballé, mis en place les ornements de la fête, les deux jeunes filles
aidaient leur mère à se coucher, madame Guillaume leur disait:--Nous
n'avons rien fait aujourd'hui, mes enfants! Lorsque, dans ces assemblées
solennelles, la soeur tourière permettait de danser en confinant les
parties de boston, de wisk et de trictrac dans sa chambre à coucher,
cette concession était comptée parmi les félicités les plus inespérées,
et causait un bonheur égal à celui d'aller à deux ou trois grands bals
où Guillaume menait ses filles à l'époque du carnaval. Enfin, une fois
par an, l'honnête drapier donnait une fête pour laquelle rien n'était
épargné. Quelque riches et élégantes que fussent les personnes invitées,
elles se gardaient bien d'y manquer; car les maisons les plus
considérables de la place avaient recours à l'immense crédit, à la
fortune ou à la vieille expérience de monsieur Guillaume. Mais les deux
filles de ce digne négociant ne profitaient pas autant qu'on pourrait le
supposer des enseignements que le monde offre à de jeunes âmes. Elles
apportaient dans ces réunions, inscrites d'ailleurs sur le carnet
d'échéances de la maison, des parures dont la mesquinerie les faisait
rougir. Leur manière de danser n'avait rien de remarquable, et la
surveillance maternelle ne leur permettait pas de soutenir la
conversation autrement que par Oui et Non avec leurs cavaliers. Puis la
loi de la vieille enseigne du Chat-qui-pelote leur ordonnait d'être
rentrées à onze heures, moment où les bals et les fêtes commencent à
s'animer. Ainsi leurs plaisirs, en apparence assez conformes à la
fortune de leur père, devenaient souvent insipides par des circonstances
qui tenaient aux habitudes et aux principes de cette famille. Quant à
leur vie habituelle, une seule observation achèvera de la peindre.
Madame Guillaume exigeait que ses deux filles fussent habillées de grand
matin, qu'elles descendissent tous les jours à la même heure, et
soumettait leurs occupations à une régularité monastique. Cependant
Augustine avait reçu du hasard une âme assez élevée pour sentir le vide
de cette existence. Parfois ses yeux bleus se relevaient comme pour
interroger les profondeurs de cet escalier sombre et de ces magasins
humides. Après avoir sondé ce silence de cloître, elle semblait écouter
de loin de confuses révélations de cette vie passionnée qui met les
sentiments à un plus haut prix que les choses. En ces moments son visage
se colorait, ses mains inactives laissaient tomber la blanche mousseline
sur le chêne poli du comptoir, et bientôt sa mère lui disait d'une voix
qui restait toujours aigre même dans les tons les plus doux:--Augustine!
à quoi pensez-vous donc, mon bijou? Peut-être _Hippolyte comte de
Douglas_ et le _Comte de Comminges_, deux romans trouvés par Augustine
dans l'armoire d'une cuisinière récemment renvoyée par madame Guillaume,
contribuèrent-ils à développer les idées de cette jeune fille qui les
avait furtivement dévorés pendant les longues nuits de l'hiver
précédent. Les expressions de désir vague, la voix douce, la peau de
jasmin et les yeux bleus d'Augustine avaient donc allumé dans l'âme du
pauvre Lebas un amour aussi violent que respectueux. Par un caprice
facile à comprendre, Augustine ne se sentait aucun goût pour l'orphelin:
peut-être était-ce parce qu'elle ne se savait pas aimée. En revanche,
les longues jambes, les cheveux châtains, les grosses mains et
l'encolure vigoureuse du premier commis avaient trouvé une secrète
admiratrice dans mademoiselle Virginie, qui, malgré ses cinquante mille
écus de dot, n'était demandée en mariage par personne. Rien de plus
naturel que ces deux passions inverses nées dans le silence de ces
comptoirs obscurs comme fleurissent des violettes dans la profondeur
d'un bois. La muette et constante contemplation qui réunissait les yeux
de ces jeunes gens par un besoin violent de distraction au milieu de
travaux obstinés et d'une paix religieuse, devait tôt ou tard exciter
des sentiments d'amour. L'habitude de voir une figure y fait découvrir
insensiblement les qualités de l'âme, et finit par en effacer les
défauts.
--Au train dont y va cet homme, nos filles ne tarderont pas à se mettre
à genoux devant un prétendu! se dit monsieur Guillaume en lisant le
premier décret par lequel Napoléon anticipa sur les classes de
conscrits.
Dès ce jour, désespéré de voir sa fille aînée se faner, le vieux
marchand se souvint d'avoir épousé mademoiselle Chevrel à peu près dans
la situation où se trouvaient Joseph Lebas et Virginie. Quelle belle
affaire que de marier sa fille et d'acquitter une dette sacrée, en
rendant à un orphelin le bienfait qu'il avait reçu jadis de son
prédécesseur dans les mêmes circonstances! Agé de trente-trois ans,
Joseph Lebas pensait aux obstacles que quinze ans de différence
mettaient entre Augustine et lui. Trop perspicace d'ailleurs pour ne pas
deviner les desseins de monsieur Guillaume, il en connaissait assez les
principes inexorables pour savoir que jamais la cadette ne se marierait
avant l'aînée. Le pauvre commis, dont le coeur était aussi excellent que
ses jambes étaient longues et son buste épais, souffrait donc en
silence.
Tel était l'état des choses dans cette petite république, qui, au milieu
de la rue Saint-Denis, ressemblait assez à une succursale de la Trappe.
Mais pour rendre un compte exact des événements extérieurs comme des
sentiments, il est nécessaire de remonter à quelques mois avant la scène
par laquelle commence cette histoire. A la nuit tombante, un jeune homme
passant devant l'obscure boutique du Chat-qui-pelote y était resté un
moment en contemplation à l'aspect d'un tableau qui aurait arrêté tous
les peintres du monde. Le magasin, n'étant pas encore éclairé, formait
un plan noir au fond duquel se voyait la salle à manger du marchand.
Une lampe astrale y répandait ce jour jaune qui donne tant de grâce aux
tableaux de l'école hollandaise. Le linge blanc, l'argenterie, les
cristaux formaient de brillants accessoires qu'embellissaient encore de
vives oppositions entre l'ombre et la lumière. La figure du père de
famille et celle de sa femme, les visages des commis et les formes pures
d'Augustine, à deux pas de laquelle se tenait une grosse fille joufflue,
composaient un groupe si curieux; ces têtes étaient si originales, et
chaque caractère avait une expression si franche; on devinait si bien la
paix, le silence et la modeste vie de cette famille, que, pour un
artiste accoutumé à exprimer la nature, il y avait quelque chose de
désespérant à vouloir rendre cette scène fortuite. Ce passant était un
jeune peintre, qui, sept ans auparavant, avait remporté le grand prix de
peinture. Il revenait de Rome. Son âme nourrie de poésie, ses yeux
rassasiés de Raphaël et de Michel-Ange, avaient soif de la nature vraie,
après une longue habitation du pays pompeux où l'art a jeté partout son
grandiose. Faux ou juste, tel était son sentiment personnel. Abandonné
longtemps à la fougue des passions italiennes, son coeur demandait une
de ces vierges modestes et recueillies que, malheureusement, il n'avait
su trouver qu'en peinture à Rome. De l'enthousiasme imprimé à son âme
exaltée par le tableau naturel qu'il contemplait, il passa naturellement
à une profonde admiration pour la figure principale: Augustine
paraissait pensive et ne mangeait point; par une disposition de la lampe
dont la lumière tombait entièrement sur son visage, son buste semblait
se mouvoir dans un cercle de feu qui détachait plus vivement les
contours de sa tête et l'illuminait d'une manière quasi surnaturelle.
L'artiste la compara involontairement à un ange exilé qui se souvient du
ciel. Une sensation presque inconnue, un amour limpide et bouillonnant
inonda son coeur. Après être demeuré pendant un moment comme écrasé sous
le poids de ses idées, il s'arracha à son bonheur, rentra chez lui, ne
mangea pas, ne dormit point. Le lendemain, il entra dans son atelier
pour n'en sortir qu'après avoir déposé sur une toile la magie de cette
scène dont le souvenir l'avait en quelque sorte fanatisé. Sa félicité
fut incomplète tant qu'il ne posséda pas un fidèle portrait de son
idole. Il passa plusieurs fois devant la maison du Chat-qui-pelote; il
osa même y entrer une ou deux fois sous le masque d'un déguisement, afin
de voir de plus près la ravissante créature que madame Guillaume
couvrait de son aile. Pendant huit mois entiers, adonné à son amour, à
ses pinceaux, il resta invisible pour ses amis les plus intimes,
oubliant le monde, la poésie, le théâtre, la musique, et ses plus chères
habitudes. Un matin, Girodet força toutes ces consignes que les artistes
connaissent et savent éluder, parvint à lui, et le réveilla par cette
demande:--Que mettras-tu au Salon? L'artiste saisit la main de son ami,
l'entraîne à son atelier, découvre un petit tableau de chevalet et un
portrait. Après une lente et avide contemplation des deux
chefs-d'oeuvre, Girodet saute au cou de son camarade et l'embrasse, sans
trouver de paroles. Ses émotions ne pouvaient se rendre que comme il les
sentait, d'âme à âme.
--Tu es amoureux? dit Girodet.
Tous deux savaient que les plus beaux portraits de Titien, de Raphaël et
de Léonard de Vinci sont dus à des sentiments exaltés, qui, sous
diverses conditions, engendrent d'ailleurs tous les chefs-d'oeuvre. Pour
toute réponse, le jeune artiste inclina la tête.
--Es-tu heureux de pouvoir être amoureux ici, en revenant d'Italie! Je
ne te conseille pas de mettre de telles oeuvres au Salon, ajouta le
grand peintre. Vois-tu, ces deux tableaux n'y seraient pas sentis. Ces
couleurs vraies, ce travail prodigieux ne peuvent pas encore être
appréciés, le public n'est plus accoutumé à tant de profondeur. Les
tableaux que nous peignons, mon bon ami, sont des écrans, des paravents.
Tiens, faisons plutôt des vers, et traduisons les Anciens! il y a plus
de gloire à en attendre, que de nos malheureuses toiles.
Malgré cet avis charitable, les deux toiles furent exposées. La scène
d'intérieur fit une révolution dans la peinture. Elle donna naissance à
ces tableaux de genre dont la prodigieuse quantité importée à toutes nos
expositions, pourrait faire croire qu'ils s'obtiennent par des procédés
purement mécaniques. Quant au portrait, il est peu d'artistes qui ne
gardent le souvenir de cette toile vivante à laquelle le public,
quelquefois juste en masse, laissa la couronne que Girodet y plaça
lui-même. Les deux tableaux furent entourés d'une foule immense. On s'y
tua, comme disent les femmes. Des spéculateurs, des grands seigneurs
couvrirent ces deux toiles de doubles napoléons, l'artiste refusa
obstinément de les vendre, et refusa d'en faire des copies. On lui
offrit une somme énorme pour les laisser graver, les marchands ne furent
pas plus heureux que ne l'avaient été les amateurs. Quoique cette
aventure fît du bruit dans le monde, elle n'était pas de nature à
parvenir au fond de la petite Thébaïde de la rue Saint-Denis. Néanmoins,
en venant faire une visite à madame Guillaume, la femme du notaire parla
de l'exposition devant Augustine, qu'elle aimait beaucoup, et lui en
expliqua le but. Le babil de madame Roguin inspira naturellement à
Augustine le désir de voir les tableaux, et la hardiesse de demander
secrètement à sa cousine de l'accompagner au Louvre. La cousine réussit
dans la négociation qu'elle entama auprès de madame Guillaume, pour
obtenir la permission d'arracher sa petite cousine à ses tristes travaux
pendant environ deux heures. La jeune fille pénétra donc, à travers la
foule, jusqu'au tableau couronné. Un frisson la fit trembler comme une
feuille de bouleau, quand elle se reconnut. Elle eut peur et regarda
autour d'elle pour rejoindre madame Roguin, de qui elle avait été
séparée par un flot de monde. En ce moment ses yeux effrayés
rencontrèrent la figure enflammée du jeune peintre. Elle se rappela tout
à coup la physionomie d'un promeneur que, curieuse, elle avait souvent
remarqué, en croyant que c'était un nouveau voisin.
--Vous voyez ce que l'amour m'a fait faire, dit l'artiste à l'oreille de
la timide créature qui resta tout épouvantée de ces paroles.
Elle trouva un courage surnaturel pour fendre la presse, et pour
rejoindre sa cousine encore occupée à percer la masse du monde qui
l'empêchait d'arriver jusqu'au tableau.
--Vous seriez étouffée, s'écria Augustine, partons!
Mais il se rencontre, au Salon, certains moments pendant lesquels deux
femmes ne sont pas toujours libres de diriger leurs pas dans les
galeries. Mademoiselle Guillaume et sa cousine furent poussées à
quelques pas du second tableau, par suite des mouvements irréguliers que
la foule leur imprima. Le hasard voulut qu'elles eussent la facilité
d'approcher ensemble de la toile illustrée par la mode, d'accord cette
fois avec le talent. La femme du notaire fit une exclamation de surprise
perdue dans le brouhaha et les bourdonnements de la foule; mais
Augustine pleura involontairement à l'aspect de cette merveilleuse
scène. Puis, par un sentiment presque inexplicable, elle mit un doigt
sur ses lèvres en apercevant à deux pas d'elle la figure extatique du
jeune artiste. L'inconnu répondit par un signe de tête et désigna madame
Roguin, comme un trouble-fête, afin de montrer à Augustine qu'elle
était comprise. Cette pantomime jeta comme un brasier dans le corps de
la pauvre fille qui se trouva criminelle, en se figurant qu'il venait de
se conclure un pacte entre elle et l'artiste. Une chaleur étouffante, le
continuel aspect des plus brillantes toilettes, et l'étourdissement que
produisait sur Augustine la vérité des couleurs, la multitude des
figures vivantes ou peintes, la profusion des cadres d'or, lui firent
éprouver une espèce d'enivrement qui redoubla ses craintes. Elle se
serait peut-être évanouie, si, malgré ce chaos de sensations, il ne
s'était élevé au fond de son coeur une jouissance inconnue qui vivifia
tout son être. Néanmoins, elle se crut sous l'empire de ce démon dont
les terribles piéges lui étaient prédits par la voix tonnante des
prédicateurs. Ce moment fut pour elle comme un moment de folie. Elle se
vit accompagnée jusqu'à la voiture de sa cousine par ce jeune homme
resplendissant de bonheur et d'amour. En proie à une irritation toute
nouvelle, à une ivresse qui la livrait en quelque sorte à la nature,
Augustine écouta la voix éloquente de son coeur, et regarda plusieurs
fois le jeune peintre en laissant paraître le trouble dont elle était
saisie. Jamais l'incarnat de ses joues n'avait formé de plus vigoureux
contrastes avec la blancheur de sa peau. L'artiste aperçut alors cette
beauté dans toute sa fleur, cette pudeur dans toute sa gloire. Augustine
éprouva une sorte de joie mêlée de terreur, en pensant que sa présence
causait la félicité de celui dont le nom était sur toutes les lèvres,
dont le talent donnait l'immortalité à de passagères images. Elle était
aimée! il lui était impossible d'en douter. Quand elle ne vit plus
l'artiste, elle entendit encore retentir dans son coeur ces paroles
simples:--«Vous voyez ce que l'amour m'a fait faire.» Et les
palpitations devenues plus profondes lui semblèrent une douleur, tant
son sang plus ardent réveilla dans son corps de puissances inconnues.
Elle feignit d'avoir un grand mal de tête pour éviter de répondre aux
questions de sa cousine relativement aux tableaux; mais, au retour,
madame Roguin ne put s'empêcher de parler à madame Guillaume de la
célébrité obtenue par le Chat-qui-pelote, et Augustine trembla de tous
ses membres en entendant dire à sa mère qu'elle irait au Salon pour y
voir sa maison. La jeune fille insista de nouveau sur sa souffrance, et
obtint la permission d'aller se coucher.
--Voilà ce qu'on gagne à tous ces spectacles, s'écria monsieur
Guillaume, des maux de tête. Est-ce donc bien amusant de voir en
peinture ce qu'on rencontre tous les jours dans notre rue! Ne me parlez
pas de ces artistes qui sont, comme vos auteurs, des meurt-de-faim. Que
diable ont-ils besoin de prendre ma maison pour la vilipender dans leurs
tableaux?
--Cela pourra nous faire vendre quelques aunes de drap de plus, dit
Joseph Lebas.
Cette observation n'empêcha pas que les arts et la pensée ne fussent
condamnés encore une fois au tribunal du Négoce. Comme on doit bien le
penser, ces discours ne donnèrent pas grand espoir à Augustine. Elle eut
toute la nuit pour se livrer à la première méditation de l'amour. Les
événements de cette journée furent comme un songe qu'elle se plut à
reproduire dans sa pensée. Elle s'initia aux craintes, aux espérances,
aux remords, à toutes ces ondulations de sentiment qui devaient bercer
un coeur simple et timide comme le sien. Quel vide elle reconnut dans
cette noire maison, et quel trésor elle trouva dans son âme! Être la
femme d'un homme de talent, partager sa gloire! Quels ravages cette idée
ne devait-elle pas faire au coeur d'une enfant élevée au sein de cette
famille! Quelle espérance ne devait-elle pas éveiller chez une jeune
personne qui, nourrie jusqu'alors de principes vulgaires, avait désiré
une vie élégante! Un rayon de soleil était tombé dans cette prison.
Augustine aima tout à coup. En elle tant de sentiments étaient flattés à
la fois, qu'elle succomba sans rien calculer. A dix-huit ans, l'amour ne
jette-t-il pas son prisme entre le monde et les yeux d'une jeune fille!
Incapable de deviner les rudes chocs qui résultent de l'alliance d'une
femme aimante avec un homme d'imagination, elle crut être appelée à
faire le bonheur de celui-ci, sans apercevoir aucune disparate entre
elle et lui. Pour elle le présent fut tout l'avenir. Quand le lendemain
son père et sa mère revinrent du Salon, leurs figures attristées
annoncèrent quelque désappointement. D'abord, les deux tableaux avaient
été retirés par le peintre; puis madame Guillaume avait perdu son châle
de cachemire. Apprendre que les tableaux venaient de disparaître après
sa visite au Salon fut pour Augustine la révélation d'une délicatesse de
sentiment que les femmes savent toujours apprécier, même
instinctivement.
Le matin où, rentrant d'un bal, Théodore de Sommervieux, tel était le
nom que la renommée avait apporté dans le coeur d'Augustine, fut
aspergé par les commis du Chat-qui-pelote pendant qu'il attendait
l'apparition de sa naïve amie, qui ne le savait certes pas là, les deux
amants se voyaient pour la quatrième fois seulement depuis la scène du
Salon. Les obstacles que le régime de la maison Guillaume opposait au
caractère fougueux de l'artiste, donnaient à sa passion pour Augustine
une violence facile à concevoir. Comment aborder une jeune fille assise
dans un comptoir entre deux femmes telles que mademoiselle Virginie et
madame Guillaume? Comment correspondre avec elle, quand sa mère ne la
quittait jamais? Habile, comme tous les amants, à se forger des
malheurs, Théodore se créait un rival dans l'un des commis, et mettait
les autres dans les intérêts de son rival. S'il échappait à tant
d'Argus, il se voyait échouant sous les yeux sévères du vieux négociant
ou de madame Guillaume. Partout des barrières, partout le désespoir! La
violence même de sa passion empêchait le jeune peintre de trouver ces
expédients ingénieux qui, chez les prisonniers comme chez les amants,
semblent être le dernier effort de la raison échauffée par un sauvage
besoin de liberté ou par le feu de l'amour. Théodore tournait alors dans
le quartier avec l'activité d'un fou, comme si le mouvement pouvait lui
suggérer des ruses. Après s'être bien tourmenté l'imagination, il
inventa de gagner à prix d'or la servante joufflue. Quelques lettres
furent donc échangées de loin en loin pendant la quinzaine qui suivit la
malencontreuse matinée où monsieur Guillaume et Théodore s'étaient si
bien examinés.
En ce moment, les deux jeunes gens étaient convenus de se voir à une
certaine heure du jour et le dimanche, à Saint-Leu, pendant la messe et
les vêpres. Augustine avait envoyé à son cher Théodore la liste des
parents et des amis de la famille, chez lesquels le jeune peintre tâcha
d'avoir accès afin d'intéresser à ses amoureuses pensées, s'il était
possible, une de ces âmes occupées d'argent, de commerce, et auxquelles
une passion véritable devait sembler la spéculation la plus monstrueuse,
une spéculation inouïe. D'ailleurs, rien ne changea dans les habitudes
du Chat-qui-pelote. Si Augustine fut distraite, si, contre toute espèce
d'obéissance aux lois de la charte domestique, elle monta à sa chambre
pour y aller, grâce à un pot de fleurs, établir des signaux; si elle
soupira, si elle pensa enfin, personne, pas même sa mère, ne s'en
aperçut. Cette circonstance causera quelque surprise à ceux qui auront
compris l'esprit de cette maison, où une pensée entachée de poésie
devait produire un contraste avec les êtres et les choses, où personne
ne pouvait se permettre ni un geste, ni un regard qui ne fussent vus et
analysés. Cependant rien de plus naturel: le vaisseau si tranquille qui
naviguait sur la mer orageuse de la place de Paris, sous le pavillon du
Chat-qui-pelote, était la proie d'une de ces tempêtes qu'on pourrait
nommer équinoxiales à cause de leur retour périodique. Depuis quinze
jours, les quatre hommes de l'équipage, madame Guillaume et mademoiselle
Virginie s'adonnaient à ce travail excessif désigné sous le nom
d'_inventaire_. On remuait tous les ballots et l'on vérifiait l'aunage
des pièces pour s'assurer de la valeur exacte du coupon. On examinait
soigneusement la carte appendue au paquet pour reconnaître en quel temps
les draps avaient été achetés. On fixait le prix actuel. Toujours
debout, son aune à la main, la plume derrière l'oreille, monsieur
Guillaume ressemblait à un capitaine commandant la manoeuvre. Sa voix
aiguë, passant par un judas pour interroger la profondeur des
écoutilles du magasin d'en bas, faisait entendre ces barbares
locutions du commerce, qui ne s'exprime que par énigmes:--Combien
d'H-N-Z?--Enlevé.--Que reste-t-il de Q-X?--Deux aunes.--Quel
prix?--Cinq-cinq-trois.--Portez à trois A tout J-J, tout M-P, et le
reste de V-D-O. Mille autres phrases tout aussi intelligibles ronflaient
à travers les comptoirs comme des vers de la poésie moderne que des
romantiques se seraient cités afin d'entretenir leur enthousiasme pour
un de leurs poëtes. Le soir, Guillaume, enfermé avec son commis et sa
femme, soldait les comptes, portait à nouveau, écrivait aux
retardataires, et dressait des factures. Tous trois préparaient ce
travail immense dont le résultat tenait sur un carré de papier tellière,
et prouvait à la maison Guillaume qu'il existait tant en argent, tant en
marchandises, tant en traites et billets; qu'elle ne devait pas un sou,
qu'il lui était dû cent ou deux cent mille francs; que le capital avait
augmenté; que les fermes, les maisons, les rentes allaient être ou
arrondies, ou réparées, ou doublées. De là résultait la nécessité de
recommencer avec plus d'ardeur que jamais à ramasser de nouveaux écus,
sans qu'il vînt en tête à ces courageuses fourmis de se demander: A quoi
bon?
A la faveur de ce tumulte annuel, l'heureuse Augustine échappait à
l'investigation de ses Argus. Enfin, un samedi soir, la clôture de
l'inventaire eut lieu. Les chiffres du total actif offrirent assez de
zéros pour qu'en cette circonstance Guillaume levât la consigne sévère
qui régnait toute l'année au dessert. Le sournois drapier se frotta les
mains, et permit à ses commis de rester à sa table. A peine chacun des
hommes de l'équipage achevait-il son petit verre d'une liqueur de
ménage, on entendit le roulement d'une voiture. La famille alla voir
Cendrillon aux Variétés, tandis que les deux derniers commis reçurent
chacun un écu de six francs et la permission d'aller où bon leur
semblerait, pourvu qu'ils fussent rentrés à minuit. Malgré cette
débauche, le dimanche matin, le vieux marchand drapier fit sa barbe dès
six heures, endossa son habit marron dont les superbes reflets lui
causaient toujours le même contentement, il attacha les boucles d'or aux
oreilles de son ample culotte de soie; puis, vers sept heures, au moment
où tout dormait encore dans la maison, il se dirigea vers le petit
cabinet attenant à son magasin du premier étage. Le jour y venait d'une
croisée armée de gros barreaux de fer, et qui donnait sur une petite
cour carrée formée de murs si noirs qu'elle ressemblait assez à un
puits. Le vieux négociant ouvrit lui-même ces volets garnis de tôle
qu'il connaissait si bien, et releva une moitié du vitrage en le faisant
glisser dans sa coulisse. L'air glacé de la cour vint rafraîchir la
chaude atmosphère de ce cabinet, qui exhalait l'odeur particulière aux
bureaux. Le marchand resta debout, la main posée sur le bras crasseux
d'un fauteuil de canne doublé de maroquin dont la couleur primitive
était effacée, il semblait hésiter à s'y asseoir. Il regarda d'un air
attendri le bureau à double pupitre, où la place de sa femme se trouvait
ménagée, dans le côté opposé à la sienne, par une petite arcade
pratiquée dans le mur. Il contempla les cartons numérotés, les ficelles,
les ustensiles, les fers à marquer le drap, la caisse, objets d'une
origine immémoriale, et crut se revoir devant l'ombre évoquée du sieur
Chevrel. Il avança le même tabouret sur lequel il s'était jadis assis en
présence de son défunt patron. Ce tabouret garni de cuir noir, et dont
le crin s'échappait depuis longtemps par les coins, mais sans se perdre,
il le plaça d'une main tremblante au même endroit où son prédécesseur
l'avait mis; puis, dans une agitation difficile à décrire, il tira la
sonnette qui correspondait au chevet du lit de Joseph Lebas. Quand ce
coup décisif eut été frappé, le vieillard, pour qui ces souvenirs furent
sans doute trop lourds, prit trois ou quatre lettres de change qui lui
avaient été présentées, et les regarda sans les voir, quand Joseph Lebas
se montra soudain.
--Asseyez-vous là, lui dit Guillaume en lui désignant le tabouret.
Comme jamais le vieux maître-drapier n'avait fait asseoir son commis
devant lui, Joseph Lebas tressaillit.
--Que pensez-vous de ces traites? demanda Guillaume.
--Elles ne seront pas payées.
--Comment?
--Mais j'ai su qu'avant-hier Étienne et compagnie ont fait leurs
paiements en or.