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OEUVRES COMPLÈTES
DE
H. DE BALZAC
LA COMÉDIE HUMAINE
PREMIER VOLUME
PREMIÈRE PARTIE
ÉTUDES DE MOEURS
PREMIER LIVRE
PARIS.--IMPRIMERIE DE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2
[Illustration: Balzac]
SCÈNES
DE
LA VIE PRIVÉE
TOME 1
LA MAISON DU CHAT-QUI-PELOTE--LE BAL DE SCEAUX
LA BOURSE--LA VENDETTA--MADAME FIRMIANI
UNE DOUBLE FAMILLE--LA PAIX DU MÉNAGE--LA FAUSSE MAITRESSE
ÉTUDE DE FEMME--ALBERT SAVARUS
PARIS
Veuve ANDRE HOUSSIAUX, ÉDITEUR
HÉBERT ET Cie, SUCCESSEURS
7, RUE PERRONET, 7
1874
HONORÉ DE BALZAC
Balzac naquit à Tours le 16 mai 1799, le jour de la fête de saint
Honoré, dont on lui donna le nom, qui parut bien sonnant et de bon
augure. Le petit Honoré ne fut pas un enfant prodige; il n'annonça pas
prématurément qu'il ferait la _Comédie humaine_. C'était un garçon
frais, vermeil, bien portant, joueur, aux yeux brillants et doux, mais
que rien ne distinguait des autres, du moins à des regards peu
attentifs. A sept ans, au sortir d'un externat de Tours, on le mit au
collége de Vendôme, tenu par des oratoriens, où il passa pour un élève
très-médiocre.
La première partie de _Louis Lambert_ contient sur ce temps de la vie de
Balzac de curieux renseignements. Dédoublant sa personnalité, il s'y
peint comme un ancien condisciple de Louis Lambert, tantôt en parlant en
son nom, et tantôt prêtant ses propres sentiments à ce personnage
imaginaire, mais pourtant très-réel, puisqu'il est une sorte d'objectif
de l'âme même de l'écrivain.
Balzac souffrit prodigieusement dans ce collége de Vendôme, où sa nature
rêveuse était meurtrie à chaque instant par une règle inflexible. Il
négligeait de faire ses devoirs; mais, favorisé par la complicité tacite
d'un répétiteur de mathématiques, en même temps bibliothécaire et occupé
de quelque ouvrage transcendental, il ne prenait pas sa leçon et
emportait les livres qu'il voulait. Tout son temps se passait à lire en
cachette. Aussi fut-il bientôt l'élève le plus puni de sa classe. Les
pensums, les retenues absorbèrent bientôt le temps des récréations; à
certaines natures d'écoliers, les châtiments inspirent une sorte de
rébellion stoïque, et ils opposent aux professeurs exaspérés la même
impassibilité dédaigneuse que les guerriers sauvages captifs aux ennemis
qui les torturent. Ni le cachot, ni la privation d'aliments, ni la
férule ne parviennent à leur arracher la moindre plainte; ce sont alors,
entre le maître et l'élève, des luttes horribles, inconnues des parents,
où la constance des martyrs et l'habileté des bourreaux se trouvent
égalées. Quelques professeurs nerveux ne peuvent supporter le regard de
haine, de mépris et de menace par lequel un bambin de huit ou dix ans
les brave.
Le résultat de ces travaux cachés, de ces méditations qui prenaient le
temps des études, fut ce fameux _Traité de la volonté_, dont il est
parlé plusieurs fois dans la _Comédie humaine_. Balzac regretta toujours
la perte de cette première oeuvre, qu'il esquisse sommairement dans
_Louis Lambert_, il dut être moins sensible à la perte de son poëme
épique sur les Incas, inspiration malencontreuse qui lui valut, tout le
temps qu'il resta au collége, le sobriquet dérisoire de Poëte. Balzac,
il faut l'avouer, n'eut jamais le don de poésie, de versification, du
moins; sa pensée si complexe resta toujours rebelle au rhythme.
A propos de vers, consignons ici un petit renseignement qui pourra
amuser les curieux littéraires. Les quelques sonnets que Lucien de
Rubempré fait voir comme échantillon de son volume de vers au libraire
Dauriat ne sont pas de Balzac, qui ne faisait pas de vers, et demandait
à ses amis ceux dont il avait besoin. Le sonnet de la _Marguerite_ est
de Mme de Girardin; le sonnet sur le _Camellia_, de Lassailly; celui
sur la _Tulipe_, de votre serviteur.
_Modeste Mignon_ renferme aussi une pièce de vers, mais nous en ignorons
l'auteur.
Pas plus dans la famille qu'au collége l'intelligence de Balzac ne fut
devinée ou comprise. Même, s'il lui échappait quelque chose d'ingénieux,
sa mère, femme supérieure cependant, lui disait: «Sans doute, Honoré, tu
ne comprends pas ce que tu dis là!» Et Balzac de rire, sans s'expliquer
davantage, de ce bon rire qu'il avait.
La famille de Balzac étant revenue à Paris, il fut mis en pension. Là,
comme au collége de Vendôme, son génie ne se décela point, et il resta
confondu parmi le troupeau des écoliers ordinaires.
Ses classes finies, Balzac se donna cette seconde éducation qui est la
vraie; il étudia, se perfectionna, suivit les cours de la Sorbonne et
fit son droit, tout en travaillant chez l'avoué et le notaire. Ce temps,
perdu en apparence, puisque Balzac ne fut ni avoué, ni notaire, ni
avocat, ni juge, lui fit connaître le personnel de la basoche et le mit
à même d'écrire plus tard, de façon à émerveiller les hommes du métier,
ce que nous pourrions appeler le contentieux de la _Comédie humaine_.
Les examens passés, la grande question de la carrière à prendre se
présenta. On voulait faire de Balzac un notaire; mais le futur grand
écrivain, qui, bien que personne ne crût à son génie, en avait la
conscience, refusa le plus respectueusement du monde, quoiqu'on lui eût
ménagé une charge à des conditions très-favorables. Son père lui accorda
deux ans pour faire ses preuves, et comme la famille retournait en
province, madame Balzac installa Honoré dans une mansarde, en lui
allouant une pension suffisante à peine aux plus stricts besoins,
espérant qu'un peu de vache enragée le rendrait plus sage.
Cette mansarde était perchée rue de Lesdiguières, nº 9, près de
l'Arsenal, dont la bibliothèque offrait ses ressources au jeune
travailleur. Sans doute passer d'une maison abondante et luxueuse à un
misérable réduit serait une chose dure à un tout autre âge qu'à vingt et
un ans, âge qui était celui de Balzac; mais si le rêve de tout enfant
est d'avoir des bottes, celui de tout jeune homme est d'avoir une
chambre, une chambre bien à lui, dont il ait la clef dans sa poche, ne
pût-il tenir debout qu'au milieu: une chambre, c'est la robe virile,
c'est l'indépendance, la personnalité, l'amour!
Voilà donc maître Honoré juché près du ciel, assis devant sa table, et
s'essayant au chef-d'oeuvre qui devait donner raison à l'indulgence de
son père et démentir les horoscopes défavorables de ses amis.--Chose
singulière, Balzac débuta par une tragédie, par un _Cromwell_! Vers ce
temps-là, à peu près, Victor Hugo mettait la dernière main à son
_Cromwell_, dont la préface fut le manifeste de la jeune école
dramatique.
A cette époque Balzac n'avait pas encore conçu le plan de l'oeuvre qui
devait l'immortaliser; il se cherchait encore avec inquiétude,
anhélation et labeur, essayant tout et ne réussissant à rien; pourtant
il possédait déjà cette opiniâtreté de travail à laquelle Minerve,
quelque revêche qu'elle soit, doit un jour ou l'autre céder; il
ébauchait des opéras-comiques, faisait des plans de comédies, de drames
et de romans. Une volonté moins robuste se fût découragée mille fois,
mais par bonheur Balzac avait une confiance inébranlable dans son génie
méconnu de tout le monde. Il voulait être un grand homme et il le fut
par d'incessantes projections de ce fluide plus puissant que
l'électricité, et dont il fait de si subtiles analyses dans _Louis
Lambert_.
Contrairement aux écrivains de l'école romantique, qui tous se
distinguèrent par une hardiesse et une facilité d'exécution étonnantes,
et produisirent leurs fruits presque en même temps que leurs fleurs,
dans une éclosion pour ainsi dire involontaire, Balzac, l'égal de tous
comme génie, ne trouvait pas son moyen d'expression, ou ne le trouvait
qu'après des peines infinies.
Fondeur obstiné, il rejetait dix ou douze fois au creuset le métal qui
n'avait pas rempli exactement le moule; comme Bernard Palissy, il eût
brûlé les meubles, le plancher et jusqu'aux poutres de sa maison pour
entretenir le feu de son fourneau et ne pas manquer l'expérience; les
nécessités les plus dures ne lui firent jamais livrer une oeuvre sur
laquelle il n'eût pas mis le dernier effort, et il donna d'admirables
exemples de conscience littéraire.
Sa manière de procéder était celle-ci: quand il avait longtemps porté et
vécu un sujet, d'une écriture rapide, heurtée, pochée, presque
hiéroglyphique, il traçait une espèce de scenario en quelques pages,
qu'il envoyait à l'imprimerie, d'où elles revenaient en placards,
c'est-à-dire en colonnes isolées au milieu de larges feuilles. Il lisait
attentivement ces placards, qui donnaient déjà à son embryon d'oeuvre ce
caractère impersonnel que n'a pas le manuscrit, et il appliquait à cette
ébauche la haute faculté critique qu'il possédait, comme s'il se fût agi
d'un autre. Il opérait sur quelque chose; s'approuvant ou se
désapprouvant, il maintenait ou corrigeait, mais surtout ajoutait. Des
lignes partant du commencement du milieu ou de la fin des phrases, se
dirigeaient vers les marges, à droite, à gauche, en haut, en bas,
conduisant à des développements, à des intercalations, à des incises, à
des épithètes, à des adverbes. Au bout de quelques heures de travail, on
eût dit le bouquet d'un feu d'artifice dessiné par un enfant.
Six, sept et parfois dix épreuves revenaient raturées, remaniées, sans
satisfaire le désir de perfection de l'auteur. Nous avons vu aux
Jardies, sur les rayons d'une bibliothèque composée de ses oeuvres
seules, chaque épreuve différente du même ouvrage reliée en un volume
séparé, depuis le premier jet jusqu'au livre définitif; la comparaison
de la pensée de Balzac à ses divers états offrirait une étude bien
curieuse et contiendrait de profitables leçons littéraires.
Balzac, comme Vichnou, le dieu indien, possédait le don d'_avatar_,
c'est-à-dire celui de s'incarner dans des corps différents et d'y vivre
le temps qu'il voulait; seulement le nombre des _avatars_ de Vichnou est
fixé à dix, ceux de Balzac ne se comptent pas, et de plus il pouvait les
provoquer à volonté.--Quoique cela semble singulier en plein
dix-neuvième siècle, Balzac fut un _voyant_. Son mérite d'observateur,
sa perspicacité de physiologiste, son génie d'écrivain, ne suffisent pas
pour expliquer l'infinie variété des deux ou trois mille types qui
jouent un rôle plus ou moins important dans la _Comédie humaine_. Il ne
les copiait pas, il les vivait idéalement, revêtait leurs habits,
contractait leurs habitudes, s'entourait de leur milieu, était eux-mêmes
tout le temps nécessaire. De là viennent ces personnages soutenus,
logiques, ne se démentant et ne s'oubliant jamais, doués d'une existence
intime et profonde, qui, pour nous servir d'une de ses expressions, font
concurrence à l'état civil. Un véritable sang rouge circule dans leurs
veines, au lieu de l'encre qu'infusent à leurs créations les auteurs
ordinaires.
Cette faculté, Balzac ne la possédait d'ailleurs que pour le présent. Il
pouvait transporter sa pensée dans un marquis, dans un financier, dans
un bourgeois, dans un homme du peuple, dans une femme du monde, dans une
courtisane; mais les ombres du passé n'obéissaient pas à son appel: il
ne sut jamais, comme Goethe, évoquer du fond de l'antiquité la belle
Hélène et lui faire habiter le manoir gothique de Faust. Sauf deux ou
trois exceptions, toute son oeuvre est moderne; il s'était assimilé les
vivants, il ne ressuscitait pas les morts.
L'on a fait nombre de critiques sur Balzac et parlé de lui de bien des
façons, mais on n'a pas insisté sur un point très-caractéristique à
notre avis;--ce point est la modernité absolue de son génie. Balzac ne
doit rien à l'antiquité;--pour lui il n'y a ni Grecs ni Romains, et il
n'a pas besoin de crier qu'on l'en délivre. Balzac, comme Gavarni, a vu
ses contemporains; et dans l'art, la difficulté suprême c'est de peindre
ce qu'on a devant les yeux.
Cette profonde compréhension des choses modernes rendait, il faut le
dire, Balzac peu sensible à la beauté plastique. Il lisait d'un oeil
négligent les blanches strophes de marbre où l'art grec chanta la
perfection de la forme humaine. Dans le musée des antiques, il regardait
la Vénus de Milo sans grande extase; mais la Parisienne arrêtée devant
l'immortelle statue, drapée de son long cachemire filant sans un pli de
la nuque au talon, coiffée de son chapeau à voilette de Chantilly,
gantée de son étroit gant Jouvin, avançant sous l'ourlet de sa robe à
volants le bout verni de sa bottine claquée, faisait pétiller son oeil
de plaisir. Il en analysait les coquettes allures, il en dégustait
longuement les grâces savantes, tout en trouvant comme elle que la
déesse avait la taille bien lourde et ne ferait pas bonne figure chez
Mmes de Beauséant, de Listomère ou d'Espard. La beauté idéale, avec ses
lignes sereines et pures, était trop simple, trop froide, trop une, pour
ce génie compliqué, touffu et divers.--Aussi dit-il quelque part: «Il
faut être Raphaël pour faire beaucoup de Vierges.»--Le _caractère_ lui
plaisait plus que le _style_, et il préférait la physionomie à la
beauté. Dans ses portraits de femme, il ne manque jamais de mettre un
signe, un pli, une ride, une plaque rose, un coin attendri et fatigué,
une veine trop apparente, quelque détail indiquant les meurtrissures de
la vie, qu'un poëte, traçant la même image, eût à coup sûr supprimé, à
tort sans doute.
Avec son profond instinct de la réalité, Balzac comprit que la vie
moderne qu'il voulait peindre était dominée par un grand
fait,--l'argent,--et dans _la Peau de chagrin_, il eut le courage de
représenter un amant inquiet non-seulement de savoir s'il a touché le
coeur de celle qu'il aime, mais encore s'il aura assez de monnaie pour
payer le fiacre dans lequel il la reconduit.--Cette audace est peut-être
une des plus grandes qu'on se soit permises en littérature, et seule
elle suffirait pour immortaliser Balzac. La stupéfaction fut profonde,
et les purs s'indignèrent de cette infraction aux lois du genre, mais
tous les jeunes gens qui, allant en soirée chez quelque belle dame avec
des gants blancs repassés à la gomme élastique, avaient traversé Paris
en danseurs, sur la pointe de leurs escarpins, redoutant une mouche de
boue plus qu'un coup de pistolet, compatirent, pour les avoir éprouvées,
aux angoisses de Valentin, et s'intéressèrent vivement à ce chapeau
qu'il ne peut renouveler et conserve avec des soins si minutieux. Aux
moments de misère suprême, la trouvaille d'une des pièces de cent sous
glissées entre les papiers du tiroir par la pudique commisération de
Pauline produisait l'effet des coups de théâtre les plus romanesques ou
de l'intervention d'une péri dans les contes arabes. Qui n'a pas
découvert aux jours de détresse, oublié dans un pantalon ou dans un
gilet, quelque glorieux écu apparaissant à propos et vous sauvant du
malheur que la jeunesse redoute le plus: rester en affront devant une
femme aimée pour une voiture, un bouquet, un petit banc, un programme de
spectacle, une gratification à l'ouvreuse ou quelque vétille de ce
genre?
Balzac excelle d'ailleurs dans la peinture de la jeunesse pauvre, comme
elle l'est presque toujours, s'essayant aux premières luttes de la vie,
en proie aux tentations des plaisirs et du luxe, et supportant de
profondes misères à l'aide de hautes espérances. Valentin, Rastignac,
Bianchon, d'Arthez, Lucien de Rubempré, Lousteau, ont tous tiré à belles
dents dans les durs biftecks de la vache enragée, nourriture fortifiante
pour les estomacs robustes, indigeste pour les estomacs débiles; il ne
les loge pas, tous ces beaux jeunes gens sans le sou, dans des mansardes
de convention tendues de perse, à fenêtre festonnée de pois de senteur
et donnant sur des jardins; il ne leur fait pas manger «des mets
simples, apprêtés par les mains de la nature,» et ne les habille pas de
vêtements sans luxe, mais propres et commodes; il les met en pension
bourgeoise chez la maman Vauquer, ou les accroupit sous l'angle aigu
d'un toit, les accoude aux tables grasses des gargottes infimes, les
affuble d'habits noirs aux coutures grises, et ne craint pas de les
envoyer au mont-de-piété, s'ils ont encore, chose rare, la montre de
leur père.
O Corinne, toi qui laisses, au cap Mysène, pendre ton bras de neige sur
ta lyre d'ivoire, tandis que le fils d'Albion, drapé d'un superbe
manteau neuf et chaussé de bottes à coeur parfaitement cirées, te
contemple et t'écoute dans une pose élégante; Corinne, qu'aurais-tu dit
de semblables héros? Ils ont pourtant une petite qualité qui manquait à
Oswald,--ils vivent, et d'une vie si forte qu'il semble qu'on les ait
rencontrés mille fois;--aussi Pauline, Delphine de Nucingen, la
princesse de Cadignan, Mme de Bargeton, Coralie, Esther, en sont-elles
follement éprises.
De cette _modernité_ sur laquelle nous appuyons à dessein provenait,
sans qu'il s'en doutât, la difficulté de travail qu'éprouvait Balzac
dans l'accomplissement de son oeuvre: la langue française épurée par les
classiques du dix-septième siècle n'est propre, lorsqu'on veut s'y
conformer, qu'à rendre des idées générales, et qu'à peindre des figures
conventionnelles dans un milieu vague. Pour exprimer cette multiplicité
de détails, de caractères, de types, d'architectures, d'ameublements,
Balzac fut obligé de se forger une langue spéciale, composée de toutes
les technologies, de tous les argots de la science, de l'atelier, des
coulisses, de l'amphithéâtre même. Chaque mot qui disait quelque chose
était le bienvenu, et la phrase, pour le recevoir, ouvrait une incise,
une parenthèse, et s'allongeait complaisamment.--C'est ce qui a fait
dire aux critiques superficiels que Balzac ne savait pas écrire.--Il
avait, bien qu'il ne le crût pas, un style et un très-beau style,--le
style nécessaire, fatal et mathématique de son idée!
Nous glisserons légèrement sur le temps de sa vie où il essaya de
s'assurer l'indépendance par des spéculations de librairie, auxquelles
ne manquèrent que des capitaux pour être heureuses. Ces tentatives
l'endettèrent, engagèrent son avenir, et, malgré les secours dévoués,
mais trop tardifs peut-être de la famille, lui imposèrent ce rocher de
Sisyphe qu'il remonta tant de fois jusqu'au bord du plateau, et qui
retombait toujours plus écrasant sur ses épaules d'Atlas, chargées en
outre de tout un monde.
Cette dette qu'il se faisait un devoir sacré d'acquitter, car elle
représentait la fortune d'êtres chers, fut la Nécessité au fouet armé de
pointes, à la main pleine de clous de bronze, qui le harcela nuit et
jour, sans trêve ni pitié, lui faisant regarder comme un vol une heure
de repos ou de distraction. Elle domina douloureusement toute sa vie, et
la rendit souvent inexplicable pour qui n'en possédait pas le secret.
Après la mansarde de la rue de Lesdiguières, Balzac, qui commençait à
devenir célèbre, alla habiter à Chaillot, rue des Batailles, une maison
d'où l'on découvrait une vue admirable, le cours de la Seine, le champ
de Mars, l'école militaire, le dôme des Invalides, une grande portion de
Paris et plus loin les coteaux de Meudon. Il s'était arrangé un
intérieur assez luxueux, car il savait qu'à Paris on ne croit guère au
talent pauvre, et que _le paraître_ y amène souvent l'_être_.
C'est à cette période que se rapportent ses velléités d'élégance et de
dandysme, le fameux habit bleu à boutons d'or massif, la massue à
pommeau de turquoises, les apparitions aux Bouffes et à l'Opéra, et les
visites plus fréquentes dans le monde, où sa verve étincelante le
faisait rechercher, visites utiles d'ailleurs, car il y rencontra plus
d'un modèle. Il n'était pas facile de pénétrer dans cette maison, mieux
gardée que le jardin des Hespérides. Deux ou trois mots de passe étaient
exigés. Balzac, de peur qu'ils ne s'ébruitassent, les changeait souvent.
Nous nous souvenons de ceux-ci: Au portier l'on disait: «La saison des
prunes est arrivée,» et il vous laissait franchir le seuil; au
domestique accouru sur l'escalier au son de la cloche, il fallait
murmurer: «j'apporte des dentelles de Belgique,» et si vous assuriez au
valet de chambre que «madame Bertrand était en bonne santé,» on vous
introduisait enfin.
Ces enfantillages amusaient beaucoup Balzac; ils étaient peut-être
nécessaires pour écarter les fâcheux et d'autres visiteurs plus
désagréables encore.
Un des rêves de Balzac était l'amitié héroïque et dévouée, deux âmes,
deux courages, deux intelligences fondues dans la même volonté.
Il voulut former une association dans le goût de celle qui réunissait
Ferragus, Montriveau, Ronquerolles et leurs compagnons. Seulement il ne
s'agissait pas de coups si hardis; un certain nombre d'amis devaient se
prêter aide et secours en toute occasion et travailler, selon leurs
forces, au succès ou à la fortune de celui qui serait désigné, à charge
de revanche, bien entendu. Fort infatué de son projet, Balzac recruta
quelques affiliés qu'il ne mit en rapport les uns avec les autres qu'en
prenant des précautions, comme s'il se fût agi d'une société politique
ou d'une _vente_ de carbonari.
L'association, qui comptait parmi ses membres, G. de C., L. G., L. D.,
J. S., Merle, qu'on appelait le beau Merle, nous et quelques autres
qu'il est inutile de désigner, s'appelait _le Cheval rouge_. Lorsqu'il
fallait concerter quelque projet, convenir de certaines démarches,
Balzac, élu par acclamation grand maître de l'ordre, envoyait par un
affidé à chaque _cheval_ (c'était le nom argotique que prenaient les
membres entre eux) une lettre dans laquelle était dessiné un petit
cheval rouge avec ces mots; «Écurie, tel jour, tel endroit;» le lieu
changeait chaque fois, de peur d'éveiller la curiosité ou le soupçon.
Dans le monde, quoique nous nous connussions tous et de longue main pour
la plupart, nous devions éviter de nous parler ou ne nous aborder que
froidement, pour écarter toute idée de connivence.
Après quatre ou cinq réunions, _le Cheval rouge_ cessa d'exister, la
plupart des chevaux n'avaient pas de quoi payer leur avoine à la
mangeoire symbolique; et l'association qui devait s'emparer de tout fut
dissoute, parce que ses membres manquaient souvent de quinze francs,
prix de l'écot.
Désarçonné d'une chimère, Balzac en remontait bien vite une nouvelle, et
il repartait pour un autre voyage dans le bleu, avec cette naïveté
d'enfant qui chez lui s'alliait à la sagacité la plus profonde et à
l'esprit le plus retors.
Les _Jardies_ préoccupèrent beaucoup l'attention publique, lorsque
Balzac les acheta, dans l'intention honorable de constituer un gage à sa
mère. En passant en wagon sur le chemin de fer qui longe Ville-d'Avray,
chacun regardait avec curiosité cette petite maison, moitié cottage,
moitié chalet, qui se dressait au milieu d'un terrain en pente et
d'apparence glaiseuse.
Ce terrain, selon Balzac, était le meilleur du monde; autrefois,
prétendait-il, un certain cru célèbre y poussait et les raisins, grâce à
une exposition sans pareille, s'y cuisaient comme les grappes de Tokay
sur les coteaux de Bohême. Le soleil, il est vrai, avait toute liberté
de mûrir la vendange en ce lieu, où il n'existait qu'un seul arbre.
Balzac essaya d'enclore cette propriété de murs, qui devinrent fameux
par leur obstination à s'écrouler ou à glisser tout d'une pièce sur
l'escarpement trop abrupt, et il rêvait pour cet endroit privilégié du
ciel, les cultures les plus fabuleuses et les plus exotiques. Ici se
place naturellement l'anecdote des ananas, qu'ont a si souvent répétée
que nous ne la redirions pas, si nous ne pouvions y ajouter un trait
vraiment caractéristique.--Voici le projet: cent mille pieds d'ananas
étaient plantés dans le clos des Jardies, métamorphosé en serres qui
n'exigeraient qu'un médiocre chauffage, vu la torridité du site. Les
ananas devaient être vendus cinq francs au lieu d'un louis qu'ils
coûtent ordinairement, soit cinq cent mille francs; il fallait déduire
de ce prix cent mille francs pour les frais de culture, de châssis, de
charbon; restaient donc quatre cent mille francs nets, qui constituaient
à l'heureux propriétaire une rente splendide,--«sans la moindre copie,»
ajoutait-il.--Ceci n'est rien, Balzac eut mille projets de ce genre;
mais le beau est que nous cherchâmes ensemble, sur le boulevard
Montmartre, une boutique pour la vente des ananas encore en germe. La
boutique devait être peinte en noir et rechampie de filets d'or, et
porter sur son enseigne en lettres énormes: ANANAS DES JARDIES. Il se
rendit pourtant à notre conseil, de ne louer sa boutique que l'année
suivante, pour éviter des frais inutiles.
Les magnificences des Jardies n'existaient guère qu'à l'état de
rêve. Tous les amis de Balzac se souviennent d'avoir vu écrit
au charbon sur les murs nus plaqués de papier gris: «boiseries de
palissandre,--tapisserie des Gobelins,--glaces de Venise,--tableaux de
Raphaël.» Gérard de Nerval avait déjà décoré un appartement de cette
manière, et cela ne nous étonnait pas. Quant à Balzac, il se croyait
littéralement dans l'or, le marbre et la soie; mais, s'il n'acheva pas
les Jardies et s'il prêta à rire par ses chimères, il sut du moins se
bâtir une demeure éternelle, un monument «plus durable que l'airain,»
une cité immense, peuplée de ses créations et dorée par les rayons de sa
gloire.
Personne ne peut avoir la prétention de faire une biographie complète de
Balzac; toute liaison avec lui étant nécessairement coupée de lacunes,
d'absences, de disparitions. Le travail commandait absolument la vie de
Balzac, et si, comme il le dit lui-même avec un accent de touchante
sensibilité dans une lettre à sa soeur, il a sacrifié sans peine à ce
dieu jaloux les joies et les distractions de l'existence, il lui en a
coûté de renoncer à tout commerce un peu suivi d'amitié. Répondre
quelques mots à une longue missive devenait pour lui, dans ses
accablements de besogne, une prodigalité qu'il pouvait rarement se
permettre; il était l'esclave de son oeuvre et l'esclave volontaire. Il
avait, avec un coeur très-bon et très-tendre, l'égoïsme du grand
travailleur. Et qui eût songé à lui en vouloir de négligences forcées et
d'oublis apparents, lorsqu'on voyait les résultats de ses fuites ou de
ses réclusions? Quand, l'oeuvre parachevée, il reparaissait, on eût dit
qu'il vous eût quitté la veille, et il reprenait la conversation
interrompue, comme si quelquefois six mois et plus ne se fussent pas
écoulés. Il faisait des voyages en France pour étudier les localités où
il plaçait ses _Scènes de province_, et se retirait chez des amis, en
Touraine, ou dans la Charente, trouvant là un calme que ses créanciers
ne lui laissaient pas toujours à Paris. Après quelque grand ouvrage, il
se permettait parfois une excursion plus longue, en Allemagne, dans la
haute Italie ou en Suisse; mais ces courses faites rapidement, avec des
préoccupations d'échéances à payer, de traites à remplir, et un viatique
assez borné, le fatiguaient peut-être plus qu'elles ne le reposaient.
Passons maintenant à quelques détails plus intimes. Le grand Goethe
avait trois choses en horreur: une de ces choses était la fumée de
tabac; on nous dispensera de dire les deux autres. Balzac, comme le
Jupiter de l'Olympe poétique allemand, ne pouvait souffrir le tabac sous
quelque forme que ce fût; il ne fuma jamais. Toutes les fois que Balzac
est obligé, pour la vraisemblance du récit, de laisser un de ses
personnages s'adonner à cette habitude horrible du tabac, sa phrase
brève et dédaigneuse trahit un secret blâme: «Quant à de Marsay, dit-il,
il était occupé à fumer ses cigares.» Et il faut qu'il aime bien ce
condottiere du dandysme pour lui permettre de fumer dans son oeuvre.
Une femme délicate et petite-maîtresse avait sans doute imposé cette
aversion à Balzac. C'est un point que nous ne saurions résoudre.
Toujours est-il qu'il ne fit pas gagner un sou à la régie. A propos de
femmes, Balzac, qui les a si bien peintes, devait les connaître, et l'on
sait le sens que la Bible attache à ce mot. Dans une des lettres qu'il
écrit à madame de Surville, sa soeur, Balzac, tout jeune et complétement
ignoré, pose l'idéal de sa vie en deux mots: «être célèbre et être
aimé.» La première partie de ce programme, que se tracent du reste tous
les artistes, a été réalisée de point en point. La seconde a-t-elle reçu
son accomplissement? L'opinion des plus intimes amis de Balzac est qu'il
pratiqua la chasteté qu'il recommandait aux autres, et n'eut que des
amours platoniques; mais madame de Surville sourit à cette idée, avec un
sourire d'une finesse féminine et tout plein de pudiques réticences.
Elle prétend que son frère était d'une discrétion à toute épreuve, et
que s'il eût voulu parler, il eût eu beaucoup de choses à dire. Cela
doit être, et sans doute la cassette de Balzac contenait plus de petites
lettres à l'écriture fine et penchée que la boîte en laque de Canalis.
Il y a dans son oeuvre comme une odeur de femme: _odor di femina_. Quand
on y entre, on entend, derrière les portes qui se referment, sur les
marches de l'escalier dérobé, des frou-frou de soie et des craquements
de bottines. Le salon semi-circulaire et matelassé de la rue des
Batailles, dont la description est placée par l'auteur dans _la Fille
aux yeux d'or_, ne resta donc pas complétement virginal, comme plusieurs
de nous le supposèrent. Dans le cours de notre intimité, qui dura de
1836 jusqu'à sa mort, une seule fois Balzac fit allusion, avec les
termes les plus respectueux et les plus attendris, à un attachement de
sa première jeunesse, et encore ne nous livra-t-il que le prénom de la
personne dont, après tant d'années, le souvenir lui faisait les yeux
humides. Nous en eût-il dit davantage, nous n'abuserions certes pas de
ses confidences; le génie d'un grand écrivain appartient à tout le
monde, mais son coeur est à lui.
N'allez pas vous imaginer d'après cela que Balzac fût austère et
pudibond en paroles: l'auteur des _Contes drolatiques_ était trop nourri
de Rabelais et trop pantagruéliste pour ne pas avoir le mot pour rire;
il savait de bonnes histoires et en inventait: ses grasses gaillardises
entrelardées de crudités gauloises eussent fait crier _shocking_ au
_cant_ épouvanté; mais ses lèvres rieuses et bavardes étaient scellées
comme le tombeau lorsqu'il s'agissait d'un sentiment sérieux. A peine
laissa-t-il deviner à ses plus chers son amour pour une étrangère de
distinction, amour dont on peut parler, puisqu'il fut couronné par le
mariage. C'est à cette passion conçue depuis longtemps qu'il faut
rapporter ses excursions lointaines, dont le but resta jusqu'au dernier
jour un mystère pour ses amis.
Balzac avait quitté la rue des Batailles pour les Jardies; il alla
ensuite demeurer à Passy. La maison qu'il habitait, située sur une pente
abrupte, offrait une disposition architecturale assez singulière.--On y
entrait:
Un peu comme le vin entre dans les bouteilles.
Il fallait _descendre_ trois étages pour arriver au premier.
Vers cette époque, Balzac commença à manifester du goût pour les vieux
meubles, les bahuts, les potiches; le moindre morceau de bois vermoulu
qu'il achetait rue de Lappe avait toujours une provenance illustre, et
il faisait des généalogies circonstanciées à ses moindres biblots.--Il
les cachait çà et là, toujours à cause de ces créanciers fantastiques
dont nous commencions à douter. Nous nous amusâmes même à répandre le
bruit que Balzac était millionnaire.
Ce qui donnait quelque vraisemblance à notre plaisanterie, c'était la
nouvelle demeure qu'habitait Balzac, rue Fortunée, dans le quartier
Beaujon, moins peuplé alors qu'il ne l'est aujourd'hui. Il occupait une
petite maison mystérieuse qui avait abrité les fantaisies du fastueux
financier. Du dehors on apercevait au-dessus du mur une sorte de coupole
repoussée par le plafond cintré d'un boudoir, et la peinture fraîche des
volets fermés.
Quand on pénétrait dans ce réduit, ce qui n'était pas facile, car le
maître du logis se celait avec un soin extrême, on y découvrait mille
détails de luxe et de confort en contradiction avec la pauvreté qu'il
affectait.--Il nous reçut pourtant un jour, et nous pûmes voir une salle
à manger revêtue de vieux chêne, avec une table, une cheminée, des
buffets, des crédences et des chaises en bois sculpté à faire envie à
Berruguette, à Cornejo Duque et à Verbruggen; un salon de damas bouton
d'or, à portes, à corniches, à plinthes et embrasures d'ébène; une
bibliothèque rangée dans des armoires incrustées d'écaille et de cuivre
en style de Boule; une salle de bain en brèche jaune, avec bas-reliefs
de stuc; un boudoir en dôme, dont les peintures anciennes avaient été
restaurées par Edmond Hédouin; une galerie éclairée de haut, que nous
reconnûmes plus tard dans la collection du _Cousin Pons_.
«Vous avez donc vidé un des silos d'Aboulcasem? dîmes-nous en riant à
Balzac en face de ces splendeurs; vous voyez bien que nous avions raison
en vous prétendant millionnaire.
--Je suis plus pauvre que jamais, répondait-il en prenant un air humble
et papelard; rien de tout cela n'est à moi. J'ai meublé la maison pour
un ami qu'on attend.--Je ne suis que le gardien et le portier de
l'hôtel!»
Nous citons là ses paroles textuelles. Cette réponse, il la fit
d'ailleurs à plusieurs personnes étonnées comme nous. Le mystère
s'expliqua bientôt par le mariage de Balzac avec la femme qu'il aimait
depuis longtemps.
Il y a un proverbe turc qui dit. «Quand la maison est finie, la mort
entre.» C'est pour cela que les sultans ont toujours un palais en
construction qu'ils se gardent bien d'achever. La vie semble ne vouloir
rien de complet--que le malheur. Rien n'est redoutable comme un souhait
réalisé.
Les fameuses dettes étaient enfin payées, l'union rêvée accomplie, le
nid pour le bonheur ouaté et garni de duvet; comme s'ils eussent
pressenti sa fin prochaine, les envieux de Balzac commençaient à le
louer: les _Parents pauvres_, le _Cousin Pons_, où le génie de l'auteur
brille de tout son éclat, ralliaient tous les suffrages.--C'était trop
beau; il ne lui restait plus qu'à mourir.
Sa maladie fit de rapides progrès, mais personne ne croyait à un
dénoûment fatal, tant on avait confiance dans l'athlétique organisation
de Balzac. Nous pensions fermement qu'il nous enterrerait tous.
Huit ans déjà se sont écoulés depuis la mort de Balzac[1]. La postérité
a commencé pour lui; chaque jour il semble plus grand. Lorsqu'il était
mêlé à ses contemporains, on l'appréciait mal, on ne le voyait que par
fragments, sous des aspects parfois défavorables: maintenant l'édifice
qu'il a bâti s'élève à mesure qu'on s'en éloigne, comme la cathédrale
d'une ville que masquaient les maisons voisines, et qui à l'horizon se
dessine immense au-dessus des toits aplatis. Le monument n'est pas
achevé; mais tel qu'il est, il effraye par son énormité, et les
générations surprises se demanderont quel est le géant qui a soulevé
seul ces blocs formidables et monté si haut cette Babel où bourdonne
toute une société.
[1] 18 août 1850.
Quoique mort, Balzac a pourtant encore des détracteurs; on jette à sa
mémoire ce reproche banal d'immoralité, dernière injure de la médiocrité
impuissante et jalouse, ou même de la pure bêtise. L'auteur de la
_Comédie humaine_, non-seulement n'est pas immoral, mais c'est même un
moraliste austère. Monarchique et catholique, il défend l'autorité,
exalte la religion, prêche le devoir, morigène la passion, et n'admet le
bonheur que dans le mariage et la famille.
THÉOPHILE GAUTIER.
AVANT-PROPOS
En donnant à une oeuvre entreprise depuis bientôt treize ans, le titre
de _La Comédie humaine_, il est nécessaire d'en dire la pensée, d'en
raconter l'origine, d'en expliquer brièvement le plan, en essayant de
parler de ces choses comme si je n'y étais pas intéressé. Ceci n'est pas
aussi difficile que le public pourrait le penser. Peu d'oeuvres donne
beaucoup d'amour-propre, beaucoup de travail donne infiniment de
modestie. Cette observation rend compte des examens que Corneille,
Molière et autres grands auteurs faisaient de leurs ouvrages: s'il est
impossible de les égaler dans leurs belles conceptions, on peut vouloir
leur ressembler en ce sentiment.
L'idée première de _la Comédie humaine_ fut d'abord chez moi comme un
rêve, comme un de ces projets impossibles que l'on caresse et qu'on
laisse s'envoler; une chimère qui sourit, qui montre son visage de femme
et qui déploie aussitôt ses ailes en remontant dans un ciel fantastique.
Mais la chimère, comme beaucoup de chimères, se change en réalité, elle
a ses commandements et sa tyrannie auxquels il faut céder.
Cette idée vint d'une comparaison entre l'Humanité et l'Animalité.
Ce serait une erreur de croire que la grande querelle qui, dans ces
derniers temps, s'est émue entre Cuvier et Geoffroi Saint-Hilaire,
reposait sur une innovation scientifique. L'_unité de composition_
occupait déjà sous d'autres termes les plus grands esprits des deux
siècles précédents. En relisant les oeuvres si extraordinaires des
écrivains mystiques qui se sont occupés des sciences dans leurs
relations avec l'infini, tels que Swedenborg, Saint-Martin, etc., et les
écrits des plus beaux génies en histoire naturelle, tels que Leibnitz,
Buffon, Charles Bonnet, etc., on trouve dans les monades de Leibnitz,
dans les molécules organiques de Buffon, dans la force végétatrice de
Needham, dans l'_emboîtement_ des parties similaires de Charles Bonnet,
assez hardi pour écrire en 1760: _L'animal végète comme la plante_; on
trouve, dis-je, les rudiments de la belle loi du _soi pour soi_ sur
laquelle repose l'_unité de composition_. Il n'y a qu'un animal. Le
créateur ne s'est servi que d'un seul et même patron pour tous les êtres
organisés. L'animal est un principe qui prend sa forme extérieure, ou,
pour parler plus exactement, les différences de sa forme, dans les
milieux où il est appelé à se développer. Les Espèces Zoologiques
résultent de ces différences. La proclamation et le soutien de ce
système, en harmonie d'ailleurs avec les idées que nous nous faisons de
la puissance divine, sera l'éternel honneur de Geoffroi Saint-Hilaire,
le vainqueur de Cuvier sur ce point de la haute science, et dont le
triomphe a été salué par le dernier article qu'écrivit le grand Goethe.
Pénétré de ce système bien avant les débats auxquels il a donné lieu, je
vis que, sous ce rapport, la Société ressemblait à la Nature. La Société
ne fait-elle pas de l'homme, suivant les milieux où son action se
déploie, autant d'hommes différents qu'il y a de variétés en zoologie?
Les différences entre un soldat, un ouvrier, un administrateur, un
avocat, un oisif, un savant, un homme d'état, un commerçant, un marin,
un poëte, un pauvre, un prêtre, sont, quoique plus difficiles à saisir,
aussi considérables que celles qui distinguent le loup, le lion, l'âne,
le corbeau, le requin, le veau marin, la brebis, etc. Il a donc existé,
il existera donc de tout temps des Espèces Sociales comme il y a des
Espèces Zoologiques. Si Buffon a fait un magnifique ouvrage en essayant
de représenter dans un livre l'ensemble de la zoologie, n'y avait-il pas
une oeuvre de ce genre à faire pour la société? Mais la Nature a posé,
pour les variétés animales, des bornes entre lesquelles la Société ne
devait pas se tenir. Quand Buffon peignait le lion, il achevait la
lionne en quelques phrases; tandis que dans la Société la femme ne se
trouve pas toujours être la femelle du mâle. Il peut y avoir deux êtres
parfaitement dissemblables dans un ménage. La femme d'un marchand est
quelquefois digne d'être celle d'un prince, et souvent celle d'un prince
ne vaut pas celle d'un artiste. L'État Social a des hasards que ne se
permet pas la Nature, car il est la Nature plus la Société. La
description des Espèces Sociales était donc au moins double de celle des
Espèces Animales, à ne considérer que les deux sexes. Enfin, entre les
animaux, il y a peu de drames, la confusion ne s'y met guère; ils
courent sus les uns aux autres, voilà tout. Les hommes courent bien
aussi les uns sur les autres; mais leur plus ou moins d'intelligence
rend le combat autrement compliqué. Si quelques savants n'admettent pas
encore que l'Animalité se transborde dans l'Humanité par un immense
courant de vie, l'épicier devient certainement pair de France, et le
noble descend parfois au dernier rang social. Puis, Buffon a trouvé la
vie excessivement simple chez les animaux. L'animal a peu de mobilier,
il n'a ni arts ni sciences; tandis que l'homme, par une loi qui est à
rechercher, tend à représenter ses moeurs, sa pensée et sa vie dans tout
ce qu'il approprie à ses besoins. Quoique Leuwenhoëc, Swammerdam,
Spallanzani, Réaumur, Charles Bonnet, Muller, Haller et autres patients
zoographes aient démontré combien les moeurs des animaux étaient
intéressantes, les habitudes de chaque animal sont, à nos yeux du moins,
constamment semblables en tout temps; tandis que les habitudes, les
vêtements, les paroles, les demeures d'un prince, d'un banquier, d'un
artiste, d'un bourgeois, d'un prêtre et d'un pauvre sont entièrement
dissemblables et changent au gré des civilisations.
Ainsi l'oeuvre à faire devait avoir une triple forme: les hommes, les
femmes et les choses, c'est-à-dire les personnes et la représentation
matérielle qu'ils donnent de leur pensée; enfin l'homme et la vie.
En lisant les sèches et rebutantes nomenclatures de faits appelées
_histoires_, qui ne s'est aperçu que les écrivains ont oublié, dans tous
les temps, en Égypte, en Perse, en Grèce, à Rome, de nous donner
l'histoire des moeurs. Le morceau de Pétrone sur la vie privée des
Romains irrite plutôt qu'il ne satisfait notre curiosité. Après avoir
remarqué cette immense lacune dans le champ de l'histoire, l'abbé
Barthélemy consacra sa vie à refaire les moeurs grecques dans
Anacharsis.
Mais comment rendre intéressant le drame à trois ou quatre mille
personnages que présente une Société? comment plaire à la fois au poëte,
au philosophe et aux masses qui veulent la poésie et la philosophie sous
de saisissantes images? Si je concevais l'importance et la poésie de
cette histoire du coeur humain, je ne voyais aucun moyen d'exécution;
car, jusqu'à notre époque, les plus célèbres conteurs avaient dépensé
leur talent à créer un ou deux personnages typiques, à peindre une face
de la vie. Ce fut avec cette pensée que je lus les oeuvres de Walter
Scott. Walter Scott, ce trouveur (trouvère) moderne, imprimait alors une
allure gigantesque à un genre de composition injustement appelé
secondaire. N'est-il pas véritablement plus difficile de faire
concurrence à l'État-Civil avec Daphnis et Chloë, Roland, Amadis,
Panurge, Don Quichotte, Manon Lescaut, Clarisse, Lovelace, Robinson
Crusoë, Gilblas, Ossian, Julie d'Étanges, mon oncle Tobie, Werther,
René, Corinne, Adolphe, Paul et Virginie, Jeanie Dean, Claverhouse,
Ivanhoë, Manfred, Mignon, que de mettre en ordre les faits à peu près
les mêmes chez toutes les nations, de rechercher l'esprit de lois
tombées en désuétude, de rédiger des théories qui égarent les peuples,
ou, comme certains métaphysiciens, d'expliquer ce qui est? D'abord,
presque toujours ces personnages, dont l'existence devient plus longue,
plus authentique que celle des générations au milieu desquelles on les
fait naître, ne vivent qu'à la condition d'être une grande image du
présent. Conçus dans les entrailles de leur siècle, tout le coeur humain
se remue sous leur enveloppe, il s'y cache souvent toute une
philosophie. Walter Scott élevait donc à la valeur philosophique de
l'histoire le roman, cette littérature qui, de siècle en siècle,
incruste d'immortels diamants la couronne poétique des pays où se
cultivent les lettres. Il y mettait l'esprit des anciens temps, il y
réunissait à la fois le drame, le dialogue, le portrait, le paysage, la
description; il y faisait entrer le merveilleux et le vrai, ces éléments
de l'épopée, il y faisait coudoyer la poésie par la familiarité des plus
humbles langages. Mais, ayant moins imaginé un système que trouvé sa
manière dans le feu du travail ou par la logique de ce travail, il
n'avait pas songé à relier ses compositions l'une à l'autre de manière à
coordonner une histoire complète, dont chaque chapitre eût été un roman,
et chaque roman une époque. En apercevant ce défaut de liaison, qui
d'ailleurs ne rend pas l'Écossais moins grand, je vis à la fois le
système favorable à l'exécution de mon ouvrage et la possibilité de
l'exécuter. Quoique, pour ainsi dire, ébloui par la fécondité
surprenante de Walter Scott, toujours semblable à lui-même et toujours
original, je ne fus pas désespéré, car je trouvai la raison de ce talent
dans l'infinie variété de la nature humaine. Le hasard est le plus grand
romancier du monde: pour être fécond, il n'y a qu'à l'étudier. La
Société française allait être l'historien, je ne devais être que le
secrétaire. En dressant l'inventaire des vices et des vertus, en
rassemblant les principaux faits des passions, en peignant les
caractères, en choisissant les événements principaux de la Société, en
composant des types par la réunion des traits de plusieurs caractères
homogènes, peut-être pouvais-je arriver à écrire l'histoire oubliée par
tant d'historiens, celle des moeurs. Avec beaucoup de patience et de
courage, je réaliserais, sur la France au dix-neuvième siècle, ce livre
que nous regrettons tous, que Rome, Athènes, Tyr, Memphis, la Perse,
l'Inde ne nous ont malheureusement pas laissé sur leurs civilisations,
et qu'à l'instar de l'abbé Barthélemy, le courageux et patient Monteil
avait essayé pour le Moyen-Age, mais sous une forme peu attrayante.
Ce travail n'était rien encore. S'en tenant à cette reproduction
rigoureuse, un écrivain pouvait devenir un peintre plus ou moins fidèle,
plus ou moins heureux, patient ou courageux des types humains, le
conteur des drames de la vie intime, l'archéologue du mobilier social,
le nomenclateur des professions, l'enregistreur du bien et du mal; mais,
pour mériter les éloges que doit ambitionner tout artiste, ne devais-je
pas étudier les raisons ou la raison de ces effets sociaux, surprendre
le sens caché dans cet immense assemblage de figures, de passions et
d'événements. Enfin, après avoir cherché, je ne dis pas trouvé, cette
raison, ce moteur social, ne fallait-il pas méditer sur les principes
naturels et voir en quoi les Sociétés s'écartent ou se rapprochent de la
règle éternelle, du vrai, du beau? Malgré l'étendue des prémisses, qui
pouvaient être à elles seules un ouvrage, l'oeuvre, pour être entière,
voulait une conclusion. Ainsi dépeinte, la Société devait porter avec
elle la raison de son mouvement.
La loi de l'écrivain, ce qui le fait tel, ce qui, je ne crains pas de le
dire, le rend égal et peut-être supérieur à l'homme d'état, est une
décision quelconque sur les choses humaines, un dévouement absolu à des
principes. Machiavel, Hobbes, Bossuet, Leibnitz, Kant, Montesquieu sont
la science que les hommes d'état appliquent. «Un écrivain doit avoir en
morale et en politique des opinions arrêtées, il doit se regarder comme
un instituteur des hommes; car les hommes n'ont pas besoin de maîtres
pour douter,» a dit Bonald. J'ai pris de bonne heure pour règle ces
grandes paroles, qui sont la loi de l'écrivain monarchique aussi bien
que celle de l'écrivain démocratique. Aussi, quand on voudra m'opposer à
moi-même, se trouvera-t-il qu'on aura mal interprété quelque ironie, ou
bien l'on retorquera mal à propos contre moi le discours d'un de mes
personnages, manoeuvre particulière aux calomniateurs. Quant au sens
intime, à l'âme de cet ouvrage, voici les principes qui lui servent de
base.