Et qui plonge son coeur aux sources des plaisirs,
Tu dis: «Lève la tête, et vois ce fruit qui tombe,
Ainsi tu tomberas avec tes vains désirs...»
L'automne, de la vie est la fidèle image:
Les jours calmes et doux sont nos jours sans remords;
Les bosquets dénudés rappellent le vieil âge;
La neige et les frimas, le blanc linceul des morts!...
Eh bien! puisque l'automne en souverain commande,
Inclinons tous nos fronts devant sa majesté;
Car sa voix est l'écho de Dieu qui réprimande
Ceux qui ne pensent pas à leur éternité.
Novembre 1883.
AUX CÉLIBATAIRES
Allons, debout! pauvres célibataires,
Vous que la femme abreuve de mépris!
Abandonnez vos gîtes solitaire,
Où l'on ne voit que des chats favoris!
De votre coeur bannissez la souffrance:
Ne soyez plus désormais soucieux;
Et saluez avec joie, espérance,
Le nouvel an qui brille au front des cieux!
Car en ce jour de fête universelle,
La fille d'Ève absout les amoureux;
Sa douce voix attendrit l'infidèle,
Et son regard rend les hommes heureux.
En votre honneur elle fait sa toilette;
Elle embellit de fleurs ses longs cheveux;
A son faux col rayonne l'épinglette
Qu'elle reçut un soir avec vos voeux!
Vite, debout! accourez donc vers elle
Vous que l'ennui torture tous les jours!
Et dites-lui: «Ma tendre demoiselle,
Je pleure encor mes premières amours;
«Je suis cruel, barbare et bien coupable
D'avoir blessé vos nobles sentiments;
Mais mon offense est-elle impardonnable?
Oh! non; alors, reprenez mes serments.»
Mariez-vous! l'Évangile l'ordonne;
C'est un devoir sacré pour le chrétien,
Aux bons époux parfois le Seigneur donne
La paix de l'âme et le pain quotidien.
C'est le souhait, braves célibataires,
Que je formule en ce beau jour de l'an
A l'avenir, soyez moins solitaires;
Rendez des points aux plus jeunes galants!
1er janvier 1883.
SUR L'ALBUM DE MLLE D. M...
Le souvenir c'est tout;
C'est l'âme de la vie.
J'aime souvent, l'oeil perdu dans l'espace,
A remonter l'échelle d'or du temps;
Je vois alors, comme une aube qui passe,
L'éclair serein de mes premiers printemps.
Et j'aperçois la pauvre maisonnette
Où je naquis et coulai d'heureux jours,
Les beaux enfants à la figure honnête
Qui me juraient de m'estimer toujours!
Nous descendions la pente de la vie,
Insoucieux des heures à venir;
Et pensions, dans notre étourderie,
Que le bonheur ne peut jamais fuir!
Hélas! pourtant (penser qui me chagrine)
Dieu moissonna mes amis tour à tour...
Je m'inclinai devant sa loi divine,
Car je compris pour l'enfant son amour.
Huit ans plus tard, je rencontrai vos frères--
Que le hasard sur ma route avait mis--
En entendant leurs paroles sincères,
Je m'écriai: soyons toujours unis!
Leur amitié fut l'écho de la mienne:
Nous étions faits, je crois pour nous aimer!
Et leur gaîté--leur gaîté _canadienne_--
Sut de tout temps me plaire et me charmer.
Souvent le soir, aux lumières de l'âtre,
Nous prenions part à des festins joyeux,
Où notre esprit, ironique et folâtre,
Faisait la guerre aux sujets sérieux!
Oui, nous fêtions à la bonne franquette,
Comme fêtaient nos aimable aïeux;
Nous nous moquions de l'absurde étiquette
Que le mondain s'impose en certains lieux.
Vous étiez jeune alors, mademoiselle:
L'on vous montrait encor le _B-A_: ba!
Vous ne rêviez que de poupée et dentelle,
Que ruban rose et succulent baba...
Mais, aujourd'hui, (Dieu, que le monde change!)
Vous n'êtes plus la «p'tite» d'autrefois;
Vous possédez la sagesse d'un ange;
Vous êtes grande et savante à la fois!
Vous avez eu--superbe récompense--
A l'examen une médaille d'or:
C'est le fruit mûr d'une belle semence,
Oh! gardez-la, comme on garde un trésor!
Sur votre front rayonne l'allégresse:
Rendez-en grâce au divin Créateur;
Demandez-lui, pour unique richesse,
D'éterniser en vous tant de bonheur!
25 août 1882.
A MADAME B...
CANTATRICE
(Vers écrits sur un album au-dessous d'une pièce signée: N. Legendre.)
Madame, si, comme Legendre,
J'étais un pur littérateur,
Et si j'avais votre voix tendre
Qui charme l'oreille et le coeur,
Je chanterais la Canadienne
Au front rayonnant de candeur,
Je chanterais cette gardienne
De notre foi, de notre honneur.
Mais, hélas! je n'ai qu'une lyre
Peut-être indigne de ce nom
Qui ne saurait jamais redire
Les vertus de cette Ève; oh! non...
Septembre 1885.
SUR L'ALBUM DE MLLE R. D...
Si c'est votre désir, aimable demoiselle,
Que je trace en ce livre un mot vite oublié,
Je dois vous obéir, car, en étant rebelle,
Je manquerais aux lois de la bonne amitié!
Avril 1878.
SUR L'ALBUM DE MLLE J. M. F.
Autrefois de mon coeur la joie était bannie,
Et j'appelais la mort tant j'étais malheureux!
Mais votre doux regard me rattache à la vie,
Et lorsque je vous vois, je deviens tout joyeux...
Mai 1880.
SUR L'ALBUM DE MME DR M. F...
(IMPROMPTU)
Vous travaillez depuis longtemps, Madame,
Pour ceux que Dieu mit dans la pauvreté
Je vous admire! Ah! retrempez votre âme
Au feu divin de l'humble charité!
A la kermesse des pauvres, à Québec, 1880.
SUR L'ALBUM DE MLLE A. H. T...
Je connais une chose, à nulle autre pareille,
Qui germe dans le coeur et souvent y réveille
L'amour et la pitié;
Plus douce que le miel, plus belle que la rose,
Plus pure que le lis et que le bébé rose:
C'est la franche amitié.
Mai 1880.
UN HÉROS DE 1870
(A mon bienfaiteur et vieil ami, M. Philéas Huot.)
_Il offrit à la France et son coeur et sa vie._
En l'an de grâce mil huit cent soixante et quatre,
Dans le froid célibat vivait Pierre Francoeur;
Contre l'amour son âme avait voulu combattre,
Mais à la fin l'amour était resté vainqueur!
Un soir, se promenant sur l'immense terrasse
Qui couronne le front du haut Cap Diamant,
Pierre avait aperçu--vrai type de sa race--
Une blonde fillette au visage charmant.
Il se souvint qu'un jour, quittant la cathédrale,
La jeune fille et lui s'étaient vus en passant;
Il avait même osé lui tendre l'eau lustrale
Qu'elle avait acceptée en le remerciant...
Mais ce soir, elle était au bras de son vieux père,
Comme une belle pêche aux branches du pêcher;
Son coeur avait battu lorsqu'elle avait vu Pierre
Qui semblait du regard vouloir la rechercher.
Le père, en remarquant l'émotion de Rose,
(Car Rose était son nom) avait tout deviné.
«Allons, avait-il dit, pourquoi cet air morose?
Et pourquoi donc ton oeil s'est-il illuminé?
Quoi! tu ne parles plus? tu n'étais pas muette,
Ma petite, tantôt. Tu trembles follement:
Aurais-tu peur? voyons, une bonne fillette
A son père, toujours doit parler franchement.»
Rose voulait parler, mais ses lèvres timides
Ne faisaient qu'exhaler des soupirs douloureux;
Et ses grands yeux d'azur, si doux et si limpides,
Se troublaient et parfois lançaient d'étranges feux.
Le vieillard, en voyant l'embarras de sa fille,
Qu'il n'aurait pas voulu davantage effrayer,
Après avoir jeté sur elle une mantille,
L'avait, le coeur ému, ramenée au foyer.
Pierre était resté là, droit comme une statue,
Regardant s'envoler l'objet de ses amours;
Car il l'aimait déjà, cette belle inconnue,
Et son coeur lui disait qu'il l'aimerait toujours!
Il y rêvait encore, quand l'airain de l'église,
Égrenant dans les airs les notes de minuit,
Le tira de son rêve, et, prompt comme la brise,
Il courut aussitôt vers son humble réduit.
Le lendemain matin, avec la pâle aurore,
Rose s'était levée en proie à la douleur.
Pensive, elle écoutait l'hymne doux et sonore
Que les chantres ailés adressaient au Seigneur.
Puis des larmes voilaient l'éclat de sa prunelle;
Sa bouche murmurait des mots incohérents.
«Je le reverrai donc, ici, soupira-t-elle,
Du moins c'est le désir de mes tendres parents...»
De fait, la veille au soir, à sa fille chérie,
Ce père avait parlé le langage du coeur;
«J'ai deviné l'amour, ou plutôt la folie
qui trouble en ce moment ta joie et ton bonheur.
Ce jeune homme me plaît; il a bonne figure,
Taille robuste, oeil vif et mains d'un travailleur;
Ces dons du corps, souvent, sont d'un superbe augure,
Mais aimer Dieu, ma fille, est un don des meilleurs.
Est-il un bon chrétien? J'en jugerai moi-même,
Oui, car avant longtemps je le rencontrerai;
Si je suis convaincu qu'avec ardeur il t'aime,
Ma parole d'honneur! Je te l'amènerai...»
Le nom de ce vieillard, de ce père excentrique,
Était Jacques Benoit. Il ne redoutait rien;
Il eut versé son sang pour la foi catholique;
Il se glorifiait d'être né Canadien!
Pierre enfin se coucha; mais l'amère insomnie
Jusques au point du jour tortura son cerveau;
Espérant mettre un terme à sa longue agonie,
Dans sa forge, il alla manoeuvrer le marteau.
Il tenait à Saint-Roch une large boutique
Où le bruit de l'enclume aux rires se mêlait.
Le soir, après souper, pour parler politique,
Sous ce toit enfumé souvent l'on s'assemblait.
Pierre, ce matin-là, suait à grosses gouttes,
Lui, le gai forgeron aux bras si vigoureux!
Ah! c'est qu'alors son coeur entretenait des doutes
Sur l'accomplissement de ses projets heureux...
«Pourtant, se disait-il, il faut que je connaisse
Cet ange blond qui fait ma joie et mon tourment;
Je veux mettre à son front, où brille la jeunesse,
Les roses de l'hymen--divin couronnement!»
Cinq jours plus tard, assis sur le seuil de sa porte,
Il respirait du soir l'agréable fraîcheur;
Devant lui défilait la nombreuse cohorte
Des braves ouvriers revenant du labeur.
--Eh! bonjour, _Messieu_ Pierre! exclamait tout le monde,
Car il était connu parmi les travailleurs;
On proclamait sa force une lieue à la ronde:
A lui seul! il avait rossé trois batailleurs...
Mais Pierre, tout-à-coup, s'élança dans la rue
Pour saisir un coursier qui venait au galop,
Trimbalant dans un fiacre une enfant éperdue
Dont la terreur offrait le plus triste tableau.
Notre héros, soudain, au péril de sa vie,
Bondit comme un lion au cou de l'animal
Qui s'élança d'abord avec plus de furie,
Mais se calma bientôt, vaincu par son rival!
Presque aussitôt survint un homme à barbe blanche:
C'était Jacques Benoit, le maître du cheval!...
Dans Pierre il reconnut, à sa figure franche,
Celui que son enfant nommait son idéal!
Prenant du forgeron la main forte et grossière,
Il sa serra longtemps avec effusion:
«Ami, vous êtes brave et d'une race fière,
Car de là-bas j'ai vu votre belle action.
Comment vous exprimer ce qu'éprouve mon âme?
Ajouta le vieillard, visiblement confus;
La gratitude, allez!--cette vivace flamme--
Brûlera dans mon coeur pour ne s'éteindre plus!
Oui, sans vous la fillette, à l'heure où je vous parle,
Serait peut-être morte, oh! j'en frémis d'horreur!
Je vous cherchais... pardon... je cherchais l'ami Charle...
Quand mon fougueux coursier a fui comme un voleur!»
Pierre, d'emblée, avait reconnu le vieux père
De l'ange au front rêveur qui troublait son repos;
Et, surpris de le voir, il regardait la terre
Sans pouvoir seulement bredouiller quelques mots!
Mais bientôt, recouvrant son ferme caractère,
Il dit, en désignant sa modeste maison:
--«Entrez donc sous le toit d'un vieux célibataire!
--Vieux, dites-vous? Ah! Ah! oui, _vieux_... par la raison!
--Vous êtes trop flatteur; je passe la trentaine
Depuis quatre printemps.
--Ne vous désolez pas,
Car, à trente-quatre ans, la vieillesse est lointaine,
C'est l'âge où l'on ne voit que les fleurs sous ses pas.»
Laissons-les discourir, en prenant le breuvage,
Sur l'étrange incident qui les a réunis,
Et revenons à Rose. Elle veille au ménage,
Y mettant une adresse et des soins infinis.
Ses mains ont tout rangé dans un ordre admirable,
Depuis les objets d'art jusqu'au luisant miroir;
Et par la porte ouverte, on aperçoit la table
sur laquelle est l'humble repas du soir.
Sa mère, vieille femme, arrive de l'église,
Où souvent elle va prier le roi des cieux;
Mais sur son front de suite éclate la surprise
En ne voyant que Rose apparaître à ses yeux.
--«Et ton bon père, enfant?
--Pas de retour encore!
--Pauvre vieux! de ce train il sera bientôt mort!
Car pour trouver celui que ta jeune âme adore,
Il peut mettre à l'envers tout Québec et Beauport...
--«Ciel! que vois-je! fit Rose, en courant vers la porte:
Mon père qui revient avec notre inconnu...
Mais, réprimant alors l'ardeur qui la transporte,
Elle recule et dit: Qu'il soit le bienvenu!»
En effet aussitôt sautèrent de voiture
Pierre et Jacques Benoit, ce vieux Roger-Bontemps.
La gaîté rayonnait sur leur bonne figure,
Mais, hélas! la gaîté ne dura pas longtemps!
Lorsque la jeune fille ouït la voix vibrante
De l'homme qu'elle aimait, son coeur battit bien fort;
Elle rougit, s'émut; et sa lèvre brûlante
Laissa tomber un cri d'ineffable transport!
«Mordienne! qu'as-tu donc, ô mon enfant chérie,
S'écria le vieillard, lui saisissant la main;
Nous t'aimons, tu le sais, avec idolâtrie,
Et voulons du bonheur te tracer le chemin.
Monsieur Pierre Francoeur--que tout le monde approche,
Et que je suis heureux de recevoir chez moi--
Est un noble artisan sans peur et sans reproche,
Qui serait enchanté de vivre sous ta loi;
Il m'a fait cet aveu quand j'étais à sa table,
(Car tu sauras tantôt comment je l'ai connu).
Catholique fervent, honnête et charitable,
Enfant, tel est celui que tu crois _inconnu_!
Tu pleures à présent! voyons, voyons petite!
Sèche ces vilains pleurs qui rougissent tes yeux;
Prouve à ce beau Monsieur qu'ici la joie habite
Et que notre étiquette est celle des aïeux!
Rose, en effet, pleurait! Ses bienfaisantes larmes,
Comme des diamants jusqu'à ses pieds roulaient;
Cet aimable chagrin faisait briller ses charmes;
Pierre et les deux vieillards, ravis, la contemplaient.
Oui, cette enfant pleurait! mais un chaste délice
Sous ce voile de pleurs alors se déguisait;
Elle avait mis sa lèvre à l'enivrant calice,
Et pleurait le bonheur que son coeur y puisait!
O larmes précieuses,
Douces, silencieuses,
Baume consolateur
Inénarrable joie,
Que du ciel nous envoie
Le divin Créateur!
Des grands yeux bleus de Rose,
Coule, rosée éclose
Du pur et saint amour;
Ah! rafraîchis son âme
Dont la soif te réclame;
Oui, coule en ce beau jour!
Mais Rose, revenant de la folle surprise
Qu'elle avait éprouvée en revoyant Francoeur,
Lui dit:
«Veuillez, Monsieur, excuser ma franchise:
Vous m'avez trop causé de joie et de bonheur!...»
Ce gracieux reproche, au lieu de blesser Pierre,
Alluma dans son âme une lueur d'espoir;
Il répondit:
«Le ciel exauce ma prière,
Puisque l'ai maintenant l'honneur de vous revoir.»
«Bravo! bravissimo! trois fois bravo, mordienne!
Glapit Jacques Benoit, tout fier de ce début;
Merveilleusement dit, ma parole chrétienne!
De ce pas, mes enfants, vous atteindrez le but!
Allons, Monsieur Francoeur, allons, sans gêne, à table!
Nous avons, il est vrai, chez vous fait bon repas;
Mais ma femme et ma fille ont de la dent, que diable!
Et le jeûne ce soir ne leur conviendrait pas!»
Le galant accepta la franche politesse,
Puis, en homme d'usage, il but et mangea peu.
De Rose il admira la beauté, la finesse,
Et la complimenta sur l'exquis pot-au-feu.
Après ce gai repas, on fit de la musique
Dans un petit salon de fleurs tout embaumé;
Rose, en s'accompagnant, chanta plus d'un cantique
Où le nom de Marie était souvent rimé.
Pierre ne chantait pas, lui, selon les principes;
Il en connaissait point l'art des _dilettanti_;
Il ignorait aussi l'accord des participes,
Mais chanta volontiers plus d'un couplet joli.
Ce soir-là, chez Benoit, on était en liesse;
Les coeurs, jeunes et vieux, vibraient à l'unisson.
Les deux vieillards tout bas, se répétaient sans cesse
Que Rose pour époux aurait un beau garçon!
«Comment le trouves-tu, Rose et toi, bonne vieille?
Demanda le vieillard, quand Pierre fut parti.
Rose joyeuse, dit:
--Vraiment il m'émerveille!
Et sa mère ajouta:
--C'est un fameux parti!...»
Dieu! que les vrais plaisirs sont de courte durée!
Pensait, en cheminant, le jeune homme amoureux;
Je veux garder toujours de ma belle soirée
Dans les plis de mon coeur, le souvenir heureux!
II
Dans le bourg Sainte-Foye, auprès de la barrière
S'élevait un logis touré de bouleaux;
Sur ses murs crevassés le houblon et le lierre,
Ainsi que des serpents déroulaient leurs anneaux.
C'était un beau soir d'août. Dans un ciel sans nuages,
L'astre du jour lançait sa dernière lueur,
Et les oiseaux mêlaient leurs gracieux ramages
A la voix du Zéphyr volant de fleur en fleur.
L'air était tout rempli de senteurs odorantes
Que le foin, en séchant, exhalait en foison;
Et la gentille abeille, aux ailes transparentes
Buvait avec ivresse aux perles du gazon.
Trois personnes causaient, assises sur un banc;
La fine humeur gauloise animait leur langage
Et l'écho répétait parfois leur rire franc.
Cependant la plus belle, une blonde fillette,
Interrompit soudain son rire harmonieux
Pour aller recevoir, à la bonne franquette,
Deux nouveaux arrivants, l'un jeune et l'autre vieux.
--«Salut à vous, salut! Mademoiselle Rose,
Lui dit en s'inclinant le plus âgé des deux;
Votre teint à toujours l'incarnat de la rose
Et mon ami de vous a droit d'être orgueilleux.»
Pierre à son tour reprit:
--«J'approuve le notaire
Qui sait dire à propos toute la vérité;
Mieux que lui je connais votre doux caractère,
Et j'admire avec lui votre rare beauté.»
--«De grâce, c'est assez! assez! répliqua-t-elle,
Je ne mérite pas tous ces beaux compliments;
Spirituels moqueurs, venez sous la tonnelle
Où nous retrouverons mes excellents parents.»
Ils furent accueillis d'une façon charmante
Par Benoit et sa femme. Et Pierre, ce soir-là,
Vint s'asseoir sans trembler auprès de son amante,
Qui portait à ravir la robe de gala.
Pourquoi tant de gaîté sur toutes ces figures?
Et pourquoi le notaire était-il chez Benoit?
C'est que, par un contrat, deux jeunes créatures,
Allaient en ce beau soir, s'unir devant la loi.
Pierre, depuis trois mois, sur _l'océan du Tendre_
Confiait son esquif au doux vent de l'espoir;
Car Rose quelquefois osait lui faire entendre
Ces cinq mots consolants:
«Ainsi j'aime à te voir!»
Or, un jour de juillet--il m'en souvient encore--
Pierre chez son amante arrivait tout rêveur.
«Je viens, avait-il dit, ô fille que j'adore,
T'offrir en ce moment et ma vie et mon coeur.
Je veux me marier: la raison me l'ordonne;
Et n'est-ce pas d'ailleurs le devoir d'un chrétien?
A tous les bons époux le Maître du ciel donne
Au foyer l'harmonie et le pain quotidien.
Ne me repousse pas, idole de ma vie,
Toi qui portes au front la suave candeur!
Au banquet de l'hymen le Seigneur nous convie:
O Rose, accepte donc avec moi cet honneur...»
Rose avait reparti:
«J'admire ta franchise
Et les fiers sentiments que tu viens d'exprimer;
Mais, sans voir mes parents auxquels je suis soumise
Je ne puis te répondre: ils pourraient me blâmer.»
Cette soumission et ce hardi langage
Jetèrent notre ami dans le ravissement.
«Tu parles bien, dit-il; je n'ai pas le courage
«De répliquer un mot à ton raisonnement.»
Pierre, le lendemain, rayonnant d'espérance
Et frais comme une fleur, arrivait chez Benoit.
Le bonhomme lui dit:
--«Écoutez ma sentence:
Vous voulez épouser ma fillette?... eh bien, soit!
Dans les premiers jours d'août, amenez M. Fabre,
Ce notaire galant que nous estimons tous;
Il manie encor mieux la plume que le sabre,
Quoiqu'il porte cette arme avec un soin jaloux.
Puis, le contrat passé, nous fixerons la date
De votre mariage. Au pied des saints autels,
Le prêtre célébrant (oh! ce dessein me flatte!)
Sera mon vieux cousin, Messire Désautels.
Nous ferons, n'est-ce pas? une _noce tranquille_,
Nos aïeux s'amusaient de cette façon-là;
N'allons pas imiter les «noceurs» de la ville,
Je n'ai jamais aimé leur bruit ni leur éclat.»
Pierre, tout ému, dit:
«Mon cher futur beau-père,
Votre sentence est douce, et j'en suis bien heureux.
Je suivrai vos conseils et saurai, je l'espère,
Éviter des «noceurs» les écarts dangereux.»
Maintenant le lecteur sait pourquoi le notaire
Chez le père Benoit accompagnait Francoeur,
L'habile homme de loi montra son savoir-faire
En dressant le contrat sans commettre une erreur.
Au moment solennel où l'épouse future
Prenait la plume d'or pour signer le contrat,
Le notaire, vers elle inclinant sa figure,
Mit un léger baiser sur son front incarnat.
«Vous êtes fin voleur, dit en souriant Rose;
Je ne vous donne point de petit baiser-là!
Quoi! reprit le notaire, il faudra, je suppose,
Pour être pardonné, vous remettre cela?
Comment, vous oseriez?... non, non, riposta-t-elle,
Je préfère excuser plutôt votre larcin;
Vous avez de l'esprit, oh! oui, plein la cervelle,
Mais je n'approuve pas votre hardi dessein!...»
--C'est bien, faisons l'accord, ma bonne demoiselle,
Et, comme la musique est l'_accord_ le meilleur,
Veuillez donc chanter la romance nouvelle
Que vient de publier l'artiste Lavigueur.»
Quand l'acte fut signé, les chansons et le rire
Retentirent longtemps dans ce logis heureux;
Les futurs époux--illusoire délire--
Crurent que leur bonheur valait celui des cieux!...
Par un soleil brillant, un superbe carrosse,
Traîné par deux chevaux, arrêta chez Benoit.
Pierre, charmant à voir sous son habit de noce,
Sauta de la voiture, aussi fier que le roi!
Mais quand il aperçut Rose en toilette blanche
Et le front couronné des fleurs de l'oranger,
Il ne put retenir cette parole franche:
«Le Créateur en toi ne peut rien corriger!
Accepte ces bouquets, cadeau du jeune prêtre,
L'aimable et généreux curé de Charlesbourg;
Il doit, au saint autel, implorer le grand Maître
Pour qu'il daigne bénir notre sincère amour.»
--«Oui, j'accepte ces fleurs, merci du fond de l'âme!
Veuillez assurer l'abbé de mon profond respect;
Puisse de cette vertu la douce et sainte flamme
Produire sur nous deux son salutaire effet...»
Après s'être adressé les compliments d'usage,
Jacque Benoit, Jean Fabre[5] et les futurs époux
Prirent place, joyeux, dans le bel équipage
Pour se rendre à l'église et se mettre aux genoux
de l'abbé Désautels.
[Note 5: M. Jean Fabre, le notaire dont j'ai parlé plus haut, servait
de père à Pierre Francoeur, qui avait perdu ses père et mère depuis
plusieurs années.]
L'église de Sainte-Foye
Brillait de mille feux, de fleurs et d'ornement.
La foule était nombreuse; une céleste joie
Répandait sur les fronts de vifs rayonnements.
Car le peuple aimait Rose et savait bien que Pierre
Avait le coeur honnête et le bras vigoureux;
Et, de là, concluait qu'une belle carrière,
Après leur mariage, allait s'ouvrir pour eux.
Peindre l'émotion et la joie indicible
Qui firent tressaillir ce couple vertueux
Au moment d'être uni, n'est pas chose possible:
Ils avaient du bonheur plein l'âme et plein les yeux.
O jour de mariage
Incomparable page
Du livre des mortels;
Époque de la vie
Où se fait l'harmonie
Des coeurs près des autels.
Ineffable mystère:
Un ange de la terre
A l'homme vient s'unir;
Et ces deux créatures,
Aux riantes figures,
Ont foi dans l'avenir;
Car devant la Madone
Un apôtre leur donne
Sa bénédiction;
Et, selon sa promesse,
Le roi des cieux s'empresse
De sceller l'union.
Or, avec cette force,
(Primant celle du Corse
Le grand Napoléon)
Ces époux seront braves
Et riront des entraves
Que dresse le démon!
O divin mariage,
Toi le fidèle gage
Du bonheur des époux,
Puissent l'homme et la femme
Imprimer en leur âme
Ton souvenir si doux!
Quatre ans avaient passé depuis le mariage
De Rose et de Francoeur. Nos héros habitaient
Dans le faubourg Saint-Roch, sur le bord du rivage,
Une belle demeure où les amis fêtaient.
Ils ne désiraient rien, la sainte Providence
Leur ayant départi joie et prospérité;
Aussi conservaient-ils de la reconnaissance
Pour le Dieu qui soutient la pauvre humanité.
Deux jolis jumeaux blonds, un garçon, une fille
Étaient venus au monde un soir de février;
Et ces charmants amours--bijoux de la famille--
Égayaient de leurs cris cet aimable foyer.
Ils avaient vingt-deux mois, Pierre-Émile et Corinne.
(Ainsi les appelaient le père et la maman).
Vingt-deux mois! c'est l'âge où la lèvre purpurine
De ces êtres chéris bredouille gentiment!
Qu'il était beau de voir ces figures joyeuses,
Ces fronts où rayonnait la divine candeur,
Ces teints couleur de rose--images gracieuses--
Que n'avait pas ternis le vent de la douleur!
Chaque soir, à genoux près de leur bonne mère,
Par sa bouche inspirée ils parlaient au bon Dieu;
Et, semblable à l'encens, leur naïve prière.