Le monde quelquefois repousse avec malice

L'enfant qui, tout en pleurs, lui tend sa maigre main;

«Quoi! te faire l'aumône? encourager le vice

«De ton père, un ivrogne?.... Éloigne-toi, gamin...»

Ce langage est cruel, déraisonnable, impie--

Faire expier au fils le crime des parents!--

Rappelons-nous ces mots du maître de la vie:

«Laissez venir à tous les petits enfants!»

Ah! ne laissons jamais à leur sort misérable,

Ces enfants dont le père est parfois un bandit;

Mais faisons-les plutôt asseoir à notre table

En leur donnant le pain du corps et de l'esprit.

Nos bienfaits trouveront mille échos dans leur âme--

Leur âme si sensible aux élans généreux--

Et, plus tard, la vertu--cette céleste flamme--

Réchauffera leurs coeurs en les rendant heureux.

Du mauvais artisan et de ses habitudes

Il ne leur restera qu'un pâle souvenir.

Joyeux, ils rempliront les tâches les plus rudes,

Sous le regard de Dieu, sans craindre l'avenir!

1er octobre 1889

QU'EST-CE QUE LA VIE?

Pièce traduite de «_What is Life?_» de Samuel Moore.

Je demandais un jour à l'un de ces vieillards,

Dont la pâle figure et les sombres regards

Accusent la souffrance et l'amère ironie,

S'il pouvait m'expliquer ce simple mot: la vie?

Courbant sa tête blanche, il dit en soupirant:

«La vie est une scène où le pauvre et le grand

Luttent pour obtenir l'honneur et la richesse;

Quelques rayons d'amour, de joie et de tristesse;

Des efforts pour saisir un brillant lendemain;

Une flamme qui luit et disparaît soudain;

Un flot que le torrent caresse, agite, emporte;

Une rose qui naît et bientôt sera morte;

La vie est ce chemin qui commence au berceau,

Et qu'on a parcouru lorsqu'on touche au tombeau!

L'homme croit au bonheur, et depuis son enfance,

Pour l'atteindre, il travaille, use son existence;

Mais au lieu du bonheur il trouve le trépas,

Et devient ce limon qu'on foule sous nos pas...»

Si le néant était le terme de la vie,

Dieu, lui, dis-je, serait un infâme génie.

Comment! nous serions tous destinés à souffrir,

A vivre sans espoir et sans espoir mourir?...

Votre vie est affreuse: elle est la mort de l'âme;

Car l'âme juste espère en Dieu qui la réclame.

Plus ému que content des paroles du vieux--

Paroles qui blessaient mes sentiments pieux--

J'abordai sur la route un homme au doux visage,

Un homme dont l'esprit me parut droit et sage,

Et je lui demandai, d'un ton respectueux,

De résoudre pour moi le problème épineux.

Une lueur d'espoir éclaira sa figure,

Et, s'inclinant, il dit d'une voix mâle et pure:

«La vie est pour connaître et servir le Seigneur,

Recevoir sa doctrine avec joie et douceur,

Imiter les vertus du Christ--divin modèle--

Afin de vivre un jour de sa vie immortelle.

«La vie est un foyer qu'alimente la foi;

Un livre où le Seigneur a buriné sa loi;

Un creuset où notre âme, au feu de la souffrance,

S'épure et sent grandir en elle l'espérance.

Il vit, l'homme qui sait ses crimes pardonnés,

Il entrevoit du ciel les justes couronnés;

En mourant au péché, son âme se délie

Et recouvre aussitôt la véritable vie.

Vivre enfin, ici-bas, c'est souffrir et lutter;

Vivre aussi, c'est le Christ! mourir, c'est triompher!

Notre corps, je le sais, est tiré de la terre,

Et doit, après la mort, redevenir poussière;

Mais l'âme--souffle pur sorti du coeur de Dieu--

Quittera pour toujours ce misérable lieu!»

Ah! s'il faut vivre ainsi, lui dis-je, je veux vivre!

Vivre sous les regards de Celui qui délivre

L'âme de sa prison pour la conduire au port;

Oui, je veux triompher du vice et de la mort!

Juillet 1888.

ADIEU A LA NOUVELLE-ÉCOSSE

Pièce traduite de l'anglais.

Quelque soit ton destin, ô ma Nouvelle-Écosse--

Doux nid que le devoir, dans sa rigueur atroce,

M'ordonna de quitter--jusqu'au dernier soupir

Je jure de garder ton tendre souvenir!

A tes monts que l'été couronne de verdure,

A ton sol généreux qui donne sans mesure,

Aux côtes de granit qui te font un rempart,

J'accorde volontiers de mon coeur une part!

Dans tes vieilles forêts--grandes comme un royaume--

Le sapin résineux répand son doux arôme;

Et, défiant toujours l'ouragan furieux,

Le chêne y dresse aussi son front majestueux!

Puis dans tes champs rayonne, à travers la rosée,

Une fleur que ma main à souvent caressée;

Son nom est _May flower_, l'orgueil de l'Écossais,

Témoin de ses revers et de tous ses succès!

Je n'aurai plus peut-être, un jour, l'heureuse chance

De pouvoir t'admirer, lieu cher de ma naissance!

Mais du moins quand mes yeux verront la _May flower_,

Ils la contemplerons longtemps avec bonheur...

Adieu, Nouvelle-Écosse, ô ma belle patrie!

Quoique éloigné de toi, je t'aime à la folie!

Si les ans entre nous passent comme les flots,

Mon amour grandira nourri par mes sanglots!

1er mai 1883

LOUIS FRÉCHETTE

POÈTE LAURÉAT DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

Il est de notre peuple et l'orgueil et la gloire

Ce barde dont le nom, au livre de l'Histoire,

Aura sa place à part.

Il quitte ce pays qu'il aime et qu'il admire

Pour aller retremper son génie et sa lyre

A la source de l'art!

Comme l'aigle volant vers la voûte sphérique

Où semble l'attirer la puissance magique

De l'astre aux rayons d'or;

De même vers Paris, le soleil de la France,

L'aigle du Canada, guidé par l'espérance,

Prend son sublime essor!

Il sent que, par l'effort de son intelligence,

Il saura recueillir au champ de la science

Des moissons de lauriers;

Car n'a-t-il pas naguère, affrontant la critique,

Conquis la palme d'or au tournoi poétique

Sur cent esprits altiers?

De notre histoire ouvrant les pages vénérables,

Sur sa lyre il dira les luttes admirables

De nos vaillants aïeux;

Il en composera de suaves poèmes

Que la France lira, mieux que ses oeuvres mêmes,

Des larmes plein les yeux!

La France acclamera la nouvelle épopée

De ce barde qui suit la trace de Coppée

Et de Victor Hugo;

Châteauguay, Carillon et mainte autre victoire,

Pour elle brilleront au temple de Mémoire

Autant que Marengo!

Et la France bientôt, grâce à Louis Fréchette,

Grâce à nos écrivains, prosateur ou poète,

Se souviendra de nous.

Alors elle viendra visiter nos rivages

Où fleurissent ses lois, sa langue et ses usages,

Et nous bénira tous!

22 octobre 1887.

LE MOIS DES MORTS

Le sol n'est plus velouté de verdure;

Le vent gémit, et le chantre des bois

Aiguillonné par la faim, la froidure,

Redit ses chants pour la dernière fois.

Les milles fleurs qui doraient la prairie

Ont disparu sous un épais frimas.

Adieu, parfums! Adieu, mousse fleurie

Où nous prenions de si joyeux ébats!

«Oyez! la cloche sonne

Son hymne monotone

Au clocher du saint lieu;

Cette voix gémissante

S'élève, suppliante

Jusqu'au trône de Dieu!

C'est le sanglot d'une âme

Qui soupire et réclame

Dans sa prison de feu.

Eh! bien, qu'une prière

Monte, monte, sincère,

De nos coeurs jusqu'à dieu!»

L'astre du jour, derrière les nuages,

Cache ses feux, La nature est en deuil.

Hier, la neige, aujourd'hui les orages:

Tout se transforme et passe en un clin-d'oeil.

Le moissonneur ne tresse plus les gerbes

Qui ravissaient son coeur reconnaissant;

Le sol est mort. Nos montagnes superbes

Dressent au loin leur faîte jaunissant.

«Oyez! la cloche sonne

Son hymne monotone

Au clocher du saint lieu;

Cette voix gémissante

S'élève, suppliante,

Jusqu'au trône de Dieu!

C'est le sanglot d'une âme

Qui soupire et réclame

Dans sa prison de feu.

Eh! bien, qu'une prière

Monte, monte, sincère,

De nos coeurs jusqu'à dieu!»

Durant ce mois de deuil et de tristesse,

Chrétiens, fuyons les frivoles plaisirs;

Pensons aux morts qui soupirent sans cesse

Après le ciel, objets de leurs désirs.

Ah! oui, pensons à l'affreux purgatoire,

Où Dieu peut-être un jour nous conviera,

Car du péché c'est l'urne épuratoire,

Inévitable, où notre âme expiera!

«Oyez! la cloche sonne

Son hymne monotone

Au clocher du saint lieu;

Cette voix gémissante

S'élève, suppliante

Jusqu'au trône de Dieu!

C'est le sanglot d'une âme

Qui soupire et réclame

Dans sa prison de feu.

Eh! bien, qu'une prière

Monte, monte, sincère,

De nos coeurs jusqu'à dieu!»

Entendez-vous ces plaintes déchirantes,

Ces longs appels, ces sanglots douloureux?...

Prions! Prions! Nos prières ardentes

Délivreront des flots de malheureux.

Puis quand la mort, au jour de ses vendanges,

De notre vie aura tranché le cours,

Alors ces saints--devenus nos bons anges--

Nous prêteront leur merveilleux secours!

«Oyez! la cloche sonne

Son hymne monotone

Au clocher du saint lieu;

Cette voix gémissante

S'élève, suppliante

Jusqu'au trône de Dieu!

C'est le sanglot d'une âme

Qui soupire et réclame

Dans sa prison de feu.

Eh! bien, qu'une prière

Monte, monte, sincère,

De nos coeurs jusqu'à dieu!»

1er novembre 1881.

SACHONS LUTTER!

A. M. C. A. GAUVREAU, membre de l'Académie des Muses Santones.

RÉPONSE.

Toute vie est un flot de la mer de douleur.

Leur amertume un jour sera ton ambroisie,

Car l'urne de la gloire et de la poésie,

Ne se remplit que de nos pleurs!

L'autre soir, accoudé sur le bord de ma table,

La cigarette aux dents et la plume à la main,

J'essayais de ravir à ma muse indomptable

Des vers que je voulais risquer le lendemain.

Mais, hélas! la cruelle avec indifférence

Accueillait les soupirs s'exhalant de mon coeur,

Et, malgré mes appels et ma persévérance,

Ne daignait m'accorder qu'un «silence moqueur.»

Alors, en grommelant, je rejetai ma plume

Que j'avais pris la peine, entre vingt, de choisir!

Ma foi, j'aurais troqué mon luth contre l'enclume

Que l'artisan du coin fait vibrer à loisir...

Je vouais à Pluton l'objet de ma tendresse--

La muse qui m'avait tant de fois consolé--

Quand l'on vint me remettre un chant, à mon adresse,

Que votre lyre avait, la veille, modulé.

«Sachons lutter!» Tel est le titre du poème

Où votre âme meurtrie épanche ses douleurs,

Implorant la pitié pour le malheureux même

Dont le fol égoïsme causé vos malheurs!

L'égoïsme a chassé l'ange de l'espérance

Qui berçait votre esprit du rêve le plus beau;

Il ne vous reste plus que l'amère souffrance,

Aussi lourde à porter qu'un marbre de tombeau!

Ah! votre coeur croyait--avec raison sans doute--

Que l'homme parvenu doit être bienfaisant,

Quand le hasard, un soir, plaça sur votre route

Un sot que la fortune a rendu méprisant!

Votre coeur ignorait qu'ici-bas, en grand nombre,

Il est des êtres vils au visage de saint

Qui se cachent parfois, comme un serpent dans l'ombre,

Pour lancer le dard qui perce notre sein...

Comme vous j'ai souffert de la malice humaine;

De vieux amis j'ai vu l'affreuse trahison;

D'illustres vaniteux j'ai mérité la haine,

M'étant permis de rire un peu de leur blason...

Et pour avoir, jadis, proclamé que ma race

Secouerait tôt ou tard l'insupportable affront

De vivre sous le joug, j'ai payé cette audace

De lèse-loyauté... mais je tiens haut le front!

Barde, vous l'avez dit: «Il faut souffrir, pleurer.

La souffrance à tout front doit mettre son empreinte

Et toujours et sans cesse et devra durer

Et pas un n'est exempt de sa fatale étreinte.»

Mais ne désespérons ni de Dieu ni des hommes:

Dieu récompense un jour ceux qui savent lutter,

Et nous, pauvres humains--_dieux tombés_ que nous sommes--

Si nous causons des torts, sachons les racheter!

Avril 1887

LA MISÈRE

Donnez! pour être aimés de Dieu que se fit homme,

Pour que le méchant même en s'inclinant vous nomme,

Pour que votre foyer soit calme et fraternel;

Donnez! afin qu'un jour à votre heure dernière,

Contre tous vos péchés vous ayiez la prière

D'un mendiant puissant au ciel.

VICTOR HUGO.

Qu'il fait froid, ô mon Dieu, dans la pauvre chaumière!

Plus de bois, ni de pain pour les enfants en pleurs!

La mère vers le ciel exhale sa prière,

Et ce parfum de l'âme adoucit ses malheurs!

Après avoir redit le sublime symbole

Et prié le Seigneur de bénir ses enfants,

Elle s'approche deux, et--gracieuse obole--

Leur donne des baisers à défaut d'aliments!...

C'est le premier de l'an. Chez le riche on festonne;

Les bambins, tout joyeux, embrassent leurs parents;

Sur ces candides fronts l'espérance rayonne,

Comme une étoile d'or sur un ciel de printemps!

Un arôme suave embaume la demeure

Des fruits en pyramide et des gâteaux charmants

Trônent sur le cristal en attendant cette heure

Où leur fera la guerre un essaim de gourmands.

Sous ces lambris dorés, le père de famille

Contemple tous les siens d'un oeil plein de douceur;

Dans l'âtre, près de lui, joyeusement pétille

Un bon feu d'où jaillit une ardente chaleur.

Ainsi, dans les palais des riches de ce monde,

L'on voit briller partout la joie et le bonheur;

L'on ne redoute pas la tempête qui gronde

Et glace, en son chemin, le pauvre de terreur...

Il fait froid. Le soleil, sous un épais nuage,

Dérobe les reflets de ses rayons dorés;

Au loin le vent mugit, solennel en sa rage,

Et soulève la neige en tourbillons serrés.

Mais que vois-je, soudain, à travers la tempête?

Ciel! une femme pâle à l'air triste et souffrant!

Ses membres sont glacés; elle avance, s'arrête,

Et presse sur son coeur un jeune et frêle enfant!

Cette femme débile, à la démarche lente,

Qui brave en grelottant de froid impétueux,

A laissé la chaumière, et, comme une âme errante,

S'en va tendre la main aux portes des heureux.

Elle franchit le seuil d'une villa gothique

Aux magnifiques arcs aux superbes balcons,

Mais là sa voix rencontre un coeur dur et sceptique

Qui méprise sa plainte et rit de ses haillons...

Le lendemain au soir de ce jour mémorable,

Vers la chaumière allait le bon curé du lieu.

Il frémit en voyant--spectacle épouvantable--

Trois cadavres blottis près de l'âtre sans feu!

Ils étaient morts, la nuit, de peine et de misère,

Pendant que les heureux fêtaient jusqu'au matin...

Mais ne les plaignons pas, car Dieu, ce tendre père,

Les avait conviés à l'éternel festin...

Janvier 1870.

AUX POLITICIENS

O défenseurs de nos droits politiques,

Fiers rejetons d'un peuple valeureux,

Vous qui dictez les lois patriotiques,

Vivez longtemps, surtout vivez heureux!

Rouges ou bleus--qu'importe la nuance,

N'êtes-vous pas de nos droits les gardiens?--

Or moi je dis avec indépendance:

Soyez bénis de tous les Canadiens!

Soyez bénis par le céleste Père,

Vous, citoyens, qui travaillez toujours

Pour assurer un avenir prospère

Au _Canada, mon pays, mes amours!_

Votre travail reste sans récompense:

Le monde, hélas! est composé d'ingrats...

Mais la patrie, elle, aime et récompense

Ses braves fils qui lui prêtent leurs bras!

Faites la guerre au sombre fanatisme,

Ce ver hideux qui ronge tant de coeurs;

Luttez aussi contre le népotisme

Qui donne au lâche un titre et des honneurs...

De ses devoirs instruisez la jeunesse

Que Dieu destine aux luttes à venir,

Afin qu'elle ait pour flambeau la sagesse,

Et pour seul rêve un honnête avenir.

Parlez partout l'harmonieux langage

Qu'avec le lait vous puisiez au berceau;

Conservez-le comme un bel héritage:

De notre race il est le noble sceau!

Ah! pratiquez des aïeux la devise

«Vivre en Français et mourir en Chrétien!»

Soyez unis; et que votre âme vise

A rendre heureux le peuple canadien!

A l'ouverture des chambres 1880.

A MON AMI M. W. CHAPMAN

Lorsque la renommée embouche sa trompette

Pour redire aux échos le nom d'un Canadien,

Émule de Taché, de Casgrain, de Fréchette,

Il me semble toujours que ce nom est le tien!

Car déjà, mon ami, les poètes de France,

--Des rivaux fraternels--applaudissent tes chants.

Leur éloge flatteur exprime l'espérance

Que ta muse obtiendra des succès éclatants.

Moi qui prête à ta lyre une oreille attentive,

Qui m'enivre parfois aux flots de l'art divin,

Qui des sons de mon luth quelquefois te ravive,

Je m'unis à ces coeurs pour te serrer la main!

6 juin 1880.

ELLE EST MORTE!

Rose avait dix sept ans; elle était belle et blonde;

Sur son front les rayons de la candeur brillaient;

Les perles de sa bouche enchantaient tout le monde;

Ses cheveux en flots d'or jusqu'à ses pieds roulaient.

Ses lèvres souriaient comme celles d'un ange;

Son oeil d'azur jetant un vif rayonnement;

Sa voix avait parfois une harmonie étrange

Qui me plongeant soudain dans le ravissement!

Quand venait le printemps avec ses nids de mousse,

Ses brises, ses parfums, son soleil radieux,

Nous allions, elle et moi,--réminiscence douce--

Tout pensifs, nous asseoir sur le gazon soyeux.

Et là nous admirions le couchant et l'aurore

Déployant à notre oeil leurs tableaux gracieux;

Et nos coeurs bénissaient l'Artiste que décore

Toute l'immensité de la terre et des cieux.

Aux coupes de l'espoir nous abreuvions notre âme;

Un heureux avenir brillait dans le lointain;

L'Hymen allait bientôt nous verser son dictame,

Mais, hélas! nous comptions sans le cruel destin!

Et maintenant, voyez: elle est là qui repose

Sous la terre où chacun tôt ou tard doit dormir!

Et tout ce qui me reste aujourd'hui de ma _Rose_,

C'est le parfum que m'a laissé son souvenir...

Avril 1879

A BEAUPORT

A MESSIRE ADOLPHE LÉGARÉ

Drapé dans son manteau de verdure odorante,

En face de Québec, de l'Île de Lévis,

Beauport baigne ses pieds dans l'onde murmurante

Du fleuve dont nos yeux sont sans cesse ravis.

Son temple--vrai bijou que des mains artistiques

Ont orné de tableaux aux riantes couleurs--

Dresse vers le ciel bleu ses deux flèches gothiques

Que souvent le soleil dore de ses lueurs. [4]

[Note 4: Cette église a été incendiée le 24 janvier 1889.]

Depuis douze ou treize ans, au sein de ce village

Ont surgi des villas et quasi des palais

Aux donjons tapissés de fleur et de feuillage,

Où le mortel ennui ne vient s'asseoir jamais.

L'habitant de Beauport est du Breton le type:

Charitable, joyeux, prompt, vif et grand parleur;

Puis en morale il a l'admirable principe

De garder à nos moeurs leur antique splendeur.

Beauport! ce nom figure au livre de la gloire,

Car son sol autrefois a bu le sang des preux;

Laverdière, Garneau, Ferland, dans leur histoire

Parlent de cet endroit en termes chaleureux.

C'est de là que partaient ces bombes meurtrières

Qui jetaient la terreur au milieu des Anglais,

Quand ceux-ci, s'avançant sur leurs longues voilières,

Voulaient ravir Québec au pouvoir des Français.

Parfois on y découvre, en remuant la terre,

Des sabres, des boulets, des débris d'arme à feu;

Et l'on m'a raconté qu'on y trouvait naguère

Des ossements humains, car tout parle en ce lieu.

Ces objets que la rouille a rongés sous la glaise,

Rappellent à nos coeurs les mémorables jours

Où nos pères luttaient contre l'armée anglaise

Pour défendre leurs droits, leurs foyers, leurs amours.

Ce lieu possède encore, en ses riches annales,

Plus d'un illustre nom par les hommes chéri;

C'est là qu'ont vu le jour deux gloires sans rivales:

L'humble Étienne Parent et de Salaberry!

Dès que le printemps brille, et jusques à l'automne,

J'habite sous ton ciel, ô village enchanteur!

De la ville je fuis le fracas monotone,

L'air impur, la poussière et l'ardente chaleur.

Je respire à longs traits les parfums de tes roses

Et les douces senteurs qui s'exhalent des bois;

J'observe les ébats des ailés virtuoses,

Et j'écoute, ravi, leurs gracieuses voix.

Puis le soir je contemple, assis au bord des vagues,

Toute l'immensité de la mer et des cieux;

Parfois je crois ouïr des bruits étranges, vagues:

C'est le flot qui redit ton passé glorieux!

Alors, le coeur ému, je prends mon humble lyre

Et mêle mes accords à ces concerts géants

Qui s'élèvent des bois, de la chute en délire,

Du fleuve, des ruisseaux et des gouffres béants!

20 juillet 1887.

LE JOUR DE L'AN

Douze sanglots ont vibré dans l'espace,

--Sont-ce les pleurs du lugubre beffroi?

--C'est l'avenir jetant à l'an qui passe,

Avec mépris, un adieu sombre et froid!

Un nouvel an, constellé de promesses,

Vient de surgir des vastes profondeurs;

Accordons-lui nos plus tendres caresses,

Car il promet d'ineffables bonheurs.

L'an dernier fut désastreux et terrible:

Il a semé partout tant de revers...

Il a changé--ce despote inflexible--

Nos rêves d'or en mille maux divers!

N'en parlons plus! Et saluons l'aurore

Du nouveau jour qui brille à l'horizon;

Que de nos coeurs parte un hymne sonore

Pour acclamer l'hôte de la saison!

Voyez là-bas, dans la pauvre chaumière,

Le malheureux amaigri par la faim:

Du nouvel an, il attend, il espère

Plus de bonheur et le morceau de pain!

Sous les lambris, où la pourpre rayonne,

Le riche aussi formule ses désirs:

«Bel an, dit-il d'un pur éclat couronne

Nos doux banquets, nos fêtes, nos plaisirs!»

Au saint autel, le prêtre vénérable

Pour le pécheur implore le bon Dieu;

Son chant d'amour--cri de joie admirable--

Comme l'encens monte vers le ciel bleu...

.......................................

Dès ce moment, oublions nos rancunes;

A l'ennemi présentons notre main.

Après les jours de noires infortunes,

Dieu nous réserve un heureux lendemain!

ÉLÉGIE

A MONSIEUR E. G.... qui vient de perdre sa femme.

Tout est fini! La tombe

Te couvre pour toujours...

Mon pauvre coeur succombe

Sous le fardeau des jours...

Dieu m'a ravi la joie

En t'appelant aux cieux,

Et la douleur déploie

Son voile sur mes yeux!

Du haut du ciel, ô femme

Veille sur nos enfants,

Afin que leur jeune âme

Ressemble au pur encens.

Obtiens-leur l'avantage

D'aimer le doux Jésus,

De suivre sa loi sage,

D'imiter ses vertus

Et lorsque la souffrance

Viendra les visiter,

Donne-leur la vaillance

De bien la supporter.

Oui, fais qu'à ton exemple,

Au jour de la douleur,

Ils aillent dans le temple

Implorer le Seigneur.

Et moi qui suis le père

De ces trois malheureux,

Je serai, je l'espère,

Un modèle pour eux.

Adieu, femme adorée!

Dors sous ce tertre en fleurs

Que mon âme navrée

Féconde de ses pleurs!

15 septembre 1886.

AU PEUPLE CANADIEN

A M. L. O. DAVID.

O peuple canadien, tressaille d'allégresse,

Plonge ton noble coeur dans une sainte ivresse,

Entonne des hymnes d'amour!

Déroule avec orgueil les plis de tes bannières,

Fais retentir partout tes fanfares guerrières,

Car de Saint-Jean c'est le beau jour!

L'astre d'or, ce matin, à l'horizon sans bornes,

S'est levé radieux, posant au front des mornes

Un diadème de rayons;

Le vaste Saint-Laurent roule sa vague pure,

Et les petits oiseaux cachés dans la verdure

Disent leurs plus douces chansons.

La forêt secouant sa crinière brillante,

Jette mille clameurs à la brise odorante;

Le ruisseau, serpentant dans les vallons en fleur

Mêle au concert des bois sa suave harmonie;

L'airain lance aux échos sa mâle symphonie:

Tout sous le soleil chante une hymne au Créateur!

Joignant ta voix aux voix de la nature entière,

Peuple, au pied des autels, courbant la tête altière,

Va chanter et prier ton glorieux patron.

Pour retremper ton coeur aux sources de la gloire,

Étale les feuillets de ta sublime histoire,

De tes fastes dorés rouvre le panthéon!

C'est toi qui, découvrant nos forêts et nos ondes,

Les baptisa d'un nom français,

Et c'est toi que plantas sur ces rives fécondes

Le doux symbole de la paix.

Tu rêvais pour tes fils un avenir prospère

Sur la plage que nous foulons,

Quand, un jour, contre toi la puissante Angleterre

Déchaîna ses gros bataillons.

Tu sentis bouillonner dans tes veines la sève

Vigoureuse de tes aïeux,

Et combattis longtemps sans repos et sans trève,

Mais ne fus pas victorieux.

Et ton heureux vainqueur, pour prix d'une victoire,

Pauvre peuple, te demanda

Tes villes, tes hameaux, et tout le territoire

Qui s'appelle le Canada!...

Alors, abandonné par ta mère la France,

Ou plutôt par son lâche roi,

Tu cédas ce trésor, ayant eu l'assurance

De garder ta langue et ta foi!

Peuple, en ce jour béni de la Saint-Jean-Baptiste,

Démontre avec éclat que dans ton âme existe

L'amour pur de la liberté!

Redis à l'étranger ton histoire héroïque,

Affirme hautement ta constance stoïque

Ta force et ta vitalité!

24 juin 1878.

L'AUTOMNE

Le ciel n'a plus d'azur; l'atmosphère est de glace;

La splendeur du soleil pâlit de jour en jour;

Sur l'arbre dépouillé que le frimas enlace,

L'oiseau ne redit plus sa romance d'amour.

La nature a souillé la robe éblouissante

Qui parait les coteaux de ses replis soyeux;

Les fleurs ont disparu; l'abeille vigilante

Ne dore plus nos bois de son miel savoureux.

Les torrents écumeux, grandis par les orages,

Font retentir les airs de lugubres sanglots;

Et, bondissant soudain par dessus les rivages,

Dévastent les moissons de leurs terribles flots.

Quand tu parais, automne, aussitôt la tristesse

Sur notre front serein pose son noir bandeau;

Tu viens ravir aux champs leur brillante jeunesse,

Tu nous donnes des jours sombres comme un tombeau!

Les voix intimes: Premières Poésies · 第 2 / 6 段