Ils ignoraient que l'homme a des songes moroses,
Que ses yeux quelquefois sont rougis par les pleurs;
Ces anges ne voyaient que joie et rêves roses
Où l'homme trop souvent n'aperçoit que malheurs!...
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Lorsque Pierre sortait le soir de sa boutique,
Les membres fatigués par le rude labeur,
Les joyeux papillons du foyer domestique
Lui faisaient oublier et fatigue et douleur;
Volant à sa rencontre, ils ouvraient sa figure
De sonores baisers en riant aux éclats;
Il les faisait sauter, rouler sur la verdure
Et savourait longtemps leurs gracieux ébats!
Rose cherchait sans cesse, en femme aimable et bonne,
A prévenir les goûts du maître de son coeur;
Elle y réussissait, grâce à l'humble Madone,
Qu'elle implorait toujours avec grande ferveur,
De notre Canadienne elle était le vrai type:
Taille moyenne, oeil doux et teint plein de fraîcheur;
En morale, elle avait l'admirable principe
De garder à nos moeurs leur antique splendeur.
Son mari! ses enfants!... ah! qui pourrait redire
La tendresse et l'amour qu'elle éprouvait pour eux?
Seuls les anges du ciel sur leur divine lyre
Auraient pu retracer ces sentiments pieux!
Pierre et Rose étaient fiers de se sentir revivre
Dans les doux jumeaux blonds aux yeux intelligents;
Nous leur enseignerons la route qu'il faut suivre
Pour accomplir le bien, disaient ces bons parents.
Mais ce rêve enchanteur, ces projets fort louables
Ne devaient pas avoir leur accomplissement,
Car Dieu, dont les décrets sont tous impénétrables,
Allait anéantir leur rêve en un moment.
Le trois septembre au soir, par un beau clair de lune,
Pierre, la rame en main, refoulait le courant.
L'air était embaumé, mais le sournois Neptune
Agitait quelquefois les flots du Saint-Laurent.
Rose et les chérubins se tenaient près de Pierre,
Assis en cercle, au fond de l'embarcation,
Et contemplaient ravis, l'éclatante lumière
Que l'astre répandait sur la création.
--«Voyez-donc, chers parents, comme la lune est belle,
S'écria Pierre-Émile, en croquant un gâteau.»
Rose reprit:
--«Pourtant, ce n'est qu'une étincelle
Qui s'échappe la nuit du céleste Flambeau!
Mais si vous restez bons, pieux et charitables,
Si vous savez porter des malheurs le fardeau,
Un jour vous quitterez tous nos biens périssables
Pour aller contempler cet astre encor plus beau!»
Pierre, depuis longtemps observait le silence;
Un noir pressentiment faisait battre son coeur;
Il avait beau lutter, se faire violence,
Il restait au pouvoir de l'occulte oppresseur.
Aussi redoutait-il ces bourrasques fréquentes
Qui sont le cauchemar du courageux marin,
Car le vent soulevait des vagues écumantes,
L'air devenait plus lourd, et le ciel moins serein.
Tout à coup un éclair, un éclair grandiose,
Décrivit dans l'espace un long serpent de feu,
Et l'orage éclata. Les deux enfants et Rose,
Affolés de terreur, tremblaient en priant Dieu.
Pierre les rassurait en montrant le rivage
Qu'il s'efforçait d'atteindre avec son vieux canot;
Le vent le repoussait. Sous un épais nuage
La lampe de la nuit se déroba bientôt!
Les malheureux étaient plongés dans les ténèbres
Et ballottés ainsi qu'un fragile roseau.
Le tonnerre aux échos jeta des sons funèbres,
Et la vague lança les promeneurs à l'eau...
Mais Pierre, redoublant aussitôt de courage,
Saisit d'une main Rose et de l'autre un enfant;
Et, vif comme un poisson, il revint à la nage
Sur les flots tourmentés sans cesse par le vent.
Eh! que pourrait-il faire ainsi sans assistance,
N'ayant plus de canot ni la moindre clarté?
Mourir... hélas! oui, car une bonne distance
Le séparait encor de sa chère cité!...
Quoi! mourir à cet âge où la vie est si belle,
Où tout sous le soleil nous parle joie, amours...
Mourir! lorsqu'on possède une épouse modèle
Dont l'esprit, les vertus embellissent nos jours...
Ce lugubre penser hanta l'esprit de Pierre,
Mais il le repoussa de suite avec dédain;
Puis, bravant derechef du fleuve l'onde amère,
Il se mit à jouer du pied et de la main.
Le nageur quelquefois disparaissait dans l'onde,
Entraîné par sa femme et l'un de ses enfants;
N'importe, il n'aurait pas--pour les trésors du monde--
Voulu laisser périr ces deux êtres charmants!
Mais ses forces d'Hercule à la fin s'épuisèrent;
Le Saint-Laurent allait se referment sur eux,
Quand six robustes bras prestement les tirèrent
De ce gouffre, ou plutôt de ce tombeau honteux!
Les sauveurs étaient trois bateliers de Saint-Pierre,
En route pour Québec avec un lot de bois.
Ils avaient aperçu sur le fleuve en colère,
Cet homme que la vague enveloppait parfois.
Ils firent à la hâte un lit de fraîche paille,
Au fond de leur bateau, pour les trois malheureux.
Mais, ô fatalité! le sort, de sa tenaille,
Voulait broyer le coeur du père courageux.
Car, spectacle navrant! c'était deux corps livides,
Deux cadavres que Pierre avait ravis aux flots!
Ils étaient là, gisant sur les grabats humides,
Le visage éclairé par le feu des falots...
Pierre était atterré. Des larmes abondantes
Inondaient sa figure aux traits mâles et beaux;
Debout, pâle, muet, il ressemblait aux plantes
Qui vivent sans chaleur à l'ombre des tombeaux!
Il avait tout perdu dans l'espace d'une heure;
Son adorable femme et ses fiers rejetons;
Il ne lui restait plus que sa sombre demeure
Où les sanglots allaient remplacer les chansons!
Les bateliers, émus, regardaient en silence
L'éloquente douleur de notre infortuné,
Et suppliaient tout bas la sainte Providence
De consoler ce brave au chagrin destiné.
Mais Pierre, tout à coup, vaincu par la souffrance,
--Ce mal dont les humains doivent subir la loi--
Roula sur le carreau, privé de connaissance,
En s'écriant:
«Seigneur, ayez pitié de moi!»
Trois semaines après cette scène terrible,
Que la plume ne peut fidèlement tracer,
Pierre quittait le lit. Il était impossible,
Pour qui l'avait connu, de le voir sans pleurer,
Ce n'était plus cet homme à la forte encolure,
Au visage serein, aux bras si vigoureux!
Du vieillard il avait déjà l'allure,
La tristesse trônait sur son front anguleux.
Il ne ressentait plus de douleurs corporelles;
Son estomac pouvait recevoir tous les mets,
Mais l'âme, hélas! portait des blessures cruelles
Que les princes de l'art ne guérissent jamais...
C'est en vain qu'il cherchait souvent à se distraire
En lisant les journaux ou quelques bons romans;
L'inexorable sort semblait toujours se plaire
A lui rendre odieux ces doux amusements.
Alors il s'écriait, la voix pleine de larmes:
«Accordez-moi, mon Dieu, la résignation,
Ou faites-moi goûter las douceurs de vos charmes
En daignant m'appeler dans la sainte Sion!»
Enfin Dieu lui donna la force et le courage
De porter des revers le pénible fardeau.
A la forge bientôt il conduisait l'ouvrage
Pendant que trois gaillards manoeuvraient le marteau.
Un illustre défunt qui vit dans la mémoire
Des hommes d'aujourd'hui, _le bon curé Charest_,
Venait parfois le voir pour lui parler d'histoire
Et surtout des héros que Francoeur admirait.
Le malade écoutait les récits du vieux prêtre,
Récits qui l'enflammaient au suprême degré;
Au seul nom de la France, il sentait tout son être
Tressaillir. Ah! ce nom était pour lui sacré.
Aussi, c'est qu'il l'aimait ce beau pays de France,
--Soleil que les prussiens ne pourront obscurcir!--
C'est là que ses aïeux prirent jadis naissance,
Et c'est là qu'il aurait voulu vivre et mourir!
Or, depuis que la mort de sa faux redoutable
Avait moissonné Rose et ses deux chers enfants,
Il ne nourrissait plus qu'un désir admirable:
Combattre en _Canadien_ contre les allemands!
Il lui fallait partir, car l'eau de notre fleuve
Rappelait à son âme un spectacle navrant:
Toujours il croyait voir--insupportable épreuve--
Les défunts entraînés par l'horrible courant...
Mais un autre motif plus grand que la souffrance
L'engageait à partir pour le sol étranger;
Il se disait souvent:
«Quand on aime la France,
On doit la secourir à l'heure du danger!»
III
L'été de mil huit cent soixante et dix achève;
L'oiseau commence à fuir vers des climats plus doux;
Le soleil, triste et pâle, à l'horizon se lève;
La ramure secoue au vent ses cheveux roux.
C'est le dimanche au soir. Une foule innombrable
Envahit le forum (place Jacques-Cartier);
On dirait, à la voir, qu'un malheur effroyable
Menace les mortels de l'univers entier.
Que s'est-il donc passé de si grand sous les astres
Pour que sur tous ces fronts éclate le chagrin?
Ah! la France se meurt! déjà quatre désastres:
Weissembourg, Reischofen, Forbach et Spickerin!
Eh! oui, voilà pourquoi l'on pleure et l'on murmure
Dans la ville où grandit l'héroïque valeur;
Quand la France reçoit au coeur une blessure,
Les habitants d'ici tressaillent de douleur!
«Je vole à son secours, s'écrie un patriote,
Et vais au consulat offrir mes faibles mains.
Et si je dois tomber sous le fer du despote,
Je mourrai, sans regret comme les vieux Romains!»
Il part, la tête haute et l'oeil plein de lumière,
Et va chez le consul, qui l'accueille fort bien.
«J'appartiens, Excellence, à la classe ouvrière,
Dit-il, et j'ai l'honneur d'être né Canadien.
Or, j'apprends que la France où naquirent nos pères,
--Belle France que j'aime autant que mon pays!--
Est soumise à cette heure aux troupes meurtrières
Que commandent Von Molke et ses cruels amis!
Eh bien, mille tambours! je vends maison, boutique,
Pour aller me ranger sous son noble drapeau;
Oui, si j'obtiens de vous une pièce authentique,
Je troquerai l'outil contre le chassepot!»
--«Quel est donc votre nom, homme plein de courage?
--Pierre Francoeur, obscur artisan, de Saint-Roch.
--Quoi! c'est à vous qu'un soir le fleuve, dans sa rage,
Ravissait et l'épouse et les enfants en bloc?...
--«Hélas! oui, c'est à moi que le fleuve en colère,--
Ce fleuve au bord duquel j'aimais à respirer--,
A ravi les trois coeur, les plus purs de la terre...
Et depuis cet instant je ne fais que pleurer...
--O le deuil éprouvé des époux et des pères!
Je comprends vos malheurs et sais y compatir;
Vous êtes un héros tel que l'on n'en voit guères,
Et la France de vous n'aura pas à rougir.
Prenez ce sauf-conduit cacheté de mes armes,
Puis rendez vous auprès du gouverneur Trochu;
Devant ce pli les Francs abaisseront leurs armes,
Et par eux vous serez, au besoin, secouru.»
«--Pour vos bontés, merci mille fois, Excellence!
Je serai, je l'espère, un valeureux soldat,
Car je sens dans mon coeur refleurir la vaillance
Que Montcalm a légué aux fils du Canada!»
Le lendemain au soir, à genoux sur la terre
Où dormaient pour toujours Rose et les deux jumeaux,
Pierre parlait tout bas dans ce lieu solitaire,
Mais l'indiscret zéphyr nous apporta ces mots:
Adieu, tombe chérie,
Sombre et muet séjour
Où tous, après la vie
Nous dormirons un jour!
Demeure des trois anges
Que follement j'aimais
Et que les viles fanges
Ne salirent jamais!
Adieu, charmante femme,
Adieu, fruits de son flanc:
A vous, j'offre mon âme,
A la France, mon sang!
Demain, avant l'aurore,
Je quitterai ces lieux;
--Vous reverrai-je encore?
Oui, plus tard, dans les cieux!
Mais, vive inquiétude,
Qui me remplacera?
En cette solitude
Qui vous visitera?
Hélas! sur votre tombe
Que j'arrose de pleurs,
Nul ne viendra quand tombe
Le jour, mettre des fleurs!
Ni faire la prière,
_Cette aumône du coeur_,
Que le céleste Père
Accueille avec bonheur.
Non, car l'homme se livre
Ici-bas aux plaisirs,
Et n'aspire qu'à vivre
Pour combler ses désirs!
Eh bien, puisque le monde
Ne songe qu'à jouir,
Moi, sur la terre et l'onde
Pour vous je veux souffrir!
Donc, adieu, tendre femme,
Adieu, fruits de son flanc!
A vous, j'offre mon âme,
A la France, mon sang!»
Laissons dormir en paix dans leur sombre retraite
Ces trois infortunés, et rejoignons Francoeur,
Qui, près de Châtillon, à la lutte s'apprête
Sous le commandement d'un général de coeur.
Il a pu parvenir jusque là sans entrave,
Grâce à l'aimable pli du consul québecquois;
Du reste, en le voyant, on devinait un brave
Dans les veines duquel coulait le sang gaulois!
La France tous les jours éprouve les défaites;
Nos vaillants soldats sont par le nombre écrasés;
Et déjà les Prussiens se préparent des fêtes
Dans les riches hameaux qu'ils ont _germanisés_.
Ils ne respectent rien, ces conquérants d'une heure!
Ils insultent l'enfant, la femme, le vieillard,
Détruisent la moisson et brûlent la demeure
Où vit paisiblement l'honnête montagnard.
Ivres d'or et de sang, ils attaquent les villes
Qu'ils pillent aussitôt et plongent dans le deuil;
Puis, l'esprit ébranlé par leurs succès faciles,
Ils lancent sur Paris un envieux coup d'oeil!
Halte-là! car Paris, le vrai coeur de la France,
Le royaume des arts, l'imprenable cité,
Secoue avec éclat sa folle insouciance
Et veut garder encor son immortalité!
Jules Favre aux Prussiens demande un armistice,
Afin d'examiner leurs nombreux armements:
Mais de Bismark répond:
«Je ne puis, en justice,
L'accorder... Agréez mes meilleurs sentiments!»
Cette froide réponse allume la colère
et l'indignation dans l'âme des Français.
«C'est bien, disent plusieurs, _fertilisons la terre,
Les cadavres prussiens nous serviront d'engrais!_
Tout Paris se prépare à combattre les reîtres,
Les jeunes et les vieux marchent sous les drapeaux;
On jure de tuer, sans pitié, tous les traîtres
Et de livrer leur chair en pâture aux corbeaux!
Les fusils, les canons, les boulets et la poudre
Sont vite fabriqués et remis aux soldats;
Et, quand sonnera l'heure, aussi prompts que la foudre,
Ces terribles engins feront mille dégâts...
C'est le vingt-deux septembre. Escorté de ses troupes
Le général Ducrot traverse Châtillon;
Les habitants du lieu, qui se tiennent par groupes
Agitent devant lui maint et maint pavillon.
Ducrot s'incline et dit:
«Priez pour nous, mes frères,
Afin que du combat nous sortions triomphants;
Demain nous camperons près des hautes Bruyères
Où les Prussiens encor se montrent turbulents.»
Et quittant à regret ce peuple qu'il estime,
Esclave du devoir, il poursuit son chemin;
Il n'a plus qu'un désir--désir vraiment sublime--
Lutter, et, s'il le faut, mourir le lendemain!
De bonne heure, Ducrot le lendemain arrive
A l'endroit redoutable avec ses bataillons.
«Tenez-vous, leur dit-il, tous sur la défensive,
Car l'ennemi déjà doit charger ses canons.
A peine a-t-il parlé, qu'une balle prussienne
Laboure jusqu'à l'os le flanc de son cheval!
La bête de douleur rugit comme l'hyène
Qui se trouve placée en face d'un rival.
Les ennemis alors sortent de leur cachette
En lançant des obus à travers les bosquets;
Mais Ducrot, sans frayeur, à ses soldats répète:
Laissez-les dépenser leur force et leurs boulets!
Cependant les Prussiens--que ce silence intrigue--
Osent se découvrir aux regards des Français.
Ducrot les voit venir, et, fier de son intrigue,
Jubile en présentant un glorieux succès!
«A l'oeuvre! ordonne-t-il; déplantez-moi ces rustres.
Que l'orgueil a rendu méchants, audacieux!
La France attend de vous les faits les plus illustres,
Allons donc, en avant! ô soldats valeureux!»
Aussitôt des milliers de boulets et de balles
Tombent comme un orage au milieu des Prussiens.
Et l'air redit alors des clameurs infernales
Qui ressemblent aux cris d'une meute de chiens!
Çà et là des blessés étendus en grand nombre
Exhalent leurs douleurs et maudissent le sort,
Puis d'autres effrayés par ce spectacle sombre,
Sous les bois vont se mettre à l'abri de la mort.
Les chevaux, l'oeil en feu, les naseau pleins d'écume,
Affolés de terreur, s'élancent au galop,
Mutilant de leurs fers le cadavre qui fume
Sur le sol détrempé par le sang et par l'eau!
C'est un sauve-qui-peut: le général lui-même,
Espèce de colosse au coeur ambitieux,
Est obligé de fuir; et, dans sa rage extrême,
Maudit, _en se sauvant_, les Français et les dieux...
Maintenant, grâce au ciel, sur les Hautes-Bruyères,
Le vieux drapeau français déroule au vent ses plis;
Il semble défier les hordes meurtrières
Qui nourrissent l'espoir de bombarder Paris.
Neuf jours ont fui. Ducrot à cheval se promène
En rêvant au plaisir de revoir l'ennemi,
Car il l'attend. Depuis bientôt une semaine
Ce général fameux n'a presque point dormi.
Au détour d'une route, à travers le feuillage,
Il croit voir onduler dans le lointain brumeux
Une mer de soldats: tel on voit un rivage
Mollement s'avancer les flots silencieux.
Tiens! ce sont les enfants de la blonde Allemagne,
Se dit le promeneur, en mettant son lorgnon;
Nous leur ferons danser, ici, dans la montagne,
Un joli moulinet aux accords du canon...
Ils aiment ce jeu-là, si j'en crois ma mémoire,
Eh bien, ces beaux danseurs ne seront pas déçus!
Mais! ils sont très nombreux: la plaine en est toute noire!
Bah! qu'importe leur nombre, ils seront bien reçus!
Sur ce, le général pique au flanc sa monture
Et s'élance au galop vers le champ des soldats.
«--Aux armes! leur dit-il, de sa voix mâle et pure,
Les Allemands sur nous s'avancent à grands pas!
Leur nombre est légion; mais vous êtes des braves
Que ne comptez jamais le nombre des rivaux;
Si vous ne voulez pas devenir leurs esclaves,
Ni même leur livrer vos glorieux drapeaux,
Alors, repoussez-les! N'ayez aucune crainte,
Soldats, d'être vaincus; non luttez vaillamment,
Sous le regard de Dieu, car votre cause est sainte
Et Dieu vous aidera jusqu'au dernier moment!»
Tous les soldats en choeur à cet appel répondent:
--Nous vous suivrons partout, ô noble général!
--Ah! merci, fait Ducrot; vos cris puissants inondent
Mon âme d'allégresse... Attendez le signal!
L'heure succède à l'heure et l'ombre à la lumière;
La nuit sur la nature étend son voile noir.
La lune, au bord du ciel, montrant sa tête altière,
Scintille tout à coup comme un bel ostensoir.
Tout est silencieux. Ducrot et son armée
Attendent, l'arme aux bras, le terrible moment
Où la tourbe prussienne--ivre de renommée--
Viendra le attaquer dans leur retranchement.
Mais le temps passe, et rien ne trouble le silence,
Si ce n'est quelquefois les murmures du vent.
Enfin l'aube paraît et l'horizon immense
Reflète les clartés d'un beau soleil levant.
Les belliqueux Français sont ennuyés d'attendre;
Ils ne redoutent pas leurs ennemis, oh! non!
Car leur unique voeu, maintenant, est d'entendre
La voix de la trompette et de celle du canon.
Néanmoins, imitant du général l'exemple,
Ils offrent au Seigneur les prémices du jour,
Et ce champ de combat se convertit en temple
D'où montent vers le ciel des prières d'amour.
Puis, ce devoir rempli, les cuisiniers préparent,
Avec habileté, le modeste repas.
La marmite est au feu. Tous les soldats s'emparent
De leurs brillants couteaux pour trancher le lard gras.
Bref, le tout est servi. La cloche carillonne
Invitant la milice à manger sans façon.
Le vin ne manque pas. La bonne humeur rayonne
Sur les fronts, et le coeurs vibrent à l'unisson.
Mais, dominant les ris, les tirades joyeuses,
La voix du général fait entendre ces mots:
«Aux armes! j'aperçois les cohortes nombreuses;
Vainquons! car la défaite est le plus grand des maux!»
Les soldats, oubliant le vin et la gamelle
Obéissent de suite à l'ordre de Ducrot,
Qui suit leurs mouvements de sa vive prunelle
En allant et venant sur son coursier au trot.
Les Prussiens, l'air railleur, vers les Français s'avancent,
Mais ceux-ci sont déjà prêts à les recevoir,
Les soldats de Ducrot à leurs ennemis lancent
Un regard dont l'éclair paraît les émouvoir.
Ducrot ordonne alors de commencer la lutte.
Par un feu bien nourri. Le feu gronde aussitôt;
Et, spectacle effrayant, des deux côtés on lutte
Avec un héroïsme où la colère éclot.
Allemands et Français combattent face à face
Et semblent décidés à vaincre ou bien mourir,
Car lorsqu'un soldat tombe, un autre le remplace,
Convaincu qu'à son tour la mort va le saisir!
La mort, sans préférence, enlève aux deux armées
Des hommes de valeur, que dis-je? des héros!
Elle n'a pas d'égard pour leurs jeunes années,
Non! comme les blés mûrs ils tombent sous sa faux!
O mort, cruelle mort! pour assouvir ta haine,
Tu fais couler à flot le sang de tous ces preux;
Tu plonges à la fois dans le deuil et la peine
Des mères au coeur d'or et des enfants heureux!
Ils n'ont plus de soutien, ils n'ont plus d'espérance!
Ah! qui donc désormais leur donnera du pain?
Qui les consolera quand l'amère souffrance
Posera sur leur front sa redoutable main?...
Mais la mort ne dort pas, au contraire elle veille
Et moissonne à son gré les faibles et les forts:
_On a beau la prier_, elle n'a point d'oreille
Pour écouter nos voix, nos douloureux accords...
Elle épargne à présent les soldats de la Prusse
Et frappe les Français qui luttent vainement;
Ceux-ci vont succomber, quand Ducrot, plein d'astuce,
Sous le dôme d'un bois les place adroitement.
Le pauvre général a la douleur dans l'âme:
Six cents vingt-deux des siens sont au nombre des morts!
Que faire? va-t-il fuir? Non! ce serait infâme,
Et partout le suivrait la honte et le remords...
Mais il devra lutter, hélas! sans espoir même,
Car les Prussiens à peine ont perdu cent soldats.
«N'importe! je mourrai pour la France que j'aime,
Dit-il: un Français meurt, mais il ne se rend pas...»
Il crie à ses héros: «Quittons notre retraite
Et derechef allons au poste de l'honneur:
Impossible pour nous d'éviter la défaite;
Prouvons donc aux Prussiens que nous avons du coeur!»
La résignation brille sur la figure
De ces braves soldats luttant vingt contre cent;
Mais personne ne jette une plainte, un murmure,
Ils ont déjà juré de répandre leur sang!
Le général alors à leur tête se place
En leur disant: «Soldats, imitons nos aïeux;
Lorsque des ennemis s'emparaient d'une place,
Ils les en délogeaient, eh bien, faisons comme eux!»
Sur ce, l'oeil enflammé, le voilà qui s'élance,
Vers la vaste clarière où règnent les Teutons;
Il y parvient bientôt trompant leur vigilance,
Et fait pleuvoir sur eux le fer de ses canons.
Les Allemands, surpris d'une attaque aussi rude,
Ne peuvent tout d'abord riposter à ce feu;
Mais leur général parle, et sa ferme attitude
Leur donne du courage et les rassure un peu.
Puis un combat nouveau, gigantesque, commence;
Ces puissants ennemis ne se ménagent pas.
On dirait, à les voir, qu'ils sont pris de démence,
Tant ils semblent contents s'affronter le trépas.
Balles, boulets, obus tombent comme la grêle;
Une épaisse fumée aveugle les soldats;
Aux plaintes des blessés, la trompette entremêle
Sa larmoyante voix, aussi triste qu'un glas.
Les Français luttent bien. Le bruit de la mitraille,
Loin de les effrayer, augmente leur ardeur;
Ils veulent à tout prix gagner cette bataille
Que renferme pour eux le salut et l'honneur!
Mais, qu'est-ce? entendez-vous les hourras frénétiques
Qu'ils poussent vers le ciel en combattant toujours?
Ils viennent de ravir aux sujets germaniques
Douze ou treize canons aux énormes contours!
Alors les Allemands, le front chargé de rage,
Font mine d'avancer sous le feu des Français,
Mais en vain! car ceux-ci redoublent de courage
Et leur font essuyer un nouvel insuccès!
Ducrot observe tout. Il voit parmi ses braves
Un homme culbuter à lui seul maints Prussiens,
Leur infligeant à tous de ces blessures graves
Que ne peuvent guérir les savants chirurgiens;
Car ceux qui sont tombés sous sa fatale étreinte
Sont là, sans mouvement, sur le terne gazon,
La poitrine brisée et la prunelle éteinte,
Mêlant leur dernier râle à la voix du canon!
Mais ce chanceux tireur que l'héroïsme guide,
Pourra-t-il résister aux coups des ennemis?
Regardez-le: de sang sa tunique est humide;
N'importe! il lutte encore, les membres tout meurtris!
Puis, ô bonheur! il voit que l'ennemi recule;
Il avance à la course avec ses compagnons,
Poursuivant les fuyards les tuant sans scrupule,
Comme on écraserait du pied des moucherons!...
Tout à coup il terrasse un soldat héroïque
Qui vient de dérober aux Français un drapeau;
Il arrache au voleur cette belle relique,
Plus pure à ses regards que le cristal de l'eau!