CHAPITRE DIX-NEUVIÈME

Après le triomphe de la percée de Malpas, Riquet reprit son œuvre sans

entraves; mais si le gouverneur et les commissaires rendirent entière

justice à l'immense effort accompli, ces éloges n'amenèrent pas dans

les coffres du créateur, l'argent nécessaire à l'achèvement de son

œuvre.

Riquet dut encore emprunter pour désintéresser le trésor, ce qui

fit monter à près de deux millions sa dette personnelle, grévant la

propriété du canal.

D'un autre côté, les difficultés du terrain ne se surmontaient qu'au

prix des plus grands efforts et des plus énormes dépenses.

Une fois hors de Mal-pas, le canal trouvait, sur le versant opposé, une

vallée profonde qu'il dominait de vingt-cinq mètres de haut.

Il fallait atteindre l'Orb, et Béziers.

Riquet fit construire, pour amener le lit du canal au niveau de la

rivière, huit sas accolés, qui de loin ressemblent à un gigantesque

escalier, l'escalier de Neptune.

Ces huit sas présentent une gigantesque masse de constructions de cent

cinquante-six toises (ou 312 mètres) de longueur, sur une hauteur de

vingt-cinq mètres.

Et c'est un spectacle magique que celui des huit vannes ouvertes à la

fois; les eaux alors se précipitent en cascade, du haut de la montagne,

battant les digues de leurs vagues écumantes, couvrant d'une poussière

diamantée toute la vallée depuis Fonserannes jusqu'au port de Béziers.

[Illustration: LES ÉCLUSES DE FONSERANNES.]

Ces écluses de Fonserannes en bonne voie, le port de Béziers commencé,

les plus grandes difficultés se trouvaient vaincues.

Le reste devait marcher sans peine; malgré ces certitudes de succès,

Riquet restait anxieux, une sourde inquiétude semblait avoir pris

possession de son esprit, l'obsédait, et ne le quittait plus.

Il pressait les ouvriers, aurait voulu tout voir achever comme par le

coup de baguette d'une fée; et alors Pierre lui représentait qu'il

demandait trop à la fois, que tout se fait à son temps, sans qu'il soit

besoin de le devancer.

—Eh! ami Pierre, répondait Riquet, tu oublies que j'ai soixante quinze

ans, et qu'il faut me presser, si je veux voir mon canal fonctionner.

—Bah! monsieur, nous vivrons cent ans, répondit le brave garçon,

s'identifiant tellement à son patron qu'il ne comprenait même plus

l'existence sans lui.

Riquet haussa les épaules à cette affirmation faite avec conviction.

—Si je pouvais aller deux ans encore! dit-il; et sur un geste de

Pierre, il reprit:

—Oh! tu ne reçois pas de lettres de M. de Colbert, toi!

La dureté du ministre avait froissé profondément Riquet, sans qu'il

voulût se l'avouer à lui même; il n'en parlait jamais, pas même à sa

famille; mais ces méfiances injurieuses lui retombaient sur le cœur, et

comme la goutte d'eau, qui, chaque jour frappant au même point, finit

par creuser le rocher, cette injustice minait lentement l'esprit et

le corps de l'homme qui avait sacrifié sans hésiter sa fortune, celle

de ses enfants, à ce qu'il croyait le bonheur de son pays et de ses

concitoyens.

Il réfléchissait souvent qu'il pouvait disparaître soudainement: et il

se demandait avec amertume s'il avait fait ce qu'il devait envers les

chères affections qui l'entouraient.

—J'ai tout donné, tout jeté à mon œuvre, pensait-il, ai-je bien agi?

Devais-je négliger les miens, pour des hommes qui seront ingrats, pour

un pays qui, peut-être, oubliera mon nom?

Une voix intérieure semblait lui répondre:—Oui, disait elle, oui, tu

as bien agi! c'est grand, c'est noble d'avoir mis le bien de la patrie

avant celui de la famille.

Non le pays n'oubliera pas! D'ailleurs, perds-tu la foi en ton œuvre?

Doutes-tu maintenant qu'elle ne te rende ce que tu lui as donné? Et

que t'importe l'ingratitude! Ne sais-tu pas que les hommes sont ainsi

faits, qu'il les faut combattre pour faire le bien malgré eux, et que,

si les contemporains ne savent pas comprendre un bienfait et en être

reconnaissants, la postérité est là, qui marche après eux, et qui,

toujours, rend justice au mérite et le glorifie.

Consolé, réconforté par cette voix, celle de sa conscience, Riquet

relevait la tête, et se remettait courageusement à son œuvre.

Il est bien malheureux, celui qui ne comprend plus le langage de

cette compagne fidèle de l'homme, celui qui ne sait plus suivre ses

inspirations, ou se consoler avec elle d'une injustice subie.

Un jour sa femme et ses filles le surprirent au milieu d'une de

ces méditations qui ressemblaient à un sommeil, tant elles étaient

profondes: elles s'assirent auprès de lui, se mirent à leur métier à

broder, sans qu'il parût les apercevoir.

—Qu'a donc notre père, se demandaient les jeunes filles? ne

trouvez-vous pas, maman, qu'il est bien préoccupé depuis quelque temps?

—Toujours son canal, dit Mme Riquet. Oh! quand il sera terminé,

celui là, quel bonheur! J'aurais à parler à votre père, à propos de

Mathias, mais je n'ose le déranger de sa rêverie. Il le faut cependant,

continua-t-elle.

Mme Riquet toussa doucement d'abord, accentua sa tousserie sans que son

mari parût même se douter qu'il y eût quelqu'un à ses côtés.

—Dirait-on pas qu'il dort? fit elle en riant.

—En tous cas, ce serait les yeux ouverts, madame, dit une jeune femme

qui entrait dans l'appartement.

Elle s'avança vers Riquet, lui fit une profonde révérence et lui dit:

—Oui, monsieur mon père, vous dormez les yeux ouverts, cela est

certain, ne prétendez pas le contraire, allez, vous dormez le mieux du

monde, je le sais bien.

Et d'une glissade, elle s'en fut avec un froufrou de jupe, à l'autre

bout du salon, chercher sa corbeille à parfiler.

—Que savez-vous si bien, Louise? demanda Riquet, tiré subitement de son

rêve par le bruit de la soie sur le parquet, et dont l'oreille avait

perçu les dernières paroles de la jeune femme.

Celle-ci s'arrêta toute confuse, tandis que les jeunes filles riaient.

—Ah! monsieur, pardon, dit elle, je ne sais rien du tout, mais j'aurais

gagé que vous dormiez les yeux ouverts.

—Persifleuse, lui dit Riquet en se levant et galamment lui présentant

un siège, vous aviez grand tort de railler votre beau-père, Louise;

justement il rêvait à vos enfants, ma petite bru.

—Et que disait votre rêverie, monsieur? interrogea sa femme.

—Elle disait que Mathias me semble contrarié, en savez-vous la cause,

Louise? demanda Riquet.

La femme du fils aîné tourna les yeux vers sa belle-mère, pour lui

demander son assentiment, et, sur un signe de Mme Riquet, elle

répondit:

—C'est, monsieur, que Mathias voulait acheter une charge de maistre des

requêtes, qui est à vendre en ce moment, et qu'il n'a pu le faire, le

prix en étant trop élevé. Cela l'a contrarié vivement, voilà tout.

Il y renoncera, puisque nous ne pouvons faire autrement, acheva la

jeune femme avec un soupir.

—Cela vous déplaît aussi, je le vois, Louise, dit Riquet. Attendez, ma

chère enfant; mon canal achevé, je dois une compensation à Jean-Mathias

pour sa charge au parlement vendue à cause de moi, et pour l'aide qu'il

me prête depuis sept ans.

Je vous promets de vous acheter cette charge qui vous tient tant au

cœur.

—Pourquoi ne l'achetez-vous pas de suite, monsieur? dit Mme Riquet

vivement. Qu'attendez-vous encore? Ne disiez-vous pas dernièrement que,

dans un an, votre canal serait terminé?

Avancez de quelque temps le bien que vous voulez faire à cette époque à

votre fils aîné, et achetez cette charge; l'occasion ne se représentera

plus peut-être, l'an prochain.

—Mais je ne sais si je dois distraire une somme aussi forte de mes

travaux, somme qui...

—Qui est à vous, monsieur, s'écria sa femme. Ne m'avez-vous pas dit

aussi que vous aviez dépassé vos devis de deux millions; c'est-à-dire

que vous avez jeté dans le canal deux millions de plus de votre

fortune. Deux millions dont l'État ne vous tiendra aucun compte.

N'avez-vous pas le droit de disposer d'une parcelle de ce qui vous

reste personnellement pour l'agrandissement de votre famille?

Mais, monsieur, c'est pousser trop loin le scrupule; il n'a pas sa

raison d'être.

—Je sais bien que je suis le maître, dit Riquet, de disposer de ma

fortune, mais vous verrez que cet achat sera jugé défavorablement.

—Qui osera blâmer un père, qui pense au bien de ses enfants!

D'ailleurs, depuis sept ans, votre fils n'est-il pas employé par vous,

n'a-t-il pas sacrifié sa position pour s'attacher à votre œuvre? Ne lui

devez-vous pas une compensation?

Eh bien! vous vous acquittez en une seule fois.

—Si cela vous convient, monsieur, dit Louise de Bonrepos, espérant

vaincre les derniers scrupules de son beau-père, ma dot viendra

s'ajouter à la somme dont vous voudrez bien disposer en notre faveur.

—Vous tenez donc beaucoup, Louise, à ce que Mathias soit maistre des

requêtes? Allons, je cède, j'achète cette charge; mais je veux seul en

fournir le prix, gardez votre bien, ma chère belle-fille.

—Que vous êtes bon, monsieur! s'écria la jeune femme qui vint toute

joyeuse se jeter dans les bras de son beau-père.

—Alors nous pourrons y joindre l'achat de cette terre aux environs

de Toulouse, qui apanagera mon mari du titre de baron des États,

ajouta-t-elle, n'est-ce pas, monsieur, vous le permettrez aussi?

—Faites ce qui vous plaira, répondit Riquet doucement; mais, ma fille,

votre nom n'avait pas besoin de ce titre.

Mme de Riquet, ses filles entourèrent le chef de famille, le comblant

de caresses, Riquet les leur rendit tendrement; mais il resta préoccupé.

—Je ne sais pourquoi, j'imagine, murmura-t-il, non pas que j'ai tort

de faire cet achat, mais que ceci me sera une cause de tracas et de

calomnies.

Quand son fils empressé et joyeux vint le remercier de sa libéralité,

Riquet s'abstint de toute remarque; à quoi bon gâter sa joie; mais

cette pensée amère, qui le poursuivait, lui revint plus fortement:—Ceci

sera le prétexte d'une calomnie. Et malgré lui, il regretta un peu

d'avoir cédé au vif désir de sa famille.

Les pressentiments de Riquet ne le trompaient pas. Cette charge de

maistre des requêtes valut à Mathias Riquet de Bonrepos, bon nombre de

jaloux et d'envieux.

Le titre de baron qu'il ajouta à son nom mit le comble à leur envie et

à leur rage.

On prévint Colbert.

On l'indisposa davantage contre Riquet, et ces deux achats

malencontreux et prématurés servirent de beau prétexte aux

calomniateurs.

On représentait au ministre que le créateur du canal, loin de se ruiner

dans son entreprise, ainsi qu'il le prétendait, y avait gagné des

sommes fabuleuses qu'il avait soustraites à l'État, qu'il menait, soit

à Toulouse, soit à Bonrepos, un train de prince du sang, et que, pour

mettre le comble à ses prodigalités, il venait d'acheter une charge

pour son fils, et de le faire baron des États par l'acquisition d'une

terre qui en conférait le titre.

On suppliait le ministre de mettre un frein à de tels scandales.

Colbert écrivit le 6 septembre 1679 à M. d'Aguesseau, à ce propos, une

lettre d'une dureté inouïe.

Il disait:

«L'air que _cet homme_ a pris de faire son fils maistre des requêtes,

d'acheter une terre pour être baron des États, et autres dépenses de

cette nature qui sont peut-être plus fondées sur sa vanité naturelle,

que sur des richesses réelles et solides, toutes ces choses n'ont

pas répandu dans le public l'opinion qu'il n'ait pas gagné dans ses

travaux, et ce sera assurément ces productions de sa vanité qui agiront

plus contre lui, dans cette affaire, que toute autre chose.»

M. d'Aguesseau prévint loyalement Riquet des calomnies dont il était

l'objet.

Il le défendait timidement auprès du terrible ministre.

«Parce que l'illustre vieillard a peut-être employé quelques sommes

trop fortes à l'établissement d'un de ses fils, ou ne saurait

méconnaître, disait le gouverneur du Languedoc, son dévouement et son

ardeur à l'achèvement du canal et du port de Cette.»

Mais non, tout était oublié, services immenses rendus au pays,

dévouement à une œuvre noble et utile!

Les méchants et les petits esprits semblaient triompher.

Et s'il fallait à Riquet du courage et une volonté forte pour vaincre

les obstacles que la nature lui opposait, il lui en fallait une plus

forte encore pour combattre les hommes, à qui, presque toujours, on ne

fait du bien que malgré eux.

*****

CHAPITRE VINGTIÈME

Riquet accourut de Cette, lorsqu'il apprit les nouvelles duretés de

M. de Colbert. Il se rendit chez M. d'Aguesseau qui, le voyant ému,

indigné, chercha à le réconforter.

—J'ai répondu pour vous comme il fallait, lui dit-il; soyez sans

inquiétude, monsieur. Votre honneur est sauf, tous les gens de bonne

foi sont persuadés que, loin d'avoir gagné sur l'État, vous avez perdu.

—J'ai aujourd'hui deux millions de dettes, voilà la vérité, monsieur,

s'écria Riquet. Ah! on peut dire que j'ai construit un canal pour m'y

noyer!

Mais se remettant de suite et surmontant cet instant de découragement,

il ajouta:

—Je ne dois pas me laisser aller à la tristesse, je triompherai de ces

dernières méchancetés, comme j'ai toujours vaincu par ma loyauté et ma

volonté.

Je vous remercie, monsieur, de l'appui bienveillant que vous voulez

bien me prêter, j'en suis digne, je vous l'assure, fit Riquet avec

noblesse.

Un grand français du XVIIme siècle : Pierre Paul Riquet et le canal du Midi · 第 24 / 46 题