Riquet, dans sa réponse à l'archevêque de Narbonne, disait un mot qui
a souvent été répété depuis par un grand ingénieur perceur d'isthmes,
M. de Lesseps, qui a posé en maxime que tout travail est possible à
l'homme avec de l'argent.
Idée vieille, de notre temps, de deux siècles déjà, et qu'en cherchant
bien on trouverait plus vieille encore dans les traditions du passé.
Riquet arrivait avec de l'argent à Malpas.
Il fit dire par tous les chefs d'ateliers aux six mille ouvriers réunis
là qu'il doublait la paie, durant toute la percée de la montagne.
Les ouvriers séduits se remirent au travail.
Il eut de sérieux entretiens avec Pascal de Nissan, qui lui proposait
de plafonner avec de forts madriers à mesure que l'on perçait la voûte,
et de commencer la maçonnerie au fur et à mesure que l'on avançait.
L'idée parut bonne à Riquet qui l'adopta.
De sorte que les terrassiers, les charpentiers et les maçons, par
escouades nombreuses, se succédaient ou plutôt travaillaient ensemble
dans le même temps.
Riquet resta à Malpas, surveillant lui-même les travaux et animant les
travailleurs de sa présence et de sa parole.
Malgré cela, on avançait lentement; quelques mètres à peine étaient
percés au bout de trois jours.
Comme Riquet assistait à une pose de madriers, il vit accourir vers
lui, de toute la vitesse de leurs chevaux, deux cavaliers poudreux et
dont les montures à moitié fourbues attestaient la diligence que leurs
maîtres avaient faite pour venir jusqu'à Malpas.
—Jean-Mathias, s'écria Riquet, apercevant son fils aîné qui descendait
précipitamment de cheval, et dévisageant l'autre cavalier,—Pierre-Paul!
fit-il au comble de la surprise en reconnaissant son second fils, le
capitaine au régiment des gardes-françaises.
—Ah! mon cher fils, que je suis content de vous voir, lui dit Riquet,
en le serrant dans ses bras; mais pourquoi tous deux ces mines
attristées? Pourquoi ces habits poudreux? continua-t-il, remarquant
alors seulement le désordre de leur toilette. Qu'y a-t-il? Votre mère?
Vos sœurs?
—Elles sont bien, mon père, se hâta de répondre Mathias.
—Pardonnez-nous, monsieur, dit Pierre-Paul, de nous présenter devant
vous dans un tel désordre; mais j'arrive de Paris, où j'ai appris de
graves nouvelles, sans presque m'arrêter en route, tant j'avais hâte
de précéder le courrier du ministre qui portait une lettre au nouveau
gouverneur du Languedoc, M. Henri d'Aguesseau.
—De quelles nouvelles parlez-vous, mon fils? fit Riquet surpris.
Il conduisit ses fils dans la petite maison où il vivait à Malpas, et
une fois seul avec eux:
—Parlez, dit-il au plus jeune, je vous écoute, mon enfant.
—Je vous ai dit, mon père, que je tenais à précéder le courrier de M.
de Colbert; je savais par des amis à moi, employés chez le ministre,
que le gouverneur allait recevoir l'ordre de tout arrêter ici.
—Comment mon fils? s'écria Riquet, arrêter quoi?
—Vous allez voir, mon père, fit Jean-Mathias.
Le capitaine reprit sur un signe de son père:
—Aussitôt mon arrivée à Toulouse, j'allai faire visite au nouveau
gouverneur. Il venait de recevoir les dépêches qui vous concernent, je
le savais; après quelques paroles, apprenant que je venais vous voir,
et comme je lui demandais s'il ne pouvait me donner ses commissions
pour vous, il réfléchit, et me dit qu'il ne voyait aucun inconvénient à
ce que je me chargeasse de vous transmettre les ordres qu'il avait pour
vous.
Il me montra alors la lettre du ministre, qui en contenait une autre,
à lui envoyée de Toulouse, dénonçant votre travail comme une folie
insigne, parce que vous avez, en ce moment, la tête dans une montagne
de sable et à vos côtés des étangs à vingt-cinq pieds au-dessous de
votre niveau.
En conséquence, le ministre ordonne à M. d'Aguesseau de faire
suspendre tous les travaux du canal, de se rendre sur les lieux, à la
tête d'une commission qui seule aura le droit de décider si on peut
continuer l'œuvre.
M. d'Aguesseau m'a remis pour vous l'ordre de suspension jusqu'à son
arrivée, avec les commissaires choisis par lui.
Voici cet ordre, mon père.
—Donnez, Paul, fit Riquet.
Il lut attentivement, plia la missive, et impassible, tranquillement il
demanda:
—Quand doit arriver M. d'Aguesseau? le savez-vous, mes enfants?
—Il devait partir deux jours après moi, répondit Pierre-Paul; mais
comme il ne viendra pas avec la diligence que nous avons mise Mathias
et moi, il ne sera guère ici avant six à sept jours.
Riquet réfléchissait profondément, l'arc de ses sourcils tendu, un
éclair de résolution ardente et de volonté illuminait seul l'œil,
pendant que le visage demeurait calme.
Ses fils le contemplaient, anxieux de ce qu'il allait décider.
Cette nouvelle était terrible pour tous.
Si la commission déclarait que la percée était impossible, que la
continuation du canal était dangereuse dans ces conditions, on pouvait
vouloir obliger Riquet à changer son itinéraire, et qui sait, peut-être
pis encore. La commission pouvait décider que Riquet ne remplissait pas
les engagements de ses devis et tenter de le déposséder pour donner
l'entreprise de son œuvre à une créature des commissaires.
C'était alors la ruine complète, sans la compensation de la gloire,
pour une œuvre grande et utile.
Riquet s'était levé, son parti semblait pris.
—Non, mon œuvre ne peut être à la merci d'un homme, dit-il, avec calme;
s'il la juge mauvaise, je devrai la discontinuer, non c'est impossible!
Le moment est décisif, je joue plus que ma fortune, plus que ma vie, je
joue ma gloire; mais je gagnerai la partie, dit-il avec une résolution
inébranlable.
Il allait sortir.
—Qu'allez-vous faire, monsieur? demanda respectueusement Pierre-Paul.
—Livrer bataille, capitaine, répondit son père souriant, vous comprenez
cela, vous.
—Permettez que nous vous accompagnions, mon père, demanda Jean-Mathias.
—Venez mes fils, dit Riquet; et appuyé sur ses deux enfants il gagna la
montagne.
Il ordonna que l'on appelât en ce lieu tous les chefs d'ateliers,
les ouvriers les plus intelligents et les plus habiles dans chaque
corporation.
Quand ils furent tous réunis.
—Mes amis, leur dit-il avec énergie, savez-vous ce que l'on dit à Paris
et à Toulouse?
On dit que vous et moi, nous sommes des niais; moi de vous avoir
conduit en face d'une montagne de sable, et vous de n'avoir pas su la
traverser.
Savez-vous ce qu'on veut?
On veut que nous arrêtions notre travail.
Que cette œuvre, à laquelle vous coopérez depuis dix ans bientôt, ne
soit pas achevée.
Que la gloire, que le profit, que le bien-être du pays entier, qu'elle
doit nous apporter à tous, soient de vains mots sans résultat.
Le voulez-vous donc aussi?
—Non, non, crièrent toutes les voix.
—M. le gouverneur doit venir ici suspendre les travaux: prouvons-lui
que les méchants et les envieux se trompent en disant que nous avons
entrepris l'impossible. Mes amis, nous avons six jours pour percer
Mal-pas!
Un des chefs d'atelier se détacha du groupe des travailleurs.
—Monsieur Riquet, ça sera fait, n'est-ce pas vous autres? fit-il,
s'adressant à ses compagnons.
—Oui, oui, au travail! crièrent-ils tous. Vive notre canal!
Une expression de triomphe passa sur le visage de Riquet.
—Vive notre canal! répondit-il en agitant son chapeau.
Durant six jours, il régna une activité fiévreuse dans la montagne.
Jour et nuit on travaillait. Pierre était partout à la fois: mais sa
présence n'était point nécessaire pour encourager les ouvriers; c'était
avec entrain, avec gaieté, avec ardeur que les escouades se succédaient
dans la percée; et c'était accompagnées par les chansons, que les
charpentes se posaient et que les maçons cimentaient la voûte.
On ouvrait un passage de trois toises, quitte à l'élargir plus tard,
lorsque le gouverneur se serait convaincu par ses yeux que rien n'est
impossible à la volonté unie à la persévérance.
Les charpentiers établissaient d'abord un plafond soutenu par de
grosses poutres, reliées entre elles par de forts étriers de distance
en distance; puis les maçons construisaient une voûte en-dessous et
encastraient les poutres de support dans leur maçonnerie.
Riquet, ses fils, passaient leurs journées au milieu des travailleurs,
accueillis toujours par les cris de: Vive le canal! à bas Malpas!
Dans la journée du sixième jour, des hommes que Riquet avait postés sur
la route que devaient parcourir, pour arriver à Malpas, le gouverneur
et ses commissaires, se replièrent en annonçant que l'on apercevait au
loin une cavalcade nombreuse.
Une heure après à peine, Henri d'Aguesseau, gouverneur du Languedoc, et
la commission choisie par lui arrivaient à Malpas.
Riquet et ses fils allèrent les recevoir et leur souhaiter la bienvenue.
—Je vois, monsieur, dit le gouverneur en reconnaissant le capitaine de
Bonrepos à côté de son père, je vois que vous êtes informé du triste
sujet qui nous amène ici.
Je regrette, monsieur, d'être chargé d'une aussi pénible mission.
—Veuillez vous reposer un instant chez moi, messieurs, dit Riquet, sans
répondre directement au compliment de condoléances du gouverneur. Je
vous conduirai ensuite moi-même visiter l'ensemble des travaux.
Vous jugerez mieux, à loisir et reposés.
Il leur fit servir une collation magnifique.
—Ne parlons pas de ce mauvais pas, messieurs, dit-il, à quelques
membres de la commission qui lui demandaient des explications: voyez
d'abord; vous ferez vous-mêmes votre opinion.
Lorsqu'ils se levèrent de table, charmés de sa courtoisie, eux qui
venaient peut-être ruiner toutes ses espérances, Riquet se déclara prêt
à les accompagner jusqu'à Mal-pas.
Il les mena d'abord au canal, qu'il leur fit suivre jusqu'à une voûte
sous laquelle il entrait, et où son lit creusé, achevé, se continuait.
Partout, autour du canal, auprès de cette voûte, les ouvriers groupés,
silencieux, se levaient à l'approche du cortège et saluaient le
gouverneur.
—Des torches, commanda Riquet, lorsqu'ils furent tous devant la bouche
de la voûte.
Une escouade d'hommes porteurs de torches s'avança.
Ils s'échelonnèrent en avant et sur les côtés, et l'on pénétra dans le
souterrain.
Riquet, à la place d'honneur, en avant, auprès de M. d'Aguesseau.
On marcha ainsi durant une longueur de quatre-vingts toises.
La voûte, en forme de berceau, était en maçonnerie, et les larges
pierres unies et polies qui la composaient ressemblaient à un de ces
travaux si nombreux que nous ont laissés les Romains, dans la Gaule
narbonnaise.
Riquet ne parlait pas.
M. d'Aguessseau parut touché de ce mutisme qui pouvait venir d'un
chagrin profond.
—Combien je prends part, monsieur, lui dit-il, à ce malheur imprévu
qui arrête votre œuvre; mais ne désespérez pas encore, peut-être ces
messieurs vous laisseront-ils le droit de changer votre parcours.
Riquet s'inclina, toujours silencieux.
—Nous allons à Mal-pas, n'est-ce pas, monsieur? demanda M. d'Aguesseau,
un peu piqué de ce silence. Il ajouta avec impatience:
—Quel est donc ce souterrain? Je ne savais pas que nous dussions en
traverser un.
En ce moment le jour apparut soudain.
On arrivait en plein air.
Par la large baie de la voûte apparaissait un panorama splendide.
A perte de vue, s'étendait un pays immense qui descendait, en cascades
verdoyantes, de la hauteur jusqu'au fond de la vallée, coupée comme
d'une ceinture d'argent par la petite rivière d'Orb.
—Mais, monsieur, où nous conduisez-vous? demanda M. d'Aguesseau
surpris, où est Mal-pas?
—Vous venez de le traverser, monsieur, répondit Riquet, saluant en
souriant son interlocuteur.
Une immense acclamation des ouvriers, à l'autre bout de la percée,
apprit à M. d'Aguesseau qu'il ne rêvait pas.
La bataille était gagnée.
Riquet, vainqueur, n'eut plus qu'à recevoir les félicitations du
gouverneur et des commissaires, qui n'en pouvaient croire leurs yeux
et qui n'eurent qu'à rédiger un mémoire pour déclarer que la percée de
Mal-pas s'était accomplie en six jours, et que Riquet pouvait continuer
désormais le canal du Languedoc.