«Monsieur,
«L'amitié que j'ai pour vous, et les services que vous rendez au
roi et à l'État, dans la plupart des soins que vous prenez, et
l'application toute entière que vous donnez au grand travail du
canal m'avait donné beaucoup de douleur du mauvais état auquel
votre maladie vous avait réduit; mais j'en ai été bien soulagé
par les lettres que je viens de recevoir de votre fils du 23 de
ce mois, qui m'apprennent que vous êtes entièrement hors de péril
et qu'il n'est plus question que de vous rétablir et de reprendre
des forces qui vous sont nécessaires pour achever une si grande
entreprise que celle où votre zèle pour le service du roi vous a
fait engager; et quoique cette nouvelle m'ait donné beaucoup de
joie, je ne laisserai pas d'être en inquiétude jusqu'à ce que je
reçoive de votre main des assurances de votre bonne santé.
»Ne pensez qu'à la rétablir, et soyez bien persuadé de mon amitié
et de l'envie que j'ai de vous procurer à vous et à votre famille
des avantages proportionnés à la grandeur de votre entreprise.
»Je suis tout à vous.
«COLBERT.»
Jean-Mathias Riquet de Bonrepos vendit sa charge au parlement et, dès
ce jour, fut associé à son père dans sa grande entreprise.
Quand Riquet fut en état de sortir, il voulut de suite visiter les
travaux du canal, poursuivis durant son séjour à Cette et pendant sa
maladie.
Il emmena Jean-Mathias avec lui pour l'initier aux mille détails d'une
œuvre si multiple dans son unité, détails que la vue lui ferait bien
mieux comprendre que toutes les descriptions.
Ils suivirent le canal de l'endroit où la petite rivière de Fresquel,
qui descend des hauteurs de Naurouze, se jette dans l'Aude; là on avait
construit un superbe pont aqueduc.
En-dessous, coulait la rivière, sur le pont passaient le canal, et une
route qui va de Carcassonne à Castres.
Il était à trois arches, avait vingt-cinq toises de long, et se
trouvait à cinquante-deux toises et demie au-dessus du niveau de la
mer[10].
[Illustration: PONT CANAL DU FRESQUEL.]
Rien n'était plus pittoresque pour les cavaliers et les piétons que de
suivre cette route aérienne sur le pont, côtoyant les grandes barques,
et, en se penchant; d'apercevoir le Fresquel qui roulait ses eaux gaies
et frémissantes dans le ravin.
Riquet et son fils allèrent ainsi, inspectant les travaux, suivant le
lit du canal qui longe toujours l'Aude jusqu'au-dessous d'Argens où
commence la grande retenue de Fonseranne de vingt-sept mille deux cent
soixante toises de longueur.
Les travailleurs très nombreux en cet endroit les arrêtèrent longtemps.
Riquet était fort perplexe; il avait là, en face de son canal, la
montagne d'Anserunne, dont la rivière, l'Aude, se détourne presque à
angle droit pour aller se jeter dans l'étang de Vendres.
En faisant passer son canal à Nissan, il évitait le passage de la
montagne, et la différence énorme de niveau qu'il trouvait, arrivé
sur l'autre versant. Mais il était né à Béziers, il avait promis à
ses concitoyens de faire passer le canal au milieu de leur ville; et
d'ailleurs il ignorait les obstacles terribles qu'il allait rencontrer
dans cette percée de la montagne. Il décida donc de s'en tenir, malgré
les avis d'Andréossy et du chevalier de Clerville, à ses premiers
plans, et que le canal quitterait l'Aude, passerait au travers
d'Anserunne pour aller rejoindre la rivière d'Orb et Béziers.
D'un autre côté, les difficultés d'argent augmentaient encore chaque
jour; le port de Cette engloutissait des sommes énormes, et comme
Riquet voulait son œuvre parfaite, il n'hésitait jamais à doubler une
dépense de son devis, lorsqu'elle devait donner à son canal plus de
solidité et de beauté.
Au premier août 1673, la ferme des Gabelles redevait au trésor quatre
cent mille livres. Cette violation nouvelle de leurs conventions irrita
profondément Colbert, qui, de loin, ne pouvait se rendre compte des
dépenses et des augmentations nécessaires.
Ses dispositions déjà changées devinrent, à partir de ce moment, tout à
fait hostiles au créateur du canal.
Dans un mémoire fort dur, le ministre dénonça au roi le crédit, et
proposa d'en exiger immédiatement le remboursement.
Vainement Riquet lui écrivit:
«Qu'il aurait pu, exécutant strictement le devis, dépenser beaucoup
moins, que telle eût été la conduite d'un entrepreneur ordinaire, mais
qu'il avait préféré doubler sa dépense, pour donner à son œuvre une
plus grande solidité.»
Colbert ne voulut pas entendre ses raisons et à chaque courrier,
l'intendant de la province et M. de la Feuille recevaient l'ordre de
surveiller de près les comptes de Riquet.
Plusieurs années se passèrent ainsi, au milieu de débats irritants
avec le ministre, et de difficultés de toutes sortes, sans cesse
renaissantes.
Riquet, qui avait recouvré complètement sa santé, avait repris avec
elle sa vaillance et sa persévérance: aussi luttait-il courageusement
contre les exigences un peu tracassières du ministre.
Il était infatigable, aidé par son fils pour la comptabilité énorme
auxquelles donnaient lieu les gabelles du Languedoc, il s'occupait à la
fois du canal devant la montagne dont on commençait la percée, et du
port de Cette qui s'achevait.
Colbert restait toujours malveillant et à cette malveillance venait
se joindre maintenant une défiance que rien ne justifiait, ni la
conduite antérieure de Riquet, ni sa vie actuelle, toute au travail et
à l'enthousiasme de son œuvre.
Cependant le ministre écrivait en 1678 à M. de la Feuille:
«Surveillez bien cet homme; il peut faire tort à l'État par son peu
d'économie, soit par des gratifications inconnues; vous devez donc
commencer à bien examiner _s'il a fait des ouvrages pour l'argent qu'il
a touché_.»
Riquet apprit l'accusation de Colbert, M. de la Feuille honteux la lui
fit connaître, et comme il disait à Riquet:
—Écrivez au ministre combien il se trompe sur votre compte.
—Je n'en ferai rien, s'écria Riquet indigné, s'il n'a pas su me juger,
tant pis pour lui.
Qu'il se défie, qu'il m'accuse! j'ai un témoin de mon honnêteté qui
parlera plus haut que tous les témoignages, c'est mon œuvre!
Et il ne voulut jamais se disculper d'une accusation qu'il regardait
comme trop odieuse. M. de la Feuille détruisit-il la grave accusation
portée contre Riquet? on ne sait; mais Colbert ne la renouvela plus.
On s'était résolu à percer la montagne dans un endroit où elle
paraissait le plus accessible, et d'où le canal rejoindrait, en ligne
directe, la rivière d'Orb qui descendait dans la vallée, sur le versant
opposé.
Riquet se trouva alors devant un obstacle qu'il n'avait pas prévu.
La montagne se prolongeait par mamelons dégradants jusqu'en vue de
Béziers et la vaste plaine qui l'entoure actuellement était couverte
alors par le grand étang de Montady. Riquet ne s'était pas aperçu que
cette montagne était en partie composée de tuf sablonneux. Or, à mesure
que l'on creusait la galerie sous laquelle devait passer le canal, tout
s'éboulait sous les pioches des travailleurs, et ce que l'on avait
ouvert la veille était enseveli dans le sable le lendemain.
Riquet, aidé par un ingénieur, Pascal de Nissan, cherchait à vaincre
cet obstacle qui paraissait insurmontable.
Pascal de Nissan fit faire des traverses en bois pour soutenir les
sables, mais rien ne tenait contre cette force immense. Les traverses
cassaient comme verre sous le poids des sables; et la montagne
menaçait, si on persistait dans cette résolution, de descendre dans
l'étang et de combler par surcroît la partie du canal qui venait s'y
amorcer et le traverser.
Le danger était terrible pour les ouvriers et presque tous finirent par
refuser le travail en cet endroit dangereux.
Les semaines, les mois se passaient, les ouvriers découragés,
attaquaient mollement avec mille précautions, et encore c'était à
grand peine que Pierre obtenait qu'ils revinssent au chantier. Ils
disaient que c'était folie; s'exposer sûrement à se faire ensevelir
sous cette montagne de sable. Ils cessèrent bientôt toutes tentatives
et déclarèrent que l'on ne traverserait jamais ce _mal-pas_ (mauvais
pas) nom qu'ils donnèrent à cet endroit et qu'il a conservé depuis.
Pascal de Nissan, Pierre, les supplièrent en vain de continuer les
travaux. Ils durent alors avertir Riquet de ce qui se passait, et le
conjurer de venir à Mal-pas.
On écrivit méchamment à Colbert:
«que la seconde partie du canal avait échoué parce qu'il avait la tête
dans une montagne de sable, et à ses côtés deux étangs de vingt-cinq
pieds plus bas que son niveau.»
Tout le pays répétait:
—Ah! M. Riquet ne passera jamais le Mal-pas!
Les gentilshommes des environs, les bourgeois de Narbonne, venaient là,
en partie, pour se moquer de Riquet et de son canal.
L'archevêque de Narbonne voulut aussi voir par lui-même cette terrible
percée de Mal-pas. Il vint avec ses secrétaires, écouta attentivement
les explications de Pascal de Nissan qui le prévint de l'arrivée
attendue de Riquet sur les lieux.
L'archevêque demanda à voir le tracé du tunnel qui lui parut impossible
à exécuter.
[Illustration: SOUTERRAIN DE MALPAS.]
—Que comptez-vous tenter encore? dit l'archevêque en hochant la tête,
serez-vous donc forcés de changer le parcours du canal?
—J'espère que non, répondit Pascal de Nissan; je crois que j'ai trouvé
enfin le moyen de soutenir les sables; si M. Riquet l'approuve, nous
pourrons essayer ce que j'ai imaginé.
—Voilà qui est bien chanceux, dit l'archevêque, et comme ses
secrétaires et les personnes de sa suite s'avançaient vers lui, riant
et se moquant de ce pauvre canal ensablé:—Je connais M. Riquet,
continua monseigneur de Narbonne, et son énergie indomptable: rira bien
qui rira le dernier.
—Mais monseigneur, dit un de ses secrétaires, nous avons gravi une
partie de la montagne, sûrement ces travaux souterrains ébranlent la
masse et produisent des éboulements successifs: il suffit de voir pour
s'en rendre compte.
Cet obstacle est non seulement difficile, il est invincible. N'est-ce
pas aussi l'avis de votre Grandeur?
L'archevêque assis en ce moment devant la tranchée, avait en face
de lui un énorme bloc de sable crayeux, nouvellement descendu de la
montagne.
—Prêtez-moi un couteau, dit-il à son entourage; il se leva, prit le
couteau qu'on lui tendait, et sans répondre, un fin sourire sur les
lèvres, il se mit à entailler le bloc.
Il gravait de larges lettres romanes.
On regardait sans comprendre.
Quand il eut fini, il découvrit ce qu'il venait d'écrire.
—Voici ma réponse, fit-il.
Une explosion de rire éclata de toutes parts, à ses côtés.
Il y avait gravé en langue romane _Ten bonriquet_.
Cette inscription pouvait avoir une double interprétation. Traduite en
français elle signifiait: Tiens bon Riquet, mène ton travail à bonne
fin.
C'était un encouragement.
En langue vulgaire, en patois, en deux mots, au lieu de trois, et en
changeant une lettre, elle devenait une insulte.
Le mot bourriquet signifiant un âne.
Autour de l'archevêque, on le prenait dans le mauvais sens, et l'on
riait.
Pascal de Nissan se mordait les lèvres sans rien dire.
—Allons, messieurs, il se fait tard, fit l'archevêque, toujours son
énigmatique sourire sur les lèvres, partons, et se tournant vers
l'ingénieur:
—Tous mes compliments à M. Riquet, dit-il, et tous mes encouragements.
Et l'archevêque et sa suite remontèrent dans les carosses qui les
avaient amenés.
Après le départ du prélat, les ouvriers vinrent voir avec curiosité ce
que l'archevêque avait écrit, qui avait tant égayé sa compagnie.
Personne ne savait lire.
On appela Pierre qui passait pour être un savant, très savant, comme
ils disaient.
Pierre déchiffra péniblement entre ses dents cette vieille écriture
ancienne des manuscrits.
Comment lisait-il? On ne savait ce qu'il lisait, mais il fronçait
terriblement les sourcils.
—Qu'y a-t-il donc là? monsieur, demanda-t-il à Pascal de Nissan qui
revenait; il me semble que je dois me tromper; bourriquet, mâchait-il
d'un air furieux.
—Je ne sais moi-même si c'est une figue ou un raisin que l'archevêque a
laissé là, répondit l'ingénieur.
En ce moment un chef d'atelier annonça l'arrivée de Riquet.
—On m'apprend que je manque d'une heure à peine la visite de
l'archevêque de Narbonne, leur dit Riquet, qu'ils rejoignirent à
l'instant où il descendait de cheval, je le regrette beaucoup, il a
laissé un écrit pour moi; où est-il?
—Par ma foi, monsieur Riquet, je pense que cet archevêque ne sait pas
ce qu'il dit; sauf le respect que je lui dois, s'il était encore là, je
le lui dirais à lui-même, fit Pierre en colère.
—Voyons ce billet qui te met si hors de toi, ami Pierre, dit Riquet,
donnez-le moi Pascal?
—Monseigneur de Narbonne écrit ses billets sur le sable dit Pierre, une
manière de pierre dans votre canal.
—Où est-ce? tu piques ma curiosité, Pierre, fit Riquet.
Pascal et Pierre le menèrent devant le bloc sur lequel se trouvait
l'inscription de l'archevêque.
—Tiens bon Riquet, lut-il à voix haute.
Voilà une sage parole et un bon conseil. Merci monseigneur, et il
ajouta, riant de bon cœur:—Ah vous écrivez aux gens en rébus, je m'en
vais vous répondre de même, monseigneur.
Alors il prit lui aussi un couteau traça sur le bloc en regard de
l'inscription épiscopale un seul mot: _mon_; puis se tournant vers
Pascal de Nissan:
—Savez-vous dessiner une oie? vous demanda-t-il.
—Je pense que je pourrai faire quelque chose qui y ressemble, répondit
l'ingénieur, qui se mit à graver une oie après le mot _mon_.
Quand ce fut fini, Riquet ajouta à la suite de l'oie les mots _fait
tout_; et traduisant tout haut son rébus pour la foule des ouvriers qui
les entouraient:
—Monnoie fait tout, dit-il gaiement.
Voici ma réponse, monseigneur de Narbonne.