30 novembre 1672.

«Monsieur,

«L'amitié que j'ai pour vous, et les services que vous rendez au

roi et à l'État, dans la plupart des soins que vous prenez, et

l'application toute entière que vous donnez au grand travail du

canal m'avait donné beaucoup de douleur du mauvais état auquel

votre maladie vous avait réduit; mais j'en ai été bien soulagé

par les lettres que je viens de recevoir de votre fils du 23 de

ce mois, qui m'apprennent que vous êtes entièrement hors de péril

et qu'il n'est plus question que de vous rétablir et de reprendre

des forces qui vous sont nécessaires pour achever une si grande

entreprise que celle où votre zèle pour le service du roi vous a

fait engager; et quoique cette nouvelle m'ait donné beaucoup de

joie, je ne laisserai pas d'être en inquiétude jusqu'à ce que je

reçoive de votre main des assurances de votre bonne santé.

»Ne pensez qu'à la rétablir, et soyez bien persuadé de mon amitié

et de l'envie que j'ai de vous procurer à vous et à votre famille

des avantages proportionnés à la grandeur de votre entreprise.

»Je suis tout à vous.

«COLBERT.»

Jean-Mathias Riquet de Bonrepos vendit sa charge au parlement et, dès

ce jour, fut associé à son père dans sa grande entreprise.

Quand Riquet fut en état de sortir, il voulut de suite visiter les

travaux du canal, poursuivis durant son séjour à Cette et pendant sa

maladie.

Il emmena Jean-Mathias avec lui pour l'initier aux mille détails d'une

œuvre si multiple dans son unité, détails que la vue lui ferait bien

mieux comprendre que toutes les descriptions.

Ils suivirent le canal de l'endroit où la petite rivière de Fresquel,

qui descend des hauteurs de Naurouze, se jette dans l'Aude; là on avait

construit un superbe pont aqueduc.

En-dessous, coulait la rivière, sur le pont passaient le canal, et une

route qui va de Carcassonne à Castres.

Il était à trois arches, avait vingt-cinq toises de long, et se

trouvait à cinquante-deux toises et demie au-dessus du niveau de la

mer[10].

[Illustration: PONT CANAL DU FRESQUEL.]

Rien n'était plus pittoresque pour les cavaliers et les piétons que de

suivre cette route aérienne sur le pont, côtoyant les grandes barques,

et, en se penchant; d'apercevoir le Fresquel qui roulait ses eaux gaies

et frémissantes dans le ravin.

Riquet et son fils allèrent ainsi, inspectant les travaux, suivant le

lit du canal qui longe toujours l'Aude jusqu'au-dessous d'Argens où

commence la grande retenue de Fonseranne de vingt-sept mille deux cent

soixante toises de longueur.

Les travailleurs très nombreux en cet endroit les arrêtèrent longtemps.

Riquet était fort perplexe; il avait là, en face de son canal, la

montagne d'Anserunne, dont la rivière, l'Aude, se détourne presque à

angle droit pour aller se jeter dans l'étang de Vendres.

En faisant passer son canal à Nissan, il évitait le passage de la

montagne, et la différence énorme de niveau qu'il trouvait, arrivé

sur l'autre versant. Mais il était né à Béziers, il avait promis à

ses concitoyens de faire passer le canal au milieu de leur ville; et

d'ailleurs il ignorait les obstacles terribles qu'il allait rencontrer

dans cette percée de la montagne. Il décida donc de s'en tenir, malgré

les avis d'Andréossy et du chevalier de Clerville, à ses premiers

plans, et que le canal quitterait l'Aude, passerait au travers

d'Anserunne pour aller rejoindre la rivière d'Orb et Béziers.

D'un autre côté, les difficultés d'argent augmentaient encore chaque

jour; le port de Cette engloutissait des sommes énormes, et comme

Riquet voulait son œuvre parfaite, il n'hésitait jamais à doubler une

dépense de son devis, lorsqu'elle devait donner à son canal plus de

solidité et de beauté.

Au premier août 1673, la ferme des Gabelles redevait au trésor quatre

cent mille livres. Cette violation nouvelle de leurs conventions irrita

profondément Colbert, qui, de loin, ne pouvait se rendre compte des

dépenses et des augmentations nécessaires.

Ses dispositions déjà changées devinrent, à partir de ce moment, tout à

fait hostiles au créateur du canal.

Dans un mémoire fort dur, le ministre dénonça au roi le crédit, et

proposa d'en exiger immédiatement le remboursement.

Vainement Riquet lui écrivit:

«Qu'il aurait pu, exécutant strictement le devis, dépenser beaucoup

moins, que telle eût été la conduite d'un entrepreneur ordinaire, mais

qu'il avait préféré doubler sa dépense, pour donner à son œuvre une

plus grande solidité.»

Colbert ne voulut pas entendre ses raisons et à chaque courrier,

l'intendant de la province et M. de la Feuille recevaient l'ordre de

surveiller de près les comptes de Riquet.

Plusieurs années se passèrent ainsi, au milieu de débats irritants

avec le ministre, et de difficultés de toutes sortes, sans cesse

renaissantes.

Riquet, qui avait recouvré complètement sa santé, avait repris avec

elle sa vaillance et sa persévérance: aussi luttait-il courageusement

contre les exigences un peu tracassières du ministre.

Il était infatigable, aidé par son fils pour la comptabilité énorme

auxquelles donnaient lieu les gabelles du Languedoc, il s'occupait à la

fois du canal devant la montagne dont on commençait la percée, et du

port de Cette qui s'achevait.

Colbert restait toujours malveillant et à cette malveillance venait

se joindre maintenant une défiance que rien ne justifiait, ni la

conduite antérieure de Riquet, ni sa vie actuelle, toute au travail et

à l'enthousiasme de son œuvre.

Cependant le ministre écrivait en 1678 à M. de la Feuille:

«Surveillez bien cet homme; il peut faire tort à l'État par son peu

d'économie, soit par des gratifications inconnues; vous devez donc

commencer à bien examiner _s'il a fait des ouvrages pour l'argent qu'il

a touché_.»

Riquet apprit l'accusation de Colbert, M. de la Feuille honteux la lui

fit connaître, et comme il disait à Riquet:

—Écrivez au ministre combien il se trompe sur votre compte.

—Je n'en ferai rien, s'écria Riquet indigné, s'il n'a pas su me juger,

tant pis pour lui.

Qu'il se défie, qu'il m'accuse! j'ai un témoin de mon honnêteté qui

parlera plus haut que tous les témoignages, c'est mon œuvre!

Et il ne voulut jamais se disculper d'une accusation qu'il regardait

comme trop odieuse. M. de la Feuille détruisit-il la grave accusation

portée contre Riquet? on ne sait; mais Colbert ne la renouvela plus.

On s'était résolu à percer la montagne dans un endroit où elle

paraissait le plus accessible, et d'où le canal rejoindrait, en ligne

directe, la rivière d'Orb qui descendait dans la vallée, sur le versant

opposé.

Riquet se trouva alors devant un obstacle qu'il n'avait pas prévu.

La montagne se prolongeait par mamelons dégradants jusqu'en vue de

Béziers et la vaste plaine qui l'entoure actuellement était couverte

alors par le grand étang de Montady. Riquet ne s'était pas aperçu que

cette montagne était en partie composée de tuf sablonneux. Or, à mesure

que l'on creusait la galerie sous laquelle devait passer le canal, tout

s'éboulait sous les pioches des travailleurs, et ce que l'on avait

ouvert la veille était enseveli dans le sable le lendemain.

Riquet, aidé par un ingénieur, Pascal de Nissan, cherchait à vaincre

cet obstacle qui paraissait insurmontable.

Pascal de Nissan fit faire des traverses en bois pour soutenir les

sables, mais rien ne tenait contre cette force immense. Les traverses

cassaient comme verre sous le poids des sables; et la montagne

menaçait, si on persistait dans cette résolution, de descendre dans

l'étang et de combler par surcroît la partie du canal qui venait s'y

amorcer et le traverser.

Le danger était terrible pour les ouvriers et presque tous finirent par

refuser le travail en cet endroit dangereux.

Les semaines, les mois se passaient, les ouvriers découragés,

attaquaient mollement avec mille précautions, et encore c'était à

grand peine que Pierre obtenait qu'ils revinssent au chantier. Ils

disaient que c'était folie; s'exposer sûrement à se faire ensevelir

sous cette montagne de sable. Ils cessèrent bientôt toutes tentatives

et déclarèrent que l'on ne traverserait jamais ce _mal-pas_ (mauvais

pas) nom qu'ils donnèrent à cet endroit et qu'il a conservé depuis.

Pascal de Nissan, Pierre, les supplièrent en vain de continuer les

travaux. Ils durent alors avertir Riquet de ce qui se passait, et le

conjurer de venir à Mal-pas.

On écrivit méchamment à Colbert:

«que la seconde partie du canal avait échoué parce qu'il avait la tête

dans une montagne de sable, et à ses côtés deux étangs de vingt-cinq

pieds plus bas que son niveau.»

Tout le pays répétait:

—Ah! M. Riquet ne passera jamais le Mal-pas!

Les gentilshommes des environs, les bourgeois de Narbonne, venaient là,

en partie, pour se moquer de Riquet et de son canal.

L'archevêque de Narbonne voulut aussi voir par lui-même cette terrible

percée de Mal-pas. Il vint avec ses secrétaires, écouta attentivement

les explications de Pascal de Nissan qui le prévint de l'arrivée

attendue de Riquet sur les lieux.

L'archevêque demanda à voir le tracé du tunnel qui lui parut impossible

à exécuter.

[Illustration: SOUTERRAIN DE MALPAS.]

—Que comptez-vous tenter encore? dit l'archevêque en hochant la tête,

serez-vous donc forcés de changer le parcours du canal?

—J'espère que non, répondit Pascal de Nissan; je crois que j'ai trouvé

enfin le moyen de soutenir les sables; si M. Riquet l'approuve, nous

pourrons essayer ce que j'ai imaginé.

—Voilà qui est bien chanceux, dit l'archevêque, et comme ses

secrétaires et les personnes de sa suite s'avançaient vers lui, riant

et se moquant de ce pauvre canal ensablé:—Je connais M. Riquet,

continua monseigneur de Narbonne, et son énergie indomptable: rira bien

qui rira le dernier.

—Mais monseigneur, dit un de ses secrétaires, nous avons gravi une

partie de la montagne, sûrement ces travaux souterrains ébranlent la

masse et produisent des éboulements successifs: il suffit de voir pour

s'en rendre compte.

Cet obstacle est non seulement difficile, il est invincible. N'est-ce

pas aussi l'avis de votre Grandeur?

L'archevêque assis en ce moment devant la tranchée, avait en face

de lui un énorme bloc de sable crayeux, nouvellement descendu de la

montagne.

—Prêtez-moi un couteau, dit-il à son entourage; il se leva, prit le

couteau qu'on lui tendait, et sans répondre, un fin sourire sur les

lèvres, il se mit à entailler le bloc.

Il gravait de larges lettres romanes.

On regardait sans comprendre.

Quand il eut fini, il découvrit ce qu'il venait d'écrire.

—Voici ma réponse, fit-il.

Une explosion de rire éclata de toutes parts, à ses côtés.

Il y avait gravé en langue romane _Ten bonriquet_.

Cette inscription pouvait avoir une double interprétation. Traduite en

français elle signifiait: Tiens bon Riquet, mène ton travail à bonne

fin.

C'était un encouragement.

En langue vulgaire, en patois, en deux mots, au lieu de trois, et en

changeant une lettre, elle devenait une insulte.

Le mot bourriquet signifiant un âne.

Autour de l'archevêque, on le prenait dans le mauvais sens, et l'on

riait.

Pascal de Nissan se mordait les lèvres sans rien dire.

—Allons, messieurs, il se fait tard, fit l'archevêque, toujours son

énigmatique sourire sur les lèvres, partons, et se tournant vers

l'ingénieur:

—Tous mes compliments à M. Riquet, dit-il, et tous mes encouragements.

Et l'archevêque et sa suite remontèrent dans les carosses qui les

avaient amenés.

Après le départ du prélat, les ouvriers vinrent voir avec curiosité ce

que l'archevêque avait écrit, qui avait tant égayé sa compagnie.

Personne ne savait lire.

On appela Pierre qui passait pour être un savant, très savant, comme

ils disaient.

Pierre déchiffra péniblement entre ses dents cette vieille écriture

ancienne des manuscrits.

Comment lisait-il? On ne savait ce qu'il lisait, mais il fronçait

terriblement les sourcils.

—Qu'y a-t-il donc là? monsieur, demanda-t-il à Pascal de Nissan qui

revenait; il me semble que je dois me tromper; bourriquet, mâchait-il

d'un air furieux.

—Je ne sais moi-même si c'est une figue ou un raisin que l'archevêque a

laissé là, répondit l'ingénieur.

En ce moment un chef d'atelier annonça l'arrivée de Riquet.

—On m'apprend que je manque d'une heure à peine la visite de

l'archevêque de Narbonne, leur dit Riquet, qu'ils rejoignirent à

l'instant où il descendait de cheval, je le regrette beaucoup, il a

laissé un écrit pour moi; où est-il?

—Par ma foi, monsieur Riquet, je pense que cet archevêque ne sait pas

ce qu'il dit; sauf le respect que je lui dois, s'il était encore là, je

le lui dirais à lui-même, fit Pierre en colère.

—Voyons ce billet qui te met si hors de toi, ami Pierre, dit Riquet,

donnez-le moi Pascal?

—Monseigneur de Narbonne écrit ses billets sur le sable dit Pierre, une

manière de pierre dans votre canal.

—Où est-ce? tu piques ma curiosité, Pierre, fit Riquet.

Pascal et Pierre le menèrent devant le bloc sur lequel se trouvait

l'inscription de l'archevêque.

—Tiens bon Riquet, lut-il à voix haute.

Voilà une sage parole et un bon conseil. Merci monseigneur, et il

ajouta, riant de bon cœur:—Ah vous écrivez aux gens en rébus, je m'en

vais vous répondre de même, monseigneur.

Alors il prit lui aussi un couteau traça sur le bloc en regard de

l'inscription épiscopale un seul mot: _mon_; puis se tournant vers

Pascal de Nissan:

—Savez-vous dessiner une oie? vous demanda-t-il.

—Je pense que je pourrai faire quelque chose qui y ressemble, répondit

l'ingénieur, qui se mit à graver une oie après le mot _mon_.

Quand ce fut fini, Riquet ajouta à la suite de l'oie les mots _fait

tout_; et traduisant tout haut son rébus pour la foule des ouvriers qui

les entouraient:

—Monnoie fait tout, dit-il gaiement.

Voici ma réponse, monseigneur de Narbonne.

Un grand français du XVIIme siècle : Pierre Paul Riquet et le canal du Midi · 第 22 / 46 题