La convalescence de Riquet fut longue; l'impatience qu'il avait de
surveiller ses travaux et l'immense comptabilité qui en ressortait
empêchaient par une trop grande tension du système nerveux, ses forces
de renaître.
Un jour que, malgré l'avis du médecin, il s'était fait apporter, auprès
du fauteuil où le clouait sa faiblesse, ses papiers et ses comptes, son
fils Jean-Mathias entra dans sa chambre et le voyant pâle, la sueur
au front, il se permit de lui dire qu'il avait grand tort de ne pas
vouloir écouter son médecin, qu'il retardait ainsi une guérison si
ardemment attendue.
—Il faut que je fasse réponse à tout ceci, dit Riquet lui montrant
une nombreuse correspondance à ses côtés. Depuis ma maladie tous les
travaux languissent, rien ne se fait à mon gré, et personne ne pouvant
prendre une décision, rien ne se termine.
—Ne puis-je vous aider, mon père? demanda le conseiller. Voyez la
fatigue vous accable, et ces deux heures de travail vous ont brisé.
—Ah! comme je vieillis, fit Riquet, si je n'allais pas pouvoir achever
mon œuvre, continua-t-il avec une tristesse navrante.
—Ne parlez pas ainsi, mon père, s'écria Jean-Mathias, vous êtes jeune
encore, vous reprendrez vos forces, et votre vigueur d'il y a quelques
mois.
—Ce serait bien cruel, vraiment, dit Riquet, absorbé dans son idée,
sans répondre à son fils, si je ne voyais pas mon œuvre achevée: non,
c'est impossible! qui s'en chargerait, si je n'étais plus là? fit-il
avec véhémence.
Tout à coup il releva la tête, une espérance joyeuse animait ses traits
qui prirent une expression de résolution.
—Si je ne suis plus là, murmura-t-il, mon œuvre sera achevée, malgré
tout.
Il enveloppa son fils d'un long regard.
—Tu m'offrais ton concours tout à l'heure, Mathias, lui dit-il.
—Oui, monsieur, je suis prêt à vous servir, à vous aider, à vous
épargner la fatigue, si je le puis.
—J'accepte ton offre, mon cher fils. Mais je ne te demande pas ton aide
temporaire, je veux t'associer à mon œuvre.
Le veux-tu?
N'est-ce pas beaucoup te demander, que de t'éloigner de Toulouse et de
fonctions au parlement qui te plaisent. Vois-tu, Mathias, cette maladie
m'a abattu, elle peut se reproduire. Il faut que, moi mort, mon œuvre
ne périsse pas avec moi: et, si je ne suis plus là, il faut qu'un
Riquet achève ce qu'a commencé un Riquet.
—Je vous comprends, mon père, je suis à vos ordres. Dieu vous laissera
à nous de longues années encore, je l'espère; mais si mon concours vous
peut être utile dès à présent disposez de moi, mon père, me voici.
—Merci, Mathias, fit Riquet, en serrant la main de son fils;
assieds-toi là et dépouillons vite ensemble cette volumineuse
correspondance.
Parmi cette correspondance se trouvait une lettre de Colbert trop
flatteuse pour l'auteur du canal pour que je ne la transcrive pas ici.