Il aperçut le village juché au dessus de sa tête.
La voûte s'étendait sous les maisons du village.
—Voilà qui est étrange et fort beau! s'écria le marquis émerveillé. Je
rendrai bon compte à mon père des choses merveilleuses que j'ai vues
en ce pays-ci, et soyez assuré que votre œuvre n'a pas un plus fervent
admirateur que moi.
Riquet mena encore son hôte jusqu'au Conquet, déversoir de la rigole
dans la rivière du Sor.
Déversoir situé sur un des points les plus agrestes de la montagne.
Doucement le sentier que l'on suivait s'enfonçait dans le taillis,
les chevaux glissaient sans bruit sur l'herbe épaisse et haute qui
s'étendait sous leurs pieds comme un tapis d'émeraude; sur leurs têtes
une voûte que trouaient les bleus étincelants d'un ciel d'automne en
Languedoc; le feuillage bruissait de mille gazouillements rythmés par
le coassement de rainettes nichées dans le tronc des vieux arbres.
On avait construit là une maisonnette qui devait être le logis du garde
chargé de l'entretien de cette partie de la rigole.
—Quel lieu triste et sauvage, s'écria M. de Clerville, quelle solitude!
Je ne voudrais pas être le pauvre diable qui passera sa vie perdu au
milieu de ce bois, n'ayant pour compagnons que les oiseaux l'été, et
peut-être les loups l'hiver.
Au XVIIe siècle, la solitude sévère, grandiose était traitée de
sauvage; on ne pensait pas à admirer un arbre, un bois verdoyant ou
doré par l'automne d'une couronne aux tons jaunissants, comme si le
soleil avait laissé sur chaque feuille une parcelle de sa lumière.
On n'admirait pas davantage un beau coucher de soleil ou une échappée
sur un horizon lointain: on n'aimait pas la nature, on ne la comprenait
pas.
Tout au plus lui permettait-on d'exister à la condition d'être mutilée.
Dans les jardins on taillait les arbres, on rognait les arbustes,
on forçait les buis à représenter mille bêtes fantastiques, et on
appelait cela embellir la nature. C'était lui donner des agréments à la
façon des sauvages qui se percent le nez et les lèvres sous prétexte
d'augmenter leurs charmes.
—N'en déplaise à monsieur le chevalier, ah! qu'il fera bon vivre là!
murmura une voix à côté de Riquet.
Riquet regarda qui avait parlé.
C'était Pierre qui, appuyé à un arbre, venait ainsi d'exprimer
involontairement sa pensée.
Riquet sourit, et, tandis que ses hôtes partaient en avant, pour
rentrer à Saint-Fériol, il appela près de lui le compagnon de ses
courses dans la montagne.
—Pierre, lui dit-il, tu trouves donc à ton gré la sauvagerie de ce coin
de bois?
—Oui, répondit Pierre, j'aime cette solitude, ce silence, coupé par le
doux murmure de la petite rivière ou le gazouillis de ces oiseaux qui
chantent leur liberté et leur bonheur. On est plus près de Dieu ici,
étant plus loin des hommes.
—Deviendrais-tu misanthrope, Pierre? s'écria Riquet. Voudrais-tu
t'éloigner de moi? mais, mon camarade, nous avons à finir notre canal
avant de nous séparer, tu le sais bien. J'espère qu'à moi, qui ne suis
plus jeune, Dieu en laissera le temps, toi tu m'es nécessaire, j'ai
encore besoin de toi.
—Vous savez bien, monsieur Riquet, que je suis à vous, répondit Pierre,
aussi simplement que Riquet avait dit: j'ai besoin de toi.
—Pierre, demanda Riquet, la construction du moulin près de Revel
avance-t-elle? il y a longtemps que je n'y suis descendu.
—Le moulin! il est presque terminé, monsieur Riquet. J'y veille
constamment, j'y mets tous mes soins, et vous pourrez vous vanter qu'il
sera le mieux bâti de tous ceux que nous édifierons le long du canal.
—C'est ainsi que je le veux, répondit Riquet. Ne préférerais-tu pas,
voyons, habiter, quand je ne serai plus, ce beau moulin qui sera si
productif? D'ailleurs c'est ton bien, Pierre, c'est à toi que je l'ai
destiné, dès le jour où j'ai posé la première pierre.
—A moi ce beau moulin! s'écria Pierre surpris. Ah! monsieur Riquet,
j'y resterai bien tant qu'il le faudra garder pour vos enfants; mais
ne pensez pas me transformer jamais en meunier gras et important, moi,
le simple ouvrier! moi, le coureur des bois! Non, laissez-moi autour
de vous à Bonrepos; ou bien, tenez, lorsque vous aurez assez de mes
services, envoyez moi ici comme garde du déversoir; je n'ai pas besoin
d'être riche, moi, vous le savez bien; je ne veux que vivre dans
l'ombre de votre gloire.
—Gageons, Pierre, lui dit Riquet attendri, que lorsque je n'y serai
plus tu finiras ici en manière d'ermite, et que tu rebouteras les
pattes à tous les oiseaux tes voisins.
—Je crois bien que c'est ce qui va leur arriver, monsieur Riquet,
fit Pierre riant, avec un geste de menace à l'adresse de ses futurs
clients; puis gravement il reprit: vous parlez trop souvent du temps où
vous ne serez plus, vous sentez-vous malade, monsieur?
—Non, ami Pierre, je ne sais pourquoi je suis attristé aujourd'hui.
Je n'en ai pas plus sujet qu'à l'ordinaire; cette visite de M. de
Seignelay ne peut qu'aider à mes projets; mais, ajouta-t-il, ils ont
raison de dire ceux d'ici que, si j'ai trouvé l'art de détourner
les rivières, je n'ai pas su trouver les moyens d'arracher l'argent
nécessaire à mes grands travaux. Bah! j'en trouverai, je le veux. Notre
canal coulera, je te le jure.
Et Riquet, faisant un geste d'amical adieu à son compagnon, rendit la
main à son cheval et partit à la recherche de ses hôtes trop longtemps
oubliés.