CHAPITRE QUINZIÈME

Durant l'été de 1670, Riquet vint s'installer définitivement à

Saint-Fériol, où les travaux réclamaient sa présence.

Il y amenait sa famille, pour laquelle il avait fait construire une

maison d'habitation confortable.

De plus, il avait édifié une église, creusé un puits et établi des

magasins à vivres, une poudrière, des logements pour tous ses employés

et des écuries pour deux cents chevaux.

Ses courses perpétuelles, fort longues, de Bonrepos à Saint-Fériol, le

fatiguaient beaucoup; il les évitait ainsi avec cette installation.

M. de Clerville écrivant à Riquet lui fit part de l'arrivée en

Languedoc du fils de Colbert, le marquis de Seignelay.

«Je lui ai tant parlé de votre bassin, disait-il, qu'il m'a paru très

curieux de le visiter. Il se peut donc qu'il pousse jusqu'à votre

campement, et que nous vous arrivions sans crier gare.»

«Nous vous recevrons le mieux du monde, répondit Riquet, enchanté de

cette perspective de la visite du fils de Colbert, de l'homme puissant

qui pouvait tout pour son œuvre et dont il sentait les dispositions

changées et un peu hostiles, depuis quelque temps.

»Madame de Riquet pourvoiera à tous les détails de votre installation,

et je vous attends avec joie dans notre thébaïde; amenez le;»

écrivait-il à M. de Clerville.

En effet, en novembre M. de Seignelay fit annoncer son arrivée.

Riquet alla au devant de lui jusqu'au bas de la montagne, à la tête de

tous ses employés, la plupart à cheval comme lui, et l'amena, en grande

pompe, au nouveau village.

On peut appeler ainsi l'agglomération à Saint-Fériol, car les bâtiments

qui entouraient le bassin formaient par leur groupement un ensemble

imposant, et la population d'employés et d'ouvriers, rassemblés là au

nombre de quatre à cinq mille, lui donnaient l'importance d'une ville.

Des ouvriers, pour éviter les longues descentes chaque soir soit à

Mont-Ferrand, soit aux environs, avaient construit de petites huttes où

ils vivaient avec leur famille.

Au bruit des éclats de la poudre et des acclamations des ouvriers, M.

de Seignelay fit une entrée triomphale à Saint-Fériol.

Il témoigna autant de surprise que d'admiration de l'ordre et de la

discipline qui paraissaient régner en ce campement et parmi ce petit

peuple plein de respect pour le chef obéi et aimé.

Mme de Riquet lui donna, en ce lieu sauvage quelques mois

auparavant, un fort beau repas, et Riquet lui fit visiter en détail

ses magasins à vivres, dont M. de Seignelay loua l'ordonnance et

l'abondance.

Après le repas Riquet et M. de Clerville, qui l'accompagnaient, le

menèrent au bassin.

De la rampe qui montait du campement à Saint-Fériol, la vue était

admirable.

A leurs pieds, la jolie petite ville de Revel, perdue dans sa ceinture

verte; puis les crêtes Saint-Paulet, Saint-Félix, Agut, toutes noyées

dans une buée chaude de soleil couchant, que trouaient de points

sombres les verdures de ses vignes entrelacées aux arbres et formant

des berceaux; au troisième plan la flèche élancée de l'église de

Puylaurens, et plus loin, à l'horizon, Sorrèze et ses forêts.

Lorsqu'on fut devant le réservoir, M. de Seignelay s'arrêta stupéfait.

[Illustration: GRAND MUR DU RÉSERVOIR DU LAMPY.]

Il avait devant lui toute une vallée convertie en un immense bassin,

dont cent quarante toises du môle achevées lui donnaient déjà un aperçu

de la grandeur de l'œuvre.

Riquet et M. de Clerville lui firent visiter les travaux commencés

et il parcourut dans sa longueur le mur de barrage du bassin presque

entièrement construit.

—Je viens de traverser en long et en large votre barrage, monsieur,

dit M. de Seignelay, mais je ne me rends pas, à première vue, bien

compte de ses dimensions; quelles sont elles? Tout ici me paraît si

gigantesque que je craindrais de me tromper en me fiant à mes yeux.

Riquet lui expliqua d'abord l'utilité de l'immense réservoir qu'il

créait là, puis il lui donna les explications les plus détaillées.

—Le barrage, lui dit-il, s'étend dans toute la largeur de la vallée

qui est de quatre cents toises; l'épaisseur du mur de barrage est de

trente toises, et sa hauteur de quinze toises et demi[8]; allant d'un

versant à l'autre des montagnes, il la ferme complètement. Deux voûtes

en maçonnerie sont construites dans toute l'épaisseur du barrage pour

les manœuvres de l'écoulement des eaux du réservoir, lorsqu'il s'agit

de remplir le canal.

—Et quelle quantité d'eau pourra contenir ce bassin? demanda le marquis.

—Ce réservoir contiendra six cent cinquante mille toises cubes d'eau,

et lorsqu'il sera plein, en détournant l'eau des rigoles et en ouvrant

l'écluse de la Badorque, nous produirons de magnifiques cascades.

Et Riquet, étendant la main, désigna à M. de Seignelay des rochers

granitiques qui, des hauteurs de Naurouze, descendaient vers le bassin

au milieu de la plus splendide végétation.

—Mais rien ne sera perdu de ce trésor; j'emmagasinerai ici le trop

plein des eaux des rigoles et j'alimenterai le canal pendant l'été.

Donc, vous le voyez, tout est prévu pour empêcher le chômage, même par

les plus grandes sécheresses.

M. de Seignelay admirait fort et ne se lassait pas d'en louer Riquet

qui avait conçu le projet et Andréossy qui le faisait exécuter. Il

s'informa des moyens que Riquet comptait employer pour faire pénétrer

l'eau du réservoir dans le canal.

—Il vous faudra des leviers puissants pour les ouvrir, si vous vous

servez de vannes, dit-il.

—Nous ouvrirons simplement avec des robinets, fit Riquet.

—Des robinets, comment ça? demanda le marquis.

Riquet le fit alors descendre sous les voûtes, et lui montra la place

de trois robinets, qui devaient par des tuyaux horizontaux, qui leur

seraient adaptés, traverser le mur vertical établi dans le grand mur.

—Nous descendrons sous les voûtes par un escalier de trente marches que

vous venez de parcourir.

—Mais comment ouvriront ces robinets géants? demanda le fils de Colbert.

—A l'aide de crics horizontaux qui éviteront toute secousse et avec

lesquels on pourra régler le débit des eaux[9].

Le marquis de Seignelay voulut visiter le parcours des rigoles qui

devaient amener l'eau au réservoir Saint-Fériol, et Riquet organisa une

partie à cheval dans la montagne. Le lendemain il conduisit son hôte à

Cammazes, presqu'à l'extrémité de la rigole de la montagne, non loin du

lieu où elle se jette à la rivière de Sor.

Ils arrivèrent en cavalcade au milieu du jour; un beau soleil de

novembre éclairait les maisons du petit village qui apparaissait de

loin sur une éminence entourée de verdure. Un peu avant d'y arriver,

Riquet fit entrer les chevaux dans le lit creusé pour la rigole et le

leur fit suivre un instant.

Tout à coup le chemin se trouva barré par un rideau épais de feuillage

aux branches entrelacées.

—La rigole n'est donc pas achevée de ce côté? demanda le chevalier de

Clerville surpris; il me semblait que vous m'aviez dit?...

Riquet fit un signe en souriant.

Le rideau de feuillage se partagea de lui-même, les branches tirées par

des mains invisibles s'ouvrirent, formant une arcade, des instruments

se firent entendre, jouant un air de farandole, et une jeune fille

habillée en nymphe, couronnée de fleurs, s'avança au-devant des

cavaliers.

Elle s'inclina devant M. de Seignelay et lui dit en patois languedocien

si doux à l'oreille:

«Tout s'incline devant le nom de Colbert et la naïade de cette rigole

vous prie de daigner entrer dans son domaine souterrain. M. de

Seignelay applaudit; il écouta le petit concert que lui fit donner la

nymphe et s'amusa fort de cette galante surprise de Riquet.»

—Je savais bien, monsieur, dit-il à Riquet, que vous étiez un savant

magicien, mais je ne me doutais pas que les naïades fussent à vos

ordres.

En arrière du feuillage se trouvait une porte monumentale en pierres

schisteuses du pays, porte sculptée dans le genre de la porte

Saint-Martin à Paris, et qui servait de tête de voûte à un souterrain.

Le marquis admira l'architecture de cette arcade qu'il trouva très

belle, et entra, précédant Riquet et le chevalier, sous la voûte

suivant le lit de la rigole creusée dans ce souterrain.

—Votre différence de niveau était donc considérable, monsieur, que vous

avez dû percer cette voûte? demanda le fils de Colbert.

—Oui, monsieur, il m'eût fallu creuser profondément au milieu du

village, ou changer ma route.

—Et ce souterrain s'éloigne-t-il beaucoup du village?

—Regardez, monsieur, regardez en arrière, répondit Riquet.

Ils sortaient alors du souterrain.

Un grand français du XVIIme siècle : Pierre Paul Riquet et le canal du Midi · 第 18 / 46 题