Durant l'été de 1670, Riquet vint s'installer définitivement à
Saint-Fériol, où les travaux réclamaient sa présence.
Il y amenait sa famille, pour laquelle il avait fait construire une
maison d'habitation confortable.
De plus, il avait édifié une église, creusé un puits et établi des
magasins à vivres, une poudrière, des logements pour tous ses employés
et des écuries pour deux cents chevaux.
Ses courses perpétuelles, fort longues, de Bonrepos à Saint-Fériol, le
fatiguaient beaucoup; il les évitait ainsi avec cette installation.
M. de Clerville écrivant à Riquet lui fit part de l'arrivée en
Languedoc du fils de Colbert, le marquis de Seignelay.
«Je lui ai tant parlé de votre bassin, disait-il, qu'il m'a paru très
curieux de le visiter. Il se peut donc qu'il pousse jusqu'à votre
campement, et que nous vous arrivions sans crier gare.»
«Nous vous recevrons le mieux du monde, répondit Riquet, enchanté de
cette perspective de la visite du fils de Colbert, de l'homme puissant
qui pouvait tout pour son œuvre et dont il sentait les dispositions
changées et un peu hostiles, depuis quelque temps.
»Madame de Riquet pourvoiera à tous les détails de votre installation,
et je vous attends avec joie dans notre thébaïde; amenez le;»
écrivait-il à M. de Clerville.
En effet, en novembre M. de Seignelay fit annoncer son arrivée.
Riquet alla au devant de lui jusqu'au bas de la montagne, à la tête de
tous ses employés, la plupart à cheval comme lui, et l'amena, en grande
pompe, au nouveau village.
On peut appeler ainsi l'agglomération à Saint-Fériol, car les bâtiments
qui entouraient le bassin formaient par leur groupement un ensemble
imposant, et la population d'employés et d'ouvriers, rassemblés là au
nombre de quatre à cinq mille, lui donnaient l'importance d'une ville.
Des ouvriers, pour éviter les longues descentes chaque soir soit à
Mont-Ferrand, soit aux environs, avaient construit de petites huttes où
ils vivaient avec leur famille.
Au bruit des éclats de la poudre et des acclamations des ouvriers, M.
de Seignelay fit une entrée triomphale à Saint-Fériol.
Il témoigna autant de surprise que d'admiration de l'ordre et de la
discipline qui paraissaient régner en ce campement et parmi ce petit
peuple plein de respect pour le chef obéi et aimé.
Mme de Riquet lui donna, en ce lieu sauvage quelques mois
auparavant, un fort beau repas, et Riquet lui fit visiter en détail
ses magasins à vivres, dont M. de Seignelay loua l'ordonnance et
l'abondance.
Après le repas Riquet et M. de Clerville, qui l'accompagnaient, le
menèrent au bassin.
De la rampe qui montait du campement à Saint-Fériol, la vue était
admirable.
A leurs pieds, la jolie petite ville de Revel, perdue dans sa ceinture
verte; puis les crêtes Saint-Paulet, Saint-Félix, Agut, toutes noyées
dans une buée chaude de soleil couchant, que trouaient de points
sombres les verdures de ses vignes entrelacées aux arbres et formant
des berceaux; au troisième plan la flèche élancée de l'église de
Puylaurens, et plus loin, à l'horizon, Sorrèze et ses forêts.
Lorsqu'on fut devant le réservoir, M. de Seignelay s'arrêta stupéfait.
[Illustration: GRAND MUR DU RÉSERVOIR DU LAMPY.]
Il avait devant lui toute une vallée convertie en un immense bassin,
dont cent quarante toises du môle achevées lui donnaient déjà un aperçu
de la grandeur de l'œuvre.
Riquet et M. de Clerville lui firent visiter les travaux commencés
et il parcourut dans sa longueur le mur de barrage du bassin presque
entièrement construit.
—Je viens de traverser en long et en large votre barrage, monsieur,
dit M. de Seignelay, mais je ne me rends pas, à première vue, bien
compte de ses dimensions; quelles sont elles? Tout ici me paraît si
gigantesque que je craindrais de me tromper en me fiant à mes yeux.
Riquet lui expliqua d'abord l'utilité de l'immense réservoir qu'il
créait là, puis il lui donna les explications les plus détaillées.
—Le barrage, lui dit-il, s'étend dans toute la largeur de la vallée
qui est de quatre cents toises; l'épaisseur du mur de barrage est de
trente toises, et sa hauteur de quinze toises et demi[8]; allant d'un
versant à l'autre des montagnes, il la ferme complètement. Deux voûtes
en maçonnerie sont construites dans toute l'épaisseur du barrage pour
les manœuvres de l'écoulement des eaux du réservoir, lorsqu'il s'agit
de remplir le canal.
—Et quelle quantité d'eau pourra contenir ce bassin? demanda le marquis.
—Ce réservoir contiendra six cent cinquante mille toises cubes d'eau,
et lorsqu'il sera plein, en détournant l'eau des rigoles et en ouvrant
l'écluse de la Badorque, nous produirons de magnifiques cascades.
Et Riquet, étendant la main, désigna à M. de Seignelay des rochers
granitiques qui, des hauteurs de Naurouze, descendaient vers le bassin
au milieu de la plus splendide végétation.
—Mais rien ne sera perdu de ce trésor; j'emmagasinerai ici le trop
plein des eaux des rigoles et j'alimenterai le canal pendant l'été.
Donc, vous le voyez, tout est prévu pour empêcher le chômage, même par
les plus grandes sécheresses.
M. de Seignelay admirait fort et ne se lassait pas d'en louer Riquet
qui avait conçu le projet et Andréossy qui le faisait exécuter. Il
s'informa des moyens que Riquet comptait employer pour faire pénétrer
l'eau du réservoir dans le canal.
—Il vous faudra des leviers puissants pour les ouvrir, si vous vous
servez de vannes, dit-il.
—Nous ouvrirons simplement avec des robinets, fit Riquet.
—Des robinets, comment ça? demanda le marquis.
Riquet le fit alors descendre sous les voûtes, et lui montra la place
de trois robinets, qui devaient par des tuyaux horizontaux, qui leur
seraient adaptés, traverser le mur vertical établi dans le grand mur.
—Nous descendrons sous les voûtes par un escalier de trente marches que
vous venez de parcourir.
—Mais comment ouvriront ces robinets géants? demanda le fils de Colbert.
—A l'aide de crics horizontaux qui éviteront toute secousse et avec
lesquels on pourra régler le débit des eaux[9].
Le marquis de Seignelay voulut visiter le parcours des rigoles qui
devaient amener l'eau au réservoir Saint-Fériol, et Riquet organisa une
partie à cheval dans la montagne. Le lendemain il conduisit son hôte à
Cammazes, presqu'à l'extrémité de la rigole de la montagne, non loin du
lieu où elle se jette à la rivière de Sor.
Ils arrivèrent en cavalcade au milieu du jour; un beau soleil de
novembre éclairait les maisons du petit village qui apparaissait de
loin sur une éminence entourée de verdure. Un peu avant d'y arriver,
Riquet fit entrer les chevaux dans le lit creusé pour la rigole et le
leur fit suivre un instant.
Tout à coup le chemin se trouva barré par un rideau épais de feuillage
aux branches entrelacées.
—La rigole n'est donc pas achevée de ce côté? demanda le chevalier de
Clerville surpris; il me semblait que vous m'aviez dit?...
Riquet fit un signe en souriant.
Le rideau de feuillage se partagea de lui-même, les branches tirées par
des mains invisibles s'ouvrirent, formant une arcade, des instruments
se firent entendre, jouant un air de farandole, et une jeune fille
habillée en nymphe, couronnée de fleurs, s'avança au-devant des
cavaliers.
Elle s'inclina devant M. de Seignelay et lui dit en patois languedocien
si doux à l'oreille:
«Tout s'incline devant le nom de Colbert et la naïade de cette rigole
vous prie de daigner entrer dans son domaine souterrain. M. de
Seignelay applaudit; il écouta le petit concert que lui fit donner la
nymphe et s'amusa fort de cette galante surprise de Riquet.»
—Je savais bien, monsieur, dit-il à Riquet, que vous étiez un savant
magicien, mais je ne me doutais pas que les naïades fussent à vos
ordres.
En arrière du feuillage se trouvait une porte monumentale en pierres
schisteuses du pays, porte sculptée dans le genre de la porte
Saint-Martin à Paris, et qui servait de tête de voûte à un souterrain.
Le marquis admira l'architecture de cette arcade qu'il trouva très
belle, et entra, précédant Riquet et le chevalier, sous la voûte
suivant le lit de la rigole creusée dans ce souterrain.
—Votre différence de niveau était donc considérable, monsieur, que vous
avez dû percer cette voûte? demanda le fils de Colbert.
—Oui, monsieur, il m'eût fallu creuser profondément au milieu du
village, ou changer ma route.
—Et ce souterrain s'éloigne-t-il beaucoup du village?
—Regardez, monsieur, regardez en arrière, répondit Riquet.
Ils sortaient alors du souterrain.