CHAPITRE QUATORZIÈME

La rébellion que Riquet avait calmée par de sages paroles ne se

renouvela ni à Mont-Maur, ni à Mont-Ferrand; mais à Béziers, à

Carcassonne, à Narbonne, à Toulouse même, il fallut employer la rigueur

pour vaincre la révolte, et apaiser les mutins par la multiplicité des

supplices.

Que de malheureux furent branchés pour avoir osé demander, les armes

à la main, le droit de vivre, eux et leurs familles, du produit

de leur travail, sans être écrasés d'impôts de toutes sortes! Les

travaux du canal n'en furent pas néanmoins interrompus un jour; Riquet

sut toujours maintenir parmi son peuple d'ouvriers la plus grande

discipline.

Il les payait bien, sans qu'ils attendissent une heure le salaire

promis; aussi pouvait-il compter sur eux.

La construction du réservoir de Saint-Fériol avançait, les rigoles

étaient achevées et, dès le commencement de 1670, une partie du canal

vers la Garonne fut terminée.

Riquet y fit mettre immédiatement l'eau et s'en servit pour le

transport des matériaux.

L'ingénieur du roi, envoyé par Colbert pour surveiller Riquet, M. de

la Feuille, était arrivé depuis longtemps: il avait visité avec le

chevalier de Clerville et Riquet tous les travaux achevés ou en voie

d'exécution, et n'avait eu que des éloges à adresser à Riquet.

Un peu froid, d'abord, dans ses relations avec le créateur du canal,

surveillant chaque entreprise de très près, il s'était bientôt

convaincu que non seulement Riquet voulait construire solidement son

canal, mais encore qu'il cherchait avec passion les améliorations

utiles à y introduire. M. de la Feuille fit alors un voyage en

Hollande pour se bien pénétrer des procédés de ce peuple passé maître

en fait de travaux hydrauliques, et étudier sur place leur système

pour désensabler les ports. Lorsqu'il revint en France, il écrivit à

Colbert: «que les écluses de Riquet étaient parfaites et qu'il était

étonnant qu'un homme étranger aux sciences qui forment les ingénieurs

habiles, n'ayant pour lui que l'enthousiasme d'une idée, ait pu arriver

à entreprendre et réussir des travaux aussi difficiles.»

Riquet menait alors de front la construction du port de Cette,

les travaux depuis Trèbes jusqu'à l'étang de Thau et le bassin de

Saint-Fériol.

Il était absorbé, toujours en courses.

Il rencontrait rarement, depuis quelque temps, Andréossy qui était

chargé du bassin, mais, chaque fois qu'il le voyait, il lui trouvait un

air singulier.

Andréossy évitait son regard, son approche, et sous le prétexte des

chefs d'ateliers à surveiller, il refusait constamment de s'asseoir à

la table de Riquet à laquelle celui-ci le conviait, comme autrefois,

avec cordialité.

Une semblable conduite étonna d'abord Riquet, puis elle le peina.

—Ce garçon a-t-il donc quelque chose à me reprocher? se demandait-il.

N'est-il point content des conditions que je lui fais? Mais alors

pourquoi ne le dit-il pas?

Il faudra que je l'interroge.

Un jour, en arrivant à Saint-Fériol, il fit demander le jeune ingénieur.

Pierre lui répondit qu'il était parti pour Toulouse depuis huit jours,

laissant la surveillance à M. Roux.

Très étonné de ce voyage dont il n'avait pas été informé, Riquet

demanda si on en savait le motif.

—Non, monsieur Riquet, dit Pierre; du reste, depuis quelque temps, M.

Andréossy semblait fort inquiet; il s'informait, les jours de courrier,

s'il n'y avait rien pour lui; cela datait du reste de son envoi au roi.

Ne recevant ni lettre ni message, il est parti.

—Quel envoi au roi? fit Riquet. Je ne comprends pas; au roi, dis-tu,

Pierre?

Tu le trompes, nous n'avions ici aucun envoi à faire à Sa Majesté.

—Pas vous, peut-être, monsieur, répondit Pierre, mais M. Andréossy

sûrement avait quelque chose à lui faire parvenir. Il travaillait

à son envoi depuis longtemps; le soir, la besogne de chaque jour

terminée, je l'ai vu souvent dans son petit cabinet, fort avant dans

la nuit, penché sur des plans auxquels il paraissait mettre toute son

application.

Il y tenait fort, car il les fit graver, et lorsqu'il confia son envoi,

qui formait un gros paquet, au messager, il le lui remit avec mille

recommandations.

—Je ne comprends pas ce que ce peut être; enfin il m'expliquera cela,

conclut Riquet un peu intrigué de cet envoi au roi, dont Andréossy lui

avait fait un mystère.

Le chevalier de Clerville vint rejoindre Riquet à Saint-Fériol; il lui

apportait, de la part du ministre, concession d'établir un certain

nombre de moulins le long du canal, moulins qui devaient appartenir à

Riquet et à ses descendants, pour le dédommager de grosses dépenses non

prévues dans le cahier des charges, et qu'il avait acquittées de ses

deniers.

—Vous me voyez outré de ce qui vous arrive, monsieur, dit-il à Riquet;

cette action est d'une audace inconcevable! Je ne m'explique pas

comment vous avez laissé partir ce paquet au roi; moi, je l'eusse

arrêté et, sans plus me gêner, j'eusse mis à néant cette épître

dédicatoire qui tend à vous faire prendre pour un imposteur.

—De quelle épître parlez-vous, monsieur le chevalier? demanda Riquet

surpris.

Le chevalier considéra Riquet: le visage de celui-ci reflétait un tel

étonnement qu'il s'écria:

—Vous ne savez donc rien de ce qui se passe?

—Rien d'une épître, rien d'une imposture, je ne comprends pas! veuillez

vous expliquer.

—C'est encore plus odieux que je ne croyais, s'écria le chevalier. Et

appelant un laquais:—Qu'on aille me quérir ma valise, commanda-t-il.

Il y a trois jours, continua le chevalier, je reçus de M. de Colbert

une lettre que je vais vous montrer; il m'envoyait en même temps copie

d'une épître dédicatoire, adressée au roi par François Andréossy, qui

priait sa majesté d'accepter ses plans et cartes du canal du Languedoc,

soigneusement revus et gravés pour elle.

Ainsi Andréossy se déclare par cet envoi le créateur du canal.

Riquet étourdi, confondu, écoutait M. de Clerville sans trouver un mot;

enfin l'indignation se fit jour.

—Mais cela est indigne, monsieur! s'écria-t-il.

—Je le sais bien, lui répondit le chevalier; ne m'avez-vous pas dit

souvent à quelle occasion vous aviez connu ce jeune homme. Ce qui me

paraît étonnant, c'est que vous, Riquet, vous ayez ainsi confié tous

vos plans à un homme dont vous n'étiez pas sûr.

—Je me croyais sûr de lui, monsieur, répliqua Riquet. Dans tous les

cas, je ne lui ai pas confié tous mes plans.

Comment a-t-il pu se les procurer?

—Voyez vous-même, monsieur, dit le chevalier en ouvrant sa valise que

venait de lui remettre son valet, et étalant devant lui les cartes

gravées d'Andréossy qu'il en tira. Voyez, il les a donc surpris?

Riquet examina attentivement les plans.

—Voici ceux qu'il a faits d'après les miens, dit-il, voici le parcours

qu'il a rectifié lui-même, comme nous l'exécutons; ah! mais voyez les

rives de l'Aude; il fait passer le canal sur la rive droite.

—N'est-ce pas ainsi? demanda le chevalier.

—Non, d'après un plan qui n'est encore connu que de moi et que vous

allez approuver fort, j'en suis sûr, je le conduis, moi, par la rive

gauche; mon canal sera ainsi incontestablement plus beau et plus large.

Voyez plutôt. Et s'élançant vers une cassette qu'il emportait partout

avec lui, Riquet en sortit des plans qu'il tendit au chevalier.

—Le roi ni M. de Colbert n'ont pas cru ce mensonge, n'est-ce pas?

disait Riquet anxieux.

—Non, non, puisque M. de Colbert me charge de vous prévenir.

—Oh! l'imposture est odieuse, dit le chevalier de Clerville indigné.

Oser dédier au roi des plans dont il n'est pas le créateur, vouloir

vous frustrer d'une partie de votre gloire!

Je ne saurais qualifier trop sévèrement une semblable conduite. Je vous

le répète, monsieur, je suis outré.

—Je vous remercie, répondit Riquet en serrant les mains du chevalier,

de la sympathie et de l'indignation que vous cause cette vilenie qui

m'atteint profondément; je suis heureux de vous inspirer de tels

sentiments.

—Qu'allez-vous faire? demanda le chevalier.

—Je ne sais encore; il m'a été utile, fort utile, je ne puis ni ne veux

le nier.

Si j'écoutais mon juste ressentiment, je le renverrais de suite, et

cependant il me semble que je ferais mal.

Sa vilaine action ne lui profitera pas, car personne ne l'a cru,

n'est-ce pas, monsieur?

Que sa félonie lui retombe sur la conscience!

Il m'a été un collaborateur utile, je n'oublie pas si facilement, moi,

les services que je lui dois. Enfin, de quelque façon que j'agisse,

monsieur, ma confiance et mon amitié pour lui sont mortes, il vient de

les tuer.

Veuillez me lire la lettre du ministre, monsieur, j'y veux répondre à

l'instant. Il ne faut pas qu'il puisse penser que je l'ai abusé en me

disant le seul créateur du canal.

M. de Clerville lui communiqua cette lettre, et, pendant qu'il en

écoutait la lecture, Riquet attendri, fier de l'approbation du grand

ministre qui n'avait pas un seul instant douté de lui, sentait une

émotion profonde l'envahir.

Riquet écrivit à M. de Colbert la lettre que nous transcrivons ici:

«J'ai été bien surpris, monseigneur, lorsque j'ai vu une certaine carte

de l'invention du sieur Andréossy, mon employé. C'est une chose qui

s'est faite à mon insu et de laquelle je n'ay eu connaissance qu'après

coup; de sorte que j'en ai eu du déplaisir, d'autant que ce plan est

tout à fait irrégulier, et qu'il publie des pensées que je gardais dans

le secret, que je ne prétends pas exécuter sans votre avis, ainsy que

je vous l'ay écrit. Cela fera qu'à l'avenir je serai plus circonspect

et plus secret envers le dit sieur Andréossy et que peut-être je ne

m'en serviray plus.»

Quelques jours plus tard, le ministre répondait à cette lettre:

«La carte que le sieur Andréossy a faite de tous vos travaux à votre

insçu m'a paru une entreprise fort insolente, d'autant plus qu'elle

n'était pas exacte. Vous pouvez en user avec luy comme il vous plaira.»

Le cœur de Riquet, si généreux, si oublieux des injures, resta tout

attristé de cette trahison.

Un jour qu'à Bonrepos sa femme l'interrogeait sur le jeune ingénieur

qui n'y avait pas paru depuis longtemps, Riquet raconta toute

l'histoire de l'épître au roi.

—Là, vous avais-je pas prévenu, monsieur, s'écria sa femme, de vous

défier de lui? Mais non, vous ne saurez jamais vous mettre en défiance

de qui que ce soit. Et qu'avez-vous fait? demanda-t-elle, comme le

chevalier de Clerville avait dit: qu'allez-vous faire?

—Je n'ai rien fait, ma mie, répondit son mari.

—Quoi! vous gardez près de vous ce traître! fit-elle surprise.

—Ah! le pauvre garçon! reprit Riquet; que je le plains, qu'il doit être

honteux de lui-même!

—Que voilà une compassion bien placée! dit sa femme. Vraiment,

monsieur, vous êtes étrange!

Qu'a-t-il répondu à vos sanglants reproches, car vous lui en avez fait,

sans doute?

—Je ne l'ai pas encore revu. Je sais par Pierre qu'il est revenu à

Saint-Fériol très sombre, très inquiet, et qu'il a repris son service

comme si rien n'avait dû se passer. Cependant il ne doit pas ignorer

que je suis informé de tout.

—Allons, puisque vous voulez absolument garder votre Lucquois, fit

Mme Riquet, avec un soupir, au moins serez-vous à l'avenir, il faut

l'espérer, circonspect avec lui.

—Cela, ma mie, dit Riquet riant de la mine de sa femme, vous pouvez en

être assurée.

Je ne suis pas faible, vous le savez bien: si je me souviens trop, à

votre gré, des services rendus, je n'oublie pas pour cela la mauvaise

action commise.

Lorsque Riquet revit Andréossy, celui-ci parut embarrassé, honteux,

il cherchait à lire dans les yeux de son patron quel arrêt il allait

prononcer.

—Monsieur Andréossy, lui dit Riquet simplement, j'ai pardonné, tâchez

d'oublier, vous, si vous pouvez.

Un grand français du XVIIme siècle : Pierre Paul Riquet et le canal du Midi · 第 17 / 46 题