CHAPITRE TREIZIÈME

Riquet n'était pas d'un caractère à attendre le bonheur ou le danger

tranquillement chez lui. Après avoir pris les mesures nécessitées par

la simple prudence en cas d'une attaque, après avoir renvoyé Andréossy

en hâte à Saint-Fériol, avec des ordres sévères pour les chefs

d'ateliers, il plaça ses domestiques derrière les grilles qui donnaient

accès au château et attendit.

Mais cette attente d'un danger peut-être imaginaire pesait à son esprit

hardi et entreprenant; aussi, au bout de quelques heures, ne voyant pas

Pierre revenir lui apporter des nouvelles de Mont-Maur, il résolut de

s'y rendre.

Il fit seller un cheval et s'apprêtait à sortir, lorsqu'une fenêtre du

château s'ouvrit violemment, sa femme et ses filles apparurent effarées

et tremblantes sur le balcon.

—Vous sortez, monsieur? lui cria sa femme.

—Vous nous quittez, papa? s'écrièrent mesdemoiselles de Riquet.

—Ne craignez rien, mes chères, leur répondit Riquet, si le château

courait risque d'être attaqué, Pierre serait ici. D'ailleurs qui

oserait vous toucher? on n'en veut qu'à moi, je vais savoir pourquoi.

Et il partit sans entendre leurs récriminations.

Lorsqu'il arriva, après sa rencontre avec Germaine, sur le lieu

du combat, les paysans avaient le dessous, et si quelques-uns se

défendaient encore, ce n'était plus qu'avec mollesse. Des paysans, des

bûcherons blessés gisaient à terre; des femmes, leurs jupes pleines

de pierres, criblaient encore de loin les soldats, atteignant amis et

ennemis de leurs projectiles.

Le sergent ralliait ses hommes, formait son petit détachement en carré,

afin de mettre au milieu ses prisonniers.

—Place à M. de Riquet, cria le laquais d'une voix forte.

—Que se passe-t-il? Pourquoi cette lutte? s'écria Riquet

impérieusement. Sergent, avancez ici. A quel propos cette bagarre?

A cette voix, à ce nom, les derniers combattants s'arrêtèrent.

—Par la sambleu! ces vilains ont essayé de désarmer des soldats du

régiment de la Couronne, répondit le sergent furieux. C'est la faute à

ce collecteur endiablé et à ce paysan là qui me semble tout près d'être

enragé, fit-il en montrant Jean Rousse qui, l'épaule démise, gisait

livide sur la terre.

Malgré tout, c'est un vilain métier qu'on nous fait faire là, et je

préférerais cent fois être avec les camarades, là-bas, avoir devant

moi des visages de Hollandais ou d'Allemands, plutôt que ces museaux

d'affamés. Voilà toute l'histoire, monsieur le baron, fit le sergent en

assujettissant son justaucorps d'un mouvement de hanches et en tirant

ses moustaches.

Ceux qui nous ont attaqués sont entre les mains de mes soldats, nous

allons les conduire à Revel pour qu'on les pende, monsieur le baron,

acheva le sergent.

Pierre avait reconnu la voix de Riquet, il sortit vivement de la maison.

Riquet l'interrogea du regard.

—Ce sergent a raison, monsieur Riquet, fit-il, c'est la faute du

collecteur, tout ça. Je lui ai dit de suspendre sa saisie, il n'a pas

voulu m'entendre ni me croire: alors cela a exaspéré Rousse, qui a

perdu la tête et qui... il s'arrêta, hésitant à tout dire. Il savait

que Riquet ne pardonnerait pas une tentative de meurtre.

Il rencontra le regard de Germaine, qui, revenue sur ses pas,

s'efforçait d'approcher son mari blessé; le regard était si suppliant,

si désespéré, Pierre savait quelle punition terrible attendait Rousse;

les galères! les galères! Cette idée fit courir un frisson dans les

veines de Pierre, qui pensa: Dieu me pardonnera ce mensonge en faveur

de l'intention; et il continua après une minute d'hésitation:

—Alors Rousse a perdu la tête et d'un coup de poing il a jeté à terre

le collecteur.

Les soldats l'ont saisi, les paysans ont voulu le défendre et...

Pierre ne put achever: le collecteur qui, de loin, attendait l'issue

de la lutte, jugeant le moment opportun de se montrer, tourna la

haie derrière laquelle il se cachait, et s'avança vers Riquet

obséquieusement, l'échine courbée.

—Monsieur le baron, j'ai fait mon devoir, dit-il, ne faut-il pas qu'ils

payent. Ces gens, si on les écoutait, seraient toujours sans pain.

—Pourquoi n'avez-vous pas obéi à mes ordres, monsieur, demanda Riquet

sévèrement; il m'est revenu, depuis longtemps et de tous côtés, que

vous accomplissiez vos fonctions avec rudesse; je vous ai déjà fait

avertir, vous n'avez tenu aucun compte de mes observations; aujourd'hui

la mesure est comble, je vous renvoie de l'administration. Allez,

monsieur, vous ne faites plus partie des gabelles.

—Mais, monsieur le baron, daignez m'écouter, s'écria le collecteur

humblement.

Riquet, sans paraître l'entendre, se tourna vers le groupe des

prisonniers et des blessés qui, sombres, immobiles, assistaient à cette

scène, attendant qu'on disposât d'eux.

—Qui vous a poussés à cette rébellion, demanda-t-il, à cette attaque

contre les soldats du roi? Ne pouviez-vous vous plaindre à moi de mes

agents? Voyons, parlez, répondez donc, l'un de vous!

Jean Rousse, tout sanglant, se souleva:

—Nous nous sommes rebellés, fit-il avec colère, parce que vos impôts

nous réduisent à brouter l'herbe des champs, parce que nous en sommes

arrivés à n'avoir plus même un toit pour nous abriter, parce que nous

vous haïssons, vous, et vos collecteurs, et votre canal qui est cause

de tout le mal; alors je me suis dit, moi, qu'il vaut mieux mourir de

suite et achever de souffrir.

—Qui est cet homme? demanda Riquet à Pierre.

—C'est un de ceux que votre agent devait, aujourd'hui même, expulser de

sa maison. C'est Jean Rousse.

—Tu es injuste et méchant, Jean Rousse, répondit Riquet au fermier sans

s'émouvoir. Tu me hais parce que je suis le fermier des gabelles; ne

les payais-tu pas avant moi? Ne faut-il pas qu'il y ait des impôts pour

acquitter les grandes charges de l'état, pour payer l'armée qui défend

les frontières et ton foyer?

Tu prétends que mon canal est cause de ta misère? Tu ne vois que la

dépense présente qu'il occasionne, et tu ne sais pas prévoir le bien

qu'il vous apportera, à tous, dans l'avenir.

Aujourd'hui tu ne peux payer la saisie parce que le prix de ta récolte,

celle que tu engrangeras dans six semaines, suffira peut-être à peine à

tes besoins; pourquoi cela?

Car tu as à ferme plusieurs journaux de bons terrains bien cultivables;

mais tu vends pour rien aux marchands de Revel parce que, n'ayant pas

de débouchés, ta récolte, comme toutes celles de tes pareils, doit se

consommer sur place.

Quand mon canal sera construit, tu porteras toi-même ton blé dans le

Bas-Languedoc qui manque de grains et où l'on te paiera les tiens un

prix bien plus considérable que les marchands d'ici. Alors tu pourras,

sans grands frais, réaliser le double des bénéfices que tu fais

actuellement.

Tu vois bien que tu calcules fort mal, contre tes intérêts, et de plus

en égoïste.

Et vous tous qui m'écoutez là, est ce que mon canal n'a pas déjà amené

en ce pays des ouvriers de toutes espèces, des charpentiers, des

forgerons, des maçons, des terrassiers?

Ces gens-là ne dépensent-ils pas tout ce qu'ils gagnent chez vous, ne

se fournissent-ils pas de leurs objets de consommation ici? Qui en

bénéficie? vous, encore vous.

Vous menacez, me dit-on, de détruire mon ouvrage? Allez, vous êtes des

ingrats et des imbéciles!

La richesse publique ne consiste pas à payer peu ou point d'impôts;

non, elle est dans l'augmentation du revenu de chacun.

C'est ce que je veux pour mon pays. J'y ai déjà, moi, sacrifié ma

fortune. Vous semblez ne pas comprendre cette idée; vous vous révoltez

contre l'autorité royale; vous désarmez ses soldats. Prenez garde, le

roi est sévère contre de pareils crimes. Quant à moi, je saurai punir

rigoureusement ceux qui se mettront hors la loi.

Riquet calme, un peu hautain, au milieu de cette foule tout à l'heure

si effervescente et si hostile, la regardait avec un courage tranquille

qui lui en imposait et la rendait muette.

Les femmes, les enfants s'étaient rapprochés; quelques hommes,

effrayés des suites de leur action, se tenaient courbés devant Riquet,

sans répondre.

—Quels sont vos prisonniers, sergent? demanda Riquet.

—Les voici, monsieur le baron, répondit celui-ci désignant les

paysans qui entouraient Jean Rousse, étendu à terre et qui paraissait

sérieusement blessé.

—Grâce! monsieur, s'écria Germaine, grâce pour mon mari! il est blessé,

mourant, ne l'emmenez pas en prison, au nom du ciel!

Sur un signe de Pierre, les autres femmes, les enfants s'agenouillèrent

à leur tour, en pleurant et suppliant.

Riquet se tourna vers le groupe des prisonniers, et leur montrant les

enfants, il leur dit:

—Vous aviez donc oublié ces innocents-là? Et comme Germaine lui tendait

son petit enfant en l'implorant en son nom: il le prit dans ses bras,

le caressa et dit.

—Que deviendrez-vous, vous autres, petits malheureux, quand le père ne

sera plus là?

Il parut réfléchir tristement.

Les paysans émus, attendris de son action si simple, le considéraient

anxieux.

Riquet leva la tête.

—Promettez-vous d'abandonner toute idée de rébellion, de rentrer chez

vous tranquillement et de rester dorénavant ce que vous êtes, au fond,

de braves gens? Voyons, répondez, fit-il tout-à-coup.

Une acclamation lui répondit:

—Oui! oui! grâce! criaient-ils en chœur.

Un bûcheron s'avança:

—Au nom de tous, dit-il, après avoir consulté du regard les autres

prisonniers, au nom de tous, monsieur Riquet, je vous le promets.

—Sergent, faites ouvrir les rangs, commanda Riquet, et laissez ces gens

en liberté.

—Vive monsieur le baron! crièrent les paysans, tandis que les femmes,

pleurant de joie, entouraient Riquet en le comblant de bénédictions.

Riquet rendit le poupon à Germaine:

—Soignez bien votre mari, lui dit-il, il paraît malade et blessé

gravement.

—Oh! il l'a bien mérité, celui-là, murmura Pierre en grognant.

—Sergent, amenez vos hommes au château, on vous indemnisera de vos

fatigues, dit Riquet en s'adressant au bas-officier, et s'apprêtant à

s'éloigner, au milieu des cris mille fois renouvelés de vive monsieur

le baron. Il ajouta en riant:

—Tandis que vous y êtes, si vous criiez aussi vive le canal!

Et une acclamation lui répondit!—Vive monsieur Riquet! Vive le canal du

Languedoc!

Un grand français du XVIIme siècle : Pierre Paul Riquet et le canal du Midi · 第 16 / 46 题