Riquet n'était pas d'un caractère à attendre le bonheur ou le danger
tranquillement chez lui. Après avoir pris les mesures nécessitées par
la simple prudence en cas d'une attaque, après avoir renvoyé Andréossy
en hâte à Saint-Fériol, avec des ordres sévères pour les chefs
d'ateliers, il plaça ses domestiques derrière les grilles qui donnaient
accès au château et attendit.
Mais cette attente d'un danger peut-être imaginaire pesait à son esprit
hardi et entreprenant; aussi, au bout de quelques heures, ne voyant pas
Pierre revenir lui apporter des nouvelles de Mont-Maur, il résolut de
s'y rendre.
Il fit seller un cheval et s'apprêtait à sortir, lorsqu'une fenêtre du
château s'ouvrit violemment, sa femme et ses filles apparurent effarées
et tremblantes sur le balcon.
—Vous sortez, monsieur? lui cria sa femme.
—Vous nous quittez, papa? s'écrièrent mesdemoiselles de Riquet.
—Ne craignez rien, mes chères, leur répondit Riquet, si le château
courait risque d'être attaqué, Pierre serait ici. D'ailleurs qui
oserait vous toucher? on n'en veut qu'à moi, je vais savoir pourquoi.
Et il partit sans entendre leurs récriminations.
Lorsqu'il arriva, après sa rencontre avec Germaine, sur le lieu
du combat, les paysans avaient le dessous, et si quelques-uns se
défendaient encore, ce n'était plus qu'avec mollesse. Des paysans, des
bûcherons blessés gisaient à terre; des femmes, leurs jupes pleines
de pierres, criblaient encore de loin les soldats, atteignant amis et
ennemis de leurs projectiles.
Le sergent ralliait ses hommes, formait son petit détachement en carré,
afin de mettre au milieu ses prisonniers.
—Place à M. de Riquet, cria le laquais d'une voix forte.
—Que se passe-t-il? Pourquoi cette lutte? s'écria Riquet
impérieusement. Sergent, avancez ici. A quel propos cette bagarre?
A cette voix, à ce nom, les derniers combattants s'arrêtèrent.
—Par la sambleu! ces vilains ont essayé de désarmer des soldats du
régiment de la Couronne, répondit le sergent furieux. C'est la faute à
ce collecteur endiablé et à ce paysan là qui me semble tout près d'être
enragé, fit-il en montrant Jean Rousse qui, l'épaule démise, gisait
livide sur la terre.
Malgré tout, c'est un vilain métier qu'on nous fait faire là, et je
préférerais cent fois être avec les camarades, là-bas, avoir devant
moi des visages de Hollandais ou d'Allemands, plutôt que ces museaux
d'affamés. Voilà toute l'histoire, monsieur le baron, fit le sergent en
assujettissant son justaucorps d'un mouvement de hanches et en tirant
ses moustaches.
Ceux qui nous ont attaqués sont entre les mains de mes soldats, nous
allons les conduire à Revel pour qu'on les pende, monsieur le baron,
acheva le sergent.
Pierre avait reconnu la voix de Riquet, il sortit vivement de la maison.
Riquet l'interrogea du regard.
—Ce sergent a raison, monsieur Riquet, fit-il, c'est la faute du
collecteur, tout ça. Je lui ai dit de suspendre sa saisie, il n'a pas
voulu m'entendre ni me croire: alors cela a exaspéré Rousse, qui a
perdu la tête et qui... il s'arrêta, hésitant à tout dire. Il savait
que Riquet ne pardonnerait pas une tentative de meurtre.
Il rencontra le regard de Germaine, qui, revenue sur ses pas,
s'efforçait d'approcher son mari blessé; le regard était si suppliant,
si désespéré, Pierre savait quelle punition terrible attendait Rousse;
les galères! les galères! Cette idée fit courir un frisson dans les
veines de Pierre, qui pensa: Dieu me pardonnera ce mensonge en faveur
de l'intention; et il continua après une minute d'hésitation:
—Alors Rousse a perdu la tête et d'un coup de poing il a jeté à terre
le collecteur.
Les soldats l'ont saisi, les paysans ont voulu le défendre et...
Pierre ne put achever: le collecteur qui, de loin, attendait l'issue
de la lutte, jugeant le moment opportun de se montrer, tourna la
haie derrière laquelle il se cachait, et s'avança vers Riquet
obséquieusement, l'échine courbée.
—Monsieur le baron, j'ai fait mon devoir, dit-il, ne faut-il pas qu'ils
payent. Ces gens, si on les écoutait, seraient toujours sans pain.
—Pourquoi n'avez-vous pas obéi à mes ordres, monsieur, demanda Riquet
sévèrement; il m'est revenu, depuis longtemps et de tous côtés, que
vous accomplissiez vos fonctions avec rudesse; je vous ai déjà fait
avertir, vous n'avez tenu aucun compte de mes observations; aujourd'hui
la mesure est comble, je vous renvoie de l'administration. Allez,
monsieur, vous ne faites plus partie des gabelles.
—Mais, monsieur le baron, daignez m'écouter, s'écria le collecteur
humblement.
Riquet, sans paraître l'entendre, se tourna vers le groupe des
prisonniers et des blessés qui, sombres, immobiles, assistaient à cette
scène, attendant qu'on disposât d'eux.
—Qui vous a poussés à cette rébellion, demanda-t-il, à cette attaque
contre les soldats du roi? Ne pouviez-vous vous plaindre à moi de mes
agents? Voyons, parlez, répondez donc, l'un de vous!
Jean Rousse, tout sanglant, se souleva:
—Nous nous sommes rebellés, fit-il avec colère, parce que vos impôts
nous réduisent à brouter l'herbe des champs, parce que nous en sommes
arrivés à n'avoir plus même un toit pour nous abriter, parce que nous
vous haïssons, vous, et vos collecteurs, et votre canal qui est cause
de tout le mal; alors je me suis dit, moi, qu'il vaut mieux mourir de
suite et achever de souffrir.
—Qui est cet homme? demanda Riquet à Pierre.
—C'est un de ceux que votre agent devait, aujourd'hui même, expulser de
sa maison. C'est Jean Rousse.
—Tu es injuste et méchant, Jean Rousse, répondit Riquet au fermier sans
s'émouvoir. Tu me hais parce que je suis le fermier des gabelles; ne
les payais-tu pas avant moi? Ne faut-il pas qu'il y ait des impôts pour
acquitter les grandes charges de l'état, pour payer l'armée qui défend
les frontières et ton foyer?
Tu prétends que mon canal est cause de ta misère? Tu ne vois que la
dépense présente qu'il occasionne, et tu ne sais pas prévoir le bien
qu'il vous apportera, à tous, dans l'avenir.
Aujourd'hui tu ne peux payer la saisie parce que le prix de ta récolte,
celle que tu engrangeras dans six semaines, suffira peut-être à peine à
tes besoins; pourquoi cela?
Car tu as à ferme plusieurs journaux de bons terrains bien cultivables;
mais tu vends pour rien aux marchands de Revel parce que, n'ayant pas
de débouchés, ta récolte, comme toutes celles de tes pareils, doit se
consommer sur place.
Quand mon canal sera construit, tu porteras toi-même ton blé dans le
Bas-Languedoc qui manque de grains et où l'on te paiera les tiens un
prix bien plus considérable que les marchands d'ici. Alors tu pourras,
sans grands frais, réaliser le double des bénéfices que tu fais
actuellement.
Tu vois bien que tu calcules fort mal, contre tes intérêts, et de plus
en égoïste.
Et vous tous qui m'écoutez là, est ce que mon canal n'a pas déjà amené
en ce pays des ouvriers de toutes espèces, des charpentiers, des
forgerons, des maçons, des terrassiers?
Ces gens-là ne dépensent-ils pas tout ce qu'ils gagnent chez vous, ne
se fournissent-ils pas de leurs objets de consommation ici? Qui en
bénéficie? vous, encore vous.
Vous menacez, me dit-on, de détruire mon ouvrage? Allez, vous êtes des
ingrats et des imbéciles!
La richesse publique ne consiste pas à payer peu ou point d'impôts;
non, elle est dans l'augmentation du revenu de chacun.
C'est ce que je veux pour mon pays. J'y ai déjà, moi, sacrifié ma
fortune. Vous semblez ne pas comprendre cette idée; vous vous révoltez
contre l'autorité royale; vous désarmez ses soldats. Prenez garde, le
roi est sévère contre de pareils crimes. Quant à moi, je saurai punir
rigoureusement ceux qui se mettront hors la loi.
Riquet calme, un peu hautain, au milieu de cette foule tout à l'heure
si effervescente et si hostile, la regardait avec un courage tranquille
qui lui en imposait et la rendait muette.
Les femmes, les enfants s'étaient rapprochés; quelques hommes,
effrayés des suites de leur action, se tenaient courbés devant Riquet,
sans répondre.
—Quels sont vos prisonniers, sergent? demanda Riquet.
—Les voici, monsieur le baron, répondit celui-ci désignant les
paysans qui entouraient Jean Rousse, étendu à terre et qui paraissait
sérieusement blessé.
—Grâce! monsieur, s'écria Germaine, grâce pour mon mari! il est blessé,
mourant, ne l'emmenez pas en prison, au nom du ciel!
Sur un signe de Pierre, les autres femmes, les enfants s'agenouillèrent
à leur tour, en pleurant et suppliant.
Riquet se tourna vers le groupe des prisonniers, et leur montrant les
enfants, il leur dit:
—Vous aviez donc oublié ces innocents-là? Et comme Germaine lui tendait
son petit enfant en l'implorant en son nom: il le prit dans ses bras,
le caressa et dit.
—Que deviendrez-vous, vous autres, petits malheureux, quand le père ne
sera plus là?
Il parut réfléchir tristement.
Les paysans émus, attendris de son action si simple, le considéraient
anxieux.
Riquet leva la tête.
—Promettez-vous d'abandonner toute idée de rébellion, de rentrer chez
vous tranquillement et de rester dorénavant ce que vous êtes, au fond,
de braves gens? Voyons, répondez, fit-il tout-à-coup.
Une acclamation lui répondit:
—Oui! oui! grâce! criaient-ils en chœur.
Un bûcheron s'avança:
—Au nom de tous, dit-il, après avoir consulté du regard les autres
prisonniers, au nom de tous, monsieur Riquet, je vous le promets.
—Sergent, faites ouvrir les rangs, commanda Riquet, et laissez ces gens
en liberté.
—Vive monsieur le baron! crièrent les paysans, tandis que les femmes,
pleurant de joie, entouraient Riquet en le comblant de bénédictions.
Riquet rendit le poupon à Germaine:
—Soignez bien votre mari, lui dit-il, il paraît malade et blessé
gravement.
—Oh! il l'a bien mérité, celui-là, murmura Pierre en grognant.
—Sergent, amenez vos hommes au château, on vous indemnisera de vos
fatigues, dit Riquet en s'adressant au bas-officier, et s'apprêtant à
s'éloigner, au milieu des cris mille fois renouvelés de vive monsieur
le baron. Il ajouta en riant:
—Tandis que vous y êtes, si vous criiez aussi vive le canal!
Et une acclamation lui répondit!—Vive monsieur Riquet! Vive le canal du
Languedoc!