Au détour du chemin s'avançait un long cortège.
Le collecteur, ne se sentant plus en sûreté, avait requis, pour
l'accompagner, la force armée.
A la tête du cortège marchait un soldat battant du tambour, ensuite un
huissier à mine patibulaire, tenant une clochette à la main.
Des soldats suivaient, et au milieu d'eux le collecteur.
Lorsque la petite troupe fut arrivée devant la chaumière de Rousse, le
collecteur fit un signe, l'huissier sonna sa clochette et le chef du
petit détachement commanda halte.
C'était un sergent, beau gaillard, de façons conquérantes; il portait
un justaucorps écarlate, bordé de galons mi-partis bleu et argent, ses
chausses, ses bas, ses parements et les retroussés de son habit étaient
bleus ainsi que son nœud d'épaule. Son sabre était suspendu à un
baudrier blanc comme la cocarde de son chapeau à trois pointes, galonné
d'argent, et posé de côté sur une coiffure à la cadenette nouvellement
introduite dans l'armée. Celle coiffure se composait des cheveux
frisés devant et réunis derrière en une queue attachée par un nœud de
cuir. Il tenait à la main une longue canne à pomme d'ivoire.
Les soldats portaient aussi l'uniforme rouge, ils étaient vêtus comme
leur sergent, sinon que le galon, d'argent chez celui-là, était en
laine blanche chez ceux-ci.
Ils avaient sur l'épaule un fusil, invention nouvelle qui venait de
remplacer le mousquet.
Leurs visages étaient sombres, ils étaient mécontents; le sergent
mordillait sa moustache, se tenant à l'écart, ennuyé d'être obligé de
prêter assistance à ce vilain corbeau comme il nommait aimablement
le collecteur. L'huissier tira des papiers de ses vastes poches et
commença la lecture du procès-verbal de saisie.
Quand il eut fini, il cria d'une voix claire:
—Jean Rousse, au nom du roi, je te fais itératif commandement d'avoir à
payer la somme portée en l'acte, et les frais afférents.
Jean adossé à sa porte, les yeux baissés, ne tourna même pas la tête de
son côté. Alors le collecteur s'avança:
—Puisque personne ne répond ni ne paie, dit-il, Jean Rousse, je vais
procéder séance tenante à la vente de la maison et de son contenu.
—Pardon, monsieur le collecteur, dit Pierre, qui sortit vivement
du groupe des paysans, j'ai l'ordre de M. le baron de vous dire de
surseoir à toute exécution jusqu'à nouvel ordre.
—Où est l'ordre par écrit? dit le collecteur.
—M. le baron ne m'en a pas donné, mais vous me connaissez, monsieur,
vous savez que je n'avancerais pas une chose qui ne serait point vraie.
—Vous me la baillez belle, répondit insolemment l'agent du fisc. M. le
fermier général veut être payé, je ne connais que ça, moi. Payez-vous
pour Rousse?
—Non, mais je vous répète que j'ai l'ordre de vous empêcher de saisir;
vous vous mettriez dans un mauvais cas, en passant outre.
—Je ne reçois d'ordre que de mes supérieurs, reprit cet homme. J'ai
trop longtemps écouté ces billevesées.
Je me mets dans un mauvais cas, vraiment, en ne vous écoutant pas? Nous
allons voir. Allons, toi, Rousse, continua-t-il, ôte toi de mon chemin,
laisse-moi entrer. Et vous, huissier, procédez au recolement.
Jean toujours immobile se mit à rire d'un air sinistre, ses yeux
s'allumaient d'une colère encore contenue, et une de ses mains, cachée
derrière lui, serrait nerveusement sa hache.
—M'as-tu entendu, Rousse? répéta le collecteur avec brutalité.
—Grâce, monsieur, cria Germaine; consentez à attendre, soyez
compatissant! Voulez-vous donc notre mort à tous? Voyez mon petit
enfant, il mourra si vous nous enlevez tout jusqu'à son berceau! Grâce,
attendez! disait-elle se traînant à genoux.
—Il y aura toujours assez de mauvaises graines comme vous, fit le
collecteur grossièrement. Allons, place! dit-il à Jean.
—Tu n'entreras pas chez moi vivant, cria Rousse qui brandit son arme en
s'élançant sur le collecteur.
Avec la rapidité de l'éclair, Pierre se jeta en avant; d'un violent
coup de poing il étendit à terre le collecteur qui évita ainsi le coup
mortel qui allait l'atteindre; puis saisissant la hache que Rousse
tenait levée, il la lui arracha des mains et la lança au loin.
—Ah, traître! tu me désarmes, criait Rousse écumant de rage.
—Je te sauve, lui dit Pierre, veux-tu donc aller aux galères?
—A moi, soldats, cria l'agent du fisc en se relevant.
L'escouade, qui se trouvait à quelques pas, voulut s'élancer au secours
du collecteur; mais soudain les paysans les enveloppèrent, les femmes,
plus furieuses que les hommes, criaient:
—Désarmons-les! désarmons-les!
Elles s'élançaient résolument en avant, les mains étendues vers les
soldats pour qu'ils ne pussent se servir de leurs fusils. Mais le
sergent accourt avec le restant du détachement, il fait écarter à coups
de crosse les femmes et les enfants qui fuient en poussant des clameurs
d'épouvante.
Les quelques soldats désarmés reprennent leurs fusils, chargent les
paysans, blessent quelques hommes et dégagent le collecteur qui,
meurtri de sa chute, jurait de faire pendre ces rustres.
Jean Rousse se ruait contre quatre soldats en criant:
—A moi, amis! Tuez-les, tuez-les, les habits rouges!
A sa voix les paysans qui fuyaient s'arrêtèrent: ils se saisirent de
tout ce qui pouvait devenir une arme entre leurs mains et accoururent
une seconde fois contre les soldats.
En un instant la mêlée devint générale.
Le collecteur et son huissier, voyant la lutte sérieusement engagée,
tirèrent au large, se glissèrent entre les branchages d'une haie et
prirent la fuite à travers champs.
Pierre, un bras engourdi par un coup de crosse reçu en essayant de
séparer les combattants, comprenant l'inutilité de ses efforts, entra
dans la chaumière de Rousse; il y trouva Germaine, son enfant entre les
bras, qui, étendue à terre, sanglotait à fendre l'âme.
—Cours au château, lui dit Pierre, préviens de ce qui se passe ici,
parle à M. Riquet, ton mari est sauvé à ce prix.
La Germaine se leva d'un bond, sans répondre; elle s'élança dehors.
Elle courait éperdue, hors d'haleine, butant, sans les voir, à tous les
cailloux du chemin. A un détour de la route elle tomba presque sous les
pieds d'un cheval, arrivant au grand trot en sens contraire.
Elle leva la tête et aperçut devant elle Riquet qui, d'une violente
saccade, arrêta sa monture, au moment où, du poitrail, elle allait
renverser la pauvre femme.
—Ah! monsieur le baron, c'est le bon Dieu qui vous envoie! Ils se
battent! sauvez-les! on les tue! cria la malheureuse qui suffoquait.
Riquet se haussa sur ses étriers, le bruit de la lutte parvenait
jusqu'à lui.
—J'y vais, répondit-il brièvement.
Et, sans se soucier du danger qu'il pouvait courir au milieu d'hommes
surexcités par le désespoir ou la résistance, il partit au galop, suivi
du seul laquais qui l'accompagnait.