CHAPITRE DOUZIÈME

Au détour du chemin s'avançait un long cortège.

Le collecteur, ne se sentant plus en sûreté, avait requis, pour

l'accompagner, la force armée.

A la tête du cortège marchait un soldat battant du tambour, ensuite un

huissier à mine patibulaire, tenant une clochette à la main.

Des soldats suivaient, et au milieu d'eux le collecteur.

Lorsque la petite troupe fut arrivée devant la chaumière de Rousse, le

collecteur fit un signe, l'huissier sonna sa clochette et le chef du

petit détachement commanda halte.

C'était un sergent, beau gaillard, de façons conquérantes; il portait

un justaucorps écarlate, bordé de galons mi-partis bleu et argent, ses

chausses, ses bas, ses parements et les retroussés de son habit étaient

bleus ainsi que son nœud d'épaule. Son sabre était suspendu à un

baudrier blanc comme la cocarde de son chapeau à trois pointes, galonné

d'argent, et posé de côté sur une coiffure à la cadenette nouvellement

introduite dans l'armée. Celle coiffure se composait des cheveux

frisés devant et réunis derrière en une queue attachée par un nœud de

cuir. Il tenait à la main une longue canne à pomme d'ivoire.

Les soldats portaient aussi l'uniforme rouge, ils étaient vêtus comme

leur sergent, sinon que le galon, d'argent chez celui-là, était en

laine blanche chez ceux-ci.

Ils avaient sur l'épaule un fusil, invention nouvelle qui venait de

remplacer le mousquet.

Leurs visages étaient sombres, ils étaient mécontents; le sergent

mordillait sa moustache, se tenant à l'écart, ennuyé d'être obligé de

prêter assistance à ce vilain corbeau comme il nommait aimablement

le collecteur. L'huissier tira des papiers de ses vastes poches et

commença la lecture du procès-verbal de saisie.

Quand il eut fini, il cria d'une voix claire:

—Jean Rousse, au nom du roi, je te fais itératif commandement d'avoir à

payer la somme portée en l'acte, et les frais afférents.

Jean adossé à sa porte, les yeux baissés, ne tourna même pas la tête de

son côté. Alors le collecteur s'avança:

—Puisque personne ne répond ni ne paie, dit-il, Jean Rousse, je vais

procéder séance tenante à la vente de la maison et de son contenu.

—Pardon, monsieur le collecteur, dit Pierre, qui sortit vivement

du groupe des paysans, j'ai l'ordre de M. le baron de vous dire de

surseoir à toute exécution jusqu'à nouvel ordre.

—Où est l'ordre par écrit? dit le collecteur.

—M. le baron ne m'en a pas donné, mais vous me connaissez, monsieur,

vous savez que je n'avancerais pas une chose qui ne serait point vraie.

—Vous me la baillez belle, répondit insolemment l'agent du fisc. M. le

fermier général veut être payé, je ne connais que ça, moi. Payez-vous

pour Rousse?

—Non, mais je vous répète que j'ai l'ordre de vous empêcher de saisir;

vous vous mettriez dans un mauvais cas, en passant outre.

—Je ne reçois d'ordre que de mes supérieurs, reprit cet homme. J'ai

trop longtemps écouté ces billevesées.

Je me mets dans un mauvais cas, vraiment, en ne vous écoutant pas? Nous

allons voir. Allons, toi, Rousse, continua-t-il, ôte toi de mon chemin,

laisse-moi entrer. Et vous, huissier, procédez au recolement.

Jean toujours immobile se mit à rire d'un air sinistre, ses yeux

s'allumaient d'une colère encore contenue, et une de ses mains, cachée

derrière lui, serrait nerveusement sa hache.

—M'as-tu entendu, Rousse? répéta le collecteur avec brutalité.

—Grâce, monsieur, cria Germaine; consentez à attendre, soyez

compatissant! Voulez-vous donc notre mort à tous? Voyez mon petit

enfant, il mourra si vous nous enlevez tout jusqu'à son berceau! Grâce,

attendez! disait-elle se traînant à genoux.

—Il y aura toujours assez de mauvaises graines comme vous, fit le

collecteur grossièrement. Allons, place! dit-il à Jean.

—Tu n'entreras pas chez moi vivant, cria Rousse qui brandit son arme en

s'élançant sur le collecteur.

Avec la rapidité de l'éclair, Pierre se jeta en avant; d'un violent

coup de poing il étendit à terre le collecteur qui évita ainsi le coup

mortel qui allait l'atteindre; puis saisissant la hache que Rousse

tenait levée, il la lui arracha des mains et la lança au loin.

—Ah, traître! tu me désarmes, criait Rousse écumant de rage.

—Je te sauve, lui dit Pierre, veux-tu donc aller aux galères?

—A moi, soldats, cria l'agent du fisc en se relevant.

L'escouade, qui se trouvait à quelques pas, voulut s'élancer au secours

du collecteur; mais soudain les paysans les enveloppèrent, les femmes,

plus furieuses que les hommes, criaient:

—Désarmons-les! désarmons-les!

Elles s'élançaient résolument en avant, les mains étendues vers les

soldats pour qu'ils ne pussent se servir de leurs fusils. Mais le

sergent accourt avec le restant du détachement, il fait écarter à coups

de crosse les femmes et les enfants qui fuient en poussant des clameurs

d'épouvante.

Les quelques soldats désarmés reprennent leurs fusils, chargent les

paysans, blessent quelques hommes et dégagent le collecteur qui,

meurtri de sa chute, jurait de faire pendre ces rustres.

Jean Rousse se ruait contre quatre soldats en criant:

—A moi, amis! Tuez-les, tuez-les, les habits rouges!

A sa voix les paysans qui fuyaient s'arrêtèrent: ils se saisirent de

tout ce qui pouvait devenir une arme entre leurs mains et accoururent

une seconde fois contre les soldats.

En un instant la mêlée devint générale.

Le collecteur et son huissier, voyant la lutte sérieusement engagée,

tirèrent au large, se glissèrent entre les branchages d'une haie et

prirent la fuite à travers champs.

Pierre, un bras engourdi par un coup de crosse reçu en essayant de

séparer les combattants, comprenant l'inutilité de ses efforts, entra

dans la chaumière de Rousse; il y trouva Germaine, son enfant entre les

bras, qui, étendue à terre, sanglotait à fendre l'âme.

—Cours au château, lui dit Pierre, préviens de ce qui se passe ici,

parle à M. Riquet, ton mari est sauvé à ce prix.

La Germaine se leva d'un bond, sans répondre; elle s'élança dehors.

Elle courait éperdue, hors d'haleine, butant, sans les voir, à tous les

cailloux du chemin. A un détour de la route elle tomba presque sous les

pieds d'un cheval, arrivant au grand trot en sens contraire.

Elle leva la tête et aperçut devant elle Riquet qui, d'une violente

saccade, arrêta sa monture, au moment où, du poitrail, elle allait

renverser la pauvre femme.

—Ah! monsieur le baron, c'est le bon Dieu qui vous envoie! Ils se

battent! sauvez-les! on les tue! cria la malheureuse qui suffoquait.

Riquet se haussa sur ses étriers, le bruit de la lutte parvenait

jusqu'à lui.

—J'y vais, répondit-il brièvement.

Et, sans se soucier du danger qu'il pouvait courir au milieu d'hommes

surexcités par le désespoir ou la résistance, il partit au galop, suivi

du seul laquais qui l'accompagnait.

Un grand français du XVIIme siècle : Pierre Paul Riquet et le canal du Midi · 第 15 / 46 题