CHAPITRE ONZIÈME

En rentrant à Bonrepos, Riquet y trouva une lettre de Colbert qu'un

express venait d'apporter de Toulouse.

Le ministre réclamait encore la somme due, faisant des reproches à

Riquet, l'accusant de prodigalité: il lui annonçait qu'il envoyait en

Languedoc M. de la Feuille, ingénieur du roi, qu'il lui adjoignait pour

diriger les travaux spéciaux du canal.

Il finissait en disant:

«On me prévient que vos rentrées de gabelles s'opèrent fort mal, qu'il

y a par tout le pays une grande effervescence, que des troubles sérieux

sont à craindre: la dureté de vos subalternes est pour beaucoup dans ce

qui se passe, il est à propos que vous y mettiez ordre.»

Riquet relisait cette lettre, se demandant quel était ce M. de la

Feuille, et si c'était un adversaire qu'il allait avoir à combattre, ou

un auxiliaire véritable qui lui arrivait.

Il commença sa réponse au ministre, lui promit qu'il allait sans retard

aviser à cette rébellion, l'assura de la bonne réception de M. de la

Feuille; il allait informer Colbert de l'envoi des deux cent mille

livres: il s'arrêta, hésitant.

—Et mes chères filles, murmurait-il.

La porte de son cabinet s'ouvrit doucement et, dans l'entre-bâillement,

apparurent les têtes rieuses de ses filles.

—Mon papa, dit la plus jeune, il y a en bas Pierre et M. François

Andréossy qui vous veulent parler. Avez-vous le loisir de les recevoir?

Riquet les enveloppa d'un long regard attendri sans répondre.

—N'avez-vous pas entendu, mon père? demanda l'aînée.

—Si, mes chéries; tout-à-l'heure je les verrai. Venez ici, vous; j'ai

à vous entretenir, et très sérieusement. Asseyez-vous là, toutes deux,

continua-t-il en leur montrant des tabourets à ses côtés, là, plus près.

—Vous savez si je vous aime, mes chères filles, dit-il en leur prenant

les mains.

—Oh! oui, répondirent ensemble les deux jeunes filles.

—Nous vous rendons de tout notre cœur cet amour paternel que vous

voulez bien nous témoigner, mon père, acheva Marie avec respect.

—Mes chères enfants, je suis sur le point de vous dépouiller, pour le

présent, se hâta d'ajouter Riquet; mais cependant je ne veux le faire

que si vous y consentez. J'avais réservé sur ma fortune trois cent

mille livres que je destinais à vous doter; or j'ai absolument besoin

de cet argent; puis-je m'en servir?

[Illustration: Riquet avait d'abord laissé le canal à son entrée dans

l'Hérault près d'Agde, mais pour éviter les dangers d'une navigation

sur l'étang de Thau, il le continua jusqu'au port de Cette à travers

la dune, sur une longueur de 1500 mètres.]

—Mais, mon père, s'écria Henriette, la plus jeune, notre bien n'est-il

pas à vous et non à nous?

—Réfléchissez, mes enfants, votre mère y consent, reprit leur père.

Réfléchissez; vous allez être les filles d'un gentilhomme ruiné, quant

à présent; personne ne vous épousera.

—Pardon, mon papa, vous vous trompez, lui répondit avec orgueil Marie,

nous serons les filles d'un père plein de gloire.

Si personne ne veut nous épouser sans dot, nous serons heureuses de

porter toute notre vie le grand nom que votre œuvre nous aura conquis.

—Puis, ajouta Henriette en rougissant, tous les gentilshommes d'ici

n'ont pas l'âme si calculatrice que vous pensez, mon père, et j'en

sais, moi,... elle n'acheva pas.

Son père, souriant de cette réticence, embrassa ses deux filles.

—Allons, vous le voulez bien, alors? demanda-t-il. J'achève ma lettre à

M. de Colbert et je lui annonce que je sacrifie la dot de mes filles à

mon autre enfant, enfant qui m'est cher aussi, presque autant que vous.

—Nous n'en sommes plus jalouses, mon papa, répondirent les jeunes

filles.

Dans un envolement d'oiseau léger, Marie dit avant de sortir:

—N'oubliez pas qu'on vous attend, mon père; c'est encore pour votre

canal. Allez, vous n'y perdrez rien.

Riquet reprit sa lettre interrompue, s'absorba dans des comptes; il

avait complètement perdu la notion du temps écoulé depuis la visite de

ses filles, quand on gratta à la porte de son cabinet.

Voyant que cela ne produisait aucun effet et n'obtenait aucune réponse,

la personne qui demandait à entrer se mit à frapper tout de bon contre

la porte.

—Qui est là? s'écria Riquet en bondissant. Qui vient sans cesse me

déranger?

—Excusez, monsieur Riquet, répondit-on, mais il y a une heure que M.

Andréossy et moi nous attendons.

—C'est toi, Pierre? fit Riquet; entre, que veux-tu?

—Monsieur le baron, dit Pierre en entrant, nous venons vous prévenir

qu'il se passe de drôles de choses à Revel, à Saint-Fériol, à

Mont-Ferrand, et dans tous les environs. Le peuple, les paysans

s'assemblent, ils ont même débauché quelques ouvriers (la peste étouffe

les sots), et tout ce monde, armé de fourches, de pioches, de haches,

de vieux mousquets, parle de venir ici tout tuer et massacrer.

M. Andréossy et M. Roux ont massé nos ouvriers autour du bassin en

construction pour empêcher les dégâts, et nous sommes accourus M.

Andréossy et moi vous avertir.

—Quels sont ces gens? que veulent-ils? demanda Riquet.

—Ce sont de pauvres gens exaspérés contre vos collecteurs; il paraît

que le 8 mai il y a eu des troubles à Toulouse.

Le gouverneur a dû envoyer la troupe du roi; un grand nombre de ces

rebelles sont dans les prisons de la ville. Du moins c'est ce qu'ils

disent tous.

—Il faut les calmer, fit Riquet, prévenir toute sédition grave; et se

levant vivement, il alla s'entendre avec Andréossy sur les mesures à

prendre, en cas d'attaque du château, puis donna les ordres pour son

collecteur qu'il chargea Pierre de trouver et d'avertir à l'instant.

Il devait y avoir deux saisies, ce jour-là, à Mont-Maur; Pierre en

informa Riquet et sur son ordre s'y rendit en hâte.

Les paysans du village de Mont-Maur s'étaient réunis chez l'un des

futurs expulsés; des bûcherons et bûcheronnes s'étaient jointes à eux;

et là, au nombre d'une trentaine, ils buvaient, discutaient, encouragés

et excités par quelques femmes, plus acharnées qu'eux encore à la

résistance.

—A Toulouse on a commencé, disaient-ils; nous allons nous affranchir

enfin de cette gabelle!

—Moi, se prit à dire Rousse, le paysan maître du logis, voici une hache

qui fendra la tête au collecteur. Qu'il me saisisse s'il l'ose!

—Oh, Jean! s'écria sa femme en sanglotant.

—Tais-toi, regarde les autres femmes, fit le fermier, ont-elles

peur, elles? Vais-je pas me laisser dépouiller? continua-t-il d'un

air sombre. Non, je suis résolu à défendre mon bien. Gare à lui, ce

gabelou, s'il vient ici!

Comme il achevait, Pierre entra.

Inquiet des allées et venues mystérieuses des bûcherons de la montagne

dans le village, il allait en s'informant. Cette réunion chez le

fermier lui sembla étrange; il voulut savoir ce qui se complotait là.

Tous, hommes et femmes, parurent gênés à sa vue.

La Germaine, la femme de Jean Rousse, tenant son nourrisson sur les

bras, s'élança vers lui.

—Ah! monsieur Pierre, sauvez-nous, lui cria-t-elle, ils vont venir tout

saisir ici!

—Que veux-tu qu'il y fasse, Germaine? lui dit son mari; n'est-il pas

aussi pauvre que nous? Laisse-le: ne faut-il pas d'ailleurs que tout ça

ait une fin. Tu vas voir tout-à-l'heure si je sais agir.

—Que se passe-t-il donc ici? fit Pierre. Je vous trouve à tous de

singulières figures; quelle sottise préparez-vous?

—Vous êtes des nôtres, pas vrai, Pierre? lui demanda résolument un

bûcheron. Je vous connais depuis longtemps, je vous ai vu à l'œuvre,

vous êtes bon et compatissant. Eh bien! là, ne trouvez vous pas que

nous avons assez souffert, et que tout ce train là ne peut pas durer

ainsi?

—Que faire, ami Ramondens? répondit Pierre tristement; vous demandiez

si je suis des vôtres; certainement, si vous entendez par là que je

suis un pauvre ouvrier comme vous. Mais si vous voulez dire que je suis

prêt à repousser par la force un état de choses qui me semble comme

à vous lourd et horrible à supporter, alors, non, je ne suis pas des

vôtres.

Un cri de menace des femmes l'interrompit. Les hommes l'examinèrent

avec défiance.

—Non! continua Pierre avec calme, regardant en face ses adversaires,

non, je ne suis pas avec vous quand vous songez à vous révolter.

J'estime que ces rébellions ne serviront à rien, nous ne sommes pas en

nombre, en force. Que voulez-vous? Le savez-vous bien vous-même? Ne

pas payer la gabelle? Cela regarde-t-il le fermier général auquel vous

vous attaquez? Il faut aller plus loin, plus haut; c'est aux pieds du

roi qu'il faut porter vos plaintes; c'est à lui qu'il faut demander le

retrait de cet impôt.

—Le roi! fit Rousse; il est trop loin de nous.

—Il faut attendre alors que nous puissions, nous peuple, nous

rapprocher de lui.

—Qui sait! nos fils, nos petits-enfants, peut-être, pourront un jour

revendiquer le droit de vie pour notre classe.

En attendant, nous sommes de bonnes gens, obéissant aux lois

quelqu'injustes qu'elles nous paraissent, quelque lourd que soit cet

impôt qui pèse sur le pauvre monde; et payons ce que nous devons!

montrons que nous sommes de bonnes gens!

—Tu dis que nous sommes de bonnes gens, Pierre, c'est vrai, fit Jean

Rousse; mais nous sommes aussi de pauvres gens: nos impôts, nos dîmes

vont toujours s'augmentant depuis dix ans.

Tu dis nous sommes de bonnes gens: veux-tu dire que nous sommes des

imbéciles de souffrir tout sans rien dire? Oh! alors tu diras vrai.

Et avisant, accroché au mur, un joug à mulet, il le saisit, le brisa et

s'écria:

—Voilà ce qu'il faut faire!

A cette figure énergique, tous se levèrent, serrant les poings, criant:

—Oui! brisons le joug!

Pierre leur dit tristement:

—Celui-là est vieux, on vous en mettra un autre plus fort et plus

solide que vous ne briserez pas.

Cette résistance est insensée; vous êtes trente contre cent,

et fussiez-vous en nombre ici, à Revel, à Béziers, à Toulouse,

réussiront-ils, eux? On ne devient pas ainsi libre. Ce qui se fait par

la violence ne dure pas.

Les hommes s'étaient rassis, ébranlés par les sages paroles de Pierre.

Ils baissaient la tête, comprenant la justesse de ce qu'ils venaient

d'entendre.

Seul Rousse, l'air sombre, répétait:

—Ça ne peut pas durer!

—Doit-on te saisir aujourd'hui, Rousse, demanda Pierre?

—Oui, tout à l'heure, répondit le fermier avec un ricanement.

—Si tu obtenais du temps, pourrais-tu payer?

—Oh oui! maître Pierre, s'écria Germaine, oui, dans six semaines nous

le pourrons, c'est certain, après la moisson. Et le visage de la pauvre

femme se tourna vers Pierre, illuminé par un espoir subit.

—Tais-toi, femme, fit Rousse; M. Riquet est bien trop dur au pauvre

monde pour nous accorder un répit d'un jour.

—M. Riquet dur! s'écria Pierre qui bondit, lui dur! vous ne le

connaissez pas; non, reprit-il avec énergie, vous ne le connaissez

pas! Il ne s'occupe jamais des détails de l'administration fiscale.

Sait-il seulement que l'on saisit? Vous imaginez-vous que ces rigueurs

s'exercent par ses ordres? Le roi a fixé le taux à payer pour les

gabelles, M. Riquet est le fermier, il faut qu'il paie, lui aussi.

L'accuser, lui, c'est absurde! acheva Pierre, hors de lui.

En ce moment une clameur se fit entendre, tous les paysans ou bûcherons

se précipitèrent au dehors.

Des femmes, des enfants couraient éperdus, criant:

—Le collecteur! le collecteur! les habits rouges!

Jean Rousse saisit sa hache, s'arcbouta contre la porte de sa chaumière

avec un geste plein de menace.

Germaine se jeta au devant de Pierre.

—N'ayez pas peur, Germaine, lui dit Pierre à voix basse; M. Riquet sait

ce qui se passe ici.

Et Pierre alla se placer, entouré de paysans, auprès de Jean Rousse.

Un grand français du XVIIme siècle : Pierre Paul Riquet et le canal du Midi · 第 14 / 46 题