Riquet resta encore quelques jours à Bonrepos, après la visite de M.
de Froidour. Un soir que la famille se trouvait réunie, Riquet, qui
songeait depuis un instant, dit tout-à-coup.
—C'est une chose incroyable qu'il soit si difficile de faire comprendre
et surtout apprécier le bien que l'on veut faire. Vous avez entendu M.
de Froidour me prévenir que j'ai des ennemis nombreux et puissants.
Cela doit être vrai; mais quels sont-ils?
J'ai soupçonné le chevalier de Clerville, il ne m'aime pas, me
contrecarre assez volontiers; mais cependant je le crois incapable
de me desservir auprès du ministre. Je cherche en vain le mobile qui
le ferait agir, l'intérêt qu'il pourrait avoir à une dénonciation,
d'ailleurs purement calomnieuse.
Les hommes intelligents ne sont méchants que lorsqu'ils y ont un
avantage; mais sans un motif cela est bien rare.
—N'avait-il pas voulu s'attribuer auprès du roi le mérite de votre
idée? demanda Mme Riquet; n'avait-il pas présenté vos plans sans vous
nommer d'abord?
—Oui, mais lorsqu'il vit que M. de Colbert était instruit de tout
et daignait correspondre directement avec moi, il cessa ce jeu, et,
depuis, il me nomma toujours dans ses rapports.
Je me sens espionné, sans que je puisse dire que j'en suis sûr: c'est
plutôt un pressentiment qu'une certitude.
—Avez-vous toujours dans votre administration François Andréossy, papa?
demanda Marie.
—Oui, fillette. Partages-tu aussi les préventions de ta mère à son
égard? Cependant ce pauvre garçon est toujours charmant pour vous
toutes, lorsqu'il m'accompagne ici.
—Je ne dis pas, mon papa, mais il y a un fond d'orgueil dans ce
caractère qui le rend sournois et hargneux. Il ne vous pardonne pas
d'avoir eu le premier l'idée du canal, répondit Marie.
—Peste! quelle observatrice vous faites, mademoiselle Marie, s'écria
son père en souriant. Lui, orgueilleux! oh! il n'y songe pas, allez
petite Déborah. C'est un bon employé, un ingénieur habile qui m'a rendu
de grands services que je ne saurais nier; et sans lui, Marie, je ne me
fusse jamais tiré de mes plans; il en a redressé plusieurs.
—Oh! cher papa, nous savons que vous êtes bon, et que vous rendez
justice autour de vous, répliqua la plus jeune de ses filles; mais
est-ce une raison pour qu'on agisse de même avec vous? Nous avons
peut-être tort de parler ainsi sans preuves d'un de vos employés.
Cependant je vous assure, mon papa, que sa conduite nous a paru souvent
louche.
A son dernier voyage ici, il s'enfermait dans sa chambre et copiait en
grand mystère des plans. Lorsqu'il sortait ensuite, il avait une figure
toute changée et méchante.
—Allons, bon! voilà qu'il a tort d'étudier, à présent, s'écria Riquet
en riant; voyons, petits songe-creux, venez faire une partie de
reversis, et laissons là ce pauvre garçon qui n'en peut mais.
—Monsieur Riquet, conclut sa femme, celui qui a un chapeau en tête,
la pluie ne lui chaut, comme dit le proverbe des paysans d'ici: donc
prenez garde à tout, et mettez votre chapeau. M. de Froidour vous a
conseillé d'écrire au ministère, je crois?
—Je vais le faire, ma mie, répondit Riquet.
En effet le lendemain il écrivit à Colbert.
Sa lettre se terminait ainsi:
«Je suis persuadé que les dieux sont clairvoyants, et je m'assure que
vous me ferez la grâce de juger en ma faveur, parce que vous connaîtrez
que j'aurai toujours raison.»
Cependant le bassin situé à côté de Toulouse, à l'embouchure du canal
avec la Garonne, était terminé.
Une écluse destinée à préserver le canal des crues de la rivière
s'achevait en ce moment. Riquet repartit en hâte pour Toulouse, afin de
surveiller lui-même ce travail.
Il devait y avoir une cérémonie imposante pour la bénédiction par
l'archevêque de la première écluse.
A cette occasion Riquet avait fait frapper une médaille de bronze qui
serait distribuée ce jour-là.
Cette médaille, fort bien gravée, représentait d'un côté Louis XIV
avec cette devise latine. _Undarum terræque potens arbiter orbis_; au
revers, la ville de Toulouse et un canal se jetant dans la rivière par
une écluse.
Riquet voulut avoir l'avis de monseigneur d'Anglure, avant de donner le
bon à frapper. Il se rendit à l'archevêché.
C'était jour de conseil; l'archevêque occupé avait fait prier les
visiteurs de l'attendre. Riquet entra dans le premier salon du palais.
Il était presque vide, quelques religieuses, soigneusement voilées,
réunies dans un coin, récitaient en commun leur rosaire. Riquet avisa
dans l'embrasure d'une haute fenêtre deux cordeliers qui, à son entrée,
chuchotèrent vivement entre eux, tout en regardant avec curiosité de
son côté.
—Deux avis valent mieux qu'un, se dit Riquet. Si je demandais à
ces bons pères ce qu'ils pensent de la devise de ma médaille? Les
cordeliers passent pour un ordre qui se recrute parmi les gens
instruits, ils ont tous fait de fortes études latines; ils vont me
tirer d'embarras. Car enfin je suis assez inquiet sur ce que dit, en
français, la devise latine de ce bon M. Parisot.
Il s'approcha des cordeliers et se découvrant:
—Mes pères, leur dit-il gracieusement, je sollicite de votre
obligeance une petite faveur, et de votre science un conseil.
Les deux pères se levèrent à son approche et lui firent une profonde
révérence.
Ils étaient fort dissemblables, ces religieux, et paraissaient, ainsi
réunis par le hasard, avoir été choisis comme à plaisir pour faire
contraste.
L'un était grand et maigre, avec un air sévère et quelque peu hautain,
la figure longue et jaune des gens qui lisent beaucoup et qui semblent
avoir gardé sur le visage un reflet des manuscrits qu'ils feuillettent
sans cesse.
L'autre gros et court, tout souriant et fort rouge, avait le regard
assuré, les mouvements vifs, d'une nature primesautière et emportée.
—De quoi s'agit-il, monsieur le baron de Bonrepos, demanda avec
empressement le gros cordelier; tandis que l'autre serrait ses mains
dans ses larges manches où elles disparurent soudain.
—Vous me connaissez, mes pères? tant mieux, j'en suis fort aise; nous
arriverons de suite au but: Mais reprenez vos sièges, mes pères, je ne
souffrirais pas que vous m'écoutiez debout.
Tous trois se rassirent.
—Voici ce dont il s'agit, commença Riquet: je sais que vous entendez
et parlez fort bien le latin; je voudrais que vous me donniez vos avis
précieux sur une devise latine que je vais vous soumettre.
Dites-moi votre sentiment, sans crainte de me blesser, acheva Riquet en
riant. Elle n'est pas de moi, je n'aurais garde de l'avoir composée et
pour cause.
—Nous vous écoutons, dirent les deux religieux.
Riquet tira de sa poche, sa médaille, et, pour en éviter la peine
aux cordeliers, il se mit à lire lui-même la devise, ou plutôt à
l'ânonner, car, ne sachant pas le latin, il prononçait tout de travers:
_terraque-potence-arbitre orbis_. Lorsqu'il leva les yeux, il vit les
deux cordeliers se consulter du regard; les sourcils du plus grand se
froncèrent légèrement, tandis que le petit rougissait encore un peu
plus.
—Quoi! s'écria Riquet alarmé, cette devise est-elle donc sotte ou
impertinente? Y voyez-vous quelque faute?
De grâce, mes pères, dites-le moi vite, je m'en vais de ce pas la faire
refaire.
—Veuillez la relire, monsieur, dit le grand moine en pinçant les
lèvres; et Riquet troublé relut sa devise encore plus mal que la
première fois, si c'était possible.
—Quelle diable de sottise dit donc cette devise, pensait Riquet, tout
en lisant.
Quand il eut fini, il vit que le grand cordelier passait du jaune au
vert, et que le rouge tournait au cramoisi.
—Alors c'est décidément absurde? demanda Riquet. Cependant M. Parisot
m'a assuré qu'elle était fort bonne. Mais veuillez lire vous-même, dit
Riquet tendant sa médaille au grand cordelier, peut être que je lis mal
ce latin que je n'entends point.
[Illustration: MÉDAILLES FRAPPÉES