Le 15 novembre 1666, commencèrent les premiers terrassements du canal.
Riquet avait organisé ses ouvriers en plusieurs ateliers.
Chaque atelier avait un chef auquel obéissaient cinq brigadiers, et
chaque brigadier répondait de cinquante travailleurs.
Pour le paiement de tout ce monde, il nomma un contrôleur général, et,
sous lui, des contrôleurs ambulants qui recevaient des chefs d'ateliers
les états des travailleurs.
Riquet commença ses travaux avec douze cents ouvriers et cinq cents
femmes. Deux ans après, le nombre des ouvriers s'élevait à douze mille.
Pierre avait amené de la montagne Noire tous ses clients et clientes
d'autrefois.
Les femmes enchantées de ce travail qui n'était pas plus fatiguant que
d'arracher des gênets, de les fagoter, et qui leur rapportait cent fois
plus.
Elles portaient sur leur têtes de grands couffins que remplissaient de
terre les terrassiers.
[Illustration: PLAN DU BASSIN DE NAUROUZE.]
Pierre avait la haute main sur tout ce monde de travailleurs. Les chefs
d'ateliers lui devaient rendre compte chaque semaine de la conduite des
hommes et des ouvrages terminés que monsieur Roux ou Andréossy venaient
vérifier sur sa demande.
Il ne se mêlait jamais de paiement ni des réclamations aux contrôleurs,
disant à Riquet:
—Je n'y entends rien, voyez-vous, monsieur Riquet, aux comptes et à
tous ces embrouillages-là; l'argent et moi, je ne sais pas ce que nous
nous sommes fait, mais nous ne pouvons pas nous souffrir.
Les ouvriers, bien payés, travaillaient avec courage; aussi l'œuvre
avançait-elle avec une célérité inouïe pour l'époque.
On était habitué alors à se hâter lentement; et si l'on ne mettait plus
des siècles, comme au moyen-âge, pour achever une église, les années
semblaient courtes pour édifier un monument.
Le temps gagnait de la valeur, mais il n'était pas encore, selon
l'expression anglaise, de l'argent. Time is money (le temps c'est de
l'argent), dit le proverbe anglais: au XVIIe siècle ce n'était encore
que du plomb.
Cependant Riquet pris d'une ardeur fiévreuse stimulait le zèle de tout
ce monde d'ingénieurs, de maçons, de terrassiers, qui grouillait sur
tout le parcours du canal.
—Je suis vieux, répétait-il à sa femme et à son fils, qui cherchaient à
calmer son impatience; songez donc, si j'allais ne pas pouvoir terminer
mon canal.
Dès le mois de juillet suivant, il écrivait à Colbert:
«Mon travail avance, de sorte que sa fin ne sera guère éloignée de son
commencement, et que bien des gens seront surpris du peu de temps que
j'y aurais employé.»
Malgré cette bonne volonté et cet entrain des ouvriers, des difficultés
sérieuses commençaient déjà pour Riquet.
Le 15 avril 1667, on avait posé la première pierre du vaste bassin
de la montagne, qui fut édifié non loin des pierres de Naurouze, en
arrière de la fontaine de la Grave, dans le vallon de Vaudreuil qu'il
remplit entièrement. Le nombre des ouvriers nécessaires augmentait
chaque jour dans les chantiers du canal. Riquet avait presque épuisé
ses ressources personnelles.
Il vendit ses fermes Pierre et Paul, son hôtel à Toulouse, sa
maison natale à Béziers, et il ne garda que Bonrepos et le parc qui
l'entourait.
Il restreignit autant que possible les dépenses de sa maison et fut
obligé d'installer à Bonrepos sa femme et ses filles.
Malgré cette économie, sa fortune disparaissait à vue d'œil. Il comprit
qu'elle ne suffirait jamais à creuser même un quart du canal et, pour
obvier à ce désastre et augmenter l'argent qu'il pouvait jeter dans son
entreprise, il sollicita du roi et de Colbert la ferme exclusive de
toutes les fermes des gabelles de Languedoc, Roussillon et Cerdagne,
pendant dix ans à commencer le premier janvier 1666.
Le Conseil d'État accepta les offres de Riquet. Le roi le nomma
commissaire général des gabelles; de plus, voulant coopérer au canal
et donner une leçon aux États de Languedoc, il fit compter à Riquet
trois cent mille livres sur sa cassette, à la condition de les affecter
uniquement au canal.
Grâce à ce secours inespéré, Riquet put continuer son œuvre sans trop
d'encombres pour le présent.
MM. de Bezons et de Tubeuf, intendants du Languedoc sous le prince de
Conti, faisaient de plus espérer à Riquet, que les États de Toulouse
reviendraient sur leur détermination et lui accorderaient des fonds.
Riquet allait constamment de Toulouse, où se creusait la tête du
canal sous les ordres d'Andréossy, au bassin de Vaudreuil, appelé
définitivement Saint-Fériol, qui avançait rapidement, quoiqu'il fallût
encore des années avant son achèvement et son raccord aux rigoles de la
montagne.
Riquet arrivait souvent à Bonrepos à l'improviste, embrassait sa femme,
ses filles, passait quelques jours heureux entre ces chères affections.
Quelquefois il y trouvait sa belle-fille, la femme du fils aîné, et ses
petits-enfants. C'était là qu'il recevait des nouvelles de son fils
cadet, Pierre-Paul, qui suivait le roi dans la campagne de Flandre.
Riquet avait obtenu pour ce fils, en 1666, le grade d'enseigne aux
gardes-françaises. En 1668, Pierre-Paul de Bonrepos, qui s'était déjà
fait distinguer par sa bravoure, fut nommé capitaine sans être tenu de
payer la charge.
Riquet arriva un jour à Bonrepos et annonça à sa famille qu'il comptait
se reposer auprès d'elle au moins une semaine.
—Ah, tant mieux! cher papa, s'écria Marie, l'aînée de ses filles, qui
était devenue une belle et grande demoiselle de dix-huit ans.
—Nous vous voyons si rarement maintenant, mon papa, s'écria la cadette
câlinement. Toujours vos ouvriers, vos ingénieurs! vous les aimez, bien
sûr, plus que nous, ces gens que vous ne quittez pas.
—Et votre canal, mon papa, reprit l'aînée, nous ne venons que bien loin
après lui dans votre affection, il me semble?
Riquet attira ses filles auprès de lui.
—Ne me querellez pas, dit-il, ne soyez pas jalouses, mesdemoiselles,
continua-t-il en les embrassant; mon canal aussi n'est-il pas un de mes
enfants? mais je ne l'aime pas mieux que vous; là, êtes-vous contentes?
—Ouais, vous l'aimez trop, monsieur Riquet, dit une voix grondeuse à
ses côtés. Vit-on jamais un homme si passionné pour une machine comme
ça?
Riquet se retourna à cette apostrophe, et vit sa femme qui, assise,
tricotait en marquant par des hochements de tête significatifs toute
son indignation.
—Prenez garde, vous laissez tomber vos mailles, ma mie, dit son mari
riant et feignant de ne pas comprendre la cause de ces mouvements.
—Mes mailles ne tombent pas, et vous le savez bien, monsieur, répondit
sa femme moitié riant, moitié grondant; tenez, il vaudrait mieux que je
n'achève pas ce travail, qui sera sans doute aussi mal accueilli que
les autres à présent.
—Pourquoi accueillerait-on mal vos tricots? demanda Riquet. Je croyais
vos pauvres voisins très honorés et très contents de vos petites
attentions.
—Ah bien non! pas en ce moment, je vous assure. Tenez, j'enrage quand
je songe que votre canal ne nous vaudra que des choses désagréables, et
vous ne paraissez pas vous en douter encore?
—Quel mal vous a-t-il valu jusqu'ici, ma mie? demanda Riquet tout
surpris.
—Quand ce ne serait que de nous brouiller avec tous nos voisins.
—Pourquoi? expliquez-vous? fit le mari.
—Vous comprenez bien, reprit Mme Riquet, que je n'ai pas permis que,
devant moi, l'on se moquât de votre canal; si je vous dis à vous ce
que j'en pense, chez les autres je représente votre famille, monsieur,
votre maison, et je ne veux pas que l'on nous raille de sacrifier notre
bien à une idée irréalisable. J'ai donc rompu avec tous les moqueurs,
et ils sont nombreux.
—Laissez-les rire, qu'importe? fit Riquet; je vous remercie, ma chère
femme, de votre chaude défense. Si vous n'avez pas la foi en mon œuvre,
vous avez au moins la charité de ne le point laisser voir.
—Sans avoir l'espérance de changer d'avis, répliqua-t-elle en riant.
En ce moment, un laquais annonça que M. de Froidour faisait demander M.
le baron.
Riquet se leva immédiatement pour l'aller recevoir.
—C'est le lieutenant au baillage de la Fère, député en Languedoc, dit
rapidement Riquet à sa femme. Recevez-le bien, ma chère, c'est un homme
considérable, de grand mérite, et fort de mes amis.
Riquet présenta M. de Froidour qui, se rendant à Revel, venait
demander l'hospitalité à Bonrepos, pendant quelques heures. On causa
de Toulouse, des amis communs, puis du canal, le grand, l'inépuisable
sujet du moment.
—Croiriez-vous, mon ami, dit Riquet, que ma femme vient de m'apprendre
qu'elle s'est brouillée pour me défendre avec tous nos voisins, et que
les paysans même nous regardent de travers.
—Cela ne m'étonne nullement, répondit M. de Froidour. Si vous voulez
écouter les gens du pays, vous n'en trouverez presque point qui ne vous
soutiennent que cette entreprise n'aura aucun succès, car, outre les
préjugés de l'ignorance, plusieurs en parlent par chagrin, parce que,
pour faire le canal, on leur a pris quelque morceau de terre dont ils
n'ont pas été dédommagés au double et au triple de leur valeur, selon
qu'ils se l'étaient proposé.
Puis les méchants, les envieux, les comptez-vous pour rien?
Ceux qui ont vu que l'eau arrivait de la montagne ne peuvent douter
maintenant; mais ils décrient les travaux, et c'est merveille de
trouver un homme qui ne soit pas au fond du cœur, imbu de l'idée que ce
canal ne réussira pas.
—Sans parler des femmes, répondit Riquet, riant et en lorgnant sa femme.
—Ah monsieur, épargnez-moi, s'écria celle-ci, ne me classez pas parmi
les envieux, ni parmi les ignorants; mais je suis mère, et je trouve
que notre fortune s'en va d'un bon train à l'eau, voilà tout.
Enfin, continua-t-elle, se tournant avec une grande révérence vers M.
de Froidour, si vous aviez beaucoup d'avocats comme celui-ci, pour
défendre votre cause, vous auriez tout autant d'envieux, c'est vrai,
mais plus un ignorant; il les convaincrait tous de leur sottise.
—Ah! mon cher ami, dit Riquet, vous n'avez jamais douté de mon œuvre,
vous!
—Non certes, et je tâcherai de convaincre, comme le dit si aimablement
madame, le plus de monde possible à cette grande idée. Je sais aussi
que vous avez, Riquet, quelques ennemis puissants qui essaient de vous
desservir auprès du ministre. Écrivez-lui. Moi, de mon côté, je vais à
Paris, je vous promets de le voir, et si je ne puis parvenir jusqu'à
lui je lui écrirai ce que je viens de vous dire.