CHAPITRE SIXIÈME

—Avancez un fauteuil à Sa Grandeur, commanda Colbert à son secrétaire,

en entrant dans son cabinet; et tandis que celui-ci disparaissait

derrière une tapisserie, Colbert se retourna vers Riquet, l'enveloppa

d'un coup d'œil, et lui montrant un tabouret auprès de son bureau:

—Je vous écoute, monsieur, dit-il brièvement, en s'asseyant lui-même.

L'air impassible du contrôleur général intimida un instant Riquet,

mais, sur un regard encourageant de l'archevêque, il se remit bientôt.

—Monseigneur, répondit-il au ministre, aussi brièvement que celui-ci

l'interrogeait, j'ai trouvé le moyen de créer un canal qui reliera les

deux mers, la Méditerranée à l'Océan, d'un côté par l'étang de Thau, de

l'autre côté par la Garonne.

—Quelle utilité, monsieur, la France y trouvera-t-elle? demanda Colbert

froidement.

—Je crée monseigneur, une grande route toujours passante, jamais

embourbée ou ravalée, et je joins ainsi deux contrées qui ne se

connaissent pas assez.

J'amène vers Toulouse et Bordeaux, les vins, les sels, les huiles et

les savons de la Provence; j'exporte les grains du Languedoc, qui ne

se vendent pas, faute de débouchés; enfin j'évite le passage en pays

étrangers de marchandises françaises qui y paient un droit énorme pour

revenir ensuite chez nous.

—Je comprends, dit Colbert subitement intéressé; mais les frais

d'établissement seront considérables sans doute, n'est-ce pas?

—Non, monseigneur, eu égard à la grandeur, et à l'utilité de l'œuvre;

d'ailleurs voici mes plans et devis. Je me suis rendu compte de tout,

et je puis vous donner le chiffre presque certain des dépenses.

Riquet étala devant le ministre ses plans, sur lesquels Colbert

suivit les explications qu'il lui donnait, faisant, de temps en temps,

des objections, des remarques ou des questions qui dénotaient qu'il

comprenait admirablement. Lorsque Riquet parla des rigoles.

—Mais qui me prouve que ces rigoles amèneront l'eau nécessaire au

réservoir de Naurouze? demanda vivement Colbert. Je ne veux point

commencer le moindre travail inutilement.

—J'en réponds, moi, monseigneur, s'écria Riquet.

—Vous n'êtes pas ingénieur, vous, monsieur, et je ne peux me fier aux

affirmations de votre employé, qui me paraît bien jeune, d'après ce

que vous dites vous-même; ces rigoles coûteront fort cher; si elles ne

réussissent point, j'aurai perdu l'argent sans compensation.

—Monseigneur, s'écria Riquet déjà alarmé, j'offre de faire à mes frais

une rigole d'essai, je compte y dépenser deux cent mille livres.

Cela vous convaincra-t-il!

—Je prends note de cet engagement, monsieur, répondit le ministre.

Alors, se levant, il alla à monseigneur de Toulouse.

—Je remercie votre grandeur de m'avoir jugé digne de comprendre le

mérite de ce projet. Et regardant Riquet, il ajouta:

—Je parlerai demain au roi, monsieur Riquet. Soyez assuré qu'il ne

tiendra pas à moi, qu'il ne soit persuadé de la possibilité de ce grand

dessein, dont j'aurai beaucoup de joie. Je garde vos plans, monsieur,

je les soumettrai à Sa Majesté et je vous préviendrai lorsque j'aurai

une bonne parole à vous donner.

Ces mots dans la bouche de ce silencieux avaient la force d'une

promesse.

Riquet sortit de son audience enchanté. Un mois plus tard, monseigneur

d'Anglure lui remettait de la part du ministre une convocation.

Riquet s'y rendit avec empressement.

Colbert lui annonça que le roi agréait son projet, mais qu'avant de

commencer aucun travail il nommait le chevalier de Clerville, un de

ses ingénieurs, pour aller se rendre compte des rigoles, puis une

commission qui fonctionnerait sur les lieux afin de voir les sas, ponts

et voûtes qu'il conviendrait d'établir le long du canal, et qu'après

avis favorable, alors seulement, le roi permettrait de commencer les

travaux.

—Ah! monseigneur, s'écria Riquet, il était digne d'un grand ministre

comme vous d'attacher son nom à une grande œuvre.

Colbert sourit, ce qui était rare, devant cet enthousiasme.

—Vous êtes du midi, dit-il en souriant, et plein du mérite de votre

œuvre, tout vous paraît grand.

—Cela m'est permis, monseigneur; ma joie déborde. D'ailleurs je ne fais

que dire ce que je pense de vous d'abord, monseigneur, et de mon œuvre

ensuite.

—Allez, monsieur, dit Colbert en le congédiant, je presserai, autant

que je pourrai, le départ du chevalier de Clerville. Préparez tout.

Bonne chance, monsieur. La France et le roi vous sauront gré de votre

réussite.

A peine de retour, Riquet écrivit à M. Roux, ingénieur de Toulouse, de

venir le rejoindre à Bonrepos; il s'entendit de suite avec lui; il lui

présenta Pierre ensuite.

—Voici un guide sûr, lui dit-il; puisque vous acceptez d'être mon

coopérateur pour la création du canal, partez avec lui, et allez

marquer pour monsieur de Clerville le tracé de la rigole de la

montagne, depuis Durfort jusqu'à Naurouze. Quant à moi je vais à

Toulouse avec Andréossy, nous mettre aux ordres de la commission qui

va s'y réunir.

Le chevalier de Clerville n'arriva à Toulouse que le 21 avril 1664,

malgré les lettres pressantes de Riquet et de la commission, et alors

commença la vérification des rigoles.

La commission nommée par le roi et les états du Languedoc, ayant à

sa tête monsieur de Bourgneuf, s'occupa avec Riquet de marquer les

points où devait passer le canal. Enfin des procès-verbaux furent

dressés, envoyés à Colbert, approuvés par le roi; et les travaux

des commissions, commencés à Toulouse, le 1er novembre 1664, furent

terminés à Béziers, le 17 janvier 1665.

La commission concluait à l'adoption du projet de Riquet.

Le chevalier de Clerville avait aussi fait un rapport de son côté, mais

moins favorable que celui de la commission. Il prétendait qu'il fallait

quinze ou seize bassins dans la montagne, afin que l'eau arrivât assez

abondante pendant les quatre mois de sécheresse.

Riquet offrit immédiatement de commencer sa rigole d'essai.

Les travaux réussirent admirablement; malgré les avis contraires du

chevalier de Clerville, qui, jaloux de Riquet, s'il ne lui fut pas

constamment et ouvertement hostile, le combattit toujours sourdement

par des chemins couverts et des insinuations malveillantes.

La rigole d'essai fut achevée en 1665.

Ce fut un grand triomphe pour Riquet. On vit qu'il avait forcé, comme

il le disait, les sources et rivières de la montagne à suivre un cours

différent de leur cours naturel, et qu'il les avait toutes réunies à

Naurouze.

[Illustration: FRAGMENT D'UNE LETTRE DE RIQUET A COLBERT.]

En avril 1666 parut l'édit de Louis XIV, autorisant Pierre-Paul Riquet,

baron de Bonrepos et du Bois La Ville, à établir un canal en Languedoc.

Le prince de Conti, gouverneur pour le roi de la province de Languedoc,

demanda alors aux États de coopérer à l'entreprise, promettant que le

roi retrancherait des dépenses nécessaires ailleurs, pour y contribuer

aussi de l'argent de son trésor royal.

Les États refusèrent net, prétendant ne pas voir l'utilité d'une si

grande dépense.

Riquet, informé immédiatement de cet arrêt inexorable par son fils

Jean-Mathias, le conseiller, ne pouvait y croire.

—Quoi! messieurs des États refusent! s'écriait-il; mais quelles raisons

donnent-ils?

—Pas d'autre, mon père, que celle que je vous apporte.

—Que vous avais-je dit, monsieur, s'écria sa femme? Pourquoi tant

travailler, tant vous fatiguer, pour aboutir à ce refus?

—Vous m'avez prédit ce refus, c'est vrai, ma chère, répliqua Riquet;

mais que vous ai-je répondu moi? Que je sacrifierais ma fortune s'il le

fallait, et que mon canal se ferait.

—Rien ne vous découragera donc, monsieur? s'écria Mme Riquet.

Son mari ne répondit rien; il songeait, la tête dans ses mains, tandis

que sa femme et son fils, n'osant le troubler, s'entretenaient à voix

basse de ce refus si peu prévu.

—J'ai trouvé, fit tout à coup Riquet.

Vous ne serez point ruinée, ma mie, ni nos enfants non plus, et je

construirai mon canal. Saisissant une plume, Riquet écrivit séance

tenante à Colbert.

Il lui proposait de se charger des travaux du canal moyennant la

cession de toutes les terres jugées indispensables. Le canal serait

érigé en fief dont les titulaires jouiraient à perpétuité.

L'offre fut acceptée par un édit du 14 octobre 1666 qui déclarait

Riquet adjudicataire moyennant trois millions six cent trente mille

livres, et qui instituait le fief rendu insaisissable.

De son côté, Riquet prenait l'engagement de consacrer cette somme à la

construction du canal.

Le canal devait avoir une longueur de soixante lieues; avoir huit

toises de largeur à la surface de l'eau, six au fond et deux toises de

profondeur, en sorte qu'il y eût neuf pieds d'eau et dix-huit pieds

dans les sas ou écluses, lorsqu'elles seraient pleines.

Un grand français du XVIIme siècle : Pierre Paul Riquet et le canal du Midi · 第 8 / 46 题