Riquet attendit vainement une réponse durant six mois. Inquiet, ne
sachant que penser d'un silence qui lui paraissait intolérable, il
recourut encore à monseigneur d'Anglure, et alla lui faire part de ses
angoisses.
—Eh bien! mon cher Riquet, avez-vous enfin une réponse? lui demanda
l'archevêque, lorsqu'il entra.
—Hélas! non, monseigneur, aussi vous avouerai-je que je commence à
perdre patience, répondit Riquet vivement. Mon projet n'aurait-il pas
été goûté du ministre? je ne puis le croire.
Je suis tenace, je n'abandonnerai pas facilement une œuvre que je crois
utile au bien du pays.
Votre grandeur est convaincue aussi de son utilité, n'est-ce pas,
monseigneur?
Peut-être M. de Colbert n'a-t-il pas même lu ma lettre? Faut-il aller à
Paris? J'en ai grande envie.
Vous m'avez promis une recommandation, monseigneur. Voulez-vous
toujours me la donner? acheva Riquet.
—Je ferai mieux, mon cher Riquet, répondit l'archevêque, je vous
accompagnerai à Paris, je vous présenterai moi-même. Donnez-moi huit
jours, pour mettre ordre aux affaires de mon diocèse en mon absence.
Ne vous occupez de rien, je vous emmène; mon carosse est large, nous y
serons fort à l'aise pour ce trajet qui n'est pas un petit voyage.
Au jour dit, les deux voyageurs se mirent en route, et bientôt
arrivèrent sans encombre à Paris.
Un matin, quelques jours après leur arrivée, monseigneur d'Anglure
emmena Riquet chez M. de Colbert.
On les fit entrer dans un vaste salon déjà presque rempli de
solliciteurs de tous genres et de tous rangs.
Il y avait là, des courtisans en quête d'une faveur ou d'une charge à
la Cour, des employés provinciaux sollicitant une place plus lucrative,
des marchands venant demander un privilège et des abbés un bénéfice.
Monseigneur d'Anglure fut salué respectueusement, les courtisans
formèrent une petite cour autour de lui; tandis que Riquet, inconnu,
se tenait modestement à l'écart dans l'embrasure d'une fenêtre,
réfléchissant et observant les physionomies qui l'entouraient.
Un petit abbé poupin, à la tournure déjà un peu épaisse, frisé et
pomponné à merveille causait en ce moment avec monseigneur de Toulouse,
et, debout devant lui, répondait en tournant son chapeau entre ses
doigts.
—Que sollicitez-vous donc du contrôleur général, monsieur l'abbé de
Choisy, lui demandait l'archevêque? Un nouveau bénéfice? Mais je vous
croyais mal en Cour depuis certaine aventure de Poitiers?
—Oh! monseigneur, répondait l'abbé, en baissant les yeux, une si
vieille histoire, personne n'y pense plus ici: on a tant d'autres
bichons à friser; et relevant ses yeux bleus gais et malicieux, l'abbé
ajoutait:
—Voulez-vous que je mette votre grandeur au courant de la dernière
aventure arrivée à la cour?
—Non, merci, monsieur l'abbé, je vous tiens quitte; gardez-en la
primeur pour vos mémoires si vous en écrivez un jour[4]. Mais,
dites-moi, avez-vous vu M. de Colbert depuis quelque temps? J'arrive
de Toulouse et ne sais rien de ce pays-ci. De quelle humeur est-il
en ce moment? Les affaires l'absorbent à ce point qu'elles influent
beaucoup sur son caractère, et que son accueil s'en ressent quelquefois.
—Monseigneur, ce matin, j'ai rencontré le contrôleur général dans le
jardin des Tuileries; il se rendait au conseil des ministres chez le
roi, il m'a semblé avoir sa mine ordinaire.
—Cela ne me dit rien, à moi, sa mine ordinaire; quelle est-elle,
l'abbé? demanda l'archevêque.
—Il avait l'air d'un carlin sur la patte duquel un léopard a marché,
répondit l'abbé en riant.
En ce moment les deux battants de la porte furent ouverts et un homme
entra.
Les conversations cessèrent, et un grand silence accueillit son entrée.
Tout le monde se leva.
L'homme auquel s'adressaient ces marques de déférence était de taille
moyenne, son visage renfrogné, ses yeux enfoncés dans leur orbite, ses
sourcils noirs, épais, lui donnaient une mine austère et sombre.
Il traversa le salon sans paraître remarquer personne, un secrétaire le
suivait, portant un grand sac de laine noire bondé de nombreux papiers.
Monseigneur d'Anglure se leva, au moment où il passait près de lui; ce
mouvement fit retourner vers lui le nouvel arrivant.
—Ah! monsieur de Toulouse! Je ne vous savais pas ici. Puis-je vous être
bon à quelque chose, monseigneur? demanda-t-il froidement, mais avec
déférence.
—Oui, monsieur le contrôleur général, repartit vivement monseigneur
d'Anglure, vous pouvez m'être le plus agréable du monde en écoutant
attentivement un homme que je protège.
—Encore un bénéfice à donner, monseigneur? fit Colbert.
—Non, monsieur, je ne vous demande que d'écouter, et non pas de vous
engager à rien avant d'avoir ouï les projets que mon protégé doit vous
soumettre, et qui, j'en ai la conviction, sont dignes de tout votre
intérêt.
Voulez-vous le recevoir?
—Allons je le verrai, pour vous être agréable, monseigneur. Qu'il
vienne, et se présente en votre nom; mais s'il est à Toulouse!...
répondit Colbert achevant sa pensée par un geste qui semblait dire ouf!
j'ai le temps.
—Que nenni, monsieur le contrôleur, vous n'y échapperez pas, il est
ici. Et faisant un signe à Riquet qui s'approcha, l'archevêque le
présenta.
—Pierre-Paul Riquet, baron de Bonrepos, dit-il.
—Je suis pris, s'écria Colbert, en souriant: Que votre grandeur daigne
entrer, et vous aussi, monsieur, fit-il à Riquet; et à son tour il
pénétra dans son cabinet.
Un secrétaire venait bientôt annoncer à la foule qui se pressait dans
le salon d'attente que le contrôleur général ne recevait plus ce
jour-là.
Jean Baptiste Colbert, contrôleur général depuis 1661, surintendant des
finances depuis un an, était né en 1609 à Troyes.
Il était un simple bourgeois, fils d'un marchand de draps de cette
ville, adopté par son oncle Odart Colbert, riche négociant en blés, en
vins et en étoffes.
Ce dernier, comprenant la capacité de son neveu, sentit que la petite
ville natale n'était pas un lieu propre à développer son génie; aussi
plaça-t-il son neveu et héritier chez deux italiens, Maseranni et
Cenami, qui étaient les banquiers du cardinal Mazarin.
Les affaires personnelles, si nombreuses, si compliquées, de ce grand
politique mirent à plusieurs reprises en rapport le jeune commis et le
ministre qui put ainsi apprécier son esprit net, ferme, et profond,
sa droiture inébranlable, sa persévérance et son exactitude dans ses
engagements. Mazarin s'attacha particulièrement le jeune Colbert, le
fit entrer dans ses bureaux, et Colbert fut un des hommes que Mazarin
employa le plus activement dans les dernières années de son ministère.
Il le choisit même pour un de ses exécuteurs testamentaires.
Le cardinal conserva toujours, jusque pendant la maladie dont il
mourut, la direction des affaires; mais Colbert assistait à toutes les
conférences.
—Sire, dit le cardinal Mazarin avant de mourir au jeune roi qui
écoutait avec déférence ses derniers avis et ses recommandations
suprêmes, sire, je vous dois tout, mais je crois m'acquitter en quelque
sorte envers votre Majesté en lui donnant Colbert.
Louis XIV accepta le legs de son ministre, et Colbert hérita de presque
toutes les charges de son protecteur.
Du reste Mazarin ne s'était pas trompé sur la valeur et le génie de
l'homme appelé à lui succéder.
Une volonté ferme, énergique, de faire le bien, une tendance prononcée
à l'unité dans l'état et dans le gouvernement, un amour ardent de
l'égalité, autant que cela était possible et se pouvait comprendre
au XVIIe siècle, une puissance et une passion de travail qui se
manifestaient par un labeur assidu de chaque jour; tels furent ses
titres au pouvoir et aux honneurs pendant sa vie, et à la gloire après
sa mort.
[Illustration: 1619 — COLBERT. — 1683]
Sévère pour lui-même, il était exigeant pour ses commis; son accueil
froid et silencieux était l'effroi des solliciteurs, dit Guy-Patin[5].
Une application infinie et un désir insatiable d'apprendre lui firent,
en quelque sorte, se refaire lui-même son éducation.
Il voulut, alors qu'il était ministre, apprendre le latin; ce fut Jean
Gallois, fondateur du journal des savants, qui lui enseigna cette
langue.
Colbert, contrôleur général, s'intéressait à tout ce qui pouvait
augmenter la grandeur de son pays. Il s'occupa d'ouvrir à la France de
nouvelles sources de richesses.
La paix lui permettait alors de se livrer aux entreprises qu'il rêvait,
propres à relever l'industrie et à étendre le commerce. Il appela des
pays étrangers des manufacturiers les plus habiles: Van-Robais des
Pays-Bas, qui fonda des fabriques de draperies fines; Hindret, qui créa
de nombreux ateliers de bonneterie.
Six ans après l'entrée de Colbert au ministère, quarante deux mille
métiers fabriquaient en France de beaux draps, à la place de ces draps
épais et communs que portaient nos aïeux.
Nos dentelles à Alençon, nos soieries à Lyon, nos glaces dans le nord,
nos armes blanches, rivalisèrent bientôt avec les produits similaires
de l'étranger, et nous n'étions plus tributaires de l'Espagne, de
l'Italie et de la Hollande.
Colbert n'oublia pas que, si l'industrie et le commerce font la fortune
d'un pays, les lettres et les arts en peuvent faire la gloire. Il
fonda, en 1663, l'Académie des inscriptions et belles-lettres, en 1671
l'Académie d'architecture.
Il établit l'école de Rome telle qu'elle fonctionne encore aujourd'hui.
Il éleva l'Observatoire où il appela Cassini[6]. Paris lui doit des
quais, des places, la colonnade du Louvre.
En 1669, le roi ajouta à ses attributions le département de la marine
avec cinquante bâtiments de guerre seulement: en 1681, la France
victorieuse sur mer comptait cent quatre-vingt-dix-huit vaisseaux ou
galères. Son opposition à la politique funeste de conquêtes de Louvois,
le ministre de la guerre, devint une lutte de tous les instants.
Colbert prévoyait sagement où nous mèneraient ces guerres, souvent
injustes. Il crut de son devoir de Français, de prévenir le roi qui lui
répondit, le 16 avril 1671, une lettre fort dure.
Les avertissements d'un sage sont presque toujours mal reçus, surtout
d'un jeune roi que la gloire enivrait. L'influence de Colbert
diminuait; il restait ministre, mais sa position devint chaque jour
plus difficile.
En 1680, il accompagna le roi dans son voyage aux Pays-Bas. Il y prit
une fièvre maligne. Un médecin anglais le sauva avec du quinquina,
remède très peu connu encore.
Trois ans plus tard, alors que, la France menacée de tous côtés, la
guerre renaissait plus acharnée, Colbert eut une seconde atteinte de
cette fièvre. Ce ne fut pas la maladie seule qui le terrassa et le mit
au tombeau; non, il mourut d'un mot et d'une ingratitude.
Louis XIV achevait en même temps les grands travaux de construction du
palais de Versailles. Colbert était chargé de solder les mémoires et
d'en réviser les comptes.
Louvois surveillait ces travaux et ces dépenses avec une attention
extrême.
Il crut, ou feignit de croire que Colbert avait laissé passer, sans le
vérifier, un marché onéreux pour la grille qui ferme la grande cour du
château. Il s'empressa d'en avertir le roi.
Lorsque Colbert présenta les comptes de serrurerie, Louis XIV le reçut
mal. Après plusieurs propos peu obligeants, il lui dit:
«Il y a là de la friponnerie.
—Sire, répondit Colbert, je me flatte au moins que ce mot-là ne s'étend
pas jusqu'à moi!
—Non, dit le roi, mais il fallait y avoir plus d'attention; et il
ajouta: Si vous voulez savoir ce que c'est que l'économie, allez en
Flandre, vous verrez combien les fortifications des places conquises
ont peu coûté.»
Ce mot, cette comparaison entre lui et Louvois tuèrent cet homme.
Il rentra, se mit au lit et ne se releva plus. Son mal se compliqua
soudain d'une attaque de foie.
Le roi le sachant fort souffrant lui écrivit et lui envoya sa lettre
par un gentilhomme de sa chambre.
Colbert ne pouvait refuser de recevoir l'envoyé du roi, mais, à son
approche, il feignit de dormir.
Quant à la lettre, il ne la voulut point lire.
«Je ne veux plus entendre parler du roi, dit-il. Qu'au moins, à
présent, il me laisse tranquille.»
Les dernières paroles, paroles amères de ce grand caractère en face de
cette ingratitude, furent:
«Si j'avais fait pour Dieu ce que j'ai fait pour cet homme-là, je
serais sauvé deux fois, et je ne sais pas ce que je vais devenir.»
Il mourut dans son hôtel, rue Neuve-des-Petits-Champs, à Paris; il
mourut, ce grand ministre, haï de ses collègues que sa rigidité gênait,
du roi peut-être qui ne savait pas entendre la vérité, méconnu du
peuple de Paris qui le regardait comme le promoteur d'impôts établis,
malgré lui, en 1672.
On lui a reproché de n'avoir pas compris toute la valeur du crédit
pour la richesse française: voici sa réponse, en 1672, au président
Lamoignon, d'après les avis duquel on venait de décider un emprunt.
«Vous triomphez, monsieur, dit Colbert, mais croyez-vous avoir fait
l'action d'un homme de bien? Croyez-vous que je ne susse pas comme vous
qu'on pouvait trouver de l'argent à emprunter?
»Mais connaissez-vous comme moi l'homme auquel nous avons à faire
(Louis XIV), sa passion pour la représentation?
»Voilà donc la carrière ouverte aux emprunts, et par conséquent à des
dépenses et à des impôts illimités. Vous en répondrez à la nation et à
la postérité!»
Tel était l'homme intègre, passionné pour la grandeur de la France,
en face duquel Riquet allait se trouver, qu'il devait persuader de
l'utilité de sa gigantesque entreprise et de l'avenir qui lui était
réservé.
S'il l'eût mieux connu à ce moment, il n'eût pas douté de l'intérêt
puissant que ce grand ministre allait accorder à ses idées.