CHAPITRE CINQUIÈME

Riquet attendit vainement une réponse durant six mois. Inquiet, ne

sachant que penser d'un silence qui lui paraissait intolérable, il

recourut encore à monseigneur d'Anglure, et alla lui faire part de ses

angoisses.

—Eh bien! mon cher Riquet, avez-vous enfin une réponse? lui demanda

l'archevêque, lorsqu'il entra.

—Hélas! non, monseigneur, aussi vous avouerai-je que je commence à

perdre patience, répondit Riquet vivement. Mon projet n'aurait-il pas

été goûté du ministre? je ne puis le croire.

Je suis tenace, je n'abandonnerai pas facilement une œuvre que je crois

utile au bien du pays.

Votre grandeur est convaincue aussi de son utilité, n'est-ce pas,

monseigneur?

Peut-être M. de Colbert n'a-t-il pas même lu ma lettre? Faut-il aller à

Paris? J'en ai grande envie.

Vous m'avez promis une recommandation, monseigneur. Voulez-vous

toujours me la donner? acheva Riquet.

—Je ferai mieux, mon cher Riquet, répondit l'archevêque, je vous

accompagnerai à Paris, je vous présenterai moi-même. Donnez-moi huit

jours, pour mettre ordre aux affaires de mon diocèse en mon absence.

Ne vous occupez de rien, je vous emmène; mon carosse est large, nous y

serons fort à l'aise pour ce trajet qui n'est pas un petit voyage.

Au jour dit, les deux voyageurs se mirent en route, et bientôt

arrivèrent sans encombre à Paris.

Un matin, quelques jours après leur arrivée, monseigneur d'Anglure

emmena Riquet chez M. de Colbert.

On les fit entrer dans un vaste salon déjà presque rempli de

solliciteurs de tous genres et de tous rangs.

Il y avait là, des courtisans en quête d'une faveur ou d'une charge à

la Cour, des employés provinciaux sollicitant une place plus lucrative,

des marchands venant demander un privilège et des abbés un bénéfice.

Monseigneur d'Anglure fut salué respectueusement, les courtisans

formèrent une petite cour autour de lui; tandis que Riquet, inconnu,

se tenait modestement à l'écart dans l'embrasure d'une fenêtre,

réfléchissant et observant les physionomies qui l'entouraient.

Un petit abbé poupin, à la tournure déjà un peu épaisse, frisé et

pomponné à merveille causait en ce moment avec monseigneur de Toulouse,

et, debout devant lui, répondait en tournant son chapeau entre ses

doigts.

—Que sollicitez-vous donc du contrôleur général, monsieur l'abbé de

Choisy, lui demandait l'archevêque? Un nouveau bénéfice? Mais je vous

croyais mal en Cour depuis certaine aventure de Poitiers?

—Oh! monseigneur, répondait l'abbé, en baissant les yeux, une si

vieille histoire, personne n'y pense plus ici: on a tant d'autres

bichons à friser; et relevant ses yeux bleus gais et malicieux, l'abbé

ajoutait:

—Voulez-vous que je mette votre grandeur au courant de la dernière

aventure arrivée à la cour?

—Non, merci, monsieur l'abbé, je vous tiens quitte; gardez-en la

primeur pour vos mémoires si vous en écrivez un jour[4]. Mais,

dites-moi, avez-vous vu M. de Colbert depuis quelque temps? J'arrive

de Toulouse et ne sais rien de ce pays-ci. De quelle humeur est-il

en ce moment? Les affaires l'absorbent à ce point qu'elles influent

beaucoup sur son caractère, et que son accueil s'en ressent quelquefois.

—Monseigneur, ce matin, j'ai rencontré le contrôleur général dans le

jardin des Tuileries; il se rendait au conseil des ministres chez le

roi, il m'a semblé avoir sa mine ordinaire.

—Cela ne me dit rien, à moi, sa mine ordinaire; quelle est-elle,

l'abbé? demanda l'archevêque.

—Il avait l'air d'un carlin sur la patte duquel un léopard a marché,

répondit l'abbé en riant.

En ce moment les deux battants de la porte furent ouverts et un homme

entra.

Les conversations cessèrent, et un grand silence accueillit son entrée.

Tout le monde se leva.

L'homme auquel s'adressaient ces marques de déférence était de taille

moyenne, son visage renfrogné, ses yeux enfoncés dans leur orbite, ses

sourcils noirs, épais, lui donnaient une mine austère et sombre.

Il traversa le salon sans paraître remarquer personne, un secrétaire le

suivait, portant un grand sac de laine noire bondé de nombreux papiers.

Monseigneur d'Anglure se leva, au moment où il passait près de lui; ce

mouvement fit retourner vers lui le nouvel arrivant.

—Ah! monsieur de Toulouse! Je ne vous savais pas ici. Puis-je vous être

bon à quelque chose, monseigneur? demanda-t-il froidement, mais avec

déférence.

—Oui, monsieur le contrôleur général, repartit vivement monseigneur

d'Anglure, vous pouvez m'être le plus agréable du monde en écoutant

attentivement un homme que je protège.

—Encore un bénéfice à donner, monseigneur? fit Colbert.

—Non, monsieur, je ne vous demande que d'écouter, et non pas de vous

engager à rien avant d'avoir ouï les projets que mon protégé doit vous

soumettre, et qui, j'en ai la conviction, sont dignes de tout votre

intérêt.

Voulez-vous le recevoir?

—Allons je le verrai, pour vous être agréable, monseigneur. Qu'il

vienne, et se présente en votre nom; mais s'il est à Toulouse!...

répondit Colbert achevant sa pensée par un geste qui semblait dire ouf!

j'ai le temps.

—Que nenni, monsieur le contrôleur, vous n'y échapperez pas, il est

ici. Et faisant un signe à Riquet qui s'approcha, l'archevêque le

présenta.

—Pierre-Paul Riquet, baron de Bonrepos, dit-il.

—Je suis pris, s'écria Colbert, en souriant: Que votre grandeur daigne

entrer, et vous aussi, monsieur, fit-il à Riquet; et à son tour il

pénétra dans son cabinet.

Un secrétaire venait bientôt annoncer à la foule qui se pressait dans

le salon d'attente que le contrôleur général ne recevait plus ce

jour-là.

Jean Baptiste Colbert, contrôleur général depuis 1661, surintendant des

finances depuis un an, était né en 1609 à Troyes.

Il était un simple bourgeois, fils d'un marchand de draps de cette

ville, adopté par son oncle Odart Colbert, riche négociant en blés, en

vins et en étoffes.

Ce dernier, comprenant la capacité de son neveu, sentit que la petite

ville natale n'était pas un lieu propre à développer son génie; aussi

plaça-t-il son neveu et héritier chez deux italiens, Maseranni et

Cenami, qui étaient les banquiers du cardinal Mazarin.

Les affaires personnelles, si nombreuses, si compliquées, de ce grand

politique mirent à plusieurs reprises en rapport le jeune commis et le

ministre qui put ainsi apprécier son esprit net, ferme, et profond,

sa droiture inébranlable, sa persévérance et son exactitude dans ses

engagements. Mazarin s'attacha particulièrement le jeune Colbert, le

fit entrer dans ses bureaux, et Colbert fut un des hommes que Mazarin

employa le plus activement dans les dernières années de son ministère.

Il le choisit même pour un de ses exécuteurs testamentaires.

Le cardinal conserva toujours, jusque pendant la maladie dont il

mourut, la direction des affaires; mais Colbert assistait à toutes les

conférences.

—Sire, dit le cardinal Mazarin avant de mourir au jeune roi qui

écoutait avec déférence ses derniers avis et ses recommandations

suprêmes, sire, je vous dois tout, mais je crois m'acquitter en quelque

sorte envers votre Majesté en lui donnant Colbert.

Louis XIV accepta le legs de son ministre, et Colbert hérita de presque

toutes les charges de son protecteur.

Du reste Mazarin ne s'était pas trompé sur la valeur et le génie de

l'homme appelé à lui succéder.

Une volonté ferme, énergique, de faire le bien, une tendance prononcée

à l'unité dans l'état et dans le gouvernement, un amour ardent de

l'égalité, autant que cela était possible et se pouvait comprendre

au XVIIe siècle, une puissance et une passion de travail qui se

manifestaient par un labeur assidu de chaque jour; tels furent ses

titres au pouvoir et aux honneurs pendant sa vie, et à la gloire après

sa mort.

[Illustration: 1619 — COLBERT. — 1683]

Sévère pour lui-même, il était exigeant pour ses commis; son accueil

froid et silencieux était l'effroi des solliciteurs, dit Guy-Patin[5].

Une application infinie et un désir insatiable d'apprendre lui firent,

en quelque sorte, se refaire lui-même son éducation.

Il voulut, alors qu'il était ministre, apprendre le latin; ce fut Jean

Gallois, fondateur du journal des savants, qui lui enseigna cette

langue.

Colbert, contrôleur général, s'intéressait à tout ce qui pouvait

augmenter la grandeur de son pays. Il s'occupa d'ouvrir à la France de

nouvelles sources de richesses.

La paix lui permettait alors de se livrer aux entreprises qu'il rêvait,

propres à relever l'industrie et à étendre le commerce. Il appela des

pays étrangers des manufacturiers les plus habiles: Van-Robais des

Pays-Bas, qui fonda des fabriques de draperies fines; Hindret, qui créa

de nombreux ateliers de bonneterie.

Six ans après l'entrée de Colbert au ministère, quarante deux mille

métiers fabriquaient en France de beaux draps, à la place de ces draps

épais et communs que portaient nos aïeux.

Nos dentelles à Alençon, nos soieries à Lyon, nos glaces dans le nord,

nos armes blanches, rivalisèrent bientôt avec les produits similaires

de l'étranger, et nous n'étions plus tributaires de l'Espagne, de

l'Italie et de la Hollande.

Colbert n'oublia pas que, si l'industrie et le commerce font la fortune

d'un pays, les lettres et les arts en peuvent faire la gloire. Il

fonda, en 1663, l'Académie des inscriptions et belles-lettres, en 1671

l'Académie d'architecture.

Il établit l'école de Rome telle qu'elle fonctionne encore aujourd'hui.

Il éleva l'Observatoire où il appela Cassini[6]. Paris lui doit des

quais, des places, la colonnade du Louvre.

En 1669, le roi ajouta à ses attributions le département de la marine

avec cinquante bâtiments de guerre seulement: en 1681, la France

victorieuse sur mer comptait cent quatre-vingt-dix-huit vaisseaux ou

galères. Son opposition à la politique funeste de conquêtes de Louvois,

le ministre de la guerre, devint une lutte de tous les instants.

Colbert prévoyait sagement où nous mèneraient ces guerres, souvent

injustes. Il crut de son devoir de Français, de prévenir le roi qui lui

répondit, le 16 avril 1671, une lettre fort dure.

Les avertissements d'un sage sont presque toujours mal reçus, surtout

d'un jeune roi que la gloire enivrait. L'influence de Colbert

diminuait; il restait ministre, mais sa position devint chaque jour

plus difficile.

En 1680, il accompagna le roi dans son voyage aux Pays-Bas. Il y prit

une fièvre maligne. Un médecin anglais le sauva avec du quinquina,

remède très peu connu encore.

Trois ans plus tard, alors que, la France menacée de tous côtés, la

guerre renaissait plus acharnée, Colbert eut une seconde atteinte de

cette fièvre. Ce ne fut pas la maladie seule qui le terrassa et le mit

au tombeau; non, il mourut d'un mot et d'une ingratitude.

Louis XIV achevait en même temps les grands travaux de construction du

palais de Versailles. Colbert était chargé de solder les mémoires et

d'en réviser les comptes.

Louvois surveillait ces travaux et ces dépenses avec une attention

extrême.

Il crut, ou feignit de croire que Colbert avait laissé passer, sans le

vérifier, un marché onéreux pour la grille qui ferme la grande cour du

château. Il s'empressa d'en avertir le roi.

Lorsque Colbert présenta les comptes de serrurerie, Louis XIV le reçut

mal. Après plusieurs propos peu obligeants, il lui dit:

«Il y a là de la friponnerie.

—Sire, répondit Colbert, je me flatte au moins que ce mot-là ne s'étend

pas jusqu'à moi!

—Non, dit le roi, mais il fallait y avoir plus d'attention; et il

ajouta: Si vous voulez savoir ce que c'est que l'économie, allez en

Flandre, vous verrez combien les fortifications des places conquises

ont peu coûté.»

Ce mot, cette comparaison entre lui et Louvois tuèrent cet homme.

Il rentra, se mit au lit et ne se releva plus. Son mal se compliqua

soudain d'une attaque de foie.

Le roi le sachant fort souffrant lui écrivit et lui envoya sa lettre

par un gentilhomme de sa chambre.

Colbert ne pouvait refuser de recevoir l'envoyé du roi, mais, à son

approche, il feignit de dormir.

Quant à la lettre, il ne la voulut point lire.

«Je ne veux plus entendre parler du roi, dit-il. Qu'au moins, à

présent, il me laisse tranquille.»

Les dernières paroles, paroles amères de ce grand caractère en face de

cette ingratitude, furent:

«Si j'avais fait pour Dieu ce que j'ai fait pour cet homme-là, je

serais sauvé deux fois, et je ne sais pas ce que je vais devenir.»

Il mourut dans son hôtel, rue Neuve-des-Petits-Champs, à Paris; il

mourut, ce grand ministre, haï de ses collègues que sa rigidité gênait,

du roi peut-être qui ne savait pas entendre la vérité, méconnu du

peuple de Paris qui le regardait comme le promoteur d'impôts établis,

malgré lui, en 1672.

On lui a reproché de n'avoir pas compris toute la valeur du crédit

pour la richesse française: voici sa réponse, en 1672, au président

Lamoignon, d'après les avis duquel on venait de décider un emprunt.

«Vous triomphez, monsieur, dit Colbert, mais croyez-vous avoir fait

l'action d'un homme de bien? Croyez-vous que je ne susse pas comme vous

qu'on pouvait trouver de l'argent à emprunter?

»Mais connaissez-vous comme moi l'homme auquel nous avons à faire

(Louis XIV), sa passion pour la représentation?

»Voilà donc la carrière ouverte aux emprunts, et par conséquent à des

dépenses et à des impôts illimités. Vous en répondrez à la nation et à

la postérité!»

Tel était l'homme intègre, passionné pour la grandeur de la France,

en face duquel Riquet allait se trouver, qu'il devait persuader de

l'utilité de sa gigantesque entreprise et de l'avenir qui lui était

réservé.

S'il l'eût mieux connu à ce moment, il n'eût pas douté de l'intérêt

puissant que ce grand ministre allait accorder à ses idées.

Un grand français du XVIIme siècle : Pierre Paul Riquet et le canal du Midi · 第 7 / 46 题