CHAPITRE QUATRIÈME

Tandis que Pierre commençait les terrassements du canal en miniature

dans le parc de Bonrepos, Riquet repartait à cheval; il allait vers

Béziers et la Méditerranée, vérifier ses notes antérieures, puis il

revint suivant toujours la ligne imaginaire de son canal jusqu'à

Toulouse, pour y chercher sa femme, ses filles, et son fils cadet.

Après deux mois d'absence, il les ramena avec lui à Bonrepos.

Alors, sur ses indications, les maçons que Pierre avait embauchés se

mirent à l'œuvre. Riquet qui lisait tous les livres spéciaux, qui

s'enquérait partout, leur fit construire une écluse qui fonctionnait

fort bien, ensuite un modèle du bassin de la Grave, puis des digues,

des ponts aqueducs sur lesquels l'eau passait.

A moitié de son parcours, le canal fut tout à coup arrêté par un

monticule de deux mètres de haut sur lequel Riquet avait absolument

voulu diriger son tracé, prétendant que l'on trouverait une montagne en

travers du canal dans les environs de Narbonne.

Pierre regimbait contre cette idée:

—Mais, messire Riquet, disait-il, si nous dérivions le canal à gauche,

là, vers ces giroflées, nous éviterions ainsi cette montagne.

—Je te dis, entêté, que je ne la puis éviter. Mon canal doit passer au

travers et pas ailleurs. J'ai bien été forcé de le reconnaître, à mon

dernier voyage.

Comment surmonter cette difficulté? Un pont? c'est trop haut! Comment

faire monter l'eau à ce niveau?

—Perce la montagne, voilà tout, répondit Riquet.

—Percer une montagne! s'écriait Pierre, comme vous y allez, messire

Riquet! Comme cela est facile!

Et Pierre, qui avait pris au sérieux son travail, disait entre ses

dents:

—Ah! si tu nous donnes autant de mal au naturel, que le fait ta

représentation, je te ferai sauter, toi!

Le canal était presque achevé; monseigneur d'Anglure qui avait annoncé,

puis retardé sa visite, n'arriva à Bonrepos que dans les premiers jours

de 1660.

Mme et mesdemoiselles Riquet, lui faisant visiter le parc, voulurent

l'éloigner des travaux du canal.

—Que faites-vous donc construire là? demanda l'archevêque curieusement.

—Monseigneur, répondit Riquet, ce que vous apercevez, c'est la bête

noire de ma femme. Il n'est donc pas étonnant qu'elle veuille éloigner

votre grandeur de ce monstre.

—Quel monstre, mon ami? reprit l'archevêque.

—Mon canal, monseigneur, qui s'achève en ce moment.

—Quel canal?

—Comment? ma femme ne vous a pas déjà parlé, pour vous prier de m'ôter

ce projet de la tête? elle prétend que depuis que j'y songe, je ne

m'appartiens plus, que je suis tout à ma bête. Et mesdemoiselles mes

filles m'en veulent fort, j'en suis sûr, de les forcer à quitter

Toulouse et leurs amies pour les enterrer à Bonrepos, toujours à cause

de mon canal.

—Mon père, répondit gaiement Marie, l'aînée des jeunes filles, votre

projet ne peut pas nous enterrer. A la rigueur il ne pourrait servir

qu'à nous noyer.

—C'est bon, méchante, répliqua Riquet, pinçant le bout de l'oreille de

sa fille. Vous l'entendez, monseigneur; eh bien! je vous fais juge de

notre dispute. Et alors Riquet expliqua à l'archevêque de Toulouse, son

vaste projet, il s'anima en lui détaillant les avantages, les biens

immenses qui ressortiraient pour le Languedoc[2], pour la France même,

de l'établissement du canal qu'il rêvait.

L'archevêque écoutait:—Oui, dit-il enfin, c'est grand, c'est utile,

il faut en écrire au roi, en parler à son ministre, à M. de Colbert.

L'avez-vous fait déjà?

—Hélas non, monseigneur. Il faudrait joindre à ma lettre des plans

explicatifs, et si je comprends mon œuvre, si elle est là, fit Riquet

se frappant le front; je ne sais pas dresser un plan correct, moi. J'ai

l'intention d'en écrire à M. Roux, un ingénieur de Toulouse que je

connais.

—Mais, dit en l'interrompant monseigneur d'Anglure, j'y songe, j'ai

votre affaire tout près d'ici, dans la petite ville de Revel. J'ai

vu un jeune ingénieur, le fils du receveur des gabelles, je vais lui

écrire tout à l'instant, le mander chez vous, je vous le présenterai;

et vos plans, à vous, exécutés, vérifiés, mis en ordre par lui, vous

vous adresserez à M. de Colbert. Je me fais fort de vous obtenir une

audience.

Et maintenant, M. Riquet, veuillez me montrer en détail votre canal,

conclut l'archevêque.

L'on fit l'essai, devant monseigneur d'Anglure, du petit canal; l'eau y

fut lancée, les écluses, les épanchoirs, les ponts, tout fonctionnait à

merveille.—Voilà un petit canal qui deviendra grand, dit l'archevêque

enchanté de ce qu'il voyait.

—Oui, pourvu que vous lui prêtiez assistance, monseigneur, répondit

Riquet.

François Andréossy, l'ingénieur qui habitait en ce moment Revel, chez

ses parents, était encore un tout jeune homme; il était né en 1633 et

n'avait par conséquent que vingt-sept ans, lorsqu'il fut présenté à

Riquet. Il avait fait ses études à Paris où il était né.

Alors seulement les mathématiques commençaient à n'être plus tenues en

suspicion. Descartes et Fermat venaient de leur conférer leurs titres

de noblesse, et de jeter les fondements de cette méthode d'analyse

qui, depuis, est devenue le point de départ de toutes nos connaissances

positives, et a donné l'essor à tant d'hommes de génie.

A la fin de ses études, à vingt-cinq ans, le jeune Andréossy dut aller

en Italie pour recueillir la succession d'une tante, Claire Massei,

femme de Jules Andréossy, sénateur de la république de Lucques. Il

en profita pour parcourir en tous sens le Milanais et le Padouan, en

étudiant justement les travaux hydrauliques auxquels il s'intéressait

particulièrement. Il avait vu les écluses de Léonard de Vinci pour

la jonction des canaux de l'Adda et du Tesin, il en avait rapporté

des plans pris sur les lieux; aussi demeura-t-il saisi d'étonnement

lorsqu'il vit à Bonrepos la petite écluse que Riquet, sans notions

autres que celles puisées dans les livres, avait fait établir dans son

canal en miniature.

François Andréossy était un jeune homme maigre et brun, petit et bien

pris dans sa taille; l'œil était sombre, profondément enfoncé sous

l'arcade sourcilière; le regard très noir était un peu fuyant.

Il parlait bien, avec calme, s'observant beaucoup et observant encore

davantage les autres.

Il connaissait à fond les questions dont Riquet l'entretenait; par la

clarté de ses idées, la perspicacité de ses vues, il résolvait des

problèmes qui paraissaient insolubles.

Aussitôt après le départ de monseigneur d'Anglure, Riquet l'installa

définitivement à Bonrepos: il se l'attacha en qualité d'ingénieur, pour

le grand travail qu'il méditait.

Andréossy s'ingénia à plaire à tout le monde au château, fut aimable,

rempli d'attentions pour Mme Riquet et ses filles, se fit gai compagnon

avec Paul de Bonrepos, le fils cadet du maître du logis, et plein de

déférences pour Riquet lui-même.

D'ailleurs celui-ci comprit de suite la haute valeur du jeune

ingénieur, l'apprécia, et n'hésita pas à lui confier outre l'ensemble

de son projet, une partie de ses plans, qu'Andréossy se chargea de

dresser et de mettre au net.

Plus tard même, en visitant le tracé de Riquet, il releva des erreurs

de calcul, fit admettre des rectifications de passage et réforma les

points défectueux.

Malgré les grâces déployées par Andréossy auprès de Mme Riquet,

celle-ci ne l'aimait point.

—Vous en direz ce que vous voudrez, répétait-elle à son mari qui la

gourmandait de l'indifférence, presque de l'hostilité qu'elle montrait

au jeune homme, vous en direz ce que vous voudrez, il ne me plaît pas,

à moi, votre Lucquois. Il a du talent, soit; il fait des plans qui sont

superbes, tant mieux; mais croyez moi, défiez-vous de lui. Il a une

figure de faux témoin; voilà mon opinion.

—Vous n'aimez rien de ce qui touche à mon canal, disait Riquet en

riant. C'est une prévention indéracinable. Ce garçon est charmant, vous

n'y connaissez rien.

—Vous verrez si je me trompe. Quant à votre canal, il ne m'en chaut

guère, vous ne le ferez point.

—Pourquoi?

—Et l'argent?

—Le roi m'en donnera, les États de Languedoc m'en fourniront.

—Ouais! vous les connaissez peu, ces messieurs de Toulouse, si vous

croyez qu'ils vont ainsi jeter à l'eau leur argent.

—Eh bien! dit Riquet, si le roi et les états me refusent leur concours,

je le ferai seul, avec ma fortune.

—Mais tout ce que vous possédez y passera, monsieur, s'écria sa femme

épouvantée.

—Qu'importe ma fortune! qu'elle s'engloutisse dans mon œuvre, si je

crée une chose utile! Mais, ma mie, ne vous effrayez pas d'avance, rien

n'est encore décidé. Quant au mode de paiement, j'agirai, soyez-en

sûre, avec prudence.

—Vous êtes le maître, monsieur, lui répondit sa femme. Seulement ne

creusez pas un canal pour nous noyer tous.

Satisfaite de son innocente plaisanterie, elle lui tendit la main que

son mari baisa galamment en lui disant:

—Ma mie, je sais nager et je m'engage à vous sauver.

A la fin de l'automne, Riquet reconduisit sa femme à Toulouse,

ses filles au couvent et son fils à l'Académie. Puis ses affaires

financières expédiées, il revint à Bonrepos, allant de là tantôt à

Revel, tantôt à Béziers et jusque dans le midi, vers l'étang de Thau,

accompagné par Andréossy.

Ils firent faire sous leurs yeux des nivellements par Pierre qui ne

quittait jamais Riquet.

Riquet s'occupa ainsi pendant deux années de l'exécution de son

projet, s'entendit avec des entrepreneurs pour les maçonneries, avec

des usiniers pour les fers dont il aurait besoin, fit des devis, se

rendit compte des moindres dépenses qu'il faudrait faire; et, alors

seulement, il revint à Toulouse voir monseigneur d'Anglure.

—J'ai travaillé pour la vérification du canal avec tant de soin, dit-il

à l'archevêque, qu'à cette heure, j'en puis parler avec certitude,

et vous annoncer en toute vérité que la chose est sûre; j'ai passé

partout, le niveau et le compas à la main. Je vous apporte aujourd'hui

les plans et devis, jugez-en, monseigneur.

—Il faut écrire à M. de Colbert, lui répondit l'archevêque de Toulouse.

Je vais en faire autant de mon côté, et si la réponse tarde, vous

partirez pour Paris, et il faudra que le ministre vous écoute.

Riquet adressa alors à Colbert cette première lettre si simple, et qui

résume si bien son projet[3].

Du village de Bonrepos.

Monseigneur,

«Je vous écris de ce village sur le sujet d'un canal qui pourrait

se faire en Languedoc, pour la communication des deux mers.

Vous vous étonnerez que j'entreprenne de parler d'une chose

qu'apparemment je ne connais pas, et qu'un homme de finances se

mesle de nivelage; mais vous excuserez mon entreprise, lorsque

vous saurez que c'est d'ordre de monseigneur de Toulouse que je

vous écris.

»Jusqu'à ce jour on n'avait pensé aux rivières propres à servir,

ni su trouver des routes aysées pour le canal, car celles qu'on

s'était imaginées étaient avec des obstacles insurmontables de

rétrogradations de rivières, et de machines pour élever les eaux.

Aussy croyez que ces difficultés ont toujours causé le dégoût et

reculé l'exécution de l'ouvrage; mais aujourd'hui, monseigneur,

qu'on trouve des rivières qui peuvent être aysément détournées

de leur ancien lit, et conduites dans ce nouveau canal toutes

les difficultés cessent, excepté celle de trouver un fond pour

subvenir aux frais du travail. Vous avez pour cela mille moyens,

monseigneur, et je vous en présente encore deux, dans mes mémoires

cy-joint, afin de vous porter plus facilement à cet ouvrage que

vous jugerez très avantageux au roi et à son peuple.»

Puis Riquet énumérait les avantages qui devaient résulter pour le

commerce de l'établissement du canal et il terminait ainsi:

«Que si j'apprends que ce dessein vous doive plaire, je vous

l'enverrai figuré, avec le nombre des écluses qu'il conviendra

de faire, et les calculs exacts des toises du dit canal, soit en

longueur, soit en largeur, etc., etc.»

Le 26 novembre 1662, Riquet envoyait sa lettre au ministre de Louis

XIV.

Un grand français du XVIIme siècle : Pierre Paul Riquet et le canal du Midi · 第 6 / 46 题