Tandis que Pierre commençait les terrassements du canal en miniature
dans le parc de Bonrepos, Riquet repartait à cheval; il allait vers
Béziers et la Méditerranée, vérifier ses notes antérieures, puis il
revint suivant toujours la ligne imaginaire de son canal jusqu'à
Toulouse, pour y chercher sa femme, ses filles, et son fils cadet.
Après deux mois d'absence, il les ramena avec lui à Bonrepos.
Alors, sur ses indications, les maçons que Pierre avait embauchés se
mirent à l'œuvre. Riquet qui lisait tous les livres spéciaux, qui
s'enquérait partout, leur fit construire une écluse qui fonctionnait
fort bien, ensuite un modèle du bassin de la Grave, puis des digues,
des ponts aqueducs sur lesquels l'eau passait.
A moitié de son parcours, le canal fut tout à coup arrêté par un
monticule de deux mètres de haut sur lequel Riquet avait absolument
voulu diriger son tracé, prétendant que l'on trouverait une montagne en
travers du canal dans les environs de Narbonne.
Pierre regimbait contre cette idée:
—Mais, messire Riquet, disait-il, si nous dérivions le canal à gauche,
là, vers ces giroflées, nous éviterions ainsi cette montagne.
—Je te dis, entêté, que je ne la puis éviter. Mon canal doit passer au
travers et pas ailleurs. J'ai bien été forcé de le reconnaître, à mon
dernier voyage.
Comment surmonter cette difficulté? Un pont? c'est trop haut! Comment
faire monter l'eau à ce niveau?
—Perce la montagne, voilà tout, répondit Riquet.
—Percer une montagne! s'écriait Pierre, comme vous y allez, messire
Riquet! Comme cela est facile!
Et Pierre, qui avait pris au sérieux son travail, disait entre ses
dents:
—Ah! si tu nous donnes autant de mal au naturel, que le fait ta
représentation, je te ferai sauter, toi!
Le canal était presque achevé; monseigneur d'Anglure qui avait annoncé,
puis retardé sa visite, n'arriva à Bonrepos que dans les premiers jours
de 1660.
Mme et mesdemoiselles Riquet, lui faisant visiter le parc, voulurent
l'éloigner des travaux du canal.
—Que faites-vous donc construire là? demanda l'archevêque curieusement.
—Monseigneur, répondit Riquet, ce que vous apercevez, c'est la bête
noire de ma femme. Il n'est donc pas étonnant qu'elle veuille éloigner
votre grandeur de ce monstre.
—Quel monstre, mon ami? reprit l'archevêque.
—Mon canal, monseigneur, qui s'achève en ce moment.
—Quel canal?
—Comment? ma femme ne vous a pas déjà parlé, pour vous prier de m'ôter
ce projet de la tête? elle prétend que depuis que j'y songe, je ne
m'appartiens plus, que je suis tout à ma bête. Et mesdemoiselles mes
filles m'en veulent fort, j'en suis sûr, de les forcer à quitter
Toulouse et leurs amies pour les enterrer à Bonrepos, toujours à cause
de mon canal.
—Mon père, répondit gaiement Marie, l'aînée des jeunes filles, votre
projet ne peut pas nous enterrer. A la rigueur il ne pourrait servir
qu'à nous noyer.
—C'est bon, méchante, répliqua Riquet, pinçant le bout de l'oreille de
sa fille. Vous l'entendez, monseigneur; eh bien! je vous fais juge de
notre dispute. Et alors Riquet expliqua à l'archevêque de Toulouse, son
vaste projet, il s'anima en lui détaillant les avantages, les biens
immenses qui ressortiraient pour le Languedoc[2], pour la France même,
de l'établissement du canal qu'il rêvait.
L'archevêque écoutait:—Oui, dit-il enfin, c'est grand, c'est utile,
il faut en écrire au roi, en parler à son ministre, à M. de Colbert.
L'avez-vous fait déjà?
—Hélas non, monseigneur. Il faudrait joindre à ma lettre des plans
explicatifs, et si je comprends mon œuvre, si elle est là, fit Riquet
se frappant le front; je ne sais pas dresser un plan correct, moi. J'ai
l'intention d'en écrire à M. Roux, un ingénieur de Toulouse que je
connais.
—Mais, dit en l'interrompant monseigneur d'Anglure, j'y songe, j'ai
votre affaire tout près d'ici, dans la petite ville de Revel. J'ai
vu un jeune ingénieur, le fils du receveur des gabelles, je vais lui
écrire tout à l'instant, le mander chez vous, je vous le présenterai;
et vos plans, à vous, exécutés, vérifiés, mis en ordre par lui, vous
vous adresserez à M. de Colbert. Je me fais fort de vous obtenir une
audience.
Et maintenant, M. Riquet, veuillez me montrer en détail votre canal,
conclut l'archevêque.
L'on fit l'essai, devant monseigneur d'Anglure, du petit canal; l'eau y
fut lancée, les écluses, les épanchoirs, les ponts, tout fonctionnait à
merveille.—Voilà un petit canal qui deviendra grand, dit l'archevêque
enchanté de ce qu'il voyait.
—Oui, pourvu que vous lui prêtiez assistance, monseigneur, répondit
Riquet.
François Andréossy, l'ingénieur qui habitait en ce moment Revel, chez
ses parents, était encore un tout jeune homme; il était né en 1633 et
n'avait par conséquent que vingt-sept ans, lorsqu'il fut présenté à
Riquet. Il avait fait ses études à Paris où il était né.
Alors seulement les mathématiques commençaient à n'être plus tenues en
suspicion. Descartes et Fermat venaient de leur conférer leurs titres
de noblesse, et de jeter les fondements de cette méthode d'analyse
qui, depuis, est devenue le point de départ de toutes nos connaissances
positives, et a donné l'essor à tant d'hommes de génie.
A la fin de ses études, à vingt-cinq ans, le jeune Andréossy dut aller
en Italie pour recueillir la succession d'une tante, Claire Massei,
femme de Jules Andréossy, sénateur de la république de Lucques. Il
en profita pour parcourir en tous sens le Milanais et le Padouan, en
étudiant justement les travaux hydrauliques auxquels il s'intéressait
particulièrement. Il avait vu les écluses de Léonard de Vinci pour
la jonction des canaux de l'Adda et du Tesin, il en avait rapporté
des plans pris sur les lieux; aussi demeura-t-il saisi d'étonnement
lorsqu'il vit à Bonrepos la petite écluse que Riquet, sans notions
autres que celles puisées dans les livres, avait fait établir dans son
canal en miniature.
François Andréossy était un jeune homme maigre et brun, petit et bien
pris dans sa taille; l'œil était sombre, profondément enfoncé sous
l'arcade sourcilière; le regard très noir était un peu fuyant.
Il parlait bien, avec calme, s'observant beaucoup et observant encore
davantage les autres.
Il connaissait à fond les questions dont Riquet l'entretenait; par la
clarté de ses idées, la perspicacité de ses vues, il résolvait des
problèmes qui paraissaient insolubles.
Aussitôt après le départ de monseigneur d'Anglure, Riquet l'installa
définitivement à Bonrepos: il se l'attacha en qualité d'ingénieur, pour
le grand travail qu'il méditait.
Andréossy s'ingénia à plaire à tout le monde au château, fut aimable,
rempli d'attentions pour Mme Riquet et ses filles, se fit gai compagnon
avec Paul de Bonrepos, le fils cadet du maître du logis, et plein de
déférences pour Riquet lui-même.
D'ailleurs celui-ci comprit de suite la haute valeur du jeune
ingénieur, l'apprécia, et n'hésita pas à lui confier outre l'ensemble
de son projet, une partie de ses plans, qu'Andréossy se chargea de
dresser et de mettre au net.
Plus tard même, en visitant le tracé de Riquet, il releva des erreurs
de calcul, fit admettre des rectifications de passage et réforma les
points défectueux.
Malgré les grâces déployées par Andréossy auprès de Mme Riquet,
celle-ci ne l'aimait point.
—Vous en direz ce que vous voudrez, répétait-elle à son mari qui la
gourmandait de l'indifférence, presque de l'hostilité qu'elle montrait
au jeune homme, vous en direz ce que vous voudrez, il ne me plaît pas,
à moi, votre Lucquois. Il a du talent, soit; il fait des plans qui sont
superbes, tant mieux; mais croyez moi, défiez-vous de lui. Il a une
figure de faux témoin; voilà mon opinion.
—Vous n'aimez rien de ce qui touche à mon canal, disait Riquet en
riant. C'est une prévention indéracinable. Ce garçon est charmant, vous
n'y connaissez rien.
—Vous verrez si je me trompe. Quant à votre canal, il ne m'en chaut
guère, vous ne le ferez point.
—Pourquoi?
—Et l'argent?
—Le roi m'en donnera, les États de Languedoc m'en fourniront.
—Ouais! vous les connaissez peu, ces messieurs de Toulouse, si vous
croyez qu'ils vont ainsi jeter à l'eau leur argent.
—Eh bien! dit Riquet, si le roi et les états me refusent leur concours,
je le ferai seul, avec ma fortune.
—Mais tout ce que vous possédez y passera, monsieur, s'écria sa femme
épouvantée.
—Qu'importe ma fortune! qu'elle s'engloutisse dans mon œuvre, si je
crée une chose utile! Mais, ma mie, ne vous effrayez pas d'avance, rien
n'est encore décidé. Quant au mode de paiement, j'agirai, soyez-en
sûre, avec prudence.
—Vous êtes le maître, monsieur, lui répondit sa femme. Seulement ne
creusez pas un canal pour nous noyer tous.
Satisfaite de son innocente plaisanterie, elle lui tendit la main que
son mari baisa galamment en lui disant:
—Ma mie, je sais nager et je m'engage à vous sauver.
A la fin de l'automne, Riquet reconduisit sa femme à Toulouse,
ses filles au couvent et son fils à l'Académie. Puis ses affaires
financières expédiées, il revint à Bonrepos, allant de là tantôt à
Revel, tantôt à Béziers et jusque dans le midi, vers l'étang de Thau,
accompagné par Andréossy.
Ils firent faire sous leurs yeux des nivellements par Pierre qui ne
quittait jamais Riquet.
Riquet s'occupa ainsi pendant deux années de l'exécution de son
projet, s'entendit avec des entrepreneurs pour les maçonneries, avec
des usiniers pour les fers dont il aurait besoin, fit des devis, se
rendit compte des moindres dépenses qu'il faudrait faire; et, alors
seulement, il revint à Toulouse voir monseigneur d'Anglure.
—J'ai travaillé pour la vérification du canal avec tant de soin, dit-il
à l'archevêque, qu'à cette heure, j'en puis parler avec certitude,
et vous annoncer en toute vérité que la chose est sûre; j'ai passé
partout, le niveau et le compas à la main. Je vous apporte aujourd'hui
les plans et devis, jugez-en, monseigneur.
—Il faut écrire à M. de Colbert, lui répondit l'archevêque de Toulouse.
Je vais en faire autant de mon côté, et si la réponse tarde, vous
partirez pour Paris, et il faudra que le ministre vous écoute.
Riquet adressa alors à Colbert cette première lettre si simple, et qui
résume si bien son projet[3].
Du village de Bonrepos.
Monseigneur,
«Je vous écris de ce village sur le sujet d'un canal qui pourrait
se faire en Languedoc, pour la communication des deux mers.
Vous vous étonnerez que j'entreprenne de parler d'une chose
qu'apparemment je ne connais pas, et qu'un homme de finances se
mesle de nivelage; mais vous excuserez mon entreprise, lorsque
vous saurez que c'est d'ordre de monseigneur de Toulouse que je
vous écris.
»Jusqu'à ce jour on n'avait pensé aux rivières propres à servir,
ni su trouver des routes aysées pour le canal, car celles qu'on
s'était imaginées étaient avec des obstacles insurmontables de
rétrogradations de rivières, et de machines pour élever les eaux.
Aussy croyez que ces difficultés ont toujours causé le dégoût et
reculé l'exécution de l'ouvrage; mais aujourd'hui, monseigneur,
qu'on trouve des rivières qui peuvent être aysément détournées
de leur ancien lit, et conduites dans ce nouveau canal toutes
les difficultés cessent, excepté celle de trouver un fond pour
subvenir aux frais du travail. Vous avez pour cela mille moyens,
monseigneur, et je vous en présente encore deux, dans mes mémoires
cy-joint, afin de vous porter plus facilement à cet ouvrage que
vous jugerez très avantageux au roi et à son peuple.»
Puis Riquet énumérait les avantages qui devaient résulter pour le
commerce de l'établissement du canal et il terminait ainsi:
«Que si j'apprends que ce dessein vous doive plaire, je vous
l'enverrai figuré, avec le nombre des écluses qu'il conviendra
de faire, et les calculs exacts des toises du dit canal, soit en
longueur, soit en largeur, etc., etc.»
Le 26 novembre 1662, Riquet envoyait sa lettre au ministre de Louis
XIV.