»Maintenant, supposant que l'armée portugaise parvienne à répondre

à son objet, que pourra-t-on faire avec elle et le Portugal, si les

Français se rendaient maîtres du reste de la Péninsule? Mon opinion

est que nous pourrions conserver le Portugal, l'armée portugaise et

la milice étant complètes.

»La difficulté sur cette seule question gît dans l'embarquement de

l'armée anglaise. Il y a tant d'entrées en Portugal, tout le pays

n'étant que frontières, qu'il serait bien difficile d'empêcher

l'ennemi d'y pénétrer, et il est probable que nous serions obligés

de nous restreindre à préserver ce qui est le plus important, la

capitale.

»Il est difficile, sinon impossible, de porter la lutte pour la

capitale aux extrémités, et ensuite d'embarquer l'armée anglaise.

Vous me comprendrez en jetant un coup d'oeil sur la carte. Lisbonne

est si élevé au-dessus du Tage, que quelque armée que nous

réunissions, jamais elle ne serait capable d'assurer à la fois la

navigation de la rivière par l'occupation des deux rives et la

possession de la capitale. Il faudrait, je le crains, renoncer à l'un

ou à l'autre de ces objets, et ce à quoi les Portugais renonceraient

plutôt, ce serait la navigation du Tage, et naturellement à nos

moyens d'embarquement. Cependant je n'ai pas encore suffisamment

approfondi cet intéressant sujet.

»En même temps je pense que le gouvernement devrait veiller à

renvoyer au moins les transports couverts aussitôt que la grande

expédition n'en aura plus besoin et qu'on recevra la nouvelle

positive que Napoléon renforce ses armées en Espagne; car vous pouvez

compter que lui et ses maréchaux doivent être désireux de se venger

sur nous des différents coups que nous leur avons portés, et qu'en

venant dans la Péninsule, leur premier et grand objet sera d'en

expulser les Anglais.

»Vous aurez vu par la première partie de ma lettre mon opinion

touchant la nécessité qu'il y aurait à engager les Espagnols à donner

le commandement de leurs armées au commandant en chef anglais.

»Si une pareille offre m'était faite, j'en déclinerais l'acceptation

jusqu'à ce que je connusse le bon plaisir de Sa Majesté, et je vous

recommande fortement, à moins que vous ne vouliez courir le risque

de perdre votre armée, de n'avoir absolument rien à faire avec la

guerre d'Espagne, sur quelque base que ce soit, dans l'état actuel

des choses. Quant à Cadix, le fait est que la jalousie de tous les

Espagnols, même de ceux qui nous sont le plus attachés, est si

enracinée, que lors même que le gouvernement nous céderait ce point

(et dans ses difficultés présentes, je ne serais pas surpris qu'il le

cédât) pour me décider à rester en Espagne, je ne regarderais jamais

aucune garnison comme assurée de son salut dans cette place.

»Si vous voulez prendre Cadix, il faut laisser le Portugal et vous

charger de l'Espagne; il faut occuper Cadix avec une garnison de 15

à 20 mille hommes et envoyer d'Angleterre une armée qui entrera en

campagne avec les Espagnols, Cadix devenant votre retraite au lieu de

Lisbonne.

»Avec Cadix, il faut insister pour le commandement des armées

d'Espagne; mais par les faits exposés au commencement de ma lettre,

vous voyez combien peu nous devons nous promettre de mener la lutte à

la conclusion que nous désirons tous.

»A. WELLESLEY.»

LETTRES DE NAPOLÉON RELATIVES À L'EXPÉDITION DE WALCHEREN.

(VOIR PAGE 225.)

Nous reproduisons ici, comme nous l'avions annoncé, quelques

lettres de Napoléon sur l'expédition de Walcheren. Elles feront

bien connaître ce qui se passa dans son esprit à cette occasion, la

défiance qu'il commençait à concevoir à l'égard des hommes et la

profondeur de sa prévoyance, bien que sur quelques points accessoires

l'événement eût trompé ses calculs. Ainsi il croyait Flessingue

imprenable, et Flessingue fut pris, et il le fut par un autre motif

que la lâcheté du général Monnet: il le fut par la masse d'artillerie

que la marine anglaise réunit sur un seul point. Mais, si ce n'est

sur un ou deux détails, sur tout le reste on sera frappé de la

prodigieuse prévoyance avec laquelle Napoléon jugea les suites et

la fin de l'expédition britannique, et les natures d'obstacle qu'il

fallait lui opposer. On ne devra pas s'arrêter aux chiffres, qui

sont presque tous inexacts dans ces lettres. Napoléon était loin du

théâtre des événements; il ignorait les forces de l'ennemi, et celles

même que les Français pouvaient réunir; il avait coutume d'ailleurs

en parlant à ses lieutenants d'exagérer leurs ressources et de

diminuer celles qu'ils avaient à combattre. C'était une manière de

leur imposer de plus grands efforts. Souvent aussi il aimait à se

faire illusion, et il y fut porté davantage à mesure que ses moyens

furent plus disproportionnés avec la tâche exorbitante qu'il avait

entreprise. Il faut donc lire ces lettres non pour l'exactitude des

détails, mais pour l'esprit dans lequel elles ont été écrites, esprit

qui en fait des monuments du plus grand prix. Le nombre du reste de

celles qui furent écrites sur la seule expédition de Walcheren est

trois ou quatre fois plus considérable; mais elles sont à l'égard

des individus, et quelquefois même des frères de Napoléon, d'une

telle vivacité, que nous avons cru ne pas devoir les reproduire.

On peut dès aujourd'hui dire toute la vérité historique; mais il y

a souvent dans les documents eux-mêmes une crudité qui en rendrait

la production intempestive et prématurée. L'histoire sincèrement et

honnêtement écrite n'a pas besoin du langage des passions, et c'est

ce qui fait qu'elle peut parler bien avant les documents eux-mêmes.

_Au ministre de la guerre._

«Schoenbrunn, 6 août 1809.

»Je reçois votre lettre du 31, par laquelle vous m'instruisez que

200 voiles de toutes grandeurs sont signalées du côté de Walcheren.

L'île de Walcheren doit avoir en troupes françaises et hollandaises 6

mille hommes. Envoyez-y de jeunes officiers d'artillerie et du génie,

hommes de zèle et attachés. Je suppose que les magasins de Flessingue

sont approvisionnés, et que vous avez un chiffre avec le général

Monnet. Je lui ai donné l'ordre, que vous lui réitérerez, de couper

les digues, si cela était nécessaire. Je suppose également que le

général Chambarlhiac se sera porté sur l'île de Cadzand avec le corps

qui est à Louvain, la demi-brigade provisoire qui est à Gand, et tout

ce qu'il aura pu tirer des 16e et 24e divisions militaires, et que

le général Rampon l'aura suivi avec son corps de gardes nationales,

ce qui formera là 9 ou 10 mille hommes; qu'il aura fait atteler 12

pièces de canon à Gand, à Douay, à Saint-Omer, pour ne pas manquer

d'artillerie de campagne; qu'il aura fait venir de Maëstricht ce qui

s'y trouvait, et que le général Sainte-Suzanne aura formé une colonne

avec du canon pour se porter partout.

»Envoyez à Anvers des officiers d'artillerie et du génie et un

commandant supérieur. La marine a, à Anvers, 12 ou 1,500 hommes qui

peuvent servir. On peut former à Anvers quelques bataillons de gardes

nationales pour faire la police de la ville et concourir à sa défense.

»Si ce débarquement s'est effectué, vous aurez mis en état de siége

Anvers, Ostende, Lille; vous aurez bien fixé l'attention du roi

de Hollande sur les places de Breda et de Berg-op-Zoom, et s'il y

a lieu, vous aurez ordonné l'armement de la première ligne de mes

places fortes de Flandre.

»Vous pouvez réunir quelques détachements de cavalerie et en former

quelques escadrons provisoires.

»Vous n'aurez pas manqué d'envoyer le maréchal Moncey porter son

quartier général à Lille, en le chargeant de requérir tout ce qu'il

pourra de gendarmerie pour réunir quelques milliers d'hommes de cette

bonne cavalerie.

»Vous aurez retenu les détachements en marche, même ceux destinés

pour l'armée, tels que les 3 mille hommes venant de la 12e division

militaire, et vous les aurez dirigés soit sur Paris, soit sur les

points où ils peuvent être utiles.

»Enfin, s'il y a lieu, demandez la réunion d'un conseil chez

l'archichancelier pour requérir 30 mille hommes de gardes nationales

dans les 1re, 2e, 14e, 15e, 16e divisions militaires et quelques

bataillons dans les 24e et 25e, et pour que chaque ministre fasse

les circulaires convenables pour exciter la nation et surtout les

départements où il est nécessaire de lever des gardes nationales.

»Après les avantages que nous avons ici, je suppose que les Français

ne se laisseront pas insulter par 15 ou 20 mille Anglais. Je ne

vois pas ce que les Anglais peuvent faire. Ils ne prendront pas

Flessingue, puisque les digues peuvent être coupées; ils ne prendront

pas l'escadre, puisqu'elle peut remonter jusqu'à Anvers, et que cette

place et son port sont à l'abri de toute attaque. J'imagine que le

ministre Dejean se sera empressé d'approvisionner ses magasins. Si la

descente était sérieuse, prenez des mesures pour avoir dans le Nord

le plus grand nombre possible de pièces de canon attelées soit par

voie de réquisition, soit autrement. Je vous autorise même, dans un

cas urgent, à retenir une partie des dix compagnies d'artillerie que

vous m'envoyez.

»Donnez ordre au duc de Valmy de se rendre à Wesel, où il sera mieux

placé pour assurer cette place importante.

»NAPOLÉON.»

* * * * *

_À l'archichancelier._

«Schoenbrunn, 8 août 1809.

»Je reçois votre lettre du 2. Vous aurez reçu mon décret pour la

levée de 30 mille gardes nationales. Je suis fâché que dans le

conseil du 1er vous n'ayez pas pris sur vous d'appeler les gardes

nationales; c'est se méfier à tort d'elles. Je suppose qu'en recevant

mon décret, vous vous serez occupé de former ces 30 mille gardes

nationales en quatre ou cinq divisions, et de désigner des généraux

au Sénat pour les commander, et que vous aurez fait au Sénat une

communication qui servira de publication. Le Sénat répondra par

une adresse où il me portera la parole et qui sera une espèce de

proclamation. Cela s'imprimera de suite. De leur côté les ministres

donneront l'impulsion. Il faut avoir sur-le-champ 80 mille hommes

en première et en seconde ligne, et donner du mouvement à la

nation pour qu'elle se montre; d'abord pour dégoûter les Anglais

de ces expéditions et leur faire voir que la nation est toujours

prête à prendre les armes, ensuite pour servir à reprendre l'île

de Walcheren, si les Anglais pouvaient la prendre, et enfin pour

favoriser les négociations entamées ici: et certes cela leur nuira si

l'on me croit embarrassé par le débarquement des Anglais. Ainsi donc

tous les moyens d'influencer l'opinion doivent être pris; les gardes

nationales de chaque département désignées; et les anciens soldats

qui voudraient faire cette campagne pour chasser les Anglais doivent

être invités à se réunir à Lille pour former une légion.

»NAPOLÉON.»

* * * * *

_Au ministre de la police._

«Schoenbrunn, 8 août 1809.

»Je reçois votre lettre du 2 août. Je suis fâché qu'au conseil des

ministres du 1er on n'ait pas arrêté un message au Sénat, une levée

de 30 à 40 mille gardes nationales, et qu'on n'ait pas imprimé un

grand mouvement à la nation. Cela était nécessaire sous le point de

vue militaire et aussi sous le point de vue politique, car, si l'on

me croit embarrassé par cette descente, les négociations deviendront

plus difficiles. Il est donc nécessaire d'appeler la nation. Il

paraît hors de doute que les Anglais en veulent à l'île de Walcheren

et à mon escadre. Celle-ci n'a rien à craindre si elle retourne à

Anvers. Flessingue ne court aucun danger d'être pris, puisqu'en

coupant les digues on inonde toute l'île et on oblige les Anglais à

l'abandonner.

»Mettez-vous en correspondance, si vous le pouvez, avec le général

Monnet, et recommandez-lui l'ordre que je lui ai donné à plusieurs

reprises de vive voix et par écrit, de couper les digues aussitôt

qu'il se verrait pressé.

»NAPOLÉON.»

* * * * *

_Au ministre de la guerre._

«Schoenbrunn, 9 août 1809.

»Je reçois votre lettre du 3.

»Je vous ai fait connaître hier mes intentions. J'ai peu de chose à

y ajouter aujourd'hui, seulement que vous devez exécuter toutes les

dispositions que j'ai ordonnées, quand même les Anglais n'auraient

fait aucun progrès et resteraient stationnaires dans l'île de

Walcheren. Il est nécessaire pour les négociations entamées ici,

pour l'exemple de l'avenir et pour mes vues ultérieures, d'avoir une

armée dans le Nord. Il est trop heureux que les Anglais nous donnent

le prétexte de la former. À moins que les Anglais ne se soient

rembarqués et soient retournés chez eux, il faut lever les 30 mille

hommes de gardes nationales comme je l'ai ordonné par mon décret. Le

seul inconvénient que cela aura, ce sera de coûter quelques millions.

À vous parler _confidentiellement_, il est possible que lorsque ceci

sera terminé, je fasse occuper les côtes de Hollande pour fermer

les portes de Hollande aux Anglais. Ils sentiront le résultat d'une

clôture en règle des débouchés de l'Ost-Frise, de l'Elbe et de la

Zélande. Jusqu'à cette heure, ils vont et viennent en Hollande comme

ils veulent.

»Je ne vois pas dans vos lettres que vous ayez réitéré au général

Monnet l'ordre de couper les digues si la place était serrée de près.

Je le lui ai dit de vive voix plusieurs fois; réitérez-le-lui de ma

part; je n'admets aucune excuse. Je n'ai pas besoin de vous dire

que le ministre Dejean et vous, devez prendre des mesures pour faire

passer des vivres à Flessingue; entendez-vous avec le ministre de la

marine. Envoyez également à Flessingue 8 ou 10 officiers d'artillerie

de tout grade, un officier du génie et un détachement de sapeurs. Ce

que le général Rampon a de mieux à faire, c'est de tenir ses troupes

réunies jusqu'à ce que l'on voie ce que veut faire l'ennemi. Avec

des troupes médiocres et en si petit nombre, le général Rampon ne

peut chasser les Anglais de l'île de Walcheren, il se fera battre. La

fièvre et l'inondation doivent seules faire raison des Anglais. Le

roi de Hollande qui peut disposer de 10 ou 12 mille hommes les aura

portés sur Berg-op-Zoom, et aura approvisionné et mis en état ses

places du Nord.....

»NAPOLÉON.»

* * * * *

_Au ministre de la guerre._

«Schoenbrunn, 10 août 1809.

»Je reçois votre lettre du 4. Je ne conçois pas ce que vous faites à

Paris. Vous attendez sans doute que les Anglais viennent vous prendre

dans votre lit! Quand 25 mille Anglais attaquent nos chantiers et

menacent nos provinces, le ministère reste dans l'inaction! Quel

inconvénient y a-t-il à lever 60 mille gardes nationales?--Quel

inconvénient y a-t-il à envoyer le prince de Ponte-Corvo prendre le

commandement sur le point où il n'y a personne? Quel inconvénient y

a-t-il à mettre en état de siége mes places d'Anvers, d'Ostende et

de Lille? Cela ne se conçoit pas. Je ne vois que M. Fouché qui ait

fait ce qu'il a pu et qui ait senti l'inconvénient de rester dans

une inaction dangereuse et déshonorante; dangereuse, parce que les

Anglais voyant que la France n'est pas en mouvement et qu'aucune

direction n'est donnée à l'opinion publique, n'auront rien à craindre

et ne se presseront pas d'évacuer notre territoire; déshonorante,

parce qu'elle montre la peur de l'opinion et qu'elle laisse 25 mille

Anglais brûler nos chantiers sans les défendre. La couleur donnée à

la France dans ces circonstances est un déshonneur perpétuel. Les

événements changent à chaque instant. Il est impossible que je donne

des ordres qui n'arriveront que quinze jours après. Les ministres ont

le même pouvoir que moi, puisqu'ils peuvent tenir des conseils et

prendre des décisions. Employez le prince de Ponte-Corvo, employez

le maréchal Moncey. J'envoie de plus le maréchal Bessières, pour

être à Paris en réserve. J'ai ordonné la levée de 30 mille hommes de

gardes nationales. Si les Anglais font des progrès, levez-en 30 mille

autres dans les mêmes ou dans d'autres départements. Il est bien

évident que les Anglais en veulent à mon escadre et à Anvers.

»Je suppose que dès le 4 vous aurez fait partir tout ce qui était

à Boulogne pour Anvers. J'espère que le général Rampon se sera

également approché d'Anvers. Il est évident que l'ennemi sentant la

difficulté de prendre Flessingue, veut marcher droit sur Anvers et

tenter un coup de main sur l'escadre.

»NAPOLÉON.»

* * * * *

_À l'archichancelier._

«Schoenbrunn, 12 août 1809.

»Je reçois votre lettre du 6. J'admire votre tranquillité, quand vous

croyez qu'il y a 40 mille Anglais sur nos côtes et que vous savez que

le général Sainte-Suzanne, officier de mérite, sur lequel je m'étais

reposé de la défense du Nord, est malade. Vous auriez dû tenir un

conseil pour savoir s'il fallait donner le commandement au roi de

Hollande. Ce parti est le plus absurde de tous. Le roi de Hollande

pensera à couvrir Amsterdam, et vous laissera prendre dans votre

lit à Paris. Il y a vraiment du vertige. Votre conduite dans cette

circonstance met l'alarme en France. On croit d'autant plus qu'on

voit moins. Il y aura onze jours de perdus lorsque vous recevrez mes

lettres. Les Anglais auraient dû être sur le point de se rembarquer.

Vous auriez dû tenir de fréquents conseils dans cette circonstance

inopinée.

»NAPOLÉON.»

* * * * *

_Au ministre de la guerre._

«Schoenbrunn, 16 août 1809.

»Voici mes ordres sur ce qu'il y a à faire contre l'expédition

anglaise. Je vous ai donné les mêmes ordres à plusieurs reprises

dans mes lettres; je veux vous les renouveler: point d'offensive,

point d'attaque, point d'audace. Rien ne peut réussir avec de

mauvaises ou de nouvelles troupes. Si l'on attaque Flessingue, on les

compromet. Le général Monnet s'est déjà trop battu, s'il est vrai

qu'il a perdu 1,400 hommes.

»Que veulent les Anglais? Prendre Flessingue, l'île de Walcheren.

C'est une opération impossible, puisque la possession de l'île de

Walcheren dépend de la prise de Flessingue. Quand ils seront à

cent toises de la place, on peut lâcher les écluses, et l'île sera

inondée. Tant que Flessingue aura un morceau de pain, elle est

imprenable. L'essentiel est donc de rafraîchir les vivres et de

jeter dans la place une trentaine de braves et 2 à 300 canonniers.

Ces braves sont des officiers du génie, de l'artillerie, des majors,

etc. Anvers, en supposant que l'ennemi vienne l'assiéger, peut être

également défendue par l'inondation. Les forts sont armés et garnis

d'artillerie, la garnison est de 6 mille hommes de gardes nationales

et 6 mille hommes de l'escadre. Il y a des magasins de vivres pour

huit mois. Anvers peut donc se défendre huit mois. Recommandez au

ministre Dejean, qui doit s'être rendu sur les lieux par mes ordres,

d'inspecter l'armement et l'approvisionnement de cette place, de

mettre des canonniers et des ingénieurs à chaque fort, avec la

quantité de vivres et d'artillerie nécessaire. Avec cela, Anvers est

imprenable. Les Anglais l'assiégeraient en vain pendant six mois.

Ils ne peuvent donc prendre ni Flessingue ni Anvers; ils ne peuvent

prendre l'escadre, elle est en sûreté à Anvers.

»Tout porte à penser que les Anglais ne débarqueront pas dans

l'île de Cadzand sans avoir Flessingue. S'ils y débarquent, ils

disséminent leurs troupes. Ils n'ont pas plus de 25 mille hommes;

ils ne pourraient pas jeter plus de 6 à 7 mille hommes dans l'île de

Cadzand, et ils y seraient compromis. Il ne s'agirait donc que de

choisir dans l'île un champ de bataille, d'y élever quelques redoutes

et batteries de campagne, et d'avoir 12 à 15 mille hommes à portée de

s'y rendre. Les batteries du fort Napoléon doivent être à l'abri d'un

coup de main. Les Anglais iront-ils à Berg-op-Zoom? Cette place est

en état, et là ils seraient disséminés. Ils ne peuvent avoir moins

de 10 à 12 mille hommes dans l'île de Walcheren, et 10 mille dans

le Sud-Beveland, pour défendre la droite de l'Escaut et le fort de

Batz, et il ne leur reste plus de monde pour rien entreprendre sur la

rive gauche. Or, Flessingue et Anvers sont imprenables. Cependant

tout ce qui rend impossible l'acheminement des Anglais sur Anvers,

je l'approuve, tel que l'inondation des environs de Berg-op-Zoom, le

rétablissement du fort Saint-Martin et des fortifications le long du

canal de Berg-op-Zoom.

»Tandis qu'on passera dans cette situation les mois d'août et de

septembre, les 30 mille gardes nationales avec de bons généraux,

majors et officiers, seront réunies. Le duc de Walmy aura réuni 10

mille hommes à Wesel, les divisions Olivier et Chambarlhiac auront

pris une nouvelle consistance, et les deux divisions de gardes

nationales des généraux Rampon et Soulès seront complétées. Alors

avec cet ensemble de forces de 70 mille hommes de gardes nationales

et de troupes de ligne français et 15 ou 16 mille Hollandais, on

pourra sur le bruit seul de cet armement décider les Anglais à se

rembarquer, marcher à eux et les détruire. Mais point d'opérations

prématurées qui ne peuvent réussir avec de mauvaises troupes; point

d'échecs; de la sagesse et de la circonspection. Le temps est contre

les Anglais. Toutes les semaines nous pouvons mettre 10 mille hommes

de plus sous les armes, et eux les avoir de moins. Mais pour cela

il faut de l'ordre, ne pas mêler la garde nationale avec la ligne;

il faut que la division Rampon reste une, que la division Soulès

reste une, que les cinq autres divisions de gardes nationales se

forment dans cinq endroits différents, comme je l'ai ordonné, une

par exemple à Anvers, une à Ostende, une à Bruxelles, une à Lille,

une à Saint-Omer ou à Boulogne, etc. Vous pouvez changer ces points

de réunion; mais en général il faut que les gardes nationales soient

réunies et aient de bons officiers, et qu'elles n'aillent pas se

mettre par 1,500 devant l'ennemi sans ordre; elles y vont, il est

vrai, mais elles reviennent bien plus vite. Ce que je vous recommande

surtout, c'est de prendre garde d'épuiser, en les éparpillant, cette

ressource des gardes nationales.

»NAPOLÉON.»

* * * * *

_Au ministre de la police._

«Schoenbrunn, 16 août 1809.

»Faites mettre dans le _Moniteur_, en forme de lettre ou de

réflexions d'un militaire, les observations suivantes sur

l'expédition anglaise: «Quand les Anglais ont combiné leur

expédition, ils avaient pour but de prendre l'escadre, mais elle

est en sûreté à Anvers; ils avaient pour but de prendre Anvers

et de détruire nos chantiers; mais Anvers n'est plus ce qu'il

était il y a quatre ans. En y établissant des chantiers, on y a

rétabli les fortifications. Anvers peut se défendre six mois. Une

inondation le couvre en grande partie, de nouveaux ouvrages ont

été faits. Depuis trois ans des fossés pleins d'eau, une enceinte

bastionnée avec une belle escarpe mettent cette place à l'abri de

toute attaque. Il faudrait aux Anglais six mois de siége et 60 mille

hommes pour prendre Anvers. Les Anglais ne peuvent pas songer à

prendre Flessingue. Depuis trois ans les fortifications en ont été

augmentées. Des demi-lunes ont été construites; trois forts ont été

établis autour de la ville. Depuis dix jours que les Anglais ont

débarqué, ils n'ont pas encore commencé les approches, et ils sont

à 1,000 toises de la place. La garnison est assez nombreuse pour la

défendre, et les Anglais ont déjà fait des pertes sérieuses. Mais

enfin s'ils en approchent à 200 toises, on peut lever les écluses et

inonder l'île. Il y a des vivres pour un an, la place peut donc tenir

un an, et avant six semaines des 15,000 Anglais qui sont dans l'île

de Walcheren il n'en restera pas 1,500; le reste sera aux hôpitaux.

»Le moyen de les empêcher de prendre Flessingue est de leur opposer

l'inondation. L'expédition anglaise consiste en 26 à 27 mille

hommes. Ils en ont débarqué 15 à 18 mille dans l'île de Walcheren,

7 à 8 mille dans le Sud-Beveland. Ils ont obtenu un avantage qu'ils

ne devaient pas espérer: c'est l'occupation du fort de Batz. Et

cependant à quoi cela a-t-il abouti? À rien. L'expédition est mal

calculée. Ces 25 à 30 mille hommes eussent été plus utiles en

Espagne, et là ils ne peuvent rien faire; car en supposant que,

par impossible, ils prissent Flessingue, ils ne le garderaient

pas longtemps. C'est en vain qu'ils jetteraient des milliards et

prodigueraient des hommes, ils ne défendront pas l'île de Walcheren;

et si tout le monde convient qu'il faut 20 mille hommes pour défendre

cette île, il est de l'intérêt de la France de leur en faire présent.

Ils y perdront 10 mille hommes par les fièvres, et on la leur

reprendra quand on voudra.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 11 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 32 / 34 段