»Écrivez au général Sébastiani que le roi m'a envoyé son rapport

sur la bataille de Talavera; que je n'y ai point trouvé le ton d'un

militaire qui rend compte de la situation des choses; que j'aurais

désiré qu'il eût fait connaître les pertes et eût présenté un détail

précis mais vrai de ce qui s'est passé; car enfin c'est la vérité

qu'on me doit et qu'exige le bien de mon service.

»Faites sentir aux uns et aux autres combien c'est manquer au

gouvernement que de lui cacher des choses qu'il apprend par tous les

individus de l'armée qui écrivent à leurs parents, et de l'exposer à

ajouter foi à tous les récits de l'ennemi.

»NAPOLÉON.»

* * * * *

_Au ministre de la guerre._

«Schoenbrunn, le 10 octobre 1809.

»Je désire que vous écriviez au roi d'Espagne pour lui faire

comprendre que rien n'est plus contraire aux règles militaires que de

faire connaître les forces de son armée, soit dans des ordres du jour

et proclamations, soit dans les gazettes; que lorsqu'on est induit

à parler de ses forces on doit les exagérer et les présenter comme

redoutables en en doublant ou triplant le nombre, et que lorsqu'on

parle de l'ennemi on doit diminuer sa force de la moitié ou du

tiers.--Que dans la guerre tout est moral; que le roi s'est éloigné

de ce principe lorsqu'il a dit qu'il n'avait que 40 mille hommes et

lorsqu'il a publié que les insurgés en avaient 120 mille; que c'est

porter le découragement dans les troupes françaises que de leur

présenter comme immense le nombre des ennemis, et donner à l'ennemi

une faible opinion des Français en les présentant comme peu nombreux;

que c'est proclamer dans toute l'Espagne sa faiblesse; en un mot,

donner de la force morale à ses ennemis et se l'ôter à soi-même;

qu'il est dans l'esprit de l'homme de croire qu'à la longue le petit

nombre doit être battu par le plus grand.

»Les militaires les plus exercés ont peine un jour de bataille à

évaluer le nombre d'hommes dont est composée l'armée ennemie, et, en

général, l'instinct naturel porte à juger l'ennemi que l'on voit plus

nombreux qu'il ne l'est réellement. Mais lorsque l'on a l'imprudence,

en général, de laisser circuler des idées, d'autoriser soi-même des

calculs exagérés sur la force de l'ennemi, cela a l'inconvénient que

chaque colonel de cavalerie qui va en reconnaissance voit une armée,

et chaque capitaine de voltigeurs des bataillons.

»Je vois donc avec peine la mauvaise direction que l'on donne à

l'esprit de mon armée d'Espagne, en répétant que nous étions 40 mille

contre 120 mille. On n'a atteint qu'un seul but par ces déclarations,

c'est de diminuer notre crédit en Europe en faisant croire que

notre crédit tenait à rien, et on a affaibli notre ressort moral

en augmentant celui de l'ennemi. Encore une fois, à la guerre, le

moral et l'opinion sont plus de la moitié de la réalité. L'art des

grands capitaines a toujours été de publier et de faire apparaître à

l'ennemi leurs troupes comme très-nombreuses, et à leur propre armée

l'ennemi comme très-inférieur. C'est la première fois qu'on voit un

chef déprimer ses moyens au-dessous de la vérité en exaltant ceux de

l'ennemi.

»Le soldat ne juge point, mais les militaires de sens, dont l'opinion

est estimable et qui jugent avec connaissance des choses, font peu

d'attention aux ordres du jour et aux proclamations, et savent

apprécier les événements.

»J'entends que de pareilles inadvertances n'arrivent plus désormais,

et que, sous aucun prétexte, on ne fasse ni ordres du jour ni

proclamations qui tendraient à faire connaître le nombre de mes

armées; j'entends même qu'on prenne des mesures directes et

indirectes pour donner la plus haute opinion de leur force. J'ai en

Espagne le double et le triple, en consistance, valeur et nombre, des

troupes françaises que je puis avoir en aucune partie du monde. Quand

j'ai vaincu à Eckmühl l'armée autrichienne, j'étais un contre cinq,

et cependant mes soldats croyaient être au moins égaux aux ennemis;

et encore aujourd'hui, malgré le long temps qui s'est écoulé depuis

que nous sommes en Allemagne, l'ennemi ne connaît pas notre véritable

force. Nous nous étudions à nous faire plus nombreux tous les jours.

Loin d'avouer que je n'avais à Wagram que 100 mille hommes, je

m'attache à persuader que j'en avais 220 mille[44].

»Constamment dans mes campagnes en Italie, où j'avais une poignée

de monde, j'ai exagéré mes forces. Cela a servi mes projets et n'a

pas diminué ma gloire. Mes généraux et les militaires instruits

savaient bien, après les événements, reconnaître tout le mérite des

opérations, même celui d'avoir exagéré le nombre de mes troupes. Avec

de vaines considérations, de petites vanités et de petites passions,

on ne fait jamais rien de grand.

»J'espère donc que ces fautes si énormes et si préjudiciables à mes

armes et à mes intérêts ne se renouvelleront plus dans mes armées

d'Espagne.

»NAPOLÉON.»

[Note 44: Il faut remarquer que Napoléon joint ici l'exemple au

précepte, car lui-même ne dit pas la vérité sur l'étendue de ses

forces à Wagram. Dans le désir de prouver à son frère et à ses

lieutenants qu'il faisait beaucoup avec peu, tandis qu'eux faisaient

peu avec beaucoup, il se donne 50 mille hommes de moins qu'il n'en

avait réellement à Wagram. Il existe en effet une lettre de lui au

major général, celle-ci fort sincère, dans laquelle discutant les

forces qu'il pourra réunir pour la dernière bataille, il les évalue

à 160 mille hommes. C'était du reste une illusion, car ses propres

livrets prouvent qu'il ne put arriver qu'à 150 mille hommes, ce qui

toutefois est bien supérieur aux 100 mille hommes qu'il se donne ici.

C'est là une nouvelle preuve de la difficulté d'arriver à la vérité,

même quand on travaille sur les matériaux les plus authentiques, et

des efforts de critique qu'il faut faire pour y atteindre, ou pour en

approcher.]

LETTRES DE SIR ARTHUR WELLESLEY.

_Au major général O'Donoju._

«Talavera, le 31 juillet 1809.

»Veuillez presser S. E. le général Cuesta de détacher cette nuit vers

le Puerto de Baños une division de son infanterie avec des canons,

et un officier expérimenté et habile sur lequel il puisse se reposer

pour ce commandement.

»Si l'ennemi parvenait à s'avancer à travers le Puerto de Baños, je

ne saurais vous dissimuler que la position de nos deux armées serait

excessivement critique.

»Il n'y a qu'un moyen de l'éviter, outre celui de s'opposer à ce

passage, et ce moyen est de hâter au possible la marche du général

Vénégas sur Madrid, par une ligne aussi distincte et aussi éloignée

que faire se pourra de celle adoptée par les armées combinées. Cela

obligera l'ennemi à retirer un détachement de son corps principal

pour l'opposer à Vénégas, et le corps principal se trouvera assez

affaibli par là pour nous permettre de l'attaquer sans désavantage,

ou, si cette mesure semble meilleure, nos armées combinées pourront

détacher un corps suffisant pour battre l'armée que l'on croit en

marche à travers les montagnes de Plasencia.

»A. WELLESLEY.»

* * * * *

_À l'honorable J.-H. Frère._

«Talavera, le 31 juillet 1809.

»J'ai reçu une lettre de don Martin de Garay, auquel je vous prie de

transmettre les observations suivantes:

»Je lui serai très-obligé de vouloir bien comprendre que je ne suis

autorisé à correspondre avec aucun des ministres espagnols, et je le

prie de me faire parvenir par votre intermédiaire les ordres qu'il

pourra avoir pour moi. J'éviterai ainsi, j'en suis convaincu, les

représentations injurieuses et sans fondement que don Martin de Garay

ne m'a point épargnées.

»Il est facile à un gentleman, dans la position de don Martin de

Garay, de s'installer dans son cabinet et d'écrire ses idées sur

la gloire qu'il y aurait à repousser les Français au delà des

Pyrénées. Il n'y a personne en Espagne, je crois, qui, pour arriver

à ce résultat, ait autant couru de risques et fait autant de

sacrifices que moi; mais je désirerais que don Martin de Garay, et

les gentils-hommes de la junte, avant de me blâmer de ne pas faire

davantage, ou de m'imputer d'avance les conséquences probables des

fautes et des indiscrétions des autres, voulussent bien venir ici ou

envoyer quelqu'un pour fournir aux besoins de notre armée mourant de

faim, laquelle, quoique s'étant battue pendant deux jours et ayant

défait un ennemi double en nombre (et cela au service de l'Espagne),

n'a pas de pain à manger. C'est un fait positif que durant les

sept derniers jours l'armée anglaise n'a pas reçu un tiers de ses

provisions; que dans ce moment il y a 4 mille soldats blessés qui

meurent dans l'hôpital de cette ville, faute des soins et des objets

nécessaires que toute autre nation aurait fournis même à ses ennemis;

et que je ne puis retirer du pays aucun genre d'assistance. Je ne

puis pas même obtenir qu'on enterre les cadavres dans le voisinage,

et leurs exhalaisons détruiront les Espagnols aussi bien que nous.

»Je suis bien décidé à ne pas bouger jusqu'à ce que je sois pourvu de

provisions et de moyens de transport suffisants.

»A. WELLESLEY.»

* * * * *

_À lord Castlereagh._

«Talavera, le 1er août 1809.

»Notre position est assez embarrassante, néanmoins j'espère m'en

tirer sans livrer une nouvelle bataille acharnée, ce qui réellement

nous porterait un tel coup que tous nos efforts seraient perdus. Je

m'en tirerais certainement au mieux s'il y avait moyen de manier

le général Cuesta, mais son caractère et ses dispositions sont si

mauvais que la chose est impossible.

»Nous sommes misérablement pourvus de provisions, et je ne sais

comment remédier à ce mal. Les armées espagnoles sont maintenant si

nombreuses qu'elles dévorent tout le pays. Ils n'ont pas de magasins,

nous n'en avons pas non plus et nous ne pouvons en former: on

s'arrache tout ici.

»Je crois que la bataille du 28 sera très-utile aux Espagnols, mais

je ne les crois pourtant pas encore assez disciplinés pour lutter

avec les Français; et je préfère infiniment tâcher d'éloigner

l'ennemi de cette partie de l'Espagne par des manoeuvres, à hasarder

une autre bataille rangée.

»Dans la dernière les Français ont tourné toutes leurs forces contre

nous, et quoiqu'ils n'aient pas réussi, et qu'ils ne réussiront pas

non plus à l'avenir, cependant nous avons fait une perte d'hommes que

nous avons peine à supporter. Je ne puis essayer de nous soustraire

au poids de l'attaque en mettant en avant les troupes espagnoles,

à cause du misérable état de leur discipline et de leur défaut

d'officiers ayant les qualités nécessaires. Ces troupes sont tout à

fait incapables d'exécuter une manoeuvre, même la plus simple. Elles

tomberaient dans une confusion inextricable, et le résultat serait

probablement la perte de tout.

»A. WELLESLEY.»

* * * * *

_À l'honorable J.-H. Frère._

«Pont de l'Arzobispo, le 4 août 1809.

»Depuis ma lettre d'hier, les choses ont changé au pire.

»Après vous avoir écrit, j'appris que l'ennemi était arrivé à

Navalmoral, qu'il se trouvait ainsi maître d'Alvaraz, et que le pont

de cette place avait été détruit par le marquis de la Reyna, qui s'y

était retiré de Baños.

»Peu après, je reçus une lettre du général O'Donoju, par laquelle

il m'informait que le corps français qui était entré par Baños

consistait en 30 mille hommes, et qu'il était composé de toutes les

troupes qui avaient été dans le nord de l'Espagne. Il m'informait

en outre que le général Cuesta craignant que je ne fusse pas assez

fort contre eux, ayant d'ailleurs, d'après des lettres interceptées

et les rapports de sir Robert Wilson du voisinage d'Escalona, sujet

d'appréhender que l'ennemi ne se proposât de me serrer par derrière

tandis que j'aurais déjà à me battre par devant, et qu'ainsi il ne

fût coupé de moi, s'était déterminé à abandonner Talavera hier au

soir.

»Tout ce qui faisait ma sûreté m'était ainsi enlevé, et on laissait

en arrière près de 1,500 de mes soldats blessés. J'eus à examiner

sérieusement alors ce que je devais recommander au général de faire.

Nous ne pouvions regagner le terrain du pont d'Almaraz sans une

bataille, et selon toutes les probabilités nous aurions eu à en

livrer une seconde contre 50 mille hommes avant que le pont pût être

rétabli, en supposant que nous eussions réussi dans la première. Nous

ne pouvions rester à Oropesa où nous nous trouvions, la position

étant sans valeur par elle-même et susceptible d'être coupée par

Calera de cette place-ci, son seul point de retraite.

»Je préférai et je recommandai cette retraite: d'abord, par la

considération des pertes que nous autres, Anglais, aurions éprouvées

dans ces affaires successives, sans chance de pouvoir prendre soin de

nos blessés.

»Secondement, par la considération que s'il était vrai que 30 mille

hommes fussent venus se joindre aux forces des Français dans cette

partie de l'Espagne, il nous était absolument impossible de prendre

l'offensive. Il fallait qu'il fût fait une diversion en faveur des

armées se trouvant dans ces quartiers-ci, par quelque autre corps

vers Madrid, pour obliger les Français à détacher une partie de

leurs forces vers ce point, et nous permettre ainsi de reprendre

l'offensive.

»En troisième lieu, pour que ces opérations et ces batailles pussent

réussir, il était nécessaire que les longues marches à faire fussent

exécutées avec célérité. Je suis désolé de devoir dire que, faute

de nourriture, les troupes sont tout à fait incapables maintenant de

répondre à ces besoins; et il est plus que probable que j'aurais eu

Victor sur le dos avant que la première affaire entre Soult et moi

eût pu être terminée.

»Comme d'ordinaire, le général Cuesta demandait à livrer de grandes

batailles. À présent que toutes les troupes sont retirées de la

Castille, Romana et le duc del Parque vont recevoir l'ordre de faire

quelques démonstrations vers Madrid.--J'apprends qu'outre les 50

mille hommes, il y a un corps de 12 mille hommes occupé à observer

Vénégas.

»A. WELLESLEY.»

* * * * *

_Au maréchal Beresford._

«Mesa de Hor, le 6 août 1809.

»Des considérations bien mûrement pesées, après que je vous eus

écrit, me firent reconnaître que nous devions renoncer à exécuter le

plan dont je vous avais entretenu et qu'il fallait nous mettre sur

la défensive, si Soult et Ney avaient passé par le Puerto de Baños.

Vous croirez aisément au regret avec lequel j'abandonnai le fruit de

notre victoire, de toutes nos fatigues et de nos pertes; cependant

je n'hésitai pas, et je ne m'en repens point, à passer le Tage à

Arzobispo.

»Je me propose maintenant de prendre la position d'Almaraz, de donner

à mes troupes un peu de repos et un peu de nourriture, et de voir ce

que fera l'ennemi. Mon opinion est qu'il envahira le Portugal, et

vous ferez bien de vous mettre en position de défendre les passages.

»J'apprends avec peine la désertion de vos troupes. N'y a-t-il aucun

remède à ce mal?

»A. WELLESLEY.»

* * * * *

_À S. E. le marquis de Wellesley._

«Deleytosa, le 8 août 1809.

»M. Frère aura instruit V. E. de la situation générale des affaires

en Espagne.

»J'attirerai particulièrement votre attention sur deux points:

»1º La nécessité de prendre toutes les mesures nécessaires pour

assurer aux deux armées tous les moyens de transport dont elles ont

besoin, et des provisions;

»2º La nécessité de donner immédiatement l'uniforme national aux

troupes espagnoles. En adoptant cette mesure, on fera cesser une

pratique qui, j'ai regret à le dire, est très-générale maintenant, à

savoir que ces troupes jetant au loin leurs armes et leur équipement

se sauvent en prétendant qu'ils ne sont que des paysans. À l'avantage

de préserver l'État de la perte de grandes quantités d'armes cette

mesure joindrait celui de procurer au général le moyen de punir les

troupes qui se conduisent mal devant l'ennemi, de la manière la

plus propre à affecter les sentiments des Espagnols, c'est-à-dire

en les disgraciant; quand un certain nombre de paysans sont réunis

en armes et vêtus comme des paysans, il est difficile de désigner

les corps ou les individus qui se sont mal comportés, par une marque

distinctive qui les présente à tous leurs camarades comme des

objets d'exécration, et cependant il est constant qu'une punition

de ce genre ferait dix fois plus d'effet que celle mise à exécution

dernièrement dans l'armée espagnole, à la suite de la mauvaise

conduite de quelques corps dans la bataille de Talavera, punition qui

a consisté à décimer les simples soldats des corps qui avaient pris

la fuite, et à mettre à mort le tiers ou le quart des officiers.--Des

corps entiers, officiers et soldats, en effet, lèvent pied maintenant

à la première apparence de danger, et je ne mets pas en doute, s'il

était possible de connaître la vérité, que l'armée de Cuesta, qui a

traversé le Tage au nombre de 38 mille hommes, ne se compose plus

aujourd'hui de 30 mille, bien qu'elle n'ait perdu que 500 hommes dans

ses engagements avec l'ennemi.

»A. WELLESLEY.»

* * * * *

_À lord Castlereagh._

«Mérida, le 25 août 1809.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

»J'arrive maintenant au genre des troupes, et là j'ai le regret de

dire que nos alliés nous font défaut bien plus encore que pour le

nombre ou la composition.

»La cavalerie espagnole est, je crois, presque entièrement sans

discipline. Elle est, en général, bien habillée, bien armée,

bien équipée et remarquablement bien montée; les chevaux sont en

très-bonne condition; ceux, du moins, de l'armée d'Eguia que j'ai

vus. Mais je n'ai jamais entendu que dans une circonstance quelconque

ces troupes de cavalerie se soient comportées comme des soldats

doivent le faire en présence de l'ennemi. Elles ne se font pas le

moindre scrupule de fuir, et après une affaire on les trouve dans

tous les villages et dans tout fond couvert d'ombre à cinquante

milles à la ronde du champ de bataille.

»L'artillerie espagnole, autant que je l'ai vue, est entièrement

irréprochable, et l'artillerie portugaise excellente.

»Quant au grand corps de toutes les armées, je veux dire

l'infanterie, il est déplorable de dire combien celle des Espagnols

est mauvaise et combien elle est loin de pouvoir lutter avec celle

des Français. Elle est, je crois, bien armée; mais elle est mal

équipée, n'ayant pas les moyens de protéger ses munitions contre la

pluie; quelquefois elle n'est pas vêtue du tout, d'autres fois elle

est habillée de manière à avoir l'aspect de paysans, ce qui doit être

évité par-dessus tout; et sa discipline me semble se borner à savoir

se ranger sur trois rangs dans un ordre très-serré, et à l'exercice

manuel.

»Il est impossible de compter sur ces troupes pour aucune opération:

on dit que quelquefois elles se comportent bien; mais j'avoue

que je ne les ai jamais vues se comporter autrement que mal. Le

corps de Bassecourt, qui était réputé le meilleur dans l'armée de

Cuesta, et qui se battait sur notre gauche dans les montagnes à la

bataille de Talavera, fut tenu en échec durant toute la journée

par un bataillon français; ce corps, depuis lors, s'est enfui du

pont d'Arzobispo abandonnant ses canons et un grand nombre d'hommes

jetant sur la route leurs armes, leur équipement et leurs vêtements,

suivant l'habitude des Espagnols; une circonstance singulière dans

cette affaire d'Arzobispo (où Soult écrit que les Français ont pris

trente pièces de canon), c'est que les Espagnols se sauvèrent avec

une telle précipitation qu'ils laissèrent leurs canons chargés et

sans les enclouer, et que les Français, bien qu'ils eussent chassé

les Espagnols du pont, ne s'estimèrent pas assez forts pour les

poursuivre; et le colonel Waters, que j'envoyai en parlementaire le

10, pour nos blessés, trouva les canons, sur la route, abandonnés

par un parti, sans que l'autre en eût pris possession, sans qu'il en

eût même probablement connaissance.

»Cette pratique de s'enfuir en jetant armes, bagages et vêtements,

est fatale en tout point, sauf qu'elle permet de rassembler de

nouveau les mêmes hommes dans l'état de nature, lesquels recommencent

absolument la même manoeuvre à la première occasion qui leur en est

offerte. Près de deux mille hommes s'enfuirent, dans la soirée du

27, de la bataille de Talavera (ils n'étaient pas à 100 toises de

la place où je me tenais) sans être ni attaqués, ni menacés d'être

attaqués, et qui furent effrayés uniquement par le bruit de leurs

propres feux; ils laissèrent leurs armes et leurs équipements sur

le terrain; leurs officiers allèrent avec eux; ce furent eux et la

cavalerie fugitive qui pillèrent les bagages de l'armée anglaise qui

avaient été envoyés sur les derrières. Beaucoup d'autres s'enfuirent

que je ne vis point.

»Rien ne peut être pire que les officiers de l'armée espagnole; et

il est extraordinaire que, lorsqu'une nation s'est vouée à la guerre

comme l'a fait celle-ci par toutes les mesures qu'elle a adoptées

dans le cours de ces deux dernières années, il ait été fait aussi peu

de progrès par les individus dans quelque branche de la profession

militaire que ce soit, et que tout ce qui concerne une armée soit si

peu compris. Les Espagnols sont réellement des enfants dans l'art

de la guerre, et je ne puis pas dire qu'ils fassent rien comme cela

doit être fait, excepté de s'enfuir et de s'assembler de nouveau dans

l'état de nature.

»Je crois sincèrement que cette insuffisance dans le nombre, la

composition, la discipline et l'efficacité des troupes, doit être

en grande partie attribuée au gouvernement existant en Espagne: on

a essayé de gouverner le royaume, dans un état de révolution, en

adhérant aux anciennes règles et aux vieux systèmes, et avec l'aide

de ce qu'on appelle enthousiasme; mais cet enthousiasme, dans le

fait, n'aide à rien accomplir, et est seulement une excuse pour

l'irrégularité avec laquelle tout est fait, et pour l'absence de

discipline et de subordination dans les armées.

»Je sais que l'on croit généralement que c'est l'enthousiasme qui a

fait sortir victorieusement les Français de leur révolution, et que

c'est lui qui a engendré les hauts faits qui leur ont presque procuré

la conquête du monde; mais si l'on examine la chose de près, l'on

verra que l'enthousiasme était seulement le nom, que la force fut

vraiment l'instrument qui sut faire naître ces grandes ressources

sous le système de la terreur, qui le premier arrêta les alliés, et

que la persévérance dans le même système d'approprier chaque individu

et chaque chose au service de l'armée, par la force, a depuis fait la

conquête de l'Europe.

»Après cet exposé vous pourrez juger par vous-même si vous voudrez

employer une armée et de quelle force sera l'armée que vous

emploierez au soutien de la cause en Espagne.

»Des circonstances que vous connaissez m'ont obligé à me séparer de

l'armée espagnole; et je ne puis que vous dire que je ne me sens

point d'inclination à recommencer à opérer avec eux, sous ma propre

responsabilité; qu'il faudra que ma route soit bien clairement tracée

devant moi avant que je le fasse; et je ne vous recommande pas

d'avoir rien de commun avec eux dans leur état présent.

»Avant d'abandonner cette partie de mon sujet, il vous sera sans

doute agréable de savoir que je ne pense pas que les affaires ici

en eussent beaucoup mieux marché, si vous aviez envoyé votre forte

expédition en Espagne, au lieu de l'envoyer contre l'Escaut. Vous

n'auriez pu l'équiper dans la Galice, ou quelque part que ce soit

dans le nord de l'Espagne.

»Si nous avions eu 60 mille hommes au lieu de 20 mille, selon

toutes les probabilités, nous n'aurions pas livré la bataille de

Talavera, faute de moyens et de provisions; et si nous avions livré

la bataille, nous ne serions pas allés plus loin. Les deux armées se

seraient infailliblement séparées par suite du manque de subsistance,

probablement sans bataille, mais en tout cas bien certainement après.

»En outre, vous remarquerez que vos 40 mille hommes, en les supposant

équipés, armés et pourvus de tous les moyens de subsistance,

n'auraient pas compensé ce qui manque en nombre, en composition et

en valeur dans les armées espagnoles; et en admettant qu'ils eussent

été capables de chasser les Français de Madrid, ils n'auraient pu

les expulser de la Péninsule, même dans l'état actuel des forces

françaises.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 11 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 31 / 34 段