sur la bataille de Talavera; que je n'y ai point trouvé le ton d'un
militaire qui rend compte de la situation des choses; que j'aurais
désiré qu'il eût fait connaître les pertes et eût présenté un détail
précis mais vrai de ce qui s'est passé; car enfin c'est la vérité
qu'on me doit et qu'exige le bien de mon service.
»Faites sentir aux uns et aux autres combien c'est manquer au
gouvernement que de lui cacher des choses qu'il apprend par tous les
individus de l'armée qui écrivent à leurs parents, et de l'exposer à
ajouter foi à tous les récits de l'ennemi.
»NAPOLÉON.»
* * * * *
_Au ministre de la guerre._
«Schoenbrunn, le 10 octobre 1809.
»Je désire que vous écriviez au roi d'Espagne pour lui faire
comprendre que rien n'est plus contraire aux règles militaires que de
faire connaître les forces de son armée, soit dans des ordres du jour
et proclamations, soit dans les gazettes; que lorsqu'on est induit
à parler de ses forces on doit les exagérer et les présenter comme
redoutables en en doublant ou triplant le nombre, et que lorsqu'on
parle de l'ennemi on doit diminuer sa force de la moitié ou du
tiers.--Que dans la guerre tout est moral; que le roi s'est éloigné
de ce principe lorsqu'il a dit qu'il n'avait que 40 mille hommes et
lorsqu'il a publié que les insurgés en avaient 120 mille; que c'est
porter le découragement dans les troupes françaises que de leur
présenter comme immense le nombre des ennemis, et donner à l'ennemi
une faible opinion des Français en les présentant comme peu nombreux;
que c'est proclamer dans toute l'Espagne sa faiblesse; en un mot,
donner de la force morale à ses ennemis et se l'ôter à soi-même;
qu'il est dans l'esprit de l'homme de croire qu'à la longue le petit
nombre doit être battu par le plus grand.
»Les militaires les plus exercés ont peine un jour de bataille à
évaluer le nombre d'hommes dont est composée l'armée ennemie, et, en
général, l'instinct naturel porte à juger l'ennemi que l'on voit plus
nombreux qu'il ne l'est réellement. Mais lorsque l'on a l'imprudence,
en général, de laisser circuler des idées, d'autoriser soi-même des
calculs exagérés sur la force de l'ennemi, cela a l'inconvénient que
chaque colonel de cavalerie qui va en reconnaissance voit une armée,
et chaque capitaine de voltigeurs des bataillons.
»Je vois donc avec peine la mauvaise direction que l'on donne à
l'esprit de mon armée d'Espagne, en répétant que nous étions 40 mille
contre 120 mille. On n'a atteint qu'un seul but par ces déclarations,
c'est de diminuer notre crédit en Europe en faisant croire que
notre crédit tenait à rien, et on a affaibli notre ressort moral
en augmentant celui de l'ennemi. Encore une fois, à la guerre, le
moral et l'opinion sont plus de la moitié de la réalité. L'art des
grands capitaines a toujours été de publier et de faire apparaître à
l'ennemi leurs troupes comme très-nombreuses, et à leur propre armée
l'ennemi comme très-inférieur. C'est la première fois qu'on voit un
chef déprimer ses moyens au-dessous de la vérité en exaltant ceux de
l'ennemi.
»Le soldat ne juge point, mais les militaires de sens, dont l'opinion
est estimable et qui jugent avec connaissance des choses, font peu
d'attention aux ordres du jour et aux proclamations, et savent
apprécier les événements.
»J'entends que de pareilles inadvertances n'arrivent plus désormais,
et que, sous aucun prétexte, on ne fasse ni ordres du jour ni
proclamations qui tendraient à faire connaître le nombre de mes
armées; j'entends même qu'on prenne des mesures directes et
indirectes pour donner la plus haute opinion de leur force. J'ai en
Espagne le double et le triple, en consistance, valeur et nombre, des
troupes françaises que je puis avoir en aucune partie du monde. Quand
j'ai vaincu à Eckmühl l'armée autrichienne, j'étais un contre cinq,
et cependant mes soldats croyaient être au moins égaux aux ennemis;
et encore aujourd'hui, malgré le long temps qui s'est écoulé depuis
que nous sommes en Allemagne, l'ennemi ne connaît pas notre véritable
force. Nous nous étudions à nous faire plus nombreux tous les jours.
Loin d'avouer que je n'avais à Wagram que 100 mille hommes, je
m'attache à persuader que j'en avais 220 mille[44].
»Constamment dans mes campagnes en Italie, où j'avais une poignée
de monde, j'ai exagéré mes forces. Cela a servi mes projets et n'a
pas diminué ma gloire. Mes généraux et les militaires instruits
savaient bien, après les événements, reconnaître tout le mérite des
opérations, même celui d'avoir exagéré le nombre de mes troupes. Avec
de vaines considérations, de petites vanités et de petites passions,
on ne fait jamais rien de grand.
»J'espère donc que ces fautes si énormes et si préjudiciables à mes
armes et à mes intérêts ne se renouvelleront plus dans mes armées
d'Espagne.
»NAPOLÉON.»
[Note 44: Il faut remarquer que Napoléon joint ici l'exemple au
précepte, car lui-même ne dit pas la vérité sur l'étendue de ses
forces à Wagram. Dans le désir de prouver à son frère et à ses
lieutenants qu'il faisait beaucoup avec peu, tandis qu'eux faisaient
peu avec beaucoup, il se donne 50 mille hommes de moins qu'il n'en
avait réellement à Wagram. Il existe en effet une lettre de lui au
major général, celle-ci fort sincère, dans laquelle discutant les
forces qu'il pourra réunir pour la dernière bataille, il les évalue
à 160 mille hommes. C'était du reste une illusion, car ses propres
livrets prouvent qu'il ne put arriver qu'à 150 mille hommes, ce qui
toutefois est bien supérieur aux 100 mille hommes qu'il se donne ici.
C'est là une nouvelle preuve de la difficulté d'arriver à la vérité,
même quand on travaille sur les matériaux les plus authentiques, et
des efforts de critique qu'il faut faire pour y atteindre, ou pour en
approcher.]
LETTRES DE SIR ARTHUR WELLESLEY.
_Au major général O'Donoju._
«Talavera, le 31 juillet 1809.
»Veuillez presser S. E. le général Cuesta de détacher cette nuit vers
le Puerto de Baños une division de son infanterie avec des canons,
et un officier expérimenté et habile sur lequel il puisse se reposer
pour ce commandement.
»Si l'ennemi parvenait à s'avancer à travers le Puerto de Baños, je
ne saurais vous dissimuler que la position de nos deux armées serait
excessivement critique.
»Il n'y a qu'un moyen de l'éviter, outre celui de s'opposer à ce
passage, et ce moyen est de hâter au possible la marche du général
Vénégas sur Madrid, par une ligne aussi distincte et aussi éloignée
que faire se pourra de celle adoptée par les armées combinées. Cela
obligera l'ennemi à retirer un détachement de son corps principal
pour l'opposer à Vénégas, et le corps principal se trouvera assez
affaibli par là pour nous permettre de l'attaquer sans désavantage,
ou, si cette mesure semble meilleure, nos armées combinées pourront
détacher un corps suffisant pour battre l'armée que l'on croit en
marche à travers les montagnes de Plasencia.
»A. WELLESLEY.»
* * * * *
_À l'honorable J.-H. Frère._
«Talavera, le 31 juillet 1809.
»J'ai reçu une lettre de don Martin de Garay, auquel je vous prie de
transmettre les observations suivantes:
»Je lui serai très-obligé de vouloir bien comprendre que je ne suis
autorisé à correspondre avec aucun des ministres espagnols, et je le
prie de me faire parvenir par votre intermédiaire les ordres qu'il
pourra avoir pour moi. J'éviterai ainsi, j'en suis convaincu, les
représentations injurieuses et sans fondement que don Martin de Garay
ne m'a point épargnées.
»Il est facile à un gentleman, dans la position de don Martin de
Garay, de s'installer dans son cabinet et d'écrire ses idées sur
la gloire qu'il y aurait à repousser les Français au delà des
Pyrénées. Il n'y a personne en Espagne, je crois, qui, pour arriver
à ce résultat, ait autant couru de risques et fait autant de
sacrifices que moi; mais je désirerais que don Martin de Garay, et
les gentils-hommes de la junte, avant de me blâmer de ne pas faire
davantage, ou de m'imputer d'avance les conséquences probables des
fautes et des indiscrétions des autres, voulussent bien venir ici ou
envoyer quelqu'un pour fournir aux besoins de notre armée mourant de
faim, laquelle, quoique s'étant battue pendant deux jours et ayant
défait un ennemi double en nombre (et cela au service de l'Espagne),
n'a pas de pain à manger. C'est un fait positif que durant les
sept derniers jours l'armée anglaise n'a pas reçu un tiers de ses
provisions; que dans ce moment il y a 4 mille soldats blessés qui
meurent dans l'hôpital de cette ville, faute des soins et des objets
nécessaires que toute autre nation aurait fournis même à ses ennemis;
et que je ne puis retirer du pays aucun genre d'assistance. Je ne
puis pas même obtenir qu'on enterre les cadavres dans le voisinage,
et leurs exhalaisons détruiront les Espagnols aussi bien que nous.
»Je suis bien décidé à ne pas bouger jusqu'à ce que je sois pourvu de
provisions et de moyens de transport suffisants.
»A. WELLESLEY.»
* * * * *
_À lord Castlereagh._
«Talavera, le 1er août 1809.
»Notre position est assez embarrassante, néanmoins j'espère m'en
tirer sans livrer une nouvelle bataille acharnée, ce qui réellement
nous porterait un tel coup que tous nos efforts seraient perdus. Je
m'en tirerais certainement au mieux s'il y avait moyen de manier
le général Cuesta, mais son caractère et ses dispositions sont si
mauvais que la chose est impossible.
»Nous sommes misérablement pourvus de provisions, et je ne sais
comment remédier à ce mal. Les armées espagnoles sont maintenant si
nombreuses qu'elles dévorent tout le pays. Ils n'ont pas de magasins,
nous n'en avons pas non plus et nous ne pouvons en former: on
s'arrache tout ici.
»Je crois que la bataille du 28 sera très-utile aux Espagnols, mais
je ne les crois pourtant pas encore assez disciplinés pour lutter
avec les Français; et je préfère infiniment tâcher d'éloigner
l'ennemi de cette partie de l'Espagne par des manoeuvres, à hasarder
une autre bataille rangée.
»Dans la dernière les Français ont tourné toutes leurs forces contre
nous, et quoiqu'ils n'aient pas réussi, et qu'ils ne réussiront pas
non plus à l'avenir, cependant nous avons fait une perte d'hommes que
nous avons peine à supporter. Je ne puis essayer de nous soustraire
au poids de l'attaque en mettant en avant les troupes espagnoles,
à cause du misérable état de leur discipline et de leur défaut
d'officiers ayant les qualités nécessaires. Ces troupes sont tout à
fait incapables d'exécuter une manoeuvre, même la plus simple. Elles
tomberaient dans une confusion inextricable, et le résultat serait
probablement la perte de tout.
»A. WELLESLEY.»
* * * * *
_À l'honorable J.-H. Frère._
«Pont de l'Arzobispo, le 4 août 1809.
»Depuis ma lettre d'hier, les choses ont changé au pire.
»Après vous avoir écrit, j'appris que l'ennemi était arrivé à
Navalmoral, qu'il se trouvait ainsi maître d'Alvaraz, et que le pont
de cette place avait été détruit par le marquis de la Reyna, qui s'y
était retiré de Baños.
»Peu après, je reçus une lettre du général O'Donoju, par laquelle
il m'informait que le corps français qui était entré par Baños
consistait en 30 mille hommes, et qu'il était composé de toutes les
troupes qui avaient été dans le nord de l'Espagne. Il m'informait
en outre que le général Cuesta craignant que je ne fusse pas assez
fort contre eux, ayant d'ailleurs, d'après des lettres interceptées
et les rapports de sir Robert Wilson du voisinage d'Escalona, sujet
d'appréhender que l'ennemi ne se proposât de me serrer par derrière
tandis que j'aurais déjà à me battre par devant, et qu'ainsi il ne
fût coupé de moi, s'était déterminé à abandonner Talavera hier au
soir.
»Tout ce qui faisait ma sûreté m'était ainsi enlevé, et on laissait
en arrière près de 1,500 de mes soldats blessés. J'eus à examiner
sérieusement alors ce que je devais recommander au général de faire.
Nous ne pouvions regagner le terrain du pont d'Almaraz sans une
bataille, et selon toutes les probabilités nous aurions eu à en
livrer une seconde contre 50 mille hommes avant que le pont pût être
rétabli, en supposant que nous eussions réussi dans la première. Nous
ne pouvions rester à Oropesa où nous nous trouvions, la position
étant sans valeur par elle-même et susceptible d'être coupée par
Calera de cette place-ci, son seul point de retraite.
»Je préférai et je recommandai cette retraite: d'abord, par la
considération des pertes que nous autres, Anglais, aurions éprouvées
dans ces affaires successives, sans chance de pouvoir prendre soin de
nos blessés.
»Secondement, par la considération que s'il était vrai que 30 mille
hommes fussent venus se joindre aux forces des Français dans cette
partie de l'Espagne, il nous était absolument impossible de prendre
l'offensive. Il fallait qu'il fût fait une diversion en faveur des
armées se trouvant dans ces quartiers-ci, par quelque autre corps
vers Madrid, pour obliger les Français à détacher une partie de
leurs forces vers ce point, et nous permettre ainsi de reprendre
l'offensive.
»En troisième lieu, pour que ces opérations et ces batailles pussent
réussir, il était nécessaire que les longues marches à faire fussent
exécutées avec célérité. Je suis désolé de devoir dire que, faute
de nourriture, les troupes sont tout à fait incapables maintenant de
répondre à ces besoins; et il est plus que probable que j'aurais eu
Victor sur le dos avant que la première affaire entre Soult et moi
eût pu être terminée.
»Comme d'ordinaire, le général Cuesta demandait à livrer de grandes
batailles. À présent que toutes les troupes sont retirées de la
Castille, Romana et le duc del Parque vont recevoir l'ordre de faire
quelques démonstrations vers Madrid.--J'apprends qu'outre les 50
mille hommes, il y a un corps de 12 mille hommes occupé à observer
Vénégas.
»A. WELLESLEY.»
* * * * *
_Au maréchal Beresford._
«Mesa de Hor, le 6 août 1809.
»Des considérations bien mûrement pesées, après que je vous eus
écrit, me firent reconnaître que nous devions renoncer à exécuter le
plan dont je vous avais entretenu et qu'il fallait nous mettre sur
la défensive, si Soult et Ney avaient passé par le Puerto de Baños.
Vous croirez aisément au regret avec lequel j'abandonnai le fruit de
notre victoire, de toutes nos fatigues et de nos pertes; cependant
je n'hésitai pas, et je ne m'en repens point, à passer le Tage à
Arzobispo.
»Je me propose maintenant de prendre la position d'Almaraz, de donner
à mes troupes un peu de repos et un peu de nourriture, et de voir ce
que fera l'ennemi. Mon opinion est qu'il envahira le Portugal, et
vous ferez bien de vous mettre en position de défendre les passages.
»J'apprends avec peine la désertion de vos troupes. N'y a-t-il aucun
remède à ce mal?
»A. WELLESLEY.»
* * * * *
_À S. E. le marquis de Wellesley._
«Deleytosa, le 8 août 1809.
»M. Frère aura instruit V. E. de la situation générale des affaires
en Espagne.
»J'attirerai particulièrement votre attention sur deux points:
»1º La nécessité de prendre toutes les mesures nécessaires pour
assurer aux deux armées tous les moyens de transport dont elles ont
besoin, et des provisions;
»2º La nécessité de donner immédiatement l'uniforme national aux
troupes espagnoles. En adoptant cette mesure, on fera cesser une
pratique qui, j'ai regret à le dire, est très-générale maintenant, à
savoir que ces troupes jetant au loin leurs armes et leur équipement
se sauvent en prétendant qu'ils ne sont que des paysans. À l'avantage
de préserver l'État de la perte de grandes quantités d'armes cette
mesure joindrait celui de procurer au général le moyen de punir les
troupes qui se conduisent mal devant l'ennemi, de la manière la
plus propre à affecter les sentiments des Espagnols, c'est-à-dire
en les disgraciant; quand un certain nombre de paysans sont réunis
en armes et vêtus comme des paysans, il est difficile de désigner
les corps ou les individus qui se sont mal comportés, par une marque
distinctive qui les présente à tous leurs camarades comme des
objets d'exécration, et cependant il est constant qu'une punition
de ce genre ferait dix fois plus d'effet que celle mise à exécution
dernièrement dans l'armée espagnole, à la suite de la mauvaise
conduite de quelques corps dans la bataille de Talavera, punition qui
a consisté à décimer les simples soldats des corps qui avaient pris
la fuite, et à mettre à mort le tiers ou le quart des officiers.--Des
corps entiers, officiers et soldats, en effet, lèvent pied maintenant
à la première apparence de danger, et je ne mets pas en doute, s'il
était possible de connaître la vérité, que l'armée de Cuesta, qui a
traversé le Tage au nombre de 38 mille hommes, ne se compose plus
aujourd'hui de 30 mille, bien qu'elle n'ait perdu que 500 hommes dans
ses engagements avec l'ennemi.
»A. WELLESLEY.»
* * * * *
_À lord Castlereagh._
«Mérida, le 25 août 1809.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
»J'arrive maintenant au genre des troupes, et là j'ai le regret de
dire que nos alliés nous font défaut bien plus encore que pour le
nombre ou la composition.
»La cavalerie espagnole est, je crois, presque entièrement sans
discipline. Elle est, en général, bien habillée, bien armée,
bien équipée et remarquablement bien montée; les chevaux sont en
très-bonne condition; ceux, du moins, de l'armée d'Eguia que j'ai
vus. Mais je n'ai jamais entendu que dans une circonstance quelconque
ces troupes de cavalerie se soient comportées comme des soldats
doivent le faire en présence de l'ennemi. Elles ne se font pas le
moindre scrupule de fuir, et après une affaire on les trouve dans
tous les villages et dans tout fond couvert d'ombre à cinquante
milles à la ronde du champ de bataille.
»L'artillerie espagnole, autant que je l'ai vue, est entièrement
irréprochable, et l'artillerie portugaise excellente.
»Quant au grand corps de toutes les armées, je veux dire
l'infanterie, il est déplorable de dire combien celle des Espagnols
est mauvaise et combien elle est loin de pouvoir lutter avec celle
des Français. Elle est, je crois, bien armée; mais elle est mal
équipée, n'ayant pas les moyens de protéger ses munitions contre la
pluie; quelquefois elle n'est pas vêtue du tout, d'autres fois elle
est habillée de manière à avoir l'aspect de paysans, ce qui doit être
évité par-dessus tout; et sa discipline me semble se borner à savoir
se ranger sur trois rangs dans un ordre très-serré, et à l'exercice
manuel.
»Il est impossible de compter sur ces troupes pour aucune opération:
on dit que quelquefois elles se comportent bien; mais j'avoue
que je ne les ai jamais vues se comporter autrement que mal. Le
corps de Bassecourt, qui était réputé le meilleur dans l'armée de
Cuesta, et qui se battait sur notre gauche dans les montagnes à la
bataille de Talavera, fut tenu en échec durant toute la journée
par un bataillon français; ce corps, depuis lors, s'est enfui du
pont d'Arzobispo abandonnant ses canons et un grand nombre d'hommes
jetant sur la route leurs armes, leur équipement et leurs vêtements,
suivant l'habitude des Espagnols; une circonstance singulière dans
cette affaire d'Arzobispo (où Soult écrit que les Français ont pris
trente pièces de canon), c'est que les Espagnols se sauvèrent avec
une telle précipitation qu'ils laissèrent leurs canons chargés et
sans les enclouer, et que les Français, bien qu'ils eussent chassé
les Espagnols du pont, ne s'estimèrent pas assez forts pour les
poursuivre; et le colonel Waters, que j'envoyai en parlementaire le
10, pour nos blessés, trouva les canons, sur la route, abandonnés
par un parti, sans que l'autre en eût pris possession, sans qu'il en
eût même probablement connaissance.
»Cette pratique de s'enfuir en jetant armes, bagages et vêtements,
est fatale en tout point, sauf qu'elle permet de rassembler de
nouveau les mêmes hommes dans l'état de nature, lesquels recommencent
absolument la même manoeuvre à la première occasion qui leur en est
offerte. Près de deux mille hommes s'enfuirent, dans la soirée du
27, de la bataille de Talavera (ils n'étaient pas à 100 toises de
la place où je me tenais) sans être ni attaqués, ni menacés d'être
attaqués, et qui furent effrayés uniquement par le bruit de leurs
propres feux; ils laissèrent leurs armes et leurs équipements sur
le terrain; leurs officiers allèrent avec eux; ce furent eux et la
cavalerie fugitive qui pillèrent les bagages de l'armée anglaise qui
avaient été envoyés sur les derrières. Beaucoup d'autres s'enfuirent
que je ne vis point.
»Rien ne peut être pire que les officiers de l'armée espagnole; et
il est extraordinaire que, lorsqu'une nation s'est vouée à la guerre
comme l'a fait celle-ci par toutes les mesures qu'elle a adoptées
dans le cours de ces deux dernières années, il ait été fait aussi peu
de progrès par les individus dans quelque branche de la profession
militaire que ce soit, et que tout ce qui concerne une armée soit si
peu compris. Les Espagnols sont réellement des enfants dans l'art
de la guerre, et je ne puis pas dire qu'ils fassent rien comme cela
doit être fait, excepté de s'enfuir et de s'assembler de nouveau dans
l'état de nature.
»Je crois sincèrement que cette insuffisance dans le nombre, la
composition, la discipline et l'efficacité des troupes, doit être
en grande partie attribuée au gouvernement existant en Espagne: on
a essayé de gouverner le royaume, dans un état de révolution, en
adhérant aux anciennes règles et aux vieux systèmes, et avec l'aide
de ce qu'on appelle enthousiasme; mais cet enthousiasme, dans le
fait, n'aide à rien accomplir, et est seulement une excuse pour
l'irrégularité avec laquelle tout est fait, et pour l'absence de
discipline et de subordination dans les armées.
»Je sais que l'on croit généralement que c'est l'enthousiasme qui a
fait sortir victorieusement les Français de leur révolution, et que
c'est lui qui a engendré les hauts faits qui leur ont presque procuré
la conquête du monde; mais si l'on examine la chose de près, l'on
verra que l'enthousiasme était seulement le nom, que la force fut
vraiment l'instrument qui sut faire naître ces grandes ressources
sous le système de la terreur, qui le premier arrêta les alliés, et
que la persévérance dans le même système d'approprier chaque individu
et chaque chose au service de l'armée, par la force, a depuis fait la
conquête de l'Europe.
»Après cet exposé vous pourrez juger par vous-même si vous voudrez
employer une armée et de quelle force sera l'armée que vous
emploierez au soutien de la cause en Espagne.
»Des circonstances que vous connaissez m'ont obligé à me séparer de
l'armée espagnole; et je ne puis que vous dire que je ne me sens
point d'inclination à recommencer à opérer avec eux, sous ma propre
responsabilité; qu'il faudra que ma route soit bien clairement tracée
devant moi avant que je le fasse; et je ne vous recommande pas
d'avoir rien de commun avec eux dans leur état présent.
»Avant d'abandonner cette partie de mon sujet, il vous sera sans
doute agréable de savoir que je ne pense pas que les affaires ici
en eussent beaucoup mieux marché, si vous aviez envoyé votre forte
expédition en Espagne, au lieu de l'envoyer contre l'Escaut. Vous
n'auriez pu l'équiper dans la Galice, ou quelque part que ce soit
dans le nord de l'Espagne.
»Si nous avions eu 60 mille hommes au lieu de 20 mille, selon
toutes les probabilités, nous n'aurions pas livré la bataille de
Talavera, faute de moyens et de provisions; et si nous avions livré
la bataille, nous ne serions pas allés plus loin. Les deux armées se
seraient infailliblement séparées par suite du manque de subsistance,
probablement sans bataille, mais en tout cas bien certainement après.
»En outre, vous remarquerez que vos 40 mille hommes, en les supposant
équipés, armés et pourvus de tous les moyens de subsistance,
n'auraient pas compensé ce qui manque en nombre, en composition et
en valeur dans les armées espagnoles; et en admettant qu'ils eussent
été capables de chasser les Français de Madrid, ils n'auraient pu
les expulser de la Péninsule, même dans l'état actuel des forces
françaises.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .